LES DUELS
De tous ceux qui venaient ainsi de rentrer chez eux pour se livrer à un repos dont ils avaient grand besoin, celui qui dormit le moins bien fut, sans contredit, Godfried. Il se trouvait, grâce au dévouement de ses amis, réduit à un seul adversaire, et, de tous ses adversaires, celui qui lui restait était, à coup sûr, le moins redoutable ; mais cela ne Tempêchait pas de conserver de graves inquiétudes. Il tremblait, en s'indignant de trembler, et malgré cela, il était bien décidé à se battre. Aussi se trouvait-il, en lui-même, beaucoup plus brave qu'Os wald, qui avait dormi tout d'un somme et qui s'apprêtait pour ce combat avec la même tranquillité que s'il se fût agi de se rendre au cours de son professeur.
Godfried se rappelait, pour se Yassurer, les paroles d'Ulrich lui-même et de ses camarades qui lui avaient vingt fois répété : c Nous nous battons souvent, c'est vrai, mais seulement pour nous exercer au maniement des armes, pour développer nos muscles, pour acquérir de l'adresse, voilà tout^. La preuve, c'est que le pistolet est proscrit ! la preuve, c'est que nous nous blessons rarement, et que nous ne nous tuons jamais ! » Cette phrase consolante rassurait Godfried, plus que son courage et plus que son adresse.
L'arme choisie la veille par les combattants était l'épée, l'épée en usage dans les Universités, et qu'on appelle Schlœger. C'est une lame de trois pieds et demi, très-effilée et à trois arêtes comme la baïonnette. La poignée est garnie d'une plaque
drcniaire <le hmt oa tîx ponees 'ie •fiamètre, de forme demisphériinie pour prate^rpr la main. Li p«}i^iiée pevt se détacher lie la lame, »ie sorte -^ae Les eomi^attante, portant la lame sons leor ^L^ et jl poi^ee 'tans leur pocfae, se rendent SOT le pré •:omnie à ^ promenade, sans qoe le publi£ et anrtont la police pmsBent se dooter de leurs pro- |cts- Slarembe^ vint pr^niire les denx tunis de grand matin.
— AHons, debout! sécriitt-îL il est quatre henres et dame.
— Toos eroyez? liit Go«iMed en tinnt sa montre d'one mam tremblante : E me semble q^e to«is araneez.
— Non pas» et yji iejà rencontré, dias les mes, des étodiants qm se ren<ient à TAigle-i^Or^ par groupes de deox on de trois» poor ne pas exulter ks soap<x>iis.
Les troÊs jennes f<HB partirent en se dnmant le bras, et Fair frais dn matin tit eircnler le sang pins librement dans les Ternes de Goti&ied. L'assoranee de ses amis le gagna, leur gaieté exeita la aenne ; îl se permit mràie, en ronte, nne l^aîsanterîe d'assez bon goàt, et il était presque brave en arrivant sur le terrain.
Cet élan de eoorage s*affaiblit nn peu, à la Tae dn cercle imposant déjà formé par les nombreux speetateors ; et, en apercevant an nulien de ce cercle Krabb, Gandolf et Ulrich qui les attendaient, nn léger frîsscm le saisit; mais on le regardait, fl se remit, porta la tète bante et essaya même de sourire, mais il n'y pnt réussir.
— Tons arrivez tard, messtenrs! leur cria Krabb.
— Trop tôt ponr vons, pent-étre I dit Oswald.
Cinq henres sonnaient en ce moment à l'église du faubourg.
— Hâtons-nous, messieurs, ditGrandolf ; un rassemblement aussi nombreux a dû exciter les soupçons de la police autrichienne gui s'éveille de* bonne heure, et M. de Staremberg, oui est bien avec l'autorité, n'a pas- envie sans doute qu'oti vienne empêcher le combat.
Staremberg et Oswald ne répondirent qu'en mettant habit
bas. Godfried, qui les ' suivait des yeux, fit comme eux. On tira les épées de dessous les vêtements où on les avait cachées, on les vissa.à la poignée.
Ërabb se plaça en face d'Oswald ; Gandolf en face de Staremberg, et Godfried vis-à-vis d'Ulrich.
