LA SORTIE
C'était Reding qui, depuis trois jours, était resté, comme prisonnier et comme otage, entre les mains du gouverneur.
— Oui, mes compagnons, c'est moi, dit le fier républicain, moi, qui, après avoir subi toutes les tortures que peut inventer la tyrannie, suis envoyé vers vous par nos despotes.
En parlant ainsi, il avait fait quelques pas au milieu de la cour, et la porte s'était refermée derrière lui.
— Rassurez-vous, mes amis, continua Reding ; que ma présence ne vous inspire aucune crainte : le tyran m'envoie, persuadé que j'userai de mon influence près de vous, pour vous engager à vous rendre. J'ai dû lui obéir; mais vous me connaissez trop bien pour penser que je puisse jamais vous donner un semblable conseil. Je sais le destin qui m'est réservé, au retour. J'ai promis, comme Régulus, de revenir, si j'échouais dans ma négociation, et, comme Régulus, je prévois le sort qui m'attend. Mais il n'ébranlera point ma fermeté. Courage, mes amis, courage 1 prêt à vous quitter, je vous répéterai encore : Ne vous rendez pas, ne vous rendez jamais, et, jusqu'au dernier soupir, lépétons ensemble : Vive la liberté !
Saluant ses camarades avec une fierté. toute romaine, Reding faisait quelques pas pour sortir ; Godfried le retint par la main.
— Monsieur Reding, lui dit-il, avez-vous dîné hier ?
— Oui, monsieur. Pourquoi cette demande ?
— Avez-\ous soupe hier?
— Certainement, et très-bien !
— Permettez-moi une dernière question. Avez-vous déjeuné ce matin ?
— Pas encore. C'est un accessoire dont je vais probablement m'occuper, aussitôt mon retour dans les fers. Mais qu'importe, et quel rapport ont ces détails avec Fhéroïque question dont il s'agit?
— Plus de rapport que vous ne croyez, et votre héroïsme serait peut-être moins ferme, s'il comptait, comme le nôtre, trois repas de moins.
— Ah! s'écria Reding avec indignation, voilà, monsieur Godfried, un mot que je regrette d'avoir entendu 1 Adieu, laissezmoi m' éloigner.
Et se trouvant près de la porte, il frappa, en disant majestueusement :
— Ouvrez ! ouvrez ! ramenez-moi à mon cachot !
— Le gouverneur vous permet de rester, cria une voix du dehors ; c'est une des conditions exigées par vos camarades.
— Serait-il vrai? s'écria Reding avec un accent qu'il s'efforçait de rendre joyeux.
— Oui, monsieur, répondit Oswald, vos amis ne vous avaient point oublié.
S'approchant alors de la porte et élevant la voix :
— Si M, le gouverneur veut également mettre en liberté M. Schlankopf, nous sommes prêts à nous retirer; n'est-il pas vrai, messieurs?
— Oui 1 oui ! crièrent tous les confédérés.
— Je n'ai point mission pour écouter une pareille proposition, répondit l'officier. Mes instructions portent que vous vous rendrez sur-le-champ, et à discrétion.
— Jamais ! répondit Reding d'une voix impétueuse.
— Jamais ! répondirent, avec moins de force, plusieurs voix qui retentirent l'une après l'autre, comme un écho lointain et affaibli.
A cette demi 'Te démonstration succéda un profond si-
iâ2
PROVERBES — NOUVELKES — ROMANS
Icnce : il permit de distingruer les pas (Je Tofficier et de ses soldats qui s'éloignaient dans la rue, et qui cessèrent bientôt de se faire entendre.
Les chefs se rassemblèrent pour délibérer. Peux heures se passèrent avant qu'on se fût arrêté à aucun parti. Mais une seule pensée préoccupait tous les esprit, ou plutôt tous les estomacs. Faudra-t-il donc passer cette journée comme celle d'hier ? Faut-il reconcer encore à Tespoir de dîner et à la chance d'un repas quelconque ?
Plusieurs heures s'écoulèrent encore ; une irritation fiévreuse parcourait tous les rangs, et, parmi les plus impatients, il faut bien le dire, M. Reding se faisait remarquer par son exaspération.
