DEUXIÈME PARTIE
DB LEIP9ICE.
Oswald, pour la première fois de sa vie, so trouvait seul et abandonné à lui-même, tl avait le cœur un peu gros en quilliiDt ses amis, mais il n'était qu'à moitié fâché de s'(4oigner de Prague, dont le si^jour lui était insupportable, depuis ia mémorable bataille où il avait commandé en chef, où il avait agi avec courage et en conscience ; il avait cru sérieusement marcher à la moit, il n'avait marché qu'au ridicule, et pour braver les railleries, il faut souvent plus de force d'fime que pour braver le malheur, surtout à dix- huit ans.
Comme étudiant, il n'avait pas teiiminé sa troisième année, et il comptait achever à l.eipsick les huit mois qui lai étaient nécessaires pour avoir droil ft son dipl^c. Comment
y parviendait-il ? Soi? Pîicle lui î>va}t retiré sa pension. Son ami Qodfried, il ps^ vrai, ^vait versé dans sa bourse tout ce qu'il pqssédait, pf plus e^PQ^^• fl av^t avoué à son père des det^^s ^i}pnne9 con(fac(ées par lui h l'Université et qu'il n'avait jamais faites, et le père, ému de ces dettes imaginaires dont il soupçonnait l'emploi, avait tout payé, sans compter . et sans gronder ; mais ce n'était là que des ressojirpes l^i^i} précaires; n'importp] A dix-huit ans, on songe peu au lendemain, et Oswald ne sentait, en ce moment, que le bonheur d'être libre, par une belle matinée d'automne, et d'aspirer à pleins poumons l'air, la jeunesse et le soleil.
11 avait (r&versé la Ifoldau à Weltrus, et alla coucher le premier jour à Theresienstadt. Le' lendemain, il traversa la vallée de TEger, qui passe avec raison pour la plus beUe partie de la Bohème. Il gravit les Mittelgebirge, ou montagnes du centre, et arriva à Tœplitz, que ses bains et son congrès ont rendue célèbre dans toute TEurppe. Afais, de tous les grands seigneurs ou de toutes les jolies dames qui y buvaient des verres d'eau, ou se promenaient dans les jardins du château Clary, Oswald ne connaissait personne. Pour lui, orphelin, abandonné du monde, le monde n'avait aucun charme; il continua sa route. 11 traversa, le lendemain, un • champ de bataille, où trois monuments ont été élevés par TAutriche, la Prusse et la Russie, en souvenir d'une victoire gagnée, par elles troi^ sur un seul ennemi, c'était le champ de bataille de Kulm, et Oswald s'agenouilla avec un pieux respect. Là, son père avait combattu avec honneur ! Là, son sang avait coulé! Là, il était tombé peut-être!
Il se releva fort et courageux. Il n'était plus seul. Il lui semblait que son père marchait avec lui.
A Peterswald il franchit la frontière autrichienne, il quittait la Bohême pour entrer en Saxe.
A cet endroit, s'est élevé, dit-on, un curieux différend au sujet d'un village dont les habitants, à l'époque des contributions, prétendaient tour à tour appartenir à l'Autriche ou à la Saxe :
LA ^EUNE Af^LEiMAGNfC if)9
— Nous sommes Saxons ! disaient-ils au percepteur autrichien qui se présentait; nous sommes Autrichiens! disaientils au percepteur saxon. Ils espéraient par là n*ètre tributaires d'aucun pays; ils finirent par Tètre de toi^s les deux, et par payer double.
Oswald traversa la Saxe, et quand il arriva à la grande et opulente ville de Leipsick, sa bourse était bien légère ; à peine lui restait-il de quoi payer sa première inscription à rUniversité et sa première quinzaine chez son modeste logeur. Après cela, rien. Il fallait vivre cependant; il fallait payer son entretien, sa nourriture et la science qp'il était venu chercher, et tout cela sans rien demander, sî^ns rien devoir à personne.
Up moyen de fortune s'offrit à lui. Les idées qui brûlaient son cœur et son cerveau lui semblaient sublimes; les rêves qui l'intéressaient devaient intéresser l'Allemagne et l'Europe entière; les tirades éloquentes qu'il traçait en traits de feu sur le papier devaient enflammer toutes les imaginations! ... Aussi, plein de confiance et d'ardeur, il se mit à l'œuvre.
