‹ Œuvres complètes de DuclosChapitre 8 sur 67 · MORCEAUX HISTORIQUES · texte numérisé non relu

MORCEAUX HISTORIQUES

» ne pouvait pas la reconnaître dans madame de Maldak. Ob- » servez surtout que si une pnncesse, comme elle prétendait » rétre, s'était sauvée par miracle de la Russie, elle chercherait w un asile naturel dans le sein de sa famille , et ne ferait pas » Taventuriëre , comme la créature dont vous parlez. Elle peut n avoir eu quelque ressemblance avec sa maîtresse ; c'est sur n quoi elle a fondé son imposture pour avoir quelque considé- >» ration; mais elle s'est bien gardée de paraître à Brunswick, n parce que la czarowisienne était trop connue de sa famille , » pour qu'on put abuser tous ses parens par une ressemblance » vague , et par des propos qui auraient décelé la friponnerie. »

REFLEXIONS

Toutes les négociations que j'ai lues ne m'ont pas donné une grande idée de la politique. Les hommes ne me paraissent jamais plus petits que dans les grandes affaires. J'y vois un amas de finesses sans objet , un intérêt vague et non déterminé. Les rois, croyant avec raison le mensonge contraire à leur dignité, chargent de cette fonction leurs ministres , ce qui revient au même contre l'honneur vrai. Je ne suis pas étonné de la faus» seté des petites puissances à l'égard des grandes ; c'est souvent l'eiFet de la faiblesse. Ce qu'on regarde comme variations et incoùstance dans leur conduite , est communément nécessite d'obéir aux circonstances ; mais à l'égard des grandes puissances , leur vraie politique devrait être la bonne foi.

La gloire est une récpmpense morale accordée par la société aux actions et aux vertus d'éclat ; c'est un bien que nous avons en dépôt dans l'opinion des hommes , jet dont nous ne jouissons que par eux ; c'est le bien dont nous sommes le plus jaloux , parce qu'il peut être regardé comme le revenu de notre amour-propre.

Nous nous préférons aux autres , et nous voulons marquer la justice de cette préférence ; voilà d'oii naissent , et voilà oii tendent l'amour de la gloire et l'ambition ; mais ils n^ont de communs que leur principe et leur fin ; et la manière dont tous les deux essaient de parvenir à leur but est absolument dificvrente. L'ambitieux en cherche les moyens dans les titres, dans les dignités ; il exige des hommes une dépendance forcée , et dès lors humiliante : celui qui aime la gloire aspire aussi à régner sur ses semblables ;. mais c'est à eux qu'il le demande, et de leur choix qu'il le veut obtenir. Il s'ensuit que la gloire peut être considérée à un égard , comme un moyen de conci-

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liatîon entre notre amour-propre et celui du reste des hommes , puisque le désir de l'acquérir n'est excité en nous que par Tidée avantageuse que nous avons de nous-mêmes, jointe au cas que nous faisons du jugement des autres.

Ce désir a eu de tout temps des avantages infinis pour la société ; c'est lui qui a formé les grands empires ; illustré les monarchies , soutenu les républiques y poli les mœurs , cultivé les arts, et créé enfin tous ces grands hommes à qui chaque siècle et chaque pays s'applaudissent d'avoir donné naissance.

Cependant le désir de la gloire a un inconvénient , qu'il serait trop heureux que les hommes évitassent , c'est de nous attacher si spécialement aux vertus dont la gloire est la récompense , qu'il nous fait quelquefois oublier les autres. On est plus généreux qu'on n'est reconnaissant. Pourquoi ? c'est que la reconnaissance n'est qu'une vertu de devoir, et la générosité une vertu d'éclat.

La considération semble être le prix réservé à la pratique de ces vertus obscures, que négligent les gens avides de gloire. C'est une espèce de demi-gloire qu'il est sans doute moins illustre d'obtenir , mais peut-être plus heureux de mériter ; c'est à la considération que se bornent les 'prétentions de l'homme modéré , et elle pourrait tenir, dan» l'ordre de la philosophie , le rang que tient la gloire dans l'ordre du préjugé.

La modestie des hommes supérieurs vient de ce que par l'étendue de leurs lumières dans les sciences et dans les arts qu'ils cultivent , ils voient toujours au-delà du terme oii ils atteignent jar leurs ouvrages , de sorte qu'ils se trouvent encore inférieurs , quoiqu'ils ne le soient qu'à leur propre génie. Si l'on en voit dans cet ordre quelques uns avantageux et jaloux, c'est toujours par un vice du cœur qui les égare ; ils ambitionnent une célébrité exclusive qui les écarte de la vraie gloire ; la modestie n'empêche pas un homme supérieur de sentir son mérite. Elle ne consiste pas à l'ignorer , mais à n'en pas avertir les autres ; on le laisse voir sans le montrer , à moins qu'on n'y soit forcé par l'injustice ouverte: alors l'homme supérieur , par un intérêt légitime , par égard , par reconnaissance pour ses approbateurs, par respect pour le public, se fait justice à lui-même, sans chercher à déprimer ses inférieurs ; il se compare, il se juge ; c'est ainsi que Corneille, naturellement modeste , si éloigné de l'intrigue , se vit enfin obligé de se défendre contre les manœuvres d'une cabale puissante , et osa dire avec raison :

Je ne dois qu^à moi seul toute ma renommée.

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Hors ces occasions , où c'est un devoir de se montrer librement , la modestie est un voile transparent qui attire et fixe les yeux. L'homme médiocre cherche à usurper ce qu'il ne peut obtenir. Il peut même de bonne foi se persuader qu'il a atteint le terme de son art ; il ne sent pas les. beautés qui sont au-dessus de sa portée : il faut plus d'esprit et de goût pour discerner dans un ouvrage les beautés du premier ordre , que pour en apercevoir les défauts.

La réputation se fait par des vertus vraies ou apparentes ; la renommée par les talens , les ouvrages , etc. , etc.

Le véritable orgueil ne parle ni bien ni mal de personne.

n n'est pas difficile de cacher ce que Ton sait, mais ce que l'on sent.

II y a une grande difiFérence entre l'ami ferme et l'ami vif.

Les larmes donnent de la consolation : cela est physique et moral.

La honte admet le plus et le moins pour être jugée par les autres , mais non pas pour être sentie par soi-même.

Quand on n'est plus sensible k l'amour , on a plus de repoi et moins déplaisir, moins de vie.

Quand le fruit est mûr, le premier qui tend la main le reçoit, et croit l'avoir cueilli ; mais il n'y a pas un fruit qui ne tombe , û on l'abandonne à sa maturité parfaite .

L'intérêt particulier, toujours inhérent à chaque homme, devient vertu quand il s'applique au bien public , tel que l'amour de la réputation : l'intérêt particulier est , en morale , la matière subtile qui pénètre tout (i).

(i) Il parait que ces réflexions , et le morceau plus étendu qui le» précède, ont clé retranchés des Considérations sur les Mœurs, ou qu^ils deyaient entre; dans une nourelle édition de cet ouvrage.

SUR

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