— Cela n'a pas de nom, s'écriait-il ; on ne peut vivre ainsi.
— C'est justement ce que je vous disais, répondait Godfried. Comment va votre héroïsme en ce moment ?
— Il existe toujours ! je suis prêt à mourir, mais non pas de faim.
— Ah ! vous avez cru qu'où vous donnerait le choix 1 La patrie et la liberté demandent qu'on meure pour elles, n'importe comment. Écoutez 1 écoutez 1
— Quelle heure sonne à l'horloge de Téglise métropolitaine ? demanda Oswald.
— Quatre heures, répondit Gandolt.
— L'heure où le gouverneur va dîner, s'écria Reding avec tureur.
Olto avait déjà, une ou deux fois, et pour se tenir en haleine, tenté quelques tirades. Cette fois, la colère et la faim lui inspirèrent une éloquente apostrophe contre les repas de l'aristocratie, contre les dîners de Sardanapale et de Lucullus, et il eut la mortification de >oir que tous Técoutaient avec plus d'envie que de blâme, avec plus d'appétit que d'indignation.
— Ah ! s'écria Ulrich, que ne suis-je assis devant un repas pareil, dans le palais des>ois!
LA ^EUNB ALLEMAQNB 1^3
— Ou simplement à l'hôtel de VÉtoile-Bleue, dit Godfried en soupirant.
— Si tiQus avions du pain seulement i criait le reste de Farmée. Du pain et des armes !
Oswald voyait h chaque moment le mécontentement augmenter ; il craignait quelque sédition, au milieu de la sédition môme, et, en général prudent, voulant occuper ses troupes et les détourner, par des idées de gloire, de leurs idées d'appétit :
-— Eh bien ! 8*écria-t-il impétueusement, le désespoir même ne doit-il pas vous donoer conseil ? voulez-vous tomber ici d'inanition et vous laisser vaincre sans combat ?
— Non ! non ! cria-l-on d'une voix unanime.
— Voulez-vous mourir du supplice d'Ugolin?
— Non ! non ! répondit-on, avec la même unanimité.
— Eh bien 1 ce qui vous manque et ce que vous désirez, dépend de vous !
— Il dépend de nous de dîner ? dit Ulrich.
— Oui, avec du courage et de Faudace.
— Comment cela ? crièrent tous les étudiants avec l'explosion de la faim.
Ceux qui étaient Qouchés à terre oublièrent leur faiblesse et se levèrent; ceux qui étaient encore debopt se pres'&èrent autour de leur général :
~ Parlez 1 parlez !
— De l'autre côté de la place, il y ft une boutique de boulanger.
— C'est vrai ! s'écria l'armée entière.
,— Il y a un boulanger et un pâtissier 1 l'un à deux pas d'ici, l'autre auprès du pont.
— f Eh bien ! la sortie que nous méditions^ hier, continua Oswald, tentons-la aujourd'hui, non pour délivrer notre professeur, nous y songerons plus tard, mais pour ravitailler la place.
— Hourra ! vive Oswald ! vive notre général !
-• Réunissons nos efforts poqr briser cette porte.
12i PROVERBES — NOUVELLES — ROMANS
— Hourra ! hourra !
Et tous s'élancèrent I
— Arrière ! dit Oswald en les repoussant ; c'est à moi de me mettre à votre tôte.
— Mais les soldats armés tireront sur nous, s'écria Godfried, tremblant pour son ami.
— Qu'importe ! répondit Oswald, ils nous tueront peutêtre 1 mais les autres dîneront.
— Hourra ! vive Oswald ! fut le cri général qui retentit alors dans toute la cour : cri formidable qui donna l'alerte aux troupes du dehors. Les sentinelles dispersées autour des murs se rassemblèrent vis-à-vis la grande porte, point central de la principale attaque.
C'est là, en effet, que tous les étudiants, guidés par Oswald, avaient dirigé leurs coups. Mais toijs les bras ne pouvaient pas frapper à la fois, et, dans cet étroit espace, ils se nuisaient les uns les autres. Et puis, cette grande porte, composée de madriers en bois de chêne massif, liés par des barres de fer et attachés par de larges clous , résistait à leurs efforts.