Il ne fréquentait aucun de ses nouveaux ci'marades de l'Université; on ne le voyait nj à la taverne, ni à la promenade, ni à la salle d'armes, et tout le temps qu'il ne passait pas aux cours de l'Université était consacré par lui à la composition de la brochure politique donl les aperçus profonds et audacieux devaient bouleverser l'Europe. Sûr du succès, il jouissait d'avance du bruit qu'allait produire son ouvrage ; il ne craignait qu'une chose : c'est que l'éclat n'en fût tel, qu'il n'attirât sur lui les sévérités du gouvernement saxon, et qu'il ne se vit banni de Leipsick, comme iLi'était déjà de Prague.
. Au bout de quinze jours, l'œuvre était achevée : Covp d^OEil sur r Allemagne^ par un étudiant de Leipsick!,.. 11 lui sem^)lait que, sur ce titre seul, tous les libraires de la ville devaient se disputer l'ouvrage, et il y a huit à neuf cents libraires à Leipsick. Hélas ! pas un seul ne voulut lire l'infortunée brochure, pas un seul ne voulut l'acheter, persuadé
(l'avance qu'indifférente et peu coquette, l'Allemagne n accorderait pas la moindre attention au coup d'ani que l'on jetait sur elle.
Les libraires les plus généreux, touchés de la jeunesse et du désappointement naïf de l'auteur, lui proposèrent d'imprimer sa brochure à ses frais! A ses frais, grand Dieu! et sa bourse était épuisée, et il devait une semaine à son hôtel; et cependant l'idée de se tuer et d'abandonner lâchement la partie ne s'offrit pas une seule fois à son esprit. Il était furieux, m-ïis iion découragé, et quand tout lui manquait, il espérait encore en lui.
Il revenait le long de l'école et de l'église Saint-Thomas, froissant par un mouvement convulsif les feuillets de sa brochure, dont il semait autour de lui les lambeaux inutiles, lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur la boutique d'un marchand de tabletterie, bimbeloterie et sculptures en bois. Il pensa à M. Schlankopf, son professeur, qui, à son arrivée à l'Université, s'était fait ouvrier la nuit, pour être étudiant le jour, et un espoir lui sourit. Nous avons dit qu'au château de Donne rsberg, et surtout à Prague, il avait commencé des études en dessin, en peinture et en sculpture. ?on goût pour ce dernier art était presque devenu du talent... un talent d'amateur s'entend. Il entra dans la boutique, et s'adressant à une jolie fille qui était au comptoir ;
— Mademoiselle, combien vendez-vous cette petite statuette en bois ?
— Mon père, cria la jeune fille, voilà un jeune monsieur qui veut acheter la statuette de Bettina d' Arnim !
M. Niklaus sortit de son arrijre-boutique, tenant d'une main ses lunettes et de l'autre une immense gazette.
— Qu'est-ce? dit-il, de Pair contrarié d'un ministre qu'on arrache à d'importantes occupations. Cette statuette... trente gulden *. Je n'en puis rien rabattre. C'est à prendre ou à laisser.
* Ou trente florins, à peu près soixante-sept francs cinquante centimes.
— Je la laisse, monsieur, répondit Oswald. Mais j'ai une proposition à vous taire.
— Laquelle?
— Ce serait d'exécuter pour vous, çt à moitié prix, des statuettes mieux faites, j'ose le dire, que celle-ci.
— Ah! vous crovez cela? dit le marchand d'un air de dédain.
— Pourquoi pas ?
— Parce que cela n'est pas possible.
— Essayez-en.
— Eh oui, mon père! dit la jeune fille, essayez-en.
— Certainement, répéta un ouvrier qui rentrait en ce moment, jeune homme aux larges épaules et à l'air bon et candide, mademoiselle Fridoline a raison : que vous en coûte-t-il, mon patron, d'essayer la chose... vous qui accusez toujours le gouvernement de laisser les ouvriers sans ouvrage?
— Le gouvernement et moi, ça fait deux, répondit gravement M. Niklaus; et la preuve, c'est que si j'étais le gouvernement, cela irait autrement. N'importe, continua-t-il en se retournant vers Oswald, de l'air de protection d'un directeur des beaux-arts, nous verrons ce dont vous êtes capable. Vous dites donc, jeune homme, que vous ferez cet ouvragelà pour quinze gulden?
— Oui, monsieur.
— Combien me demandez-vous de temps?
— Cinq ou six jours.
