V. — VII
— G*est trop fort! c*est inexplicable 1
— Pourquoi donc, monsieur ? répondit le professeur en s'arrétant et en lui adressant la parole. L*ordre physique nous offre mille exemples de l'identité des contradictoires.
Vous admettrez sans difficulté que la lumière suppose les ténèbres. Imaginez, monsieur, une lumière sans ombre, les objets également éclairés ne se distinguent plus, et ce jour uniforme est tout identique à la nuit. La lumière implique donc, en elle-même, son contraire, qui est Tobscurité !
— U a raison, c'est Tévidence même I crièrent tous les auditeurs, qui avaient tous Torgueil de paraître comprendre.
— Évidence ? répondit Crodfried en murmurant, évidence bien obscure I ,
— Parce que l'obscurité et toi vous êtes identiques, s'écria Oswald.
— De même, dans Tordre moral, continua le professeur, ce que les sens séparent, la raison Tunit : ainsi, la vie et la mort, par exemple, ne sont que les deux moments de Texistence, donc elles ne forment que Tunité et le complément de la même chose 1... Donc, etc., etc.
Nous ne suivrons point le professeur dans ses développements, d'autant qu'en portant le. flambeau dans les ténèbres hégéliennes, il entendait bien n'en éclairer qu'une partie et laisser à ses jeunes auditeurs assez d'ombres encore pour s'égarer.
Abandonnant donc le maître, qui n'offrait rien de dangereux, il analysa successivement ses disciples et leurs différents systèmes philosophiques.
C'est Strauss, qui, dans le récit austère des Évangiles, comme dans les fables élégantes de la Grèce, ne voit qu'un tissu de légendes populaires, expression des pensées et des besoins de l'àme humaine à une époque donnée; c'est Feuerbach qui prétend que ce n'est pas Dieu qui a créé l'homme, mais l'homme qui a créé Dieu et qui l'a nommé tour à tour Brahma, Jupiter, Jéhova, Jésus ; qu'il n'y a donc d'autre système, d'autre culte possible que celui de l'huma-
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nité 1 L'humanité 1 s*écrie Max Stirner, qui vient après lui, et qui n'a garde de s'arrêter en si beau chemin, l'humanité n'existe pasl il n'y a que moi qui existe I moi seul ! En dehors de moi, je ne connais rien, je ne crois à rien. Croire an genre humain, c'est croire à une abstraction ! croire à soi-même, c'est croire à la vérité vraie, à la seule divinité possible ! Que chacun sur cette terre soit son Dieu à lui-même 1 que l'homme-Dieu ne se refuse rien des plaisirs ou du pouvoir auxquels il a droit, comme souverain et comme maitre !
Telles étaient les doctrines que développait le professeur sans les adopter, sans les combattre, se posant comme historien impartial. Il se contentait de raconter les développements successifs de la philosophie hégélienne, laissant à cette jeunesse sans expérience le danger de commenter, à son tpur, de si dangereux commentaires.
n ne leur disait pas :. que réorganiser le monde sans Dieu ni roiy et par le seul culte de l'humanité, était le but des idées nouvelles qui envahissaient TAllemagne, et dont il était un des plus ardents propagateurs.
Il ne leur disait pas : que si la vie terrestre est la seule qui doive nous intéresser, si le culte de l'humanité doit remplacer tous les autres, si l'homme peut se proclamer Dieu et s'adorer lui-même, tout lui est dû : transformation de la terre en paradis, droit au travail, légitimité de la force, règne des masses, toutes les chimères, enfin. Toutes les brutalités, toutes les séductions socialistes qui devaient plus tard désoler notre malheureuse patrie, menaçaient alors l'Allemagne, et c'était du sein même de la science que sortaient les ténèbres ; c^était au nom de l'humanité, qu'on appelait sur le genre humain la barbarie !
Au bout de la semaine, maitre Johannès fut rétabli et vint reprendre son cours. Il retrouva bien la salle où il professait quelques jours avant, la même chaire, le même fauteuil mais il ne retrouva plus ses auditeurs. L'étrangeté des opinions, le séduisant du paradoxe, les périls et l'attrait de la discussion avaient tourné toutes les têtes.
— Qui, s*écriait Otto le poëte, la poésie se meurt, la poésie s'éteint en Allemagne 1 D faut un bouleversement général pour la ranimer, c'est dans des sillons profondément remués que naissent les épis d'or.
Otto était de ceux, comme nous en avons vu en France, qui feraient une révolution, pour faire des vers.
— Oui, s*écriait Reding avec enthousiasme, la question sociale est de nous donner, sur terre, les joies qu'on se représentait dans le ciel. Il faut que la Jérusalem céleste, comme une fiancée parée de ses plus beaux ivêtements, descende sur la terre et y demeure.
, — Oui, s'écriait Ulrich, avec moins de poésie, mon système à moi, c'est qu'il faut organiser la société sifr le modèle d'une table d'hôte.
