LES DRUIDES
Oi le principal avantage de toutes les histoires est de concourir à former celle de l'esprit humain , il n'y en a point de plus inlc-, ressante que l'histoire des sectes de philosophes ; et le degré d'intérêt croit à proportion du rapport qu'elles ont avec nous. Cest d'après ce principe que j'ai pensé qtie les difTéreus morceaux épars dans les auteurs qui parlent des druides étant réunis , éclaircis et mis en ordre , pourraient former un point d'histoire assez curieux; ils pourraient même servir à faire connaître l'esprit des premières lois de notre nation , et même de celles que nous suivons aujourd'hui. Quelque révolution qui puisse arriver dans les lois d'un peuple, elle ne se fait guère que par voie insensible : les mœurs et les usages de tous les pays sont moins fondés sur la réflexion que sur des usages antérieurs , qui devaient leur naissance, partie au génie des peuples , et partie au hasard. Connaître bien ce qu'une nation a été dans des temps reculés , c'est un moyen de reconnaître ce qu'elle est encore aujourd'hui. Quoiqu'il ne nous reste pas assez de monumens au sujet des druides pour en former un corps d'histoire, on pourrait cependant tirer beaucoup de lumières de ceux qui subsistent, et les mettre dans un meilleur ordre. Je n'entreprends pas ici de traiter cette matière dans toute son étendue; mais d'éclaircir quelques points de leur doctrine , en commençait par l«ur hiérarchie.
Il y a sur Forigine du nom des druides plusieurs opinions , dont la plupart paraissent assez probables pour qu'on n'en pqisse regarder aucune comme certaine. Les uns tirent ce nom de drussim, mot hébreu qui signifie contemplateur ; d'autres dû mot ifvç, un chêne; ou de deron , mot celtique qui signifie fort; nom qu'on donnait aussi au chêne , comme robur et quercits sont synonymes en latin pour signifier cet arbre. On appuie cette dernière étymologié de l'usage qu'avaient les druides de célébrer leurs mystères dans les forêts. Je ne m'arrêterai pas à discuter ces di£fërentes étymologies (i) : ces recherches, qui n'exigent
(i) Celle qae M. Frerct m'a commaniqut'c depuis la lecture de ce nicmoire, me paraît la pliu naturelle de toutes, puisqu^il Ja trouve dans la langue celtique. Il la tire de deux mots , cf« ou di Dieu çt rhoiijrdd ou rfmid, pariicij e
pas moins de travail que d'autres plus intéressantes , sont rarement utiles, et presque toujours terminées par une incertitude qui n'est que trop souvent le fruit de nos études, mais qui nen doit pas être l'objet.
Pour faire mieux connaître ce qu'étaient les druides , il est important d'observer que le gouvernement des Gaules était aristocratique, du moins au temps de Jules-César , et l'on ne pourrait rien dire que de fabuleux sur les rois qu'on dit avoir régné dans des temps plus reculés.
La république des Gaulois était composée de trois differens états , les druides, les chevaliers et le peuple.
Les druides étaient chargés du sacerdoce et de tout ce qui regardait la religion et les lois; les chevaliers portaient les armes; et le peuple suivait les chevaliers à la -guerre ou cultivait les terres. Laissant à part ce qui concerne les deux derniers états, je vais examiner dans ce mémoire la hiérarchie , la discipline et les principaux dogmes des druides.
Les druides, connus aussi sous les noms de bardes , cubages^ vacies , saronides , samothées , ou simnothées , étaient distingués en trois principaux ordres (i).
Les premiers étaient les prêtres chargés des sacrifices , des prières, et d'interpréter les dogmes de la religion : à eux seuls ap> partenaient la législation, l'administration de ia justice, et l'emploi d'instruire la jeunesse dans les sciences, telles que la théologie, la morale, la physique, la géométrie et l'astrologie ; je dis Tastrologie , parce que non-seulement ils étudiaient le cours des astres, ce qui fait l'objet de l'astronomie ; mais ils y cherchaient de p\u$ la connaissance de l'avenir, erreur qui s'est trouvée dans toutes sortes de religions , dont on a fait quelquefois profession ouverte, et qui a toujours eu ses partisans secrets. Les bardes étaient commis pour chanter des vers à la louange de la divinité et des hommes illustres; ils jouaient des instrumens et chantaient à la tête des armées, avant et après les combats, pour exciter et louer la valeur des soldats , ou blâmer ceux qui avaient trahi leur devoir.
da Terhe raidheim on rhouidim , parler, dire, har<ingncr , s'entretenir : par ccUc etymologie , le nom de Derhoujrdd aura la même sigatfîcation que le 0f«A«V'^ des Grecs , théologien.
