LA SPECULATION
Fidèle au double programme qui lui était imposé, Redîng partit dès le lendemain ; il parcourut d*abord les États autrichiens, recrutant partout, avec un zèle ardent, des partisans à la bonne cause, et dès qu'il les avait enrôlés, il inscrivait leurs noms, avec une exactitude admirable, pour les adresser à qui de droit.
Il traversa ensuite la Saxe, pour se rendre dans le grandduché de Bade, et s'arrêta quelques jours à Leipsick, où il espérait rencontrer un grand nombre d'affiliés. On lui signala le café Poniatowski, ainsi nommé parce qu'il était établi près du monument élevé au général. C'était le rendez-vous des fidèles et surtout des Polonais, car partout où il y a conspiration, il y a des Polonais. Reding eut bientôt fait connaissance avec les habitués.
Maître Niklaus, le marchand, était un des principaux et des plus importants. Pour le faire causer et obtenir de lui des renseignements détaillés sur la bourgeoisie de Leipsick, l'étudiant s'avisa de le faire jouer au billard. Ce fut une mauvaise inspiration. Maître Niklaus y jouait très-bien, et gagna quelques frédérics à Reding qui, piqué de se voir battu par un imbécile,* s'entêta, perdit encore, demanda revanche sur revanche, et finit par perdre vinq-cinq frédérics qu'il n'avait pas sur lui et qu'il promit de payer le lendemain matin, à l'heure du déjeuner.
Quoique subventionné à la fois par la République et par
l'Empire, Reding n'avait pas un revenu qui lui permît de jouer un aussi gros jeu, et, malgré la philosophie dont il avait fait provision à Prague, il trouvait, la première ardeur du jeu une fois passée, que la perte qu'il venait de faire était absurde. Mais c'était une dette d'honneur qu'à cause des frères et amis il fallait acquitter le lendemain, avant son départ.
11 y rf'vait, tout en se promenant le soir aux environs du quartier Saint- Thomas, et se trouva, sans s'en apercevoir, engagé dans une petite rue assez sombre, où il ne passait personne et où une seule fenêtre était éclairée. C'élîiit la fenêtre de l' arrière-boutique de M. Niklaus. Elle donnait sur cette ruelle, et l'entrée du magasin donnait sur la grande rue. Reding s'avança vers la fenêtre, et du dehors, où il pouvait voir à son aise, sans être vu, un spectacle singulier vint frapper ses yeux.
Il lui sembla reconnaître son ancien camarade de l'Université de Prague, Oswald, avec qui il avait manqué de se battre, Oswald de Donnersberg, le chef de la coalition du Clementinum. Ce qui lui fit croire d'abord qu'il s'abusait, c'est qu'Oswald avait devant lui un tablier d'ouvrier, il avait un ciseau à la main, il retouchait une statuette, regardant et consultant une jeune fille assise à côté de lui, et qui riait en lui donnant ses avis..
Ce soir-là même, Oswald avait apporté au magasin une statuette de Mignon, la touchante héroïne de Goethe, qu'il avait exécutée avec amour, et à laquelle il tenait beaucoup, car il avait eu la prétention de reproduire dans cet ouvrage les traits de Fridoline elhî-môme. La jeune fille soutenait qu'elle n'était pas du tout ressemblante, et que le jeune sculpteur s'était totalement trompé. Us étaient en ce moment tous les deux dans l' arrière-boutique, et M. Niklaus, dans le magasin, attendait les pratiques en se frottant les mains au souvenir des vingt-cinq frédérics qu'il avait, dans la journée, gagnés au billard. Jérémie était en course et s'occupait, comme toujours, des affaires de la maison.
Oswald, piqué des observations critiques de la jeune fille.
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venait de se meUrc à l'ouvrage, et il corrigeait d*après le modèle.
— Je vous atteste, disait-il, que le menton n*est pas trop fort.
— Mais si, monsieur, et la bouche également ! Oswald s'approchait pour s'en assurer.
