LA VEILLE DU COMBAT
Oswald, rentré depuis longtemps, s'était mis à travailler , et s'étonnait, en regardant de temps en temps sa montre, que Godfried revint si tard au logis. Ce n'était pas son habitude. Enfin il le vit arriver, tout pâle encore, indigné et hors de lui. H sortait du tribunal. Godfried aurait voulu cacher à son ami tous les événements dont il était la cause involontaire, car un tel récit ne servait à rien et ne pouvait rien empocher ; mais comment résister toute une soirée aux demandes d'Oswald, à ses instances, à ses prières? Il fut donc forcé de tout lui avouer... trois duels I... Lui, Godfried... trois duels 1 à propos de la philosophie hégélienne.
Oswald, furieux, prétendait que c'était lui seul qu0 cela regardait ; il voulut courir chez Krabb.
— Il est déjà occupé, il se bat demain avec M. de Staremberg.
— Mais, Gandolf ?...
— Tu n'y pourras rien. Il a pris ses avantages avec moi, je suis en première ligne, tu ne viendras qu'en seconde, et je ne veux pas que tu sois tué. C'est bien assez de moi I
— Toi, mon ami, toi, Godfried ! ce n'est pas possible, ce ne sera pas I J'ai promis à ton père de veiller sur toi... je te débarrasserai du moins de cet imbécile d'Olrich.
— Le même mot I...il n'en faut pas davantage pour qu'on te fasse battre avec lui.
— Eh bien I j'y cours.
84 PROVEBBBB — NOUVELLES — ROMANS
— Tu n'arriveras encore qu'en second... ta seras primé par moi... Je prime tout le monde!
— n doit cependant y avoir quelque moyen de sortir de là. Je ne puis pas, pendant que tu te battras, rester les bras croisés !
— Tu te battras avec moi... plus tard... à ton rang.
— Moi?
— Par arrêt du tribunal ! Après cela, si je n'avais pas d'autre atfaire que celle-là, je ne m'en inquiéterais guère, nous arrangerions la chose entre nous. Mais, avec les autres, je ne sais pas comment cela finira.
Oswald pleurait de rage, et Godfried, poursuivant son idée, se disait :
— Je sais bien que, depuis six mois, je prends mes avarh toges à la salle d'armes ! Aussi, le fleuret à la main, cela va assez bien ; mais quand je n'aurai plus ni le masque, ni les gants rembourrés, et qu'il faudra se trouver devant quelqu'un qui tirera pour de vrai, le trouble m'ôtera l'adresse.
— Non, non, s'écria Oswald qui, depuis un instant, avait tenu sa tète entre ses mains, cela ne peut se passer ainsi! et d'ici à demain nous trouverons quelque moyen. Ah ! si nous avions seulement quelqu'un à qui demander conseil !
— Un bon conseil !
— A M. de Staremberg ! s'écria tout à coup Oswald.
— J'y pensais.
— Allons chez lui.
Les deux amis sortirent, et ils avaient à peine fait une vingtaine de pas qu'ils le rencontrèrent. Il venait chez eux.
La nuit était fraîche, mais belle, et les trois jeunes gens continuèrent à marcher au bord de la Moldau, causant de révénement du lendemain; Staremberg et Oswald cherchaient vainement les moyens d'égaliser la partie et de venir en aide au pauvre Godfried, à qui le hasard avait mis trois affaires sur les bras, et qui, à coup sûr, se serait contenté à moins.
Ils venaient d'entrer dans une rue obscure de la Judenstadt
(le quartier des juifs) et ils enlendaient, dans le lointain, des chants joyeux. C'étaient des tapageurs de nuit, des étudiants qui, sortant de quelque Kneipe, où le Grambambouli n'avait pas été épargné, s'amusaient à réveiller les Philistins déjà endormis, ou à effrayer les Philistins et surtout les Philistines qui n'étaient pas encore rentrés en leur logis.
En ce moment, une jeune fille du peuple, dont la tournure et les manières n'avaient rien de suspect, accourait de l'autre extrémité de la rue, et, tremblante, pouvant à peine parler, tant elle était essoufflée, saisit le bras d'Oswald et s'attacha: à lui en proférant ces mots :
— Monsieur, messieurs, défendez-moi, ils viennent, ils me poursuivent !
En effet , accourait sur ses pas un groupe d'étudiants.
C'était Krabb, c'était Gandolf et leurs amis qui venaient de célébrer, par de copieuses libations, leur iriomphe du lendemain ! triomphe assuré dont on avait d'avance complimenté les vainqueurs I Ceux-ci fléchissaient sous le poids des félicitations et du liquide qu'ils avaient absorbé ; mais leurs yeux, encore ouverts, avaient distingué, dans l'ombre de la nuit, deux femmes, dont l'une d'un âge respectable, et l'autre, d'une tournure jeune et élégante ; ils leur avaient donné la chasse, et les avaient, dans leur poursuite, séparées l'une de l'autre. La première s'était enfuie du c6té du palais du gouverneur, où était établi un poste de grenadiers hongrois, dont elle réclama le secours ; et l'autre, la jeune fille, s'élançant dans la direction de la Judenstadt, venait de rencontrer des défenseurs. ♦
— A moi ! à moi, dit Krabb d'une voix avinée, je la réclame, messieurs... c'est ma maîtresse... c'est une volage qui veut en vain me fuir.
— Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai, dit la jeune fille en se serrant contre Oswald, je ne connais pas monsieur, je vous l'atteste, je rentrais avec ma mère et je suis une honnête fille... croyez-moi !