— Mais dans une table d'hôte, dit Godfried, on paye.
— J'entends une table d'hôte où on ne paierait pas !
— Et qui paiera ? qui sera l'hôtelier ?
— L'État ! répondit gravement Ulrich.
— Il a raison, reprenait Otto, il est temps que l'État s'occupe de nous, il est temps que le poète, prophète de la société et conducteur des peuples, soit traité comme il le mérite.
— Gomme des maréchaux et des princes de lettres, criait Ulrich.
— Et que l'État, régénéré par eux, leur accorde comme au souverain...
— Une liste civile! s'écria Godfried.
— Pourquoi pas ? c'est là là couronne d'or comme je l'entends I
Les idées libérales et généreuses qu'Oswald avait rêvées jusque-là étaient déjà tellement dépassées, que lui seul maintenant se trouvait sage au milieu de tous ces insensés ; et entre Godfried, qui, en fait de liberté, n'admettait rien, et ses autres amis, qui admettaient tous les excès, Oswald se trouvait seul, et comme perdu, dans un pays où personne n'entendait sa langue. En un mot, l'Université de Prague
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offrait alors Fimage de la tour de Babel, tour immense, où cent mille pensées fermentaient, jaillissaient, s'interpellaient, sans que les ouvriers qui prétendaient élever au ciel cette œuvre sublime se comprissent entre eux.
Aussi à peine le vieux professeur Jobannès eut-il prononcé les premiers mots de sa leçon, que de sourds murmures se firent entendre sur tous les bancs de cette classe où régnait d*ordinaire un calme qu'on aurait pris parfois pour celui du sommeil. Le professeur parlait de Kant, texte ordinaire de ses leçons, d'Emmanuel Kant, le glorieux fondateur de la philosophie allemande, et ce nom respecté, au lieu d'appeler et d'imposer le silence, semblait, chaque fois qu'il le prononçait, exciter de nouveaux murmures, sans compter les conversations et les discussions particulières, qui bientôt couvrirent la voix du professeur. Maître Johannès, regardant alors avec étonnement son auditoire, réclama l'attention de rassemblée, non pour lui, mais pour le grand homme dont il prononçait le nom.
— A bas Kant 1 s'écria à sa gauche une masse d'étudiants parmi lesquels on distinguait Reding et Otto le pocte.
— A bas Kant !... répéta à droite Ulrich, au milieu d'un groupe de prosateurs.
Maître Jobannès était tombé sur son fauteuil, presque sans connaissance.
— A bas Kant I vive Hegel ! répétèrent d'un commun accord les deux côtés de l'assemblée.
— Vive Hegel ! s'écria le vieux professeur en se relevant, comme si un serpent l'avait piqué. Ah ! l'on a semé parmi vous les doctrines hégéliennes, et elles ont déjà fructifié. Elles proclament la sainteté de l'idée, et l'idée, comme ses disciples l'entendent, n'est que la ruine de la culture intellectuelle ; elle est la mort de la philosophie, de la poésie, des arts, de tout ce qui charme l'existence... elle substitue au travail la fainéantise, à la civilisation la barbarie, aux lois le crime ; et de l'homme, dont elle prétend faire un Dieu, elle fait un brigand.
Une explosion furieuse éclata à ces derniers mots. Oswald et quelques autres s*élancèrent autour du professeur, pour le protéger contre la colère des hégéliens.
Mais le vieillard, sans se laisser intimider, poursuivit d'une voix éclatante et qui domina le tumulte :
— Ah ! vous voulez de la liberté vraie, et de la vraie philosophie I... Écoutez celui qui parle par ma voix :
Il croyait fermement, et comme Montesquieu, à la dignité de la raison ; il croyait comme Turgot aux droits de Thomme, et comme Rousseau au devoir. Ce n'était point un athée, ce n'était point un sceptique, celui qui« s'écriait : Deux objets remphssent l'âme d'une admiration et d'un respect toujours renaissants : au-dessus de nous, le ciel étoile ; au-dedans, la loi morale. L'homme, la nature et Dieu : voilà les trois grands objets de sa pensée ; et la pensée hégélienne... quelle est-elle?
— La liberté ! lui cria-t-on de toutes parts, niez-vous ses bienfaits?
— Je les repousse quand je vois ses crimes. Oui, mes enfants, enfants égarés, s'écria le vieillard en étendant les bras vers ces jeunes furieux, les révolutions, croyez-moi, excitent les mauvais penchants plus que les bons instincts des peuples.
— Et les grands hommes qu'elles produisent ! s'écria Reding.
— Cent coquins pour un héros, répondit le vieillard en le regardant en face.
Reding baissa les yeux ; mais ceux qui l'entouraient redoublèrent leurs clameurs. La voix de Johannès fut étouffée ; les étudiants se levaient de leurs bancs en criant : A bas Johannès ! Vive Hegel I Vive Schlankopf I Quelques-uns même menaçaient Johannès du poing ; Oswald, Godfried et quelques amis l'entourèrent, l'entraînèrent hors de la salle, et ne le quittèrent qu'après l'avoir reconduit chez lui.