— C'est convenu... Mais vous fournirez le bois.
— Non, monsieur.
— Et pourquoi ?
— Parce que je n'ai pas de quoi l'acheter.
— Je l'ai pourtant entendu ainsi.
— Non, mon père, dit lîv jeune fille ; ce n'est pas l'usage de la maison.
— Mademoiselle Fridoline dit vrai, répondit Jérémiç, et je ne conçois pas, mon patron, que vous marchandiez ainsi
142 PROVERBES — NOUVELf'pSS — ROMANS
un pauvre jeune ouvrier, vous qui vous éleviez, hier encore, au café, contre le marchandcige et contre ^exploitation de Vhomme par Vhomme,
— Vous êtes un cerveau étroit, Jéréroie, répondit M. Niklaus, non pas que vous ne soyez un garçon dé boutique fidèle et laborieux, qui entendez à merveille le commerce et la vente et qui ne quittez jamais la maison...
— Ce qui vous permet, mon père, d'aller toute la journée au club lire les journaux français.
— Silence ! ma fille. Et, se tournant vers son garçon de boutique, il reprit sa première phrase : Vous êtes, Jérémie, un cerveau étroit, qui ne comprenez pas qu'on puisse être à la fois libéral et prudent. On peut être humanitaire, comme nous le disons ici, c*e3t-à-dire aimer Thomme en général, et s'en défier en particulier. Nous verrons à l'œuvre, je le répète, ce que ce jeune homme sait faire.
Oswald emporta le bois de choix dont il avait besoin, el s'éloigna du magasin, le cœur plein d'espoir, tandis que M. Niklaus, s*enveloppant majestueusement dans sa robe de chambre, rentra dans son arrière-boutique pour y achever 9^ gazette.
FRIOOLINE.
M. Niklaus, marchatid, non pas riclic, mais fort à son aise, était, comme on vient de le voir, imbu de la lecture des journaux français, et, par suite, imprégné des idées humanitaires et socialistes d'alors. On était en 1846. Le choléra révolutionnaire, fléau plus dangereux que Tautre, s*étendait chaque jour, et envahissait à la fois la France, F Allemagne et ritalie. Les peuples de la confédération germanique (et, entre autres, les bourgeois de Dresde et de Lcipsick) étaient, comme ceux de Paris, las d'être tranquilles ; ils s'ennuyaient de leur prospérité : il leur fallait du changement, de Tanarchie, de la misère, des ruines et du sang ; ils avaient besoin de république.
M. Niklaus, quoique à la tête d'un commerce florissant, était, plus qu'un autre, travaillé de la fièvre des idées nouvelles ; il était orgueilleux, avide et ambitieux ; c'est pour cela qu'il rêvait l'égalité, l'égalité avec ses supérieurs. Les grands seigneurs et les grandes dames qui venaient acheter dans sa boutique des bagatelles ou des jouets d'enfants, qu'il faisait payer très-cher, le trouvaient presque toujours irrité et de mauvaise humeur.
On équipage, arrêté devant sa porte, des armoiries sur les panneaux de la voiture, des laquais en grande livrée, excitaient au plus haut point sa bile révolutionnaire, c'est^ à-dire ses sentiments de fraternité- et d'égalité; car, depuis trop longtemps, ces gens-là jouissaient de titres, de rangs
et d'honoeurs ; depuis trop longtemps, ils étaient princes ou marquis. Celait à son tour de Tétre.
Au bout de huit jours, Oswald revint chez le marchand, qui était sorti, comme toujours. M. Niklaus avait sa taverne, son club qui lui prenait presque tous ses instants. Mais mademoiselle Fridoline, sa fille unique, et la maîtresse de la maison, était assise au comptoir ; mademoiselle Fridoline était une jeune et jolie fille; aux cheveux blonds, aux yeux bleus, aux lèvres vermeilles, ayant le regard plus malin, les dents plus blanches et l'esprit plus vif que ne l'ont d'ordinaire les Allemandes. Elle lisait quand Oswald parut dans la boutique ; elle l'invita, d'un geste gracieux, à s'asseoir près d'elle et posa son livre sur le comptoir. Oswald en regarda le titre par curiosité. C'était un roman français traduit en allemand, un roman de madame George Sand.
Vous nous apportez votre ouvrage terminé ? dit-elle.
Oui, mademoiselle, répondit Oswald étonné et s'en
voulant à lui-même de se sentir intimidé. Le voici.