Vainement, rassemblant tout ce qui leur restait de forces, le^ étudiants frappaient avec l'énergie de la faim et du désespoir, ils n'avaient réussi jusqu'alors qu'à attirer l'attention du camp ennemi, qui, averti de la sortie que méditaient bs assiégés, se préparait à la repousser.
Les jeunes gens s'arrêtèrent enfin épuisés, découragés. A peine avaient-ils fait sauter quelques éclats de cette porte terrible qui les séparait de leur dîner, et qui, semblable aux portes de l'enfer du Dante, les laissait sans espoir.
— Eh quoi ! déjà perdre courage ! s'écria Oswald, que rien n'arrêtait. Si le fer nous manque, employons le feu.
— Oui ! oui ! le feu I répétèrent les coalisés.
A l'instant même ce feu, qui jusqu'alors n'avait servi qu'à allumer les pipes des étudiants, ce feu jaillit de deux cents cailloux, pour donner un nouvel aliment à la sédition et à la guerre. On rassembla près de la porte tous les morceaux de
LA JEUNE ALLEMAGNE i25
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bois, toutes les planches, tous les débris que l'on put ramasser. On en fit môme au besoin; et les boiseries des salles basses y passèrent. Bientôt commença à jpétiller un brasier formidable, dont un vent léger, qui se levait en ce moment, vint activer la flamme.
— Le ciel est pour nous, s'écria Oswald, profitant d'un tel augure, en général habile, le vent de la fortune nous seconde.
Des cris de joie lui répondirent :
— Hourra! hourra! vive notre général !
— Nous allons vaincre ! cria Oswald à voix haute.
— Nous allons dîner, se dit chacun à voix basse.
En effet, les flammes s'élevaient, se glissaient, se tordaient autour de la porte, dont les craquements réjouissaient l'ardeur impatiente des combattants.
On n'attendait que le moment de s'élancer au travers des flammes, pour franchir la porte, renverser les soldats qui la gardaient, courir aux deux boutiques désirées, les piller (en payant, s'entend) et, chargés de dépouilles opimes, rentrer dans la forteresse, avant l'arrivée des troupes que le gouverneur ne manquerait pas d'envoyer ; il est vrai que l'armée insurgée ne pourrait plus tenir dans la cour, que la porte incendiée allait laisser ouverte ; mais on devait, cette fois, se réfugier et se barricader dans l'intérieur des bâtiments, oii Ton soutiendrait un nouveau siège. Tel était le plan d'Oswald, plan approuvé par l'armée entière et que Godfried trouvait digne du prince Charles.
Déjà un des panneaux de la porte, à moitié carbonisé, tombait par morceaux et laissait apercevoir quelques soldats qui, de l'autre côté de la muraille, formaient le camp des assiégeants. Ils étaient peu nombreux ; mais l'eussent-ils été dix fois plus, rien n'eût arrêté Télan des assiégés, car de loin, au milieu des maisons de la place, apparaissait la maison du boulanger, objet de tant de vœux.
Les Hébreux n'accueillirent pas avec plus de joie la Terre- Promise ; Godefroy de Bouillon et les croisés ne saluèrent pas avec plus de transports la vue de Jérusalem.
iâ6 pnOVKRBES — nouvelles — ROMANS
Oswald allait donner le signal, quand il vit accourir Ulrich, pâle et tremblant.
— Arrêtez I arrêtez I dit-il.
— Qu'est-ce donc ?
— De la fenêtre du second étage, où j'avais établi mon observatoire, j'ai vu entrer dans la rue voisine et se diriger vers la place, de l'artillerie.
— Tu en es sûr ?
— De Tartillerie envoyée contre nous par le gouverneur!... Il y a trois pièces, je le crois; deux, au moips, j'en suis sûr jo les ai vues ; de Tartillerie de campagne qui arrive au grand galop... et tenez... tenez... en tendez- vous? les roues des canons qui retentissent sur le pavé !