Mais le soir même, Oswald, Godfried et leurs amis étaient signalés comme des gens sans énergie et tremblants devant
le pouvoir. Reding même criait au milieu d*un groupe qu'ils étaient trahis par ceux sur qui Ton devait le plus compter» et quMl y avait déjà parmi eux des renégats.
— Si c'est pour moi que vous dites cela, monsieur, s*écria une voix derrière son épaule, vous en avez menti I
Cette voix était celle d'Qswald qui venait de laisser Jo- Jiannès en sûreté.
— A demain, monsieur, s*écria Reding, pâle et tremblant de fureur sans doute. A demain !
— Sur-le-champ, répondit Oswald, en lui montrant la boutique d'un armurier.
Tous deux s'y précipitèrent. Tous deux, suivis de leurs amis, s'élancèrent dans la rue, l'épée à la main, mais ils n'allèrent pas phis loin.
Le bruit des désordres auxquels avait donné lieu le cours de mdtre Johannès s'était répandu dans la ville, et déjà les nouvelles, colportées de maison en maison, prenaient des proportions effrayantes : les bancs avaient été brisés, le^ professeur blessé, huit ou dix étudiants laissés pour morts sur la place. Gela n'en devait pas rester là. La journée du lendemain serait terrible, et le Philistin, le bourgeois effrayé, fermait sa boutique dès la veille, pour s'établir en permanence sur la voie publique.
l'émeute.
Le gouverneur de Prague, homme de tête et de caractère, ne s*effrayait pas pour si peu. Il prit à l'instant même ses mesures, donna Tordre de s'opposer à tout rassemblement, ce qui mécontenta infiniment les boutiquiers, les oisifs et les curieux qui s'étaient déjà arrangés pour ne plus quitter la rue, et pour devenir ainsi, sans le savoir, le premier corps auxiliaire de l'émeute.
Il ordonna également d'arrêter tout étudiant qui troublerait l'ordre ou ferait du tapage, et Oswald et Reding, saisis tous les deux par le sergent Jakinski, notre ancienne connaissance, au moment où ils sortaient l'épée à la main de la maison de l'armurier, avaient été 'conduits au palais du gouverneur ; ni Otto, ni Ulrich, ni aucun de leurs camarades, n*avait fait la moindre tentative pour les délivrer : Otto seulement, pouvant à peine contenir son indignation, était retourné chez lui, en méditant un dithyrambe contre la tyrannie.
' — Mon général, dit le sergent, voilà deux prisonniers que je vous amènC; deux étudiants qui allaient se battre.
— Ah 1 ils ne s'entendent déjà plus, dit le gouverneur en souriant, et la guerre civile est déjà dans l'Université : notre cause est bonne.
— Qu'ordonnez-vous ?
— Qu'on les désarme d*abord, si ce n'est pas déjà fait ; et, puisqu'ils allaient se battre, puisque probablement ils se
LA JEUNE ALLEUAGNE 105
détestent, j'ordonne pour punition, qu'on les enferme ensemble dans une salle basse du palais... ils y passeront la nuit, et nous verrons demain I — Ah ! sergent, veillez à ce que ces jeunes gens aient un bon lit et un bon souper. Du reste, la consigne la plus sévère... — Ah! sergent, dit-il en le rappelant.
Jakinskî revint en portant la main à son front, et attendit, immobile, les nouveaux ordres du gouverneur.
— Vous leur ferez porter ce soir des pipes et de la bière.
— Oui, monseigneur.
En ce moment deux jeunes filles charmantes entraient, d'un air inquiet et sur la pointe du pied, dans l'appartement du gouverneur, qui se retourna.
— Ah I curieuses, dit-il en les apercevant, vous venez savoir des nouvelles ?
— Oui, mon père.
— Oui, monsieur, dit Éléna Lobkowitz.
— Eh ! mais, ma charmante pupille, dit le gouverneur en regardant cette dernière, vous me paraissez bien effrayée, lime semble cependant que M. de ' Staremberg a fini ses éludes et qu'il n'est plus à Prague, heureusement pour lui, car s'il s'était trouvé au nombre des rebelles...
— Vous serez donc bien sévère ? dirent les jeunes filles, en prenant leur voix la plus caressante et la plus douce.
— Sans pitié, répondit brusquement le général. Tenez, lisez mon ordre du jour pour demain, ordre du jour qui sera affiché dans la classe de maître Johannès.
Les jeunes filles prirent le papier d'une main tremblante, et lurent avec émotion ce qui suit :
« B est défendu aux étudiants de donner, pendant la durée du cours, aucune marque d'approbation ou d'improbation. Ceux qui n'acceptent point les doctrines professées jusqu'à ce jour par maître Johannès ne sont point forcés de venir les entendre ; mais ils sont priés, au nom de la liberté, de ne point en empêcher ceux de leurs camarades qui les reconnaissent et les approuvent. »
100 IMIOVEIIUES — NOUVELLES — R0MA.N8
— Ahl s*écnèrent les jeunes filles en souriant... pas autre chose ?