Il découvrit alors la statuette, qu'il plaça sous les yeux de la jeune fille ; elle en fut ravie et elle appela Jérémie pour qu'il vînt admirer aussi.
Ah î c'est superbe ! s'écria l'honnête garçon de boutique, et, comme il n'avait qu'une pensée, les intérêts de la maison, que du reste il entendait à merveille, il dit quelques mots à l'oreille de sa jeune maîtresse, qui répondit :
— Vous avez raison.
— Monsieur, dit-elle à Oswald, quel est votre nom ?
— D'Albray. Et ne voulant pas que Ton pût soupçonner qui il était, il se hâta d'ajouter : ouvrier sculpteur en bois.
— Et c'est le premier ouvrage que vous vendez ?
— Oui, mademoiselle, dit Oswald en rougissant.
— Il ne faut pas rougir pour cela, il faut bien que l'on commence ! Jérémie prétend, en effet, qu'il n'a encore vu chez aucun marchand de nos confrères des ouvrages de votre main.
— AucîUn, mademoiselle.
LA JËUNË ALLEMAGNE 145
■ » I !■ I I i I ■ Il
— Jérémic et moi nous avions bien jugé. Vous avez du talent, un talent qui, selon lui, doit gagner par Texercice. Voilà d'abord les vingt gulden que mou père vous a promis.
— Nous n'étions convenus que de quinze.
— Mon père ne s*est pas interdit le droit de gratification, s'il était content.
— Mais ce n'est pas lui qui Test, c'est vous, mademoiselle.
— Cela vaut mieux, dit Jérémie naïvement, car mademoiselle s'y connaît.
— Silence! reprit Fridoline, et, levant ses yeux bleus vers Oswald, elle lui dit gracieusement : J'ai de plus une proposition à vous faire.
— Je l'accepte, répondit Oswald.
— Sans la connaître ?
— - Puisqu'elle vient de vous !
Fridoline rougit à son tour, mais elle sourit. Jérémie, au contraire, prit un air sombre qui ne l'embellissait pas, car sa physionomie élait naturellement triste.
— Monsieur, continua la jeune marchande, nous vous otTrons ving-cinq gulden de toutes les statuettes que vous nous apporterez, à condition que vous ne travaillerez pour aucun autre magasin que le nôtre.
-— Marché conclu ! s'écria Oswald.
— Et vous le signerez, dit vivement Jérémie, qui tenait toujours à ce que les affaires fussent régulièrement faites.
— A Tinstant même, repondit Oswald, écrivez vousmême le marché.
Jérémie passa dans l'arrière-boutique, et le sculpteur resta seul .avec Fridoline. La conversation s'eng^age aisément entre jeunes gens, et l'étonnement d'Oswakl tut grand de voir, au bout de quelques instants d'entretien, que Fridoline avait, en fait de libérahsme, des idées aussi avancées que les siennes.
Les journaux de Paris, que son père recevait et qu'elle
ScBiBE. — Œuvres counilétcs. Vm» SJrij. — 7"»- Vol. — y
146 PHOVftlRilKS NOUVEL.LKS — HOUANS
ILsait tous les jours, joints aux bons romans français que les libraires de Leipsick traduisaient au bénéfice de rAllemagne, tout cela avait singuliôrenienl exalté cette jeune imagination. Et Fridoline avait un enthousiasme de bonne foi, que tout autre aurait trouvé fort étrange, et qu'Oswald trouvait charmant.
En ce moment une voilure élé^^anle s'arrota à la porte du magasin. Il en descendit un jeune homme mis à la dernière mode ; c'était M. le comte de Falkenstein, chambellan de S. M. le roi de Saxe. 11 venait à Leipsick pour épouser mademoiselle de Landstorf, la plus riche héritière de la ville, et, depuis un mois qu'il était censé faire sa cour à sa prétendue, il ne perdait pas une occasion de s'arrêter dans la boutique de M. Nikiaus. Mademoiselle Fridohne, la jolie marchande, plaisait beaucoup à M. le chambellan.
Il descendit de voilure, suivi d'un grand chasseur qui resta debout derrière lui à la porte de la boutique.
— Eh bien ! ma toute belle, dit -il, je viens vous faire mes adieux. Je me marie demain et je pars après-demain pour Dresde. 11 n'y a ([u'une chose qui puisse me consoler.