— Si je te cfois! s*écria Oswald en la reconnaissant, Gretly ! Gretly !
— M. Oswald I notre jeone maître I fit la jeune fille avec on cri de joie.
— Ne crains rien, mon enfant.
Et appliquant nn vigoureux soufflet à Krabb qui s'avançait
sur elle en chancelant, il l'envoya rouler dans le ruisseau. Gandolf s'élança au secours de son ami ; mais Staremberg lui coupa la figure d'un coup de la badine qu'il tenait à la main, et Godfried, en trois ou quatre vigoureux coups de poing, porta le désordre dans la troupe déjà chancelante.
Par malheur, plusieurs d'entre eux n'étaient pas assez gris pour se laisser ainsi malmener par trois personnes. Aucun d'eux ne portait d*armes : il y avait à ce sujet,- depuis quelques années, les défenses les plus sévères; mais ils étaient en grand nombre, et, guidés par Krabb, qui venait de se relever, et par Gandolf, qui mugissait de fureur, ils s'avançaient sur nos trois amis, qui, plaçant la jeune fille au milieu d'eux, reculèrent en bon ordre.
Ds arrivèrent ainsi jusque sous un porche où ils ne pouvaient être entourés ni attaqués par derrière, et là les poings d'Oswald et de Godfried et le jonc flexible, mais redoutable, de Staremberg tinrent pendant quelque temps encore en échec leurs adversaires, qui allaient peut-être l'emporter lorsque les pas d'une patrouille se firent entendre. Le bruit des fusils retentit dans la rue, et une lueur rougeâtre éclaira soudain le champ de bataille. C'était une lanterne portée par un sergent hongrois, que suivaient une dizaine de grenadiers, et que guidait une femme, qui s'écria :
— Tenez, monsieur le sergent, les voilai
— Au nom de l'empereur et du gouverneur, je vous arrête tous, dit gravement le sergent, . comme suspects, perturbateurs et conspirateurs.
Les étudiants voulaient résister.
— Calmez-vous, mes camarades, leur dit Staremberg. Puis, s^adressant au commandant de la force armée :
î:\ ,1K UNE ALLEMAGNE SI
— Sergent Jakinski I lui dit-il.
— Ah ! vous me connaissez, dit le sergent étonné...
Et élevant sa lanterne à la hauteur du visage de celui qui venait de lui parler aussi familièrement, il s'écria avec respect :
— M. le comte de Starembergl
— Lui-même, qui se charge d'arranger cette affaire auprès de M. le gouverneur. Ces jeunçs gens sont mes camarades d'Université, étudiants comme moi ; je réponds d*eux tous. Ils voulaient seulement offrir leurs bras à ces dames, qui se sont effrayées à tort. La paix, moi^sieur le sergent! laissez libres ces jeunes gens qui promettent d'être calmes, et demain, en me rendant chez le gouverneur, j'entrerai au corps de garde, où j'espère que le sergent Jakinski et ses grenadiers ne refuseront pas de boire avec moi, â la santé des étudiants.
— Vivent les étudiants ! crièrent les soldats.
— Vivent les grenadiers! crièrent les jeunes gens.
— Quant à nous, messieurs et chers camarades, dit Oswald en voyant la patrouille s'éloigner, il nous reste à régler nos affaires en famille. Je suis désolé du soufQet que j'ai donné à M. Krabb, notre président.
— A moi ? dit Krabb qui, presque dégrisé, cherchait à rappeler ses idées, à moi ?... Vous en êtes sûr?
— Parfaitement sûr. Je sais ce que je vous dois, et vous n'aurez pas besoin de prendre vos avantages. Je vous offre de moi-même satisfaction. Vous l'entendez, messieurs?
— Nous en sommes témoins, s'écrièrent les jeunes gens, r- Et moi, messieurs, dit Staremberg en s'avançant, c'est
à mon grand regret que j'ai frappé M. Gandolf à la figure. Je voudrais qu'il me fût permis d*en douter, mais la trace du coup est visible encore.
— Et votre sang peut seul l'effacer f s'écria Gandolf avec fureur ; nous nous battrons !
— C'est trop juste, répondit froidement Staremberg; nous deux d'abord et avant tout.
PR0VBRBR8 — NOUVBLLBB ~ ROMAITS
— C*est comme nousl s*écria Oswald en regardant Krabb. Priorité acquise de droit; touchez là.
En disant ces mots, il tendût la main an président, qui, dégrisé tout à fait, la lui serra avec rage» en hd disant :
— A demain, cinq heures du matin.
11 fut alors décidé que le combat aurait lien dans un pré,
derrière les murs de YAigle-d'Or, aubei^e sitaée aux portes de la rille.
Pour la troisième et dernière fois de la journée. Tordre des duels fut donc encore changé et définitivement réglé ainsi :
Oswald et Krabb, Staremberg et Gandolf, Ulrich et.Godfried. Trois contre trois, ensemble, en même temps et non successivement. Tous les assistants, après avoir crié : hourra 1 rentrèrent chez eux, causant en route du spectacle intéressant qui leur était promis pour le lendemain, et dont rUoiversilé de Prague n'avait pas eu depuis longtemps l'avantage de jouir.
Oswald et Godfrled reconduisirent à' leur auberge Gretly et sa mère, la jardinière du château, qui étaient venues à Prague pour différentes emplettes. Et toutes deux, encore .| tremblantes de la soirée, toutes deux bien inquiètes du lendemain, avaient déjà résolu de ne retourner à Donnersbei^ qu'après l'issue de ce triple combat.