— Pas autre chose, répondit le général, si ce n'est que je ferai appuyer c^tte invitation, tout amicale, par une cinquantaine de grenadiers hongrois qui se tiendront dans les cours du Carolinum, et qui prieront poliment de sortir ceux de nos jeunes philosophes qui, trop échauffés par la discussion, auraient besoin de prendre Tair.
Etes-vous rassurées ? étes-vous contentes?
Les jeunes filles ne lui répondirent point, mais elles Tembrassèrent et coururent annoncer à la femme du gouverneur, qui sUnquiétait pour son mari, que tout était fini et que la révolte n'aurait pas de suites.
Elles se trompaient !
La nuit s^était passée au milieu des pots de bière et des projets les plus incendiaires; Otto surtout avait été superbe* Autant il était nul dans Taction, autant il était beau dans le discours. Tout était pour lui matière à discours; en vain Godfried demandait-il que Ton tint conseil ailleurs qu'au cabaret.
— C'est dans les tavernes, s'écriait Otto, c'est au milieu des flots de fumée que le poète du peuple trouve les inspirations révolutionnaires, c'est là qu'il communique au peuple qui l'écoute les^émotions dont il est rempli, le trouble, l'enthousiasme, le patriotisme, etc. ; enfin Otto parla pendant une heure, au bruit des acclamations générales et sans cesse renaissantes.
— C'est superbe !..• s'exclamait Ulrich.
— Mais à quoi cela conclut-il ? criait Godfried de tontes ses forces.
-7 A quoi cela conclut?... Comment? tu n'es pas ému, entraîné?
— Non.
— Quoi!... disait Ulrich, sa parole, ses regardsi ne t'ont pas fasciné, exalté?...
— Non.
— Ahl Tonne fera jamais rien de toi... tune seras jamais c[u*un Philistin et qu*an notaire 1
— Je Fespère bien, et je demande si Otto a fini ; a-t-il fini de parler ?
-Om.>^
— Eh bien ! raisonnons maintenant et prenons un parti. On dit que le gouverneur est furieux, que la garnison est sous les armes, et que Ton va prendre demain ïes mesures les plus sévères. Que voulez-vous faire ? Je le demande, et j'ai besoin de le savoir!...
— Pour nous suivre, pour nous imiter?
— C'est selon I Avez-vous un but, un plan arrêté t Savezvous ce que vous ferez et où vous irez ?
— Pas encore.
— Eh bien ! alors, où voulez-vous que je vous suive ?
— Il a raison, répondit Gandolf. D est temps de délibérer. La parole est à Otto.
— A Otto la parole ! cria-t-on de toutes parts.
Otto ne demandait pas mieux que de la prendre, quoiqu'il vint de la quitter.
— Je suis d'avis, dit-il gravement, de nous rendre demain matin, tous en masse, au palais du gouverneur. C'est moi qui parlerai.
— Bravo ! cria Ulrich.
— Je lui ferai un discours.
— Pauvre gouverneur ! se dit Godfried, cela lui apprendra!
— Je lui demanderai, au nom de la jeunesse amie de l'étude et du progrès, au nom de la jeunesse qui dévore l'espace et qui s'élance en avant, de ne pas l'atteler au char d'un professeur rétrograde.
— Bravo ! cria-t-on de toutes parts.
— Je lui demanderai enfin, au nom de l'avenir, qu'on nous déhvre du passé, dans la personne de maitre Johannès, qu'on le destitue avec égards, qu'on lé renvoie avec honneur!
— c Avec une pension ! cria Gandolf.
— Aux frais du gouvernement, ajouta Ulrich.
— Et qu'on nomme, à sa place, professeur en titre, le professeur suppléant, maître Schlankopf, celui que comprend la Jeune Allemagne et qui est compris par elle.
— Vive Otto ! approuvé ! approuvé I crièrent plusieurs voix.
— Moi, je n'approuve pas I cria Godfried. Otto peut partir en ambassade, je ne le suivrai pas.
— Et pourquoi? demanda celui-ci avec hauteur.
— Parce que le gouverneur ne nous écoutera seulement pas.
— Quand je parlerai 1
— Raison de plus.
— Qu'est-ce à dire I s'écria Otto, rouge de colère.
— C'est-à-dire, reprit Godfried qui ne voulait pas se faire une affaire, que, redoutant votre éloquence, il ne vous écoutera pas et vous tournera le dos. Or, je ne veux pas que l'Université s'expose à ce qu'on lui tourne le dos ; ma fierté s'en indigne pour l'Université et pour moi.
— 11 dit vrai ! s'écria Gandolf. Le gouverneur ne cédera pas. Il ne peut pas destituer et nommer des professeurs sur la recommandation des étudiants.