— Laquelle, monseigneur?
— C'est de faire obtenir à M. votre père le brevet de marchand tablelier de S. M. le roi de Saxe, ce qui le forcera, ainsi que vous, de venir à Dresde. C'est une idée, n'est-ce pas ?
— Qui ne conviendrait ui à mou père, ni à ses principes. Mou père n'est pas royahste.
— Ah bah ! en vérité !
— Ni moi non plus.
— Vous êles une singulière fille !
— Monseigneur est bien honnête.
— Il faudra pourtant bien, un jour, que vous entendiez raison, vous et vos principes. Je viendrai d'abord tous les ans à Leipsick voir les parents de ma femme.
Puis s'arrètant tout à coup et portant à son œil un binocle en or :
— Qu*est-ce que c'est, dit-il, que ce petit pupitre que je vois là?... C'est joli !... Combien ?
— Quinze frédérics d'or.
— Je le prends.
— Et celte corbeille... avec des incrustations?
— Vingt-cinq.
— Je la prends. El ce petit coffret orne de pierreries ?
— Soixante.
— Je le prends aussi... C'est pour rien. Nous disons cent frédérics. Les voilà.
— Faut-il, monseigneur, vous faire un ballot de tout cela?
— Inutile... C'est un souvenir que je compte laisser ici à une personne qui m'est chère.
— Où faudra-t-il l'envovcr ?
— Pas bien loin.
— Que voulez-vous dire?
— Que c'est pour vous, ma belle enfant.
Fridoline jeta sur le galant chambellan un regard d'une expression singulière ; puis, appelant le chasseur de monseigneur qui se tenait debout à la porte de la boulicfue, elle lui dit à voix haute :
— Portez à l'instant même à mademoiselle de Landsiorf ces trois objets que lui envoie son prétendu, M. de Falkenstein, votre maître ! allez I
— Oh ! oh ! dit le jeune homme, en éclatant de rire, (juel air (le reine!... Bien joué, ma charmante, pour une républicaine ; mais, décidément, je vois que les chambellans n'ont pas le bonheur d'être de vos amis...
— J'aimerais mieux autre chose.
— Vous êtes d'une insolence adorable ! Et que désirezvous, en fait de grand seigneur ?
— Quelqu'un qui méritât de l'être et qui ne le fût pas.
— C'est-à-dire, s'écria en ricanant le chambellan, un peu iléconcerté par la présence d'Oswald, qui assistait à cette scène, c'est-à-dire, ma toute belle, qu'il n'y a pas moyen de vous paraître aimable !
— Peul-ôlre 1
— Comment, alors, dit le chambellan avec fatuité, faut-il donc être pour cela ?
La jeune fille regarda autour d'elle, jeta un coup d'œil rapide sur Oswald, et se retournant vers le chambellan, le lui désigna d'un air malin en lui disant :
— Gomme monsieur !
Le chambellan, furieux, s'élança hors de la boutique, et Oswald, tout déconcerté d'un pareil compliment, murmurait quelques mots de galanterie à la singulière jeune fille qui le lui adressait.
— Ne me remerciez pas, lui dit-elle ; c'est moins un madrigal pour vous, qu'une épigramme pour lui. Il ne m'en est pas venu d'autre, je vous en demande pardon.
Jérémie reparut, apportant le trailé fait et recopié de sa main.
M. Niklaus rentrait en ce moment, Irès-p réoccupé d'une nouvelle politique qu'il venait d'apprendre; et sans trop savoir co qu'il faisait, il lut ledit traité et y apposa sa signature.
Oswald en fit autant, et ils se séparèreilt tous les deux enchantés l'un de l'autre.
Ce fut la maison Niklaus qui eut surtout à se louer du marché que Jérémie venait de passer. Oswald fit des progrès rapides, et finit par exécuter de petits chefs-d'œuvre qui donnèrent la vogue à son patron. 11 composa entre autres une statuette de la Liberté^ qui excita l'admiration de Fridoline et de son pc're. Elle eut tant de succès qu'il lui fallut en refaire une vingtaine d'exemplaires, que l'on s'arrachait et qui furent vendus à des prix fabuleux.