(i) Il faut réduire ces six ordres aux trois marques dans Diodore et dans Strahon . LiCS vacies , les saronides et les samothées sont les mêmes que les druides , Ici bardes et les cubages. (Voyez Diod. lir. V, cl Strab. IW, IV. ) Ce'sar et Pomp. Mêla ne pailcnt que des druides. *
On trouve, dans VAslrée de Ourfé, beaucoup de choses curieuses, doni on ferait plus de cas qnVn n>n fait, b'i elles étaient ailleurs que dans an roman , ou qu'on sût qu'elles lui ont cte fournies par le célèbre Papon .
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Les eiibages tiraient les augures des victimes. Ces difierentes 9 classes avaient pour chef un souverain pontife qui avait sur elles une autorité absolue ; et , quoiqu'elles fussent expressément distinguées les unes des autres dans leurs fonctions, les auteurs comprennent souvent le corps général des druides sous le nom de quelques ^ines de ces classes, qu'elles tiraient vraisemblablement de leurs premiers pontifes.
On voit , par les diiférens emplois des druides, qu'ils n'étaient pas uniquement renfermés dans les fonctions reUgieuses, et qu'ils devaient avoir la meilleure part dans le gouvernement. Chez plusieurs peuples , le sacerdoce a souvent été^ uni à l'autorité civile et politique , ou a servi de moyen pour y parvenir.
En effet , le chef des druides était aussi le souverain de la nation , et son autorité , fondée sur le respect des peuples , était fortifiée par le nombre prodigieux des prêtres qui lui étaient subordonnés. La multipîication^ des familles des druides formait , pour ainsi dire , un peuple qui commandait à un autre ; tous les jours de nouveaux sujets entraient dans le sacerdoce; et quoique tous leurs enfans ne prissent pas le parti de s'y faire initier , ils demeuraient toujours attachés à leurs familles, dont le crédit leur faisait donner les premiers emplois de I4 république.
Les druides , du moins ceux qui étaient revêtus du sacerdoce, s'appliquaient continuellement à l'étude, et se retiraient, hors le temps de leurs fonctions publiques, dans des cellules au milieu des forets; ils étaient les arbitres de la paix et de la guerre, et exempts des charges publiques , tant civiles que militaires. Les généraux n'osaient livrer bataille qu^aprës avoir consulté les vacies et leur avoir fait faire des sacrifices : le soldat avait plus de confiance en leurs prières que dans son courage, et le peuple était persuadé que la puissance et le bonheur de l'Etat dépendaient du grand nombre des druides et de l'honneur qu'on leur rendait ; tel était le respect qu'on avait pour leurs jugemens , qu'ils étaient toujours sans appel. Une déférence si marquée et si contraire à l'esprit d'intérêt , prouve assez l'opinion qu'on avait de leur équité. '
Ceiix qui voulaient entrer dans le corps des druides devaient ' ' en être dignes par leur vertu , et quelques uns travaillaient à s'en rendre capables par un cours de vingt années d'étude , pendant lequel il n'était pas permis d'écrire la moindre chose des p leçons qu'on recevait ; il fallait tout apprendre par cœur , soit
que ce fût pour exercer la mémoire en rendant les écoliers plus I attentifs, ou pour ne pas divulguer les mystères.
i Apres le cours d'études , on subissait un examen , et l'on
n'était admis qu'en récitant plusieurs milliers de vers, soit en principes , soit en rqionses à des questions : ainsi , toute la religion des druides était fondée sur une tradition peut-être moins invariable que des dogmes écrits ; mais beaucoup moins sujette M dispute , parce que les cbangemens ou altérations se faisant par une voie insensible , on ne pouvait attaquer cette tradition par des écrits subsistans , et les dogmes paraissaient toujours les mêmes.