— Kt le col et les épaules, s'écriait Fridoline, jamais jo ne les ai eus aussi maigres et aussi étroits... Voyez plutôt.
Et ellû découvrait elle-même le haut de sa robe, et Oswald était obligé de reconnaître qu'elle avait raison; que le col était en effet plus arrondi, plus souple, plus gracieux qu'il ne l'avait fait.
Mais cette discussion et cet examen avaient allumé dans les sens du jeune homme un troublé inconnu jusqu'alors. 11 regardait son modèle avec des yeux si attentifs et en même temps si ardents, si passionnés, que Fridoline elle-même en était tout émue, et que sculpteur et module semblaieHt près de perdre la tôle, au moment ou tous les deux en avaient le plus besoin.
Jamais Oswald n'avait vu Fridoline plus séduisante ; jamais Fridoline n'avait trouvé le jeune ouvrier plus galant, plus aimable, et le pauvre Jérémie perdait beaucoup à la comparaison, lorsque, par bonheur pour lui, M. Niklaus entra brusquement dans Ta rriôre-bou tique, en disant :
— Ma fille, voici deux ou trois pratiques, viens donc, je ne peux pas suffire à tout.
Fridoline suivit son père, et Oswald, n'ayant phis son modèle sous les yeux, perdit toute envie de travailler ; il s^ leva, sortit et s'éloigna en pensant à elle.
La lampe venait de s'éteindre, et Reding était resté, jusque-là, spectateur muet de ce gracieux tableau. Plus de doute : c'était bien Oswald, le futur comte de Donnersberg, déguisé en ouvrier. Cette jeune fille si gentille, si piquante et si coquette, c'était la fille de maître Niklaus ; l'apparition de celui-ci le^lui avait révélé ; et la chambre où s'était passée la scène de sculpture était évidemment une chambre de sa
LA JKUNK ÀLLEMACINK \h\)
maison. Il s*en assura d'ailleurs, en repassant ((ans la grande rue» devant le magasin du marchand tffbletier, alors magnifiquement éclairé. Il observa tout avec attention, sans rien dire et sans se montrer. L'état qu'il exerçait fui avait déjà donné Fhabitude des observations prudentes et intelligentes. Le lendemain matin, il était au café Poniatowski, se faisant servir à déjeuner, et attendait son créancier, qui ne tarda pas à paraître.
— Bonjour, maître Nililaus ; vous venez toucher voire argent, vos vingt-cinq frédérics?...
— Ou vous offrir votre revanche !
— C'est-à-dire que vous en voulez cinquante ? -— Pourquoi pas ?
r- Je ne dis pas non ; mais vous n'avez pas déjeuné?
— Non, vraiment; ma fille Fridoline m'atteqd au magasin.
— Elle vous attendra. Garçon, un couvert... Mettez-vous là, monsieur Nikiaus... je réclame l'honneur de voire société.
— Mais ma fille ?
— Soyez donc tranquille, elle ne déjeunera pas seule. Laissez-moi vous servir d'abord de ce plat de choucroute, et vous verser ce verre de bière. A votre santé !
— A la vôtre!... répondit le marchand, en levant son verre ; puis il ajouta à demi-voix : A la Liberté 1 ^ la République I
— Au noble jeu de billard, reprit Reding à haute voix, en s'apercevant qu'on les regardait. Savez-vous, maître Nikiaus, que vous y jouez bien, et de plus, que vous êtes beau joueur !
— Eh! mon Dieu! oui... répondit le marchand qui connaissait maintenant son adversaire et qui était sûr de gagner.; comme je vous le proposais tout à l'heure, quitte ou double, si vous le voulez, après déjeuner.
— Double... non pas!... mais quitte, c'est possible, si vous le voulez ?
— Moi, monsieur ?
— Yons-mémç,
— Et comment cela... s'il vous plaît?
— Si je vous rends un service qui vaut plus de vingt-cinq frédérics, qui en vaut plus de cinquante, plus de cent, n'estinieroz-vous pas que nous sommes quittes?...
