LA PHILOSOPHIE DE HEGEL
On devine aisément que, dès le lendemain du combat dont nous venons de parler, le docteur Mœnch, prévenu par Gretly et la jardinière, avait quitté sa demeure de Donnersberg, et était venu s'établir à Prague auprès des deux jeunes gens. Ce qui étonnait surtout M. Mœnch, c'était la bravoure de son fils ; il n'en pouvait revenir.
— Formez- vous donc un jugement, se disait-il, sur le caractère futur ou sur les penchants d'un jeune homme ; je ne l'aurais jamais cru mauvaise tète I
— Que voulez-vous, mon père, répondit froidement Godfried, en essayant de relever la moustache blonde qui ombrageait à peine sa lèvre, que voulez-vous? il y a des moments où il faut se montrer.
La blessure de Godfried n'était rien, celle d'Oswald était beaucoup plus grave. Le docteur, contre l'ordinaire de bien des gens, commença par le tirer du danger, et puis le gronda après.
11 avait plus d'un sujet de sermon. Le général était depuis deux ans en Italie, commandant un pays où les soldats, et surtout les officiers allemands, trouvaient peu de sympathie: le peuple le leur prouvait par des émeutes et des soulèvements, et la haute société par son silence et sa froideur à leur égard.
Aucune grande maison, à moins qu'il n'y eût obligation, n'était ouverte aux officiers, ni même aux généraux autri-
chiens, et le comte avait pris en haine un pays où il n'avait aucun moyen de briller ni de plaire aux dames, un pays enfin où il fallait s'abstenir de conquêtes. De plus, le séjour de ritalie ne lui valait rien : il y était toujours malade, partant de mauvaise humeur; inflexible et sans pitié pour les sociétés secrètes qu'il poursuivait, pour les patriotes qu'il incarcérait, et enfin pour les idées révolutionnaires qu'il ne pouvait mettre en prison, mais qu'il détestait cordialement, c'était, entre elles et lui, une guerre à mort. Oswald, qui écrivait de temps en temps à son oncle, laissait toujours percer, malgré lui, une tendance libérale qui déplaisait souverainement au général. Plus d'une fois il avait hasardé telle idée... tel principe qui, quelque raisonnable qu'il fût, ne pouvait être admis par le comte de Donnersberg. Les réponses de celui-ci, pleines d'entêtement légitimiste et de morgue aristocratique, paraissaient si absurdes à son neveu, qu'elles le rendaient encore plus ferme et plus entier dans son oj)inion, et l'on comprend qu'entre l'absolutisme et la liberté, poussés tous deux à l'excès, il doit rester peu de place pour la raison.
Le général avait écrit dernièrement au docteur : « Est-ce que mon neveu, est-ce qu'un Donnersberg s'aviserait, par hasard, de devenir révolutionnaire et de pactiser avec ceux qui jetaient jadis nos ancêtres par les fenêtres ? Dites-lui qu'il descend des Diépold von Martinitz, par les femmes du moins, et que, s'il l'oublie aujourd'hui, moi je me le rappellerai plus tard. »
Le docteur montra cette lettre à Oswald.
— Eh bien ! dit celui-ci, qu'est-ce qug cela signifie ? que mon oncle, à qui je dois déjà beaucoup, est le maître de me retirer ses bontés, qu'il a le droit de me déshériter, et que je ne puis l'en empêcher.
— Si vraiment, répondit le docteur, en ne lui donnant aucun sujet de mécontentement.
— C'est-à-dire en flattant ses opinions et en reniant les miennes.