Le premier , et originairement Tunique collège des saronides, était entre Cbartres et Dreux ; c'était aussi le chef-lieu ou la métropole des druides , et l'on en voit encore des vestiges; mais le grand nombre d'écoliers qui y accouraient de toutes parts, les obligea de bâtir des maisons en différens endroits des Gaules, pour y tenir des écoles publiques , dans lesquelles on enseignait les dogmes religieux et les sciences.
-Le principal corps des druides faisait sa résidence dans l'Àutunois pendant les six mois d'été , vers la montagne qu'on nomme encore aujourd'hui Mont des Druides , et ils passaient l'hiver à Chartres, oii était le siège souverain de leur domination. On y tenait les assemblées générales , et l'on y faisait les sacrifices publics; mais les sièges de justice ordinaires et les sacrifices particuliers étaient assignés en divers lieux des Gaules.
Le grand sacrifice du gui de l'an neuf se faisait avec beaucoup de cérémonies pi:ès de Chartres*, le sixième jour de la' lune , qui était le commencement de l'année , suivant leur jnanière de compter par les nuits.
Lorsque le temps de ce sacrifice approchait , le grand-prèlir envoyait ses mandemens aux vacies , pour en annoncer le jour aux peuples. Les prêtres , qui ne sortaient de leurs retraites que pour de pareilles solennités ou des affaires de «grande importance et par ordre du souverain pontife, parcouraient aussitôt les provinces, criant à haute voix: au gui de Tan neuf! Ad vùcum druidœ clamare soîebant.
La plus grande partie de la nation se rendait aux environs de Chartres au jour marqué ; là on cherchait le gui sur un chéoe d'en vron trente ans , et lorsqu'on l'avait trouvé , on dressait un autel au pied ; et la cérémonie commençait par une e^>èce de procession. Les euba^es marchaient les premiers , conduisant deux taureaux blancs pour servir de victimes; les bardes qui suivaient chantaient des hymnes à la louange de la divinité et en riionneur du sacrifice; les écoliers marchaient sq)rës, suivis du héraut d'armes vêtu de blanc, couvert d'un chapeau avec des ailes , et portant en main une branche de verveine , entourée de deux serpcns, tel qu'on peint Mercure. Les trois plus anciens
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druides, dont Tun portait le pain qu'on devait offrir , l'autre un vase plein d'eau, et le troisième une main d'ivoire attachée au bout d'une verge , représentant la justice , précédaient le grandprêtre qui marchait à pied , vêtu d une robe blanche et d'un rochet par-dessus , entouré de vacies vêtus à peu près comme lui, et suivis de là noblesse.*"
Ce cortège étant arrivé au pied du chêne choisi , le pontife après quelques prières br41ait un peu de pain , versait quelques gouttes de vin sur l'autel y offrait le pain et le vin en sacritioe , et les distribuait aux assistans ; il montait ensuite sur l'arbre , cou^ pait le gui avec une serpette d'or , et le jetait sur une nappe blanche, ou dans le rochet d'un des protres. Le premier descendait alors , immolait les deux taureaux , et terminait la'solen-^ iitté par ce sacrifice.
Les druides recueillaient avec moins d'apparat Tfaerbe appelée selago , eaipèce de bruyère ou de tamarin ; mais on y employait cependant quelques pratiques my9térieu9e6. Un prêtre à jeun , purifié parle bain, vêtu de blanc, commençait par le sacri^ce' du pain et du vin ; et s'avançant pieds nus dans la campagne, et comme s'il eàt voulu cacher à ses propres y-ens ce qu'il allait' faire , il passait la main droite sous la manche du bras gauche , arrachait l'herbe de terre sans ancun ferrement , et l'enveloppait •dans un linge blanc et neuf i» il en exprimait ensuite le suc , qxii passait pour un remède dans certaines maladies , et l'on supposait apparemmeht que son efficacité élait principalement due aux mystères avec lesquels il était cueilli et composé. C'est ain^i que, dans les fausses religions , <on a eu recours a4ix mystères pour rendre recipectables des choses qui , sans cela , n'auraient été que puériles. Le samolus se cueillait avec des oérémonies à peu près pareilles.
Il y avait encore des sacrifices qui se faisaient dans un profond ailence de la part du prêtre et des assistans.