Schlankopf, vu sa dignité de professeur, n'aurait osé assister à ce combat-; mais tous ses élèves, tous les affiliés de la société secrète s'y étaient rendus. Au premier rang, on remarquait Reding et le poète Otto, témoins à la fois pour Ulrich et pour Oswald, leurs camarades, qui combattaient ce jourlà dans les rangs opposés, mais qui n'en avaient pas moins droit à leur sympathie, gu plutôt à leur curiosité. Reding s'était chargé de faire pour eux des vœux, et Otto un dithyrambe.
On donna le signal; les six combattants s'avancèrent l'un sur l'autre. Les épées se croisèrent, (rodfried, dont la vue était un peu troublée, s'aperçut cependant qu'Ulrich était pâle, circonstance qui le rassura un peu et lui rendit une partie de ses avantages.
Quant à Oswald, il avait jugé, dès les premières passes, qu'il n'était pas de force avec le terrible Krabb. Oswald n'avait reçu que quelques leçons d'escrime au château de Donneraberg, et, depuis son séjour à Prague, il fr<^quentait peu la salle d'armes. H n'avait pour lui que le sang-froid et l'intrépidité, et il jugea du premier coup d'œil qu'il était perdu, s'il essayait défaire de l'escrime avec un adversaire aussi habile et aussi exercé : il s'élança donc sans ménagements sur Krabb qui l'attendait, et qui latteignit à la cuisse, en lui criant d'un air triomphant :
— Vous êtes blessé, monsieur !
— Vous êtes mort, monsieur ! répondit Oswald, en lui passant son épée au travers du corps.
En effet, Krabb tomba sur le coup et ne se releva plus. Oswald, quoique grièvement blessé, s'approcha de Godfried en lui disant :
— Courage !
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Mais en ce moment Ulrich s*arréta, recula d'an pas, et s'appuya fièrement sur son ëpée ; il venait de toucher son adversaire à la main.
— Tu es blessé, dit avec inquiétude Oswald à son ami.
— Tant mieux! répondit celui-ci d*un air de triomphe et de satisfaction.
— Et pourquoi ?
• — Parce que c'est fini, ajouta-t-il à voix basse, m'en voilà quitte.
Mais Ulrich, jetant les yeux sur Krabb, qui, étendu sur le gazon, ne bougeait plus, s'élança près d'Oswald en lui disant à demi-voix :
— Malheureux!... qu'avez- vous fait?
— Je l'ai tué !
— Mais on He se tue pas! on ne se tue jamais !... sinon il n'y a plus de duels possibles!
— 0 ciel ! s'écria Godfried en voyant Oswald qui perdait beaucoup de sang et se soutenait à peine... Tu te trouves mal.
— N'importe... tais-toi et regarde.
En effet, un combat acharné se livrait entre Gandolf el M. de Staremberg, combat où brillaient des deux côtés, et àua égal degré, le courage et l'adresse. Depuis quelques minutes aucun des deux adversaires n'avait obtenu l'avantage, lorsque Staremberg atteignit Gandolf au bras droit. Cette blessure semblait peu dangereuse, lorsqu'à la surprise générale, on vit Gandolf chanceler et laisser tomber son arme. L'épée de Staremberg avait déchiré et coupé des muscles ou des nerfs, ce qui empêchait Gandolf de tenir son épée. .
On s'empressa autour d eux. L'important maintenant était de dérober aux yeux de l'autorité les traces de ce combat, le plus sanglant et le plus terrible de tous ceux qui s'étaient livrés depuis longtemps, car, sur six combattants, il y avait un mort et trois blessés, si l'on compte comme blessure l'égratignure que Godfried avait reçue à la main, et qui lui délivrait, à peu de frais, son diplôme de bravoure.
n faut dire, à l'éloge des sentiments de fraternité de nos
jeunes étudiants, que la police autrichienne qui, dès le jour même, était en campagne, ne put obtenir aucun indice, aucune preuve contre aucun de ceux qui avaient pris part à ce combal, comme acteurs ou comme témoins. Amis ou ennemis gardèrent le silence. Un nuage impénétrable déroba aux magistrats etTorigine et les suites de la querelle, et même la disparition de Krabb qu'on avait le matin même enterré dans un fossé, derrière les murs de YAigle-d'Or.
Mais les mœurs turbulentes des étudiants ne devaient donner à l'autorité que trop d'occasions de sévir contre eux, et dfts événements bien autrement importants allaient signaler la troisième année qu'Oswald et Godfried passèrent à l'Université de Prague.