Oswald venait quatre ou cinq fois p'ar mois apporter son travail et en toucher le prix, et chaque fois Fridoline témoignait grand plaisir à le voir et à causer avec lui. Tous les deux s'entendaient à merveille ; c'étaient les mêmes idées, les mêmes rcves, les mômes espérances, et tous deux avaient uu avantage sur M. Niklaus, celui de déraisonner de bonne foi«
Quant à Jérémie, c'était le seul delà maison. qui eût du
jugement, et on le lui pardonnait, parce qu*ii ne s'en doutait pas, ne s* en vantait pas, et que son bon sens surtout ne gênait aucune extravagance. A cette condition, on lui permettait de s'occuper de la maison et de la faire prospérer.
La seule particularité qui aurait pu étonner un observateur désintéressé, c'est qu'Oswald, qui n'avait encore aimé personne, trouvait Fridoline adorable, et ne l'adorait pas ; que Frldoline le préférait atout le monde, et ne l'aimait pas; et qu'enfin il n'y avait dans la maison qu'un seul amoureux : c'était Jérémie.
Depuis deux ans, le pauvre garçon avait une passion au cœur pour la fille de son maître ; il ne disait rien, n'espérait rien, et avec sa nature inculte et épaisse, il se laissait mourir, en silence, ni plus ni moins que le héros de roman le plus raffiné. C'était un dévouement si vrai, si malheureux, et en même temps si désintéressé, que Fridoline avait fini par en être touchée et par lui donner un peu d'espoir.
— Vous, mademoiselle, s'écria-t-il, vous! faire jamais attention à un pauvre ouvrier tel que moi... ce n'est pas possible!
Ce mot avait été la cause de sa fortune. Il avait réveillé dans l'âme de Fridoline toutes les théories libérales qu'elle y cultivait depuis longtemps, sans avoir encore eu occasion de s'en servir.
— Eh ! que suis-je donc moi -même? s'était-elle écriée; la fille d'un marchand ! Ne sommes-nous pas, ici-bas, tous frères, tous égaux, et où existeraient la fraternité et l'égalité, si ce n'était en amour ?
Attendez tout du temps et de moi, lui avait-elle dit, et elle lui avait tendu la main. C'était une promesse : et Jérémio y complait,car Fridoline n'était pas fille à jamaismanquer h la foi jnn'e.
XOUVFLLES DE PRAGUE.
Lfts six mois dYtudcs qu'Oswald devait passer à rppiversité s'écouh rent de la maniùre la plus douce du monde pour lui et la plus flatteuse pour son amour-propre. H s'était suffi à lui-mi'me. Il avait vécu dans Taisance, sans rien devoir à son oncle ni à ses amis. Ses examens étaient passés, et il avait obtenu son diplôme. Il écrivait souvent à son aîni Godfried, son seul confident. Il en recevait souvent des lettres, et dans une de ses dernières, celui-ci lui disait :
« J'ai terminé, comme toi, ma troisième année d'Dniver- « site. Toutes les carrières me sont ouvertes. M. Schlankopf, « mon professeur, et nos autres amis, me disent que je puis <( aspirer à tout. Ils m'offrent même, dès qu'ils seront aupou- « voir, les premières places du gouvernement. Je ne vou- « drais pas les en priver, et j'ai sollicité, d'avance, ma re- (( traite.
« Je crois avoir assez fait pour mon pays et pour la Jeune « Allemagne ; j'ai mené, dans mon enfance, une vie assez « active pour aspirer, dans ma jeunesse, au repos. Et il s'en « présente; dans ce moment, une excellente occasiou. Tn con- « nais, comme moi, maître Baldegg, le petit notaire de Don- « nersberg, qui avait un nez crochu et une perruque rousse. <i II possédait de plus une excellente étude, où il a gagné, '« en une vingtaine d'années, cent mille florins, sans bruit et <i presque sans peine, car son maître-clerc faisait tout. Il se « trouve assez riche et veut vendre sa charge, moyennant <x soixante mille florins.
LA JEUNE ALLHMAGNE ' 151
(f J'ai proposé à mon père de Tacheter pour moi, ce qui « Ta beaucoup étonné et effrayé, vu la mauvaise tète et les v( goûts belliqueux qu'il me connaît; mais il espère, et moi a aussi, que cela me calmera. La masse d'eau que nous avons « reçue, en croycint aller au feu, a déjà commencé, et le « notariat achèvera. L'étude est bonne, le village de Don- « nersbergest charmant; les habitants, nombreux et riches, « seront tous mes amis et mes clients ; mes jours s'écouleront « près de mon père, près de ma femme peut-être, si j'en « prends une, et près de loi, je l'espère, qui reviendras, un de « ces jours, à Donneirsberg, chercher des idées de repos et de « bonheur, quand tu seras las des idées philosophiques et <c républicaines.