Les druides avaient beaucoup de foi ii la vertu des ceufs de serpens , qu'ils ramassaient a<rec des cérémonies mystérieuses ; et ils portaient pour armoiries dans leurs enseignes , d'aew à la couchée de serpens d'argent , surmontée d'nn gui de chêne garni de ses .glands de sin(^e. Les habitans d'Antun , qui se prétendent descendus des druides, portent dans leurs armes, de gueule à trois serpens enlacés d'argent qui se mordent la queue, an chef d'axur chargé de deux têtes de lions arrachées d'or.
Les druides distribuaient le gui , par forme d'étrennes , au commencement de l'année ; c'est de là qu'est venue la coutume du peuple chartrain , de nommer les présens qu'on se* fait encore à pareil )onr , égmlmbUs, pour dire le gni de Van neuf.
4tp MÉMOIRE
Les chefs des druides portaient une robe blanche ceinte d'une baude de cuir doré , un rochet et un bonnet blanc tout simple ; et leur souv^ain pontife était distingué par une houppe de laine avec deux bandes d'étoife qui pendaient derrière comme aux mitres des évéques.
Les bardes portaient un habit brun , un manteau de même étoife attaché avec une agrafe de bois et ^n capuchon pareil aux capes de Béam , et à peu près comme des récollets.
Les états on grands jou^s , qui se tenaient règlement à Chartres .tous les ans lors du grand sacrifice, délibéraient et prononçaient sur toutes les affaires d'importance , et qui concernaient la république. On y recherchait les malversations et tous les crimes qui étaient échappés aux tribunaux particuliers, ou qui étaient restés impunis. Les tribunaux ordinaires étaient composés d'un président, de plusieurs conseillers choisis parmi les vieillards et connus par leur capacité , et d'avocats pour défendre le droit des parties. Les yuges, revêtus d'une robe tissue d'or, portaient un carcan, des brasselets et des' anneaux d'or, et paraissaient avec cette magnificence majestueuse qui contribue à augmenter le respect des peuples. Ils faisaient quelquefois des tournées dans les provinces ,«autant pour prévenir que pour juger les procès.
Les principaux objets des lois des druides étaient l'houneur qu'on doit an souverain Etre;
La distinction des fonctions des prêtres ;
L'obligation d'assister k leurs instructions et aux sacrifices solennels ;
La défense de discuter les matières de religion et de politique, excepté à ceux qui avaient l'administration de l'une ou de Tautre au nom de la république ;
La permission aux femmes de juger les affaires particulières pour fait d'injures (i) ;
La défense de l'injure, du commerce étranger sans congé, et celle de révéler aux étrangers les dogmes ou les lois;
Les peines contre l'oisiveté y le larcin et le meurtre qui en s'bnt les suites ;
L'établi>sement des «hôpitaux ;
L'iducation des enfans qui étaient élevés en commun , hor» Ae la présence de leurs parens ;
(i) On ne pooraît Appeler de leurs jagemens : on arait enfin pour elle» nne extrême déférence. Il ëuit dit, dans un traite fait entre les Gaulois et \ûê Carihafçinois , que fi un Gaaloit se plaignait d^uo Carthaginois pour dv% Jnjare«, raflîtire serait portée devant Je magistrat de C^rthagcj mais que »i c^était un Cbrthaginoitf qui se plaignit y les femmes gauloises en seiaicnx les juges^ Nos mooars sewbleat avoir rempUc^ les luis de nos aocéure».
SUR LES DRUIDES. 4g»
Les devoirs qu'on devait rendre, aux morts. C'éfaît honorer leur mémoire qye de conserver leurs crânes, et de les faire border d'or ou d'argent , et de s'en servir pour boire.
Lorsque les sacrifices solennels étaient finis et les ét^ts séparés, les druides se retiraient dans les difiërens cantons oii ils étaient chargés du sacerdoce , et là ils se livraient , dans le plus épais des forets, à la prière et à la contemplation : ifs n'avaient point d'autres temples , et croyaient que d'en élever, c'eût été renfermer la divinité qui ne peut être circonscrite.