— Et si, demain matin, il fait fermer le cours, ou enfin si on veut nous disperser par la force, reprit Godfried, résisterons-nous ? C'est ce que je demande.
— Oui 1 s'écrièrent les uns.
— Non ! répondaient les autres.
— Je demande si on résistera? criait Godfried à tue-téte, je le demande avant de prendre un parti.
Il était évident que la résistance était impossible ; que rien n'était préparé pour cela, et qu'enfin (c'était surtout ce que Godfried cherchait à leur faire comprendre) la guerre était déclarée par eux dans de mauvaises conditions, car ni le peuple, ni les bourgeois, ne se prononceraient en leur faveur.
Enfin, après de longs débats, on choisit un moyen terme
qui n'était pas la guerre, qui n'était pas la paix, et qui ne nécessitait ni attaque ni résistance. Proposition qui obtint la sympathie et le vote de Godiried.
Dès le lendemain, tous les bourgeois encombraient les rues qui conduisaient à l'Université, se pressant aux premiers rangs et impaiicnlsde voir... n'importe quel spectacle, fût-ce un drame sanglant, et dussent-ils y jouer eux*-mêmes un rôle.
L'affiche, apposée par Tordre du gouverneur à la porte (lu Carolinum^ paraissait d'une excessive indulgence. Les Philistins, les bourgeois qui aimaient peu les étudiants, accusaient l'autorité de faiblesse ; si elle eût sévi, on l'eût accusée de cruauté.
Les cinquante grenadiers hongrois, la baïonnette au bout du fusil, venaient de défiler en bon ordre et de prendre autour du Carolinum les différents postes qui leur avaient été assignés.
Maître Jolianni>s qui, en ce moment, sortait de chez lui et traversait tranquillement la rue pour se rendre à son cours, avait été l'objet de bruyantes et de sympathiques ovations.
Après lui, ou s'attendait à voir arriver, par groupes ou séparément, tous les étudiants du cours de philosophie ; on les attendit un quart d'heure, puis une demi-heure. L'horloge de l'Université avait depuis longtemps annoncé Theure de la leçon, et personne n'apparaissait. Les grenadiers hongrois placés dans les cours du Carolinum, sous le vestibule, dans les corridors, bâillaient, appuyés sur leurs fusils. Le professeur, assis dans sa chaire, où il s'attendait à une lutte nouvelle, restait immobile, étonné et comme effrayé du calme qui l'environnait. Tous les bancs étaient déserts. Nul antagoniste, nul ennemi ne se présentait, et le pauvre professeur, resté maître du champ de bataille, s'indignait maintenant d'une victoire si facile. Ailleurs, cependant, retentissaient les cris, les acclamations, les bravos et l'enthousiasme général.
ScuBB. — Œuvres complètes. V"«« Série. — 7"»* Vol. — 7
ilO PROVERBES — NOUVELLES — ROMANS
Voici ce qui était arrivé.
Schiankopf avait le droit, comme professeur suppléant de rUniversité, de faire un cours particulier. Il avait obtenu la permission de le faire dans le Clementinum.
C'est un vaste bâtiment situé près du pont de la Moldaa, et bâti en 1653, par Ferdinand IH, pour servir de couvent aux Jésuites de Prague. Il contient diverses collections précieuses, l'observatoire de Tycho-Brahé et une belle bibliothèque. C'est dans une salle de celte bibliothèque que Schiankopf faisait son cours, celle où l'on voit le portrait de Georges Plachy, lequel, s'étant mis à la tête des étudiants, défendit avec tant de courage et de succès la vieille tour de garde contre les attaques des Suédois. Il avait été convenu que, dorénavant, on abandonnerait le cours de maître Johannés, et que l'on se rendrait en masse à la bibliothèque du Clementinum, pour assister à la leçon de Schiankopf, qui n'avait pas d'ordinaire un aussi nombreux auditoire.
Le succès, cette fois, dépassa l'espérance de l'ambitieux professeur. Les voûtes du couvent des Jésuites retentirent de cris et de proclamations impies, dont frémirent les ombres des bons pères, et dont semblaient rougir leurs pieuses images qui décoraient les murs de la salle.
Schiankopf, ainsi que tous les agitateurs, se sentit bientôt lui-même dépassé par cette jeunesse fougueuse et délirante, qui ne connaissait plus aucun frein, ardeur qui le compromettait maladroitement et démasquait trop "tôt ses batteries! Cocher imprudent, il ne pouvait plus retenir les chevaux lancés par lui sur une pente rapide, et il se trouvait emporté par eux. Non-seulement on cria : Vive Hegel ! Vive Schiankopf! mais on cria vivat à tous les Brulus de la royauté, à tous les Gracchus de la propriété, à Catilina^ à Julien l'Apostat, à Attila, à tous les penseurs malheureux... Je ne sais pas même si un vote de réhabilitation ne fut pas proposé en faveur du sublime Saint-Just et du vertueux Robespierre.