En effet, un bruit forriîidable de chariots arriva aux oreilles des jeunes gens. Les roues s'arrêtèrent, te bruit . cessa.
— Ils se mettent en batterie, s'écria Reding.
— On pointe les canons vers nous, s'écria Ulrich.
— Oui, oui, dit Godfried, je les aperçois à trî^vers les ouvertures de la porte. Oswald, Oswald, retire-toi, je l'en supplie... c'est de la folie.
— Non, répondit intrépidement cejui-ci, vous m'avez mis à votre tête, j\ restera^ jusqu'à ce que la mitraille me renverse. N'ayez pas pei^r, suivez-moi au pas de coursp, nous nous élancerons sur leurs pièces, et Yious nous ep emparerons avant qu ils aient eu le temps de tirer... En ^v^nt ! et il s'élança.
— Pn avant ! s'écrièrent Gandolf et quelques autres. Qi^^nd à Godfried, il avf^it'sujvi les pas de son ami, non
pour combattre, non pour aller au feu, mais pour retenir Oswald, pour l'empêcher de se faire tuer. La masse des étudiants hésita une seconde ; mais voyant Oswald se précipiter le premier au milieu des planches entlammées, un cri d'enthousiasme retentit parmi eux. J.h s'élancèrent, suivis par Otto, qui fermait la marche, en criant :
— En avant !
LA JKCNE ALLEMAGNE i^ll
Oswaid, Godt'ried, Gandolf n'eurent pas plus tôt t'ait quelques pas sur la place, qu'ils furent comme balayés et renversés sur le pavé.
Les plus intrépides s'arrêtèrent stupéfaits ! Une décharge terrible venait de foudrover leurs chefs, et aucun bruit n'avait retenti , aucun éclair n'avait précédé le coup , aucune fumée ne l'avait suivi. Eux-mêmes, quoique plus éloignés d'une quarantaine de pas, se sentaient assaillis par une trombe formidable qui les empêchait d'avancer, les couvrait de flots d'écume et les faisait chanceler sur les pavés glissants de la place.
Comment s'était produit ce phénomène ? Le voici :
Aux premières nouvelles de la tentative d'incendie faite par les étudiants, dans les cours et dans les bâtiments de la bibliothèque, le gouverneur, jusque-là indulgent, avait pris l'affaire au sérieux. La folie de ces jeunes gens pouvait compromettre le dépôt précieux des livres, tableaux et manuscrits renfermés dans l^ Chmentinum. C'était un des trésors de la ville de Prague, et son devoir était de le préserver avant tout.
D n'hésita pas. Il envoya à l'instant sur le lieu de l'incendie toutes les pompes de la ville qui, montées chacune sur un chariot, roulèrent par les mes au grand galop do quatre chevaux et conduites par un détachement de pompiers; ceux-ci s'étaient mis à l'œuvre sur-le-champ; ils avaient dirigé, contre la porte incendiée, cinq ou six jets de leurs lances redoutables. C'est ainsi qu'ils les appellent. Ils avaient atteint et renversé Oswaid et ses amis, qui, par la charge intrépide qu'ils venaient d'exécuter, se trouvaient placés entre le foyer de l'incendie et la masse de l'inondation.
Les pompiers, voyant l'heureux succès de leurs manœuvres, avaient continué, aux cris joyeux des soldats qui aimaient mieux disperser leurs jeunes adversaires par l'eau que par le feu. La lance des pompiers venant frapper au miheu du visage les étudiants, saisis, suffoqués, aveuglés, ne leur laissait le moyen ni d'avancer, ni de se défendre, et ne leur
offrait que la perspective d*ôtre noyés,, s'ils persistaient à combattre contre les flots toujours renaissants, ils n'avaient qu'un moyen ; la fuite. Bs se dispersèrent en désordre, dans toutes les directions, trempés, affamés, et, pour comble de confusion, accompagnés par les éclats de rire des Philistins, témoins de leur naufrage, et qui, ce jour-là, prenaient leur revanche.
Quant aux pompiers, ils avaient bien mérité de la ville, ils venaient d'éteindre d'un seul coup l'incendie et la révolte.
l'exil.
Les étudiants fuyaient en déroule, laissant leurs chefs sur le champ de bataille, car Oswald, GodfrieJ et Gandolf atteints, presque à bout portant, par une colonne d'eau énorme, avaient été jetés si rudement sur le pavé, qu'ils y étaient restés sans connaissance, Gandolf et Godfricd, comme suffoqués ou asphyxiés, et Oswald blessé à la tète.
On les avait transportés à l'Hôtel-de-Ville, où les premiers soins leur avaient été donnés. Mais, dès qu'ils furent rétablis, on les enferma dans une salle de la maison commune, en attendant que l'on prononçât sur leur sort. On voulait en finir avec les habitudes turbulentes des étudiants ; et, puisqu'une occasion se présentait, on était disposé à en profiter. On aurait peut-être pardonné Témeute contre la philosophie de Kant et contre maître Johannès; mais la révolte, à main armée, contre les grenadiers hongrois, et rincendie d'un bâtiment public, devenaient des accusations graves, qui pouvaient aller loin, pour peu que Tautorité eût envie de sévir.
Au premier bruit de ces événements, le docteur Mœncli . était encore accouru, s'cxtasiant de nouveau sur la mauvaise tête de son fils et sur le caractère belliqueux d'un enfant qui annonçait autrefois des penchants si pacifiques. Et Godfried, plus glorieux qu'afrligé des remontrances paternelles, répondait, d'un air satisfait :
— Que voulez-vous, mon père? il y a des occasions où il faut se montrer.
Le docteur jouissait d'une telle estime auprès de tous, et surtout auprès du gouverneur, que celui-ci, au bout de quelques jours de sévérité, ne put refuser aux instances du père la grâce du tils, d'autant plus que tous les rapports lui avaient démontré, jusqu'à l'évidence, que le turbulent Godfried était un conjuré des mieux intentionnés, et qu'on pouvait le rendre, sans danger, à ses amis et à ses études.
Il n'en était pas de même d'Oswald, que chacun signalait comme l'àme et le chef de l'entreprise, qu'il avait conçue et dirigée avec autant d'audace que de ^îourage. Il pouvait y avoir des inconvénients, dans les circonstances actuelles, à le laisser libre. Aussi, était-il question, à son égard, de mesures sévères. On parlait même de quelques années de détention.
Le docteur Mœncli obtint encore du gouverneur qu'on ne prendrait aucune décision avant le retour du général comte de Donnersberg. Le général était un ami de M. de Metternich et un favori de l'empereur. 11 combattait en ce moment, en Italie, pour les principes conservateurs attaqués par son neveu; on proposait donc de le consultera cet égard et même de remettre en ses mains le sort du jeune rebelle.
Le gouverneur s'en référa à cet avis, avec d'autant plus de facilité que l'on attendait incessamment le général.
Depuis longtemps il était en Italie. Il avait successivement commandé à Vérone et à Milan, et le séjour de ces deux villes, ainsi que nous l'avons dit plus haut, lui était également désagréable. C'était, chaque jour, des soulèvements à prévenir, ou des révoltes à apaiser.
Les mécontents étaient, dans ce pays, d'une espèce plus dangereuse qu'ailleurs. Dans toutes leurs réclamations le • stylet jouait volontiers un rôle, et, un jour que le comte de Donnersberg traversait à cheval une rue de Milan, avec une escorte de cinq ou six hulans, du milieu de la foule silencieuse, qui le regardait passer, un homme du peuple lui lança, d'une main assurée, un stylet, en lui criant
— A Ion cœur, si tu en us î
LÀ JEUNK ALLEMAGNE lui
Le coup était si bien dirigé, qu'il fût arrivé droit au but, si un des cavaliers dô l'escorte, ayant vu le mouvement du meurtrier, n'eût avancé, entre son général et le poignard, son bras, qui fut percé de part en part.
Les hommes, et surtout les femmes du peuple, accueillirent avec des transports de rage ce trait de dévouement, qu sauvait leur ennemi, et crièrent au brave soldat :
— Tu nous le paieras, nous le reconnaîtrons.
Le général fit transporter au palais le pauvre cavahcr qui perdait tout son sansf, et qui pouvait à peine se soutenir sur son cheval.
— Je te dois la vie, lui dit-il-, je ne l'oublierai pas. Que est ton nom?
— Frantz.
— Ton pays?
— Le Tyrol.
— Et tu sers dans le deuxième régiment de hulans? dit le général avec un peu d*émotion.
— Oui, mon général.
— Au moment où ta çs parti pour l'armée, ne devais-tu pas épouser une jeune fille de ton pays, Gretly ?
— Oui, mon général, Gretly, dont le père est jardinier aux environs de Prague, dans votre château de Donnersberg.
— Ah ! c'est toi ! dit le général en rougissant, car il se rappelait en ce moment, avec un sentiment de regret et de honte, qu'il avait voulu naguère séduire la fiancée de* cet homme qui venait de se dévouer pour lui.
— J'ai promis à Gretly, dit-il, après un moment de silence, de te faire obtenir ton congé. Je tiendrai ma parole. Guéris-toi d'abord ! Bientôt, je l'espère, je serai rappelé de ce maudit pays, et je l'emmènerai avec moi à Donnersberg, où je te marierai à Gretly, ta fiancée, qui est une jolie et honnête fille.
— N'est-ce pas, général? s'écria Frantz avec fierté.
— Oui, tu peux m'en croire I dit le comte, en le frappan sur l'épaule.
— Merci, mon général... ça me guérit. Je vais mieux déjà, et je sens que je n'en aurai pas pour longtemps.
En effet, quinze jours après, Frantz était rétabli et prêt à courir de nouveaux dangers. Cela ne larda pas.
Un malin, à propos d'une augmentation d'impôt sur les légumes, le peuple se rassemblait par groupes dans les rues de Milan. Les boutiques étaient fermées. Des cris menaçants se faisaient entendre, la foule devenait à chaque instant plus compacte, et des gens à figure sinistre excitaient le peuple à la révolle. Us n'étaient que trop bien secondés par les femmes qui, reprochant à leurs maris et à leurs frères leur lâcheté, brandissaient de larges couteaux et leur criaient :
— Rentrez dans nos maisons, soignez nos eafanls et laissei-nous combattre, sur la place publique, pour la liberté!
Alors, aux cris de : Viva l'Italia! Vica la liberta! se joignaient les imprécations de Mort aux Autrichiens !
— Allons ! dit le comte de Donnersberg à ses officiels, à clieval, messieurs ! il faut encore balayer cette populace Ah! conliima-t-il avec un long soupir, quand donc auronsnous, en face de nous, des bataillons, des baïonnetlcs, des soldats et non des femmes ? Quand nous battrons-nous au grand air, à la poudre, aux boulets, et non plus aux pavés!... A cheval, messieurs !
A la tète d'un escadron, le général s'élança sur-la grande place. Le fidèle Frantz était à ses côlés, il ne quittait plus son général, il veillait sur lui, depuis que celui-ci lui avait promis de l'emmener en Boliéme pour épouser Gretly.
Le premier choc fut terrible : cette mullitude confuse, heurtée, renversée par le poitrail des chevaux et le sabre des cavahers, eut bientôt laissé Ubre la grande place. La foule, épouvantée, se précipitait dans les rues adjacentes, où le général et ses soldats eurent l'imprudence de les poursuivre.
Dans Tune, une barricade arrêtait les chevaux, pendant qje du haut des croisées on faisait pleuvoir, sur les cavaliers, les marbres ou les dalles des vestibules, le riche mobilier
du premier étage comme les meubles vermoulus de la mansarde. Dans une autre rue avait été creusé un fossé où les chevaux s'a«iattaient, et le peuple, hommes et femmes (celles-ci n*étaient pas lei moins féroces) se précipitait sur les cavaliers, qu'on égorgeait sans pitié, aux cris de :
— Mort aux Autrichiens!
Le général s'était engagé dans une rue étroite et dépavée. Le peuple, qui s'était élancé derrière lui, l'avait séparé de son escorte. Frantz seul était resté à ses côtés. Aucun moyeu de revenir sur leurs pas. Il fallut, à tout prix, se frayer un passage devant soi. Le général et le soldat chargèrent, le sabre à la main ; mais au moment où ils approchaient de l'autre extrémité de la rue, le général fut blessé à la figure ; le cheval de Frantz trébucha contre un pavé et tomba, enirainant dans sa chute son maître sur lequel des forcenés se précipitèrent.
Le comte de Donnersberg, blessé et couvert de sang, avait, par un dernier effort, franchi l'extrémité de la rue, et se retrouvait sur la grande place où ses officiers, qui l'avaient cru mort, s'empressaient autour de lui ; mais lui ne songeait qu'au pauvre Frantz demeuré prisonnier.
— Allons le délivrer, dit-il, je Yne reprocherais toute ma vie de l'avoir laissé aux mains de ces furieux.
11 revint donc sur ses pas, avec une escorte considérable. Au bruit des chevaux, les insurgés s'enfuirent, hissant Frantz criblé de coups, étendu sans connaissance sur le pavé. Au moment où il tombait de cheval, les hommes l'avaient frappé de leurs poignards, et même, le croyant mort, des femmes, des furies, dont la rage n'était pas encore assouvie, s'étaient précipitées sur lui et l'avaient indignement mutilé.
Une heure après, la ville de Milan était calme. Le sang souillait encore les murs, les cadavres jonchaient encore les rues; mais on écrivait à Vienne que l'ordre était rétabh; mais les chefs, qui avaient excité cette émeute, rentraient diner chez eux, sans émotion comme sans blessure, méditant déjà quelque proclamation nouvelle et préparant un V. - VII.
nouveau mouvement révolutionnaire. Spéculation excellenle pour eux; car, abrités, en cas de malheur, derrière le peuple qu^ils mettent toujours en avant, ils sont toujours sûrs, ea cas de succès, d*ètre portés par lui au pouvoir.
Frantz revenu à lui-même ne voulait pas survivre à son malheur, et l'on eut grand'peine à le sauver de son désespoir. Quant au général, il ne devait plus oublier cette triste journée, qui eut, sur le reste de sa vie, une funeste iii- •tluence.
La blessure qu'il avait reçue à la figure provenait d'un éclat de bois ; Tœil gauche en avait été atteint, et tout l^art des médecins ne put le sauver. 11 fallut que le comte de Donnersberg, le beau cavalier, le grand conquérant, le séducteur invincible, se résignât à être borgne I La possibilité d'un tel malheur ne s'était jamais présentée à sa pensée; sa vie, jusque-là si brillante, ne fut plus, à dater de ce moment, qu'un regret, un dépit, une colère de chaque instant.
Tout l'irritait, tout le blessait; quiconque avait deux yeux lui semblait un ennemi mortel, à lui, qui n'en avait plus qu'un ! Jugez s'il devait aimer les révolutionnaires, les révolutions, les émeutes et les maux qu'elles entraînent à leur suite ! Jugez, quand il revint à Prague, et qu'on lui raconta le poëme épique dont son n«veu avait été le héros, s'il fut disposé à l'indulgence ! Aussi, il déclara que puisque le gouverneur refusait de punir Oswald, et lui laissait ce soin, il le bannissait de sa présence, et lui retirait désormais la pension qu'il lui avait faite jusqu'alors.
Le docteur Mœnch voulut vainement intercéder pour le coupable. Le général fut inflexible, et Oswald, sans appeler de cet arrêt, sans chercher à désarmer la colère de son oncle, sans chercher même à le voir, courut embrasser le docteur Mœnch et son ami Godfried. 11 avait -demandé la bénédiction de M. Berthold le curé, l'ancien ami de sa mère, et après avoir dit adieu à ses camarades de l'Université, après avoir renouvelé avec eux le serment de fidélité éter-
nelle à leurs saintes croyances, il avait pris, à pied, le chemin (le Leipsick, en s'écriant :
— Je n'ai rien, mais je suis libre; j'ai dix-huit ans, et 'avenir est à moi !
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LES- YEUX. DE MA TANTE