Indépendamment des fonctions religieuses , de la législation et de l'administration de la justice, les druides exerçaient en* core la médecine , oii il entrait alors plus de pratiques supers* titieuses que de connaissances physiques, c'est-à-dire, qu'ils étaient en possession de tout ce qui affermit l'autorité et subjugue les hommes, l'espérance et la crainte. Leur puissance a constamment subsisté jusqu'à la conquête des Gaules par les Romains, et ils continuèrent encore l'excercice de leur religion pendant près de soixante ans , jusqu'au temps oit Tibère , craignant qu'elle ne fût une occasion de révolte , fit massacrer les prêtres druides, et raser les bois dans lesquels ils rendaient leur culte : je ne dois pas oublier de dire qu'il y avait des fonctions du sacerdoce dont les femmes des druides étaient chargées ; telle était la divination.
Après avoir exposé ce qui concerne la morale et la discipline des druides, il serait à souhaiter que nous eussions un peu plus de connaissance de leurs dogmes que nous n'en avons ; mais il me paraît que tout ce qu'on peut recueillir des.difiérens auteurs qui ont parlé des druides, est qu'ils reconnaissaient l'immortalité de l'âme. Porap. Mêla dit : AËternas esse am'-' mas , vitamque aiteram ad monts. Lucain est du même sen* timent :
Régit idem spiritus artuf
Orbe alio : longœ viUv
Mors média est.
César et Diodore de Sicile paraissent croire que le système des druides était celui de la inétempsycose ; il est vrai que les auteurs n'emploient pas assez de précision dans les jugèmens qu'ils portent des religions anciennes ou étrangères, de sorte qu'ils donnent quelquefois comme un dogme commun à différens peuples , des opinions très-<lifrérentes entre elles : c'est ainsi que l'on confond le dogme de ISmmortalité de l'âme avec la métempsycose égyptienne et pythagoricienne.
La métempsycose exclut absolument l'idée d'une vie éter« Belle qui doit suivre celle-ci ; en effet , si l'on dit que les âmei
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parcourent suceessiventent plusieurs corps et passent indifféremment d'un animé dans ua végétal , ce système sera ceini de l'âme du monde et un pur matérialisme. Si Ton restreint la transmigration des âmes aux corps animés, on* ne conçoit pas q^'on puisse regarder comme une substance numériquement et individuellement la même, une âme qui ne conserve pas dans les corps diffiérens la mémoire d'un état antérieur et la conscience y c'est-à-dire, le sentiment d'une existence continue. Sans la conscience, une âme qu'on dit être la même en .parcourant dix corps, sera dix êtres et dix âmes aussi distinctes l'une de l'autre que dix hommes qui vivent en même temps , et qui éprouvent des sensations différentes. Si l'âme d'Aicliiiie passe dans le corps de Tarquin ou de Lucrèce , cette âme ne sera pas plus alors celle d'Achille que celle de Thersite. Le système de la métempsycose n'est donc pas le même dogme que celui de l'immortalité de l'âme.
Une question plus importante est de savoir si les- druides admettaient l'unité de Dieu ; et je crois , malgré l'opinion commune, qu'on peut nier, ou* du moins douter, qu'ils aient été polythéistes , àa- moins avant 1- invasion des Romains^ Commençons par fixer le sens* des termes. L'idolâtrie consiste » rendre à. des êtres orée» et matériels- le culte qui n'est dû qu'à- Dieu ; et le polythéisme à partager et multiplier la divinité. Or , il est d'aboi^d certain que les druide» n^étaient pas idolâtres, puifiqM'ilA n'avaient pas- même db types représentatifs d«? la divinité ; il» l'invoquaient dans des bois écartés, et n'avaient point de temples, parce qu'ils pensaient qu'il était inîurienm à Dieu dé prétendre le renifermep : c'était adnMtCTe son* immensité jusqu'au' scrupule , et/ cet attribut estr absolument exclusif de la pluralité des dieux; le» dnydes n'étaient donc ni* polythéistes , ni idolâtres ; je suis même persuadé qu'il n'y a jamais eu de polythéistes sans idolitrie, ni d-id6lâtrie sans images. Développons celte idée.