Schiankopf, épouvanté, se déroba à sa gloire ; il leva la
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séance ; mais ses élôves se donnèrent rendez-vous pour le lendemain au même lieu. On voulait celte fois porter en triomphe dans la ville de Prague le savant, l'illustre, Taudacieux professeur ! Mais le désappointement fut grand et la fougue hégélienne tomba comme brisée, lorsque le lendemain on apprit que M. Schlânkopf venait d'être arrêté par Tordre du gouverneur, et jeté dans les prisons de la ville, ■ comme propagateur de doctrines impies et séditieuses, comme coupable, en un mot, envers Dieu et plus encore envers l'empereur !
Ce fut dans les cours du Clemenlinum où les étudiants arrivaient en foule, que le recteur leur annonça ces nouvelles, en les engageant à se retirer. Aux joyeuses acclamations de la foule avait succédé un morne silence. Gandolt, Ukich ne savaient quel parti prendre. Otto lui-même en avait perdu la parole, et n'avait pas encore songé à prononcer un discours.
En ce moment, une compagnie de grenadiers hongrois entra, tambour battant, dans la cour du Clemendnum^ et l'officier qui les commandait donna ordre aux étudiants d'avoir à se dispers)3r immédiatement et à se retirer chacun chez soi.
— Et le cours de philosophie? demanda Gandolf en relevant la tète.
— Il ne tient qu'à vous de retourner à celui de juaîlre Johannès.
— Plutôt mourir! s'écria Otto qui retrouva entin la parole.
— Comme vous voudrez, répondit froidement l'ofticier ; mais pas ici, car j'ai l'ordre de vous expulser, et vous allez, messieurs, avoir la bonté de sortir.
Tous, incertains, hésitants, ne sachant s'ils devaient obéir ou résister, se regardaient les uns les autres, d'un air indécis, et déjà les grenadiers hongrois, croisant la baïonnette, les faisaient reculer en masse, comme le troupeau que poiftsc devant lui le chien du berger, lorsque tout à coup parut dans la cour un étudiant qui, irtdigné à celle vue, 's'écria :
— Où sommes-nous ? et qui se permet d'attenter ainsi aux droits des étudiants et aux privilèges de TUniversilé?...
— C'est Oswald, s'écrièrent tous ses camarades.
— Toi !... s'écria Godfried en courant à lui, sorti de prison, et comment?
— Ah ! plutôt y rester ! plutôt' y passer ma vie entière que d'élrc témoin d'une pareille honte ! Et vous, amis, vous cédez sans résistance à la force brutale; vous êtes deux cents, et vous reculez devant une vingtaine de baïonnet-
fS,^ O • • • •
— Prends garde, lui disait tout bas Godfried, prends garde 1 on a arrêté Schlankopf et l'on vient, dit-on, de le condamner.
— Le condamner sans jugement? Et la liberté individuelle, et les principes sacrés que nous nous sommes promis de défendre ! Ou la foi jurée n'est qu'un vain mot, ou nous devons délivrer notre professeur.
Monsieur, dit-il à l'officier qui commençait à s'inquiéter de l'irritation toujours croissante qui parcourait les rangs, vous avez des baïonnettes et je suis sans armes, vous pouvez me frapper, vous pouvez me tuer, mais je vous préviens que pas un de vous ne sortira d'ici et que ma mort sera vengée.
— Oui... oui!... crièrent tous les étudiants.
Il y avait au milieu de la cour un immense rond de gazon qu'entourait une rangée de pieux; Gandolf en saisit un, qu'il arracha de terre ; en un instant cinquante étudiants furent ainsi armés. D'autres se ruèrent sur un tas de cailloux et de moellons préparés par des maçons pour les réparations d'un bâtiment du couvent, et commencèrent à faire pleuvoir sur l'armée ennemie une grôle de projectiles auxquels il était difficile de se soustraire.
L'officier, qui n'avait pas d'ordres et pas de cartouches, et qui*ne se souciait guère d'engager un combat sanglant avec cette jeunesse, lOù se trouvaient, après tout, des amis et des camarades à lui, l'officier fit retraite en bon ordre, poursuivi
seulement de loin par les clameurs de l'armée victorieuse. Au moment où il franchissait le seuil de la porte, un long cri de joie retentit dans la cour, et sur Tordre d'Oswald, qui se trouvait ainsi, de droit et sans le vouloir, élevé au rang de général en chef, on ferma promptcment la porte massive du couvent, on la barricada et on tint un conseil de guerre au milieu de la cour.
LE SIKGE.
Commonl l'arnK^e avait-ollo un gcliK^ral? comment Oswald était-il libre? et qu'était devenu Reding? Oswald l'ignorait. Jetés tous les deux dans la même prison, ils y avaient passé la nuit. Le matin on l'avaif «appelé, lui, Oswald ; on Tavait rendu à la liberté, en lui dissent :
— Allez! et n'y revenez plus.