« Ton ami,
« GODFRIED, « Notaire impérial. »
« P. -S. Nos camarades, qui m'appellent Philistin^ ont tous « pris, en sortant de l'Université, des carrières différentes. « Otto est parti pour Vienne, où il va faire des tragédies et « des drames : il en a commencé un sur Danton et Robes- « pierre. Gandolf s'est fait médecin, et Ulrich avocat. Schlan- « kopf, noire ancien professeur, à qui l'on a défendu de « professer à Prague, a obtenu en Hongrie, à la recom- « mandation du générai Bem, un de ses amis, une place de € secrétaire auprès d'un avocat qui a, dit-on, du talent et c que l'on nomme, je crois, M. Kossuth.
u Quant à Reding, je ne le conçois pas. il est d'une audace w que je ne lui aurais jamais soupçonnée ; il ne veut être « rien, qu'indépendant; il veut quitter Prague, ville d'es- " clavage et de tyrannie, où l'on prétend enchaîner ses < opinions, et il va parcourir l'Allemagne pour trouver
Quelque endroit énartè Où d'être philosophe on ait la liberté.
«. C'est vraiment, comme il s'en vantait autrefois, une vertu
iB2 PROVERBES — NOUVELLES — ROMANS
<( romaine ; mais j'ai peur des grandes vertus ; et, si tu le tf rencontrais, évite-le, je Ten supplie, il a des opinions si « exaltées qu'il pourrait te compromettre. »
Voici, à l'égard de Reding, ce qui était arrivé et ce que Godfried ne savait pas.
Un matin, le gouverneur de Prague l'avait fait appeler, et se trouvant seul avec lui dans son cabinet lui avait dit :
— Je vous prie, monsieur Reding, de me pardonner mon indiscrétion ; je désirerais savoir ce que vous avez fait depuis quinze jours ?
— Monsieur, s'était écrié Reding en se drapant dans son indignation, nous ne sommes donc plus en Bohême ? nous, sommes donc revenus à Venise et en Espagne?...
— Vous allez me parler de l'inquisition et de Philippe II, avait dit le gouverneur. Pardon : je suis pressé, je n'ai pas de temps à perdre. Chargé de la sûreté et de la tranquillité d'une grande .ville, je donne des ordres et ne fais pas de phrases... et puisqu'il vous en coûte pour parler, je vais vous aider : Vous êtes en correspondance avec M. Schlankopf, votre ancien professeur, celui qui, avec son cours de philosophie, a manqué mettre Prague à feu et à sang. M. Schlankopf est dans ce moment en Hongrie en qualité de secrétaire auprès d'un avocat obscur, un M. Kossuth. Vous lui écrivez souvent.
— N'est-il plus permis maintenant d'écrire à ses amis? Saints nœuds de l'amitié! épanchements de cœur!...
— Assez, monsieur Reding, je connais la phrase. Je n'y répondrai qu'un mot : L'amitié ne se cache pas ; l'amitié n'a pas besoin d'écrire en chiffres. Voici une lettre de M. Schlankopf qui vous est adressée ; elle est tracée en caractères qui me sont inconnus et que je n'ai pu deviner. Je vous prie donc de vouloir bien me la lire.
— Moi, monsieur, jamais! vous m'arracherez plutôt la vie qu'un seul mot de cette lettre.
Le gouverneur le regarda et se dit en lui-même :
— Ah ! ah ! il a du cœur, je ne le croyais pas. Monsieur, lui dit-il, il ne tiendrait qu'à moi d'envoyer cette lettre aux
LA JEUNE ALLEMAGNE i53
tribunaux ; on trouve toujours dans les chancelleries des gens qui viennent à bout de déchiffrer des énigmes pareilles, et vous seriez indubitablement pendu ou fusillé. Mais je ne suis pas pour les rigueurs inutiles, et il me suffit de mettre un ennemi hors d'étal de me nuire. Je vais vous envoyer au Spielberg.
Heding pâlit. Le gouverneur le regarda do travers et sonna. Un officier parut.
— Faites préparer une voiture. Vous y monterez avec monsieur, dont vous me répondez sur votre tête... Je vais vous donner une lettre pour le commandant du Spielberg.