La première connaissance que les Hommes ont eue de Dieu , a- été et »diL être- celle dr'u» être unique; maiv les* idée» conftiaes qu'ils se sont forméesdeseraMributs^, ont pu ttn la sounse de leurs erreurs :. en voulant fixer ceS' idée» et le6> communiquer hr d'autres hommes^, ils ont eur reeours« à- des figure»* et de» images sen»il>ies ; ces figuresi appliquées- à um ouHe neligieiiA ont été une oeeasîon d'idolâtrie etdepolytiieiffBe. L»dÎ9tiactMii» de 1» représentation d'a\'ec Fa chose* représentée*, n*Mf gnctv éclaircie dans l'esprit du< peuple-: choque attribut' a» éHf pns pour lin* être complet, et 1» consécration de» iœagi^ les »ftiit insensfblemDnC: regarder comme étant de^'emies Ib* siège- de le
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divinité; je ne manquerais pas d'exemple de cette gradatioir . d'idées grossières chez les peuples même oii le nom d'idolâtrie est en horreur. Le second article du Décalogue, qui proscrit les figures dont Tabus est presque infaillible , est donc très-^age, si j'ose me servir d'une expression si faible en parlant de l'on*vrage de l'auteur de toute sagesse.
L'erreur oii l'on est à l'égard dl?s druides vient de ce que les payens ont pris dans leur propre religion les idées qu'ils se sont faites de celle des Gaulois ; nous ne sommes pas asse» instruits de cette religion pour savoir ce qu'on entendait par Hésus , Tentâtes , etc. ; mais nous le sommes asses pour penser que des hommes, qui ne représentent ni ne matérialisent la Divinité , ne doivent pas ^re regardés comme idolâtres ; Ta*cite en convient en parlant des Germains qui suivaient la re** ligion des Gaulois leurs aïeux , qui n'était pas autre que celle des druides ; il dit : Nulla simulacra ; nulium peregrinœ sU" perstitionis vestigi'um; et dans un autre endroit : Nec cohibere parietibus Dcos , neque in uUam humani oris speciem assimilare ex magnitudine cœlestium arbitrantur. Lucos acnemora con^ secrant, Deorumque nominibus appellant secretum illud quod sold repérentid vident.
On pourrait , dans une religion , admettre les figures et les représentations sans idolâtrie ; mais il ne peut pas y avoir d'i«* dolâtrie sans images. Quoique Tacite dise que les druides donnaient les noms de leurs dieux aux bois ou bosquets , lucus , nemus , dans lesquels ils rendaient leur culte, il parle d'après ses idées sur le polythéisme ; mais il fournit lui-même les principes du raisonnement propre à les réfuter , puisqu'il rap-' porte des faits qui impliquent contradiction , dont les premiers , étant positifs , détruisent ceux qui ne sont que d'induction : c'est ainsi que les historiens les plus éclairés peuvent se tromper sur des mœurs , des lois ou des religions étrangères qu'ils n'approfondissent pas toujours , soit qu'ils ne s'y intéressent pas assez , ou qu'ils croient les avoir suffisamment examinées , oii qu'ils ne les regardent pas comme leur objet principal.
Les peuples des Gaules ont toujours conservé tant d'éloignement pour les figures religieuses, qu'ils ne les admirent pas non plus lorsqu'ils eurent embrassé le christianisme, de sorte que dans le temps oii l'église grecque paraissait' avoir fait du culte des images une partie essentielle de la religion , le concile de Francfort se borne à recommander la vénération pour l'image de la croix , qui ne pouvait induire en aucune erreur. L'abus qu'on avait fait des images chez les Grecs avait
496 ' MÉMOIRE SUR LES DRUIDES, sa source dans l'ancienDe idolâtrie , et peut-être dans -leur ^ goût pour la peinture et la ;sculpture.
Quelle que soit mon opinion sur les druides, je ne la crois pas incontestable ; mais elle me paraît plus vraisemblable que l'opinion commune. Comme l'Académie n'est point garant des opinions particulières de ses membres , elle a toujours également admis les mémoires les plus opposés ; il n'y en a même aucun qui ne doive être contredit, du moins par voie d'exa* men, dans nos assemblées : c'est l'unique moyen d'éclaircir la vérité; et j'ai remarqué que ces discussions sont souvent plus utiles et plus intéressantes que les mémoires qui en sont l'objet ; ainsi il me suffit d'avoir établi un doute raisonnable , toujours préférable h une erreur, et peut-être, en fait d'histoire , à une vérité mal prouvée.
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