— C'est selon.
— Et n'est-ce pas vous, au contraire, qui me devrez du retour?
— Comment cela, de grâce? dit le bourgeois, qui commençait à être intrigué.
— Je pars ce soir, et n'ai pas voulu m'éloigner avant de vous sauver d'un immense danger, vous, notre allié et notre ami ; ceux qu'unissent les mêmes opinions sont frères et ne forment plus qu'une môme famille : aussi c'est de votre famille, c'est-à-dire de la nôtre que je veux vous entretenir.
L'étonnement et l'attention de Niklaus redoublèrent.
— Vous avez une fille, une fille charmante.
— Fridoline ! est-ce que vous voudriez me la demander en mariage, par hasard?
— Attendez ! vous avez de plus, dans votre maison, un jeune homme, un sculpteur, fort joli garçon...
— Qui a beaucoup de talent, et qui, depuis six mois, me fait des statuettes que je lui paye quinze florins et que je vends soixante. C'est une bonne affaire.
— Je n'en répondrais pas ; elle peut être détestable pour vous, comme elle peut être très-bonne.
— Qu'entendez-vous par là ? s'écria le marchand effrayé.
— Connaissez-vous ce beau jeune homme ?
— Un ouvrier... un pauvre diable.
— Détrompez-vous. Je le connais parfaitement. J'ai passé avec lui deux ans et demi à l'Université de Prague. C'est le neveu d'un grand seigneur, d'un comte, d'un général,
— Ah ! mon Dieu!... fit le marchand ébahi.
— Du général comte de Donnersberg dont il est le seul héritier, et l'héritage se montera à trois ou quatre miUions.
— Bonté du ciel !
— Sans compter un rang, un titre ; mais vous n'y tenez pas.
— Non, sans doute; mais vous dites...
— Le titre de, comtesse pour votre fille.
— Fridoline, comtesse !
— Ce n'est pas cela qui vous toucherait, je le sais... Je connais vos opinions ; mais il s'agit ici non pas de \A noblesse, ni de la richesse, mais de bien plus encore !
— De quoi donc ?
— De votre honneur!
— Certainement î l'honneur avant tout.
— Et un pareil déguisement doit vous donner à penser.
— Mais beaucoup, beaucoup.
— Ou il est amoureux de votre fille et veut la séduire, et un pareil avis, je pense, vaut bien vingt- cinq frédérics. Ou il veut l'épouser, et cela en vaut cinquante, cela en vaut cent. Rassurez- vous, je ne vous les demande pas comptant... Vous me les donnerez le jour du mariage, ce sera votre cadeau de noces.
Maître Niklaus, étourdi, bouleversé de tout ce qu'il vcnai t d'entendre, n'avait pas encore eu le temps de voir clair dans ses idées et cherchait à les mettre en ordre.
— Vous êtes bien sûr que c'est le neveu et l'héritier du comte de Donnersberg?
— Je vous le jure sur l'honneur, sur nos projets, sur Tenr Ireprise sainte qui nous unit. Je pars demain ; mais' aujourd'hui vous pouvez prendre tous les renseignements désirables au secrétariat de l'Université, où Oswald, qui suivait les cours incognito, a été obligé pour se faire inscrire étudiant de déposer son acte de naissance et autres titres.
— Que je vais examiner à l'instant môme, se dit à part lui M. Niklaus; car enfin, reprit-il à haute voix, et avec inquiétude, pourquoi s'est-il éloigné de Prague? pourquoi est-il à Leip- «ick,sousun déguisement, et obligé de travailler pour vivre ?
— Informez-vous. Tout le monde vous dira qu'à la suile d'un combat livré par les étudiants à l'autorité, combat où Oswald et moi nous nous sommes signalés et compromis, le comte de Donnersberg, furieux contre un neveu qu'il aimait,
J6i pnOVKRHES — NOUVELLES — ROMANS
l'a banni de sa présence et lui a retiré sa pension. Mais la colùre des oncles passe, leur héritage reste.