Resté seul dans la rue, il avait appris d'un bourgeois ce qui se passait, et il était accouru; voilà tout ce qu'il savait! Ce qu'il ne savait pas, c'est que maître Johannès instruit, dans la journée de la veille, "de l'arrestation de Reding et d'Oswald, était accouru au palais du gouverneur ; il se souciait peu de Reding, mais il tenait à s'acquitter envers Oswald. Il avait raconté comment le jeune étudiant avait, la veille, défendu et protégé le vieux professeur, et Johannès avait, en récompense de ce service, réclamé la liberté d'Oswald, que le gouverneur lui avait accordée. .
C'étaient donc la reconnaissance de maître Johannès et la générosité du gouverneur qui venaient de donner un chef à la révolte. Maintenant, qu'allaient faire les insurgés? Gandolf, Otto et Ulrich proposaient de marcher à la délivrance de Schlankopf. Oswald proposait généreusement de rendre d'abord la liberté à Reding, son compagnon de prison. Les deux expéditions furent votées et organisées à la hâte. Les étudiants, armés de tout ce qui avait pu leur tomber sous la main, se préparaient à faire une sortie dans le meilleur
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ordre possible. Oswald donnait l'ordre d'ouvrir la grande porte, lorsque des sentinelles avancées, placées, par lui, aux croisées élevées du couvent, donnèrent avis que des troupes se dirigeaient du côté du Clementinum,
En effet, le gouverneur n'avait pas perdu de temps. A peine avait-il reçu le rapport de l'officior forcé par les insurgés de battre en retraite, que Tordre avait été donné de cerner le couvent et de sommer les étudiants rebelles de se rendre à discrétion. Comme on ne pouvait introduire aucun parlementaire dans la place, sans la livrer sur-le-champ, c'est à travers la porte que la conférence eut lieu.
— Que voulez-vous, messieurs? demanda Oswald.
— Vous parler raison, si c'est possible, répondilr un vieil officier qui commandait le détachement. Vous engager : article premier, à sortir du couvent et de la bibliothèque ; article deux, à rentrer paisiblement chez vous; article trois (celui-là est facultatif), à vous rendre chaque jour, comme à l'ordinaire, au cours de maître Johannès, et tout sera oublié.
— Nous consentons, répliqua Oswald du ton d'un commandant de place, à évacuer le Clementinum occupé par nous.
n eût dit volontiers occupé par mes troupes.
— Nous consentons à rendre les bâtiments du couvent et de la bibliothèque, les livres, gravures, tableaux, objets d'art qui sont en notre pouvoir, à la condition que l'on mettra, avant tout, en liberté M. Schlankopf, notre professeur, qui a été emprisonné illégalement et sans jugement préalable ; à la condition aussi qu'on délivrera M. Reding, étudiant de troisième année, retenu depuis quarante-huit heures dans une salle basse du palais.
On, fut, de l'autre côté de la porte, un moment sans répondre.
— Messieurs, dit après un instant de silence le vieil officier, je vous engage à réfléchir ; je vous donne pour cela trois heures. Je reviendrai vers le milieu de la journée.
— Épargnez-vous cette peine, monsieur l'officier. Ce n'ésl
pas pour céder, ni pour reculer, que nous nous sommes décidés à un pareil éclat.
— Un éclat! détrompez- vous, il n'y en a aucun. L'officier et les soldats contre qui vous venoz de faire acte de rébellion sont consignés dans leur quartier, et n'auront, d'aujourd'hui, aucune communication avec la ville. Les bourgeois ignorent, jusqu'à présent du moins, la détermination héroïque que vous venez de prendre, et dans laquelle aucun point d'honneur ne vous oblige à persister, car, aux yeux de tous, vous ne vous êtes renfermés ce matin dans les bâtiments de ' la bibliothèque, que pour étudier et suivre un cours de philosophie. Je désire, messieurs, qu'elle vous vienne en aide et vous conseille bien.
— Elle ne nous conseillera jamais rien de contraire à l'honneuF, cria Oswald au vieil officier qui s'éloignait.
— Hourra! hourra I vive notre général ! s'écrièrent tous les jeunes gens, en entourant Oswald qu'ils félicitèrent.
Otto ne perdit point une si belle occasion d'éloquence, et s'élançant sur le piédestal d'une statue qui avait été renversée dans la première affaire, celle du matin, il se livra à tous les développements de son enthousiasme poétique et patriotique ; c'était Tyrtée appelant les Lacédémoniens aux combats, et les derniers mots de sa péroraison furent ceuxci : Pourquoi rester plus longtemps renfermés dans des murailles? Sortons! élançons-nous! Portons-leur la guerre qu'ils osent provoquer! Aux armes! délivrons nos amis! aux armes)
— Aux armes! répétèrent tous les étudiants, et ils s'élancèrent vers la grande porte, dont on s'occupa d'abord à défaire la barricade.
Le général donna ensuite l'ordre de l'ouvrir pour opérer la sortie. Mais la porte ne s'ouvrit pas. Elle était fermée à l'extérieur, et jamais forteresse n'avait été mieux close, barricadée en dedans, barricadée en dehors. Si encore on avait pu faire jouer une mine !... Mais l'armée ne possédait pas une livre de poudre. Il est vrai qu'en qualité d'assié-
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gés, les étudiants n'avaient pas dû s'attendre à faire sauter leurs murailles! Les rôles étaient intervertis, et toute Fimpétuosité des combattants se trouvait brisée par ce premier obstacle.
L'absence d'un autre genre de provisions se faisait encore plus vivement sentir dans la place.
Pendant le discours d'Otto, midi avait sonné. C'était l'heure oii, d'ordinaire, on avait déjeuné depuis longtemps, et où Ton commençait à s'occuper du repas suivant. Godfried en avait fait la remarque en lui-même ; d'autres estomacs que le sien Pavaient faite également, et, puisqu'on ne pouvait combattre, il fallait au moins dîner. Les murmures firent arriver ce vœu de l'armée aux oreilles du général ; c'était à lui de veiller aux approvisionnements du camp et à la subsistance des troupes.
On se répandit tumultueusement dans tous les bâtiments de la bibliothèque : mais d'ordinaire on y lisait, on y étudiait, on n'y mangeait pas; sauf le logement de quelques employés, qui y demeuraient avec leur famille, tout était consacré à la science, à la nourriture de l'âme, rien à celle du corps. On découvrit bien, dans les armoires du premier bibliothécaire, quelques livres de chocolat et quelques pots de confitures; mais qu'en faire? comment oser en parler? comment, avec de si faibles ressources, imposer silence à deux cents jeunes appétits, toujours prêts à se révolter, et qui déjà criaient famipe ?
L'article des repas était le seul sur lequel les étudiants n'entendaient jamais raison. Il fallut cependant bien l'entendre, ce jour-là. Trois heures sonnèrent. Le vieil officier revint, et, frappant à la porte de la forteresse, il demanda si la garnison avait réfléchi, et si elle était disposée à capituler.
On répondit par ui^crid'indignaiion, par un cri de fureur. L'enthousiasme existait encore ; mais c'était de l'enthousiasme à jeun, c'est-à-dire de l'entliousiasme qui ne pouvait plus augmenter, au contraire. L'heure du souper sonna, et, de toute la journée, aucune attaque n'avait été tentée du dehors
contre la forteresse, au grand regret des étudiants, qui se seraient battus avec rage, la rage de la faim. Mais on ne leur avait pas donné cette satisfaction. On avait môme retiré les troupes assiégeantes; on avait seulement laissé, pour surveiller la place, de distance en distance, quelques sentinelles autour dos murailles et un poste de quelques hommes devant la principale entrée. Le siège avait été convprtj en blocus.
. La nuit arriva ; ce n'était plus les chants de joie des étudiants au milieu des pois de bière, des pipes et des flots bleuâtres du Grambambouli. Otto lui-même pe faisait plus de phrases, même en prose. Ce fut le général qui se chargea de ce soin. Il montra à ses compagnons, dans la bibliothèque, le portrait de Georges Plachy, lequel, étudiant comme lui, avait, à la tête d'étudiants comme eux, repoussé avec tant de courage et de gloire les attaques des Suédois.
— Ce jour-là, se disait Godfried en lui-thème, Georges Plachy avait dîné.
Oswald, continuant sa harangue, leur rappela, pour ranimer leur courage, que la liberté vivait de souffrances, et qu'il n'y avait pas de triomphe qui n'eût été payé de douleurs et de privations.
— A demain, dit-il, à demain, compagnons ! notre destin changera, dussions-nous, du haut de ces murailles, nous précipiter sur les baïonnettes ennemies.
Ce fut sur cet espoir que l'armée des confédérés alla se livrer au sommeil. Elle s'endormit, jeunesse studieuse, sur le parquet de la bibliothèque, au miheu des livres et des manuscrits, et fît sans doute des rêves scientifiques. Le soleil qui s'éleva radieux n'éclaira que des fronts pftles et des estomacs défaits; mais le général tenait bon; rien ne trahissait en lui le découragement. Personne n'osa se plaindre, personne n'osa avoir faim. A l'heure du déjeuner, on frappa à la porte extérieure. Chacun y courut.
— Ah I se den^and^ Godfried, le gouverneur aurait-il, comme Henri IV le Séarnais, ce n^odèle des assiégeants,
la générosité de nourrir ses assiégés? Seraient-ce des vivres ?
C'était un parlementaire que Ton annonçait.
Cette ïois, la barricade intérieure étant renversée, il fut permis d'admettre l'envoyé dans la place. On entr'ouvrit la porte, et chacun croyait voir paraître le vieil officier, qui, la veille, avait porté la parole. Un cri de surprise s'éleva :
— Reding ! c'est Reding !