— Non, mais en ne discutant ni les siennes ni les vôtres. Il semble, à vous voir et à vous entendre, que vous soyez coïnme ces missionnaires affamés de martyre, qui n'ont de satisfaction que quand ils ont été se faire rôtir et manger par des Chinois ou des sauvages qui ne demandaient qu'à les laisser vivre tranquilles chez eux! Relisez cette lettre qne je vous laisse, et méditez-la 1
— Elle me prouve, répondit Oswald en la regardant, qu'il me faut apprendre de bonne heure à me suffire à moi-même et à ne rien attendre que de mon travail et de mon savoir, si j'en ai jamais ! En tous cas, je me rappellerai toujours que c^est mon oncle qui m'a mis à môme d'en acquérir, bienfait immense, dont, plus que jamais, je vais m'efforcer de profiter.
Dès ce moment , en effet, Oswald redoubla de zèle et d'assiduité dans ses études ; mais, dès ce moment aussi, il s'attacha plus que jamais à une croyance et à des idées qoi, sans distinction de naissance ou de caste, montraient, en perspective, la fortune ou la gloire au mérite qui savait les conquérir.
La seule personne qui aurait peut-être eu le pouvoir de diminuer l'exagération de ces idées, ou du moins de les contenir dans de justes bornes, eût été M. de Staremberg, et il n'avait pas terminé à Prague sa troisième année de droit et de philosophie : il l'avait achevée à Vienne, où il était rappelé par des intérêts de lamille et par l'ordre du tuteur dont nous avons déjà parlé, et qui n'était autre que le ministre lui-même.
A cette époque, maître Johannès, qui depuis longtemps faisait le cours de philosophie, vint à tomber malade, et pendant son absence, qui ne devait durer que quelques jours, Schlankopf, professeur suppléant, dut prendre sa place. Le vieux Johannès, comme nous l'avons vu plus haut, zélé disciple de Kant, n'avait jamais professé d'autre système que le sien, et Schlankopf, partisan avoué des principes de Hegel, devait attirer à son cours, et attira en effet, dès le premier jour, une foule immense*
II parlait avec une simplicité qui n'excluait ni la chaleur ni rénergie.
n avait Tair, non de professer, mais de causer avec ses auditeurs, qualité d'autant plus précieuse dans le sujet qu'il avait à traiter, que, depuis dix ans que les doctrines hégéliennes bouleversaient toute rAUemagne, chacun, vu leur obscurité, les avait définies et éclaircies à sa guise ; chacun y trouvait les principes ou les arguments dont il avait besoin; il en est ainsi des nuages : l'observateur qui les regarde bien attentivement finit par y découvrir tout ce qu'il veut y voir ; un colonel y voyait, un soir, des escadrons ; un curé y voyait un clocher ; une coquette, deux amants qui s'embrassaient.
Aussi je n'essaierai pas d'expliquer à mes lecteurs, et surtout à mes lectrices, ce que c'est que la philosophie de Hegel. Nous tomberions bien vite dans la métaphysique ; car lorsque celui à qui l'on parle ne comprend pas, et quand celui qui parle ne se comprend plus lui-même, c'est de la métaphysique ! c'est Voltaire qui l'a dit 1 Je me contenterai donc de répéter, sans garantie aucune, ce que disait M. Schlankopf.
L'homme vit par son âmCt et Vâme est la pensée. Or, la pensée ou Vidée n'est autre que Dieu, qui est lui-même Vidée universelle. Telle est la base du système de Hegel.
Un éclair de satisfaction et de triomphe brilla un instant dans les yeux de Godfried ; il s'imagina qu'il comprenait. Mais quand le professeur en arriva à cet axiome du maître, qui, au premier abord, parait tout uniment toucher à l'absurde et qui est le renversement de toutes les idées reçues : à savoir que les contradictoires sont identiques, c'est-à-dire que, dans le système dè^égël, Yétre est identique au néants la vie à la mort^ la lumière aux ténèbres, il fut impossible à Godfried, qui, selon son ordinaire, faisait des efforts inouïs pour comprendre, et qui tenait tendues à cet effet toutes les fibres de son cerveau, il fut impossible à Grodfried d'y tenir plus longtemps, et il s*écria assez haut pour être entendu du professeur :