S'ils n'étaient pas brouillés, continua-t-il en baissant la voix, il n'y aurait rien à faire, et c'est à un homme aussi habile que M. Niklaus à tirer parti des renseignements que je lui fournis et dont personne ici ne se doute ; Oswald ne croit pas être connu ! Et moi, je peux vous affirmer (car je l'ai vu hier de mes propres yeux) qu'il aime votre fdle, qu'il en est aimé. Arrangez-vous, après cela, comme vous Teatendrcz; mais si mademoiselle Fridoline n'est pas comtesse et millionnaire... c'est que vous ne l'aurez pas voulu I...
— C'est vrai, dit le marchand en lui-même.
— Garçon, la carte ! s'écria Reding.
Puis, se tournant vers M. Niklaus, dont la cupidité et l'ambition venaient de s'éveiller et qui, rêveur et préoccupé, combinait déjà son plan d'attaque :
— Je ne vous parle plus des vingt-cinq frédérics... j'insisterais en vain, vous n'y consentiriez pas I... c'est comme pour cette carte, dit-il en souriant et en montrant celle que le garçon apportait... je vois que vous voulez absolument me payer à déjeuner. Soit, je ne ferai pas de cérémonies, pas de façons entre amis. Par exemple, je m'invite d'avance pour la noce, j'y ai des droits. Adieu donc, mon cher monsieur Niklaus, et surtout du silence, sur cette affaire comme sur les autres; on a toujours le temps de parler quand on a réussi ! on n'a plus que cela à faire.
Il serra la main du marchand et sortit, laissant maître Niklaus tellement absorbé dans ses réflexions, qu'il oublia, ce jour-là, de lire son journal.
LE PKRE DIPLOMATE.
M. Nikiaus comprenait quo Rcding était de bon conseil, qu'il fallait user d'abord de prudence, ensuite d'adresse. Les informations qu'il prit, le jour môme, au secrétariat de l'Université de Leipsick, les renseignements qu'il fil prendre à Prague par un de ses confrères, lui prouvèrent bien cvidemmeot que M. Oswald d'Albray et le jeune sculpteur no faisaient qu'un, et que c'était bien le neveu et l'hérilier du eomte de Donnersberg.
La brouille de l'oncle et du neveu lui fut également confirmée. Elle avait ses inconvénients ; mais elle offrait, comme le disait Reding, de grands avantages : Toncle étant en bonne intelligence avec son neveu, celui-ci aurait dû lui faire part d'un amour et d'un mariage auquel le général comte de Donncrsberg n'aurait jamais consenti, tandis que, la chose faite, il faudrait bien, bon gré, mal gré, un peu plus tôt, un peu plus tard, arriver à la réconciliation, à Foubli et au pardon : dénoûment obligé de toutes les grandes querelles entre oncle et neveu.
Maître Nikiaus, qui était sot mais qui n'élait pas béte, surtout quand il s'agissait de ses intérêts, avait déjà calculé que le grand avantage de sa position c'était qu Oswald ne savait rien encore, et que lui, Nikiaus, était censé ne rien savoir; que cette position, il fallait la conserver, avec sa fille, avec son gendre, avec Jérémie, son garçon de boutique, avec tout le monde enfin; et, pour enchaîner à jamais Oswald, et
int
l'enchaîner quoi qu'il arrivât, il imagina avec adresse une scène de franchise et un élan de gén(^rosité, qui eût fait Iionneur à un vieux diplomate.
A quelques jours de là, Oswald revint .ivec sa statuette, revue, corrigée et charmante, c'est-à-dire complôtemenl ressemblante. Fridoline n'était pas au magasin, elle était montée dans sa chambre, oj elle s'occupait de sa toilette, r/était jour de fête, et elle tenait à être belle. Oswald ne trouva à la boutique que M. Niklaus. Ce n'était pas la même cliose pour lui. Il aimait à rencontrer Fridoline, qui, chaque