Tout en écrivant il regardait du coin de l'œil Reding qui devenait verdàtre. Une sueur froide coulait de son front. Il se soutenait à peine et, voulant faire un pas, il fut obligé de s'appuyer contre un meuble.
— Je ne m'étais pas trompé, se dit le gouverneur, c'est un lâche !
Il fit signe à l'officier de sortir, reprit la lettre de Schlankopf, qu'il avait jetée sur son bureau, et la présentant à Reding :
— Vous allez me la lire, je le vois.
— Moi, monseigneur, dit Reding en balbutiant et comme cherchant à reculer, de quelques instants, l'heure de la capitulation.
— Je vous écoute. Lisez, dit le gouverneur en se jetant dans un fauteuil et en regardant bien en face le lecteur qui, d'une voix mal assurée, balbutia les mots suivants :
— « Nous travaillons, cher ami, au grand œuvre... »
— Ce grand œuvre, dit le gouverneur, je le connais... Allez toujours.
Reding continua avec émotion :
— « Nous comptons sur toi. »
— Ils ont raison. Allez toujours.
— « Comme on ne se défiera pas d'un simple étudiant, tu «. peux nous rendre de grands services. Tu vas parcourir non- « seulement l'Autriche, mais l'Allemagne, pour prêcher la foi,
154 FROVKRBKS — NOUVELLES — ROMANS
« nous faire de nouveaux associés, ranimer le zèle des an- « ciens, leur communiquer, de vive voix, les intructions que « nous t'adresserons par écrit, et nous faire connaître enfin, a à peu prés, le nombre des amis qui marcheront avec nous « au signal donné.
« Il y a surtout, dans le grand-duché de Bade, un foyer « d'incendie qui n'attend qu'une étincelle pour éclater. Ne « pas manquer de parcourir ce pays. Les voyages demandent « de l'argent, et l'association n'est pas riche; elle fera ce « qu'elle pourra. Nous t'assurerons pour frais de route un « millier de florins que tu toucheras le plus exactement que « nous pourrons. Que l'amitié t'inspire et que la liberté te (( guide ! »
— Est-ce tout ?
— Tout, répondit Reding en baissant la tête.
— Un millier de florins, reprit le gouverneur, c'est peu, en effet, pour tant de fatigues et de dangers. La république ?i'est pas généreuse ; nous ferons les choses mieux qu'elle.
— Que voulez-vous dire ?
— Que nous ne prétendons lui enlever ni votre zèle, ni votre dévouement, ni vos services; j'exige, au contraire, que vous soyez plus républicain et plus romain que jamais. Permis à vous d'attaquer hautement et audacieusement la tyrannie. Elle ne sévira jamais contre vous. Au contraire, elle vous •prendra à sa solde.
— Quoi ! monseigneur, dit Reding en rougissant, vous voudriez...
— Vous offrir six mille florins par an et le secret.
— Et le secret ! décria vivement Reding.
— C'est mon intérêt encore plus que le vôtre... Vous ne brillez pour moi que dans Tombre... Du jour ou votre mérite est connu, il est sans valeur.
— C'est juste, se dit en lui-mémo le nouvel allié du pouvoir.
— Ainsi donc, mille florins de vos amis, et de moi six mille que vous Coucherez sur votre reçu,
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— Sur mon reçu? dit Reding avec inquiétude.
— C'est ma seule garantie. Total, sept mille florins, et vous conserverez par-dessus le marché...
— Quoi donc?
— Vos opinions, je vous les laisse... Vous aurez ainsi les honneurs de l'indépendance et les profits de la tyrannie, car je ne vous empéclie pas d'adresser à vos amis les rapports qu'ils vous demandent, mais un double.de ces rapports me sera envoyé ; mais les renseignements, avis ou instructions que vous recevrez d'eux me seront également communiqués. A ces conditions, vous trouverez partout aide et protection; et en môme temps, des agents pour surveiller la surveillance, ou punir la trahison. Mais je ne crains rien, vous ne nous trahirez pas, car vous me connaissez à présent, n'esl-il pas vrai?
— Oui, monseigneur.
— C'est bien... vous pouvez partir... Ah ! un mot encore. Voici le premier quartier de votre pension... et maintenant, adieu.
Reding s'inclina avec respect et s'éloigna du gouverneur qui le suivit quelque temps, do loin, avec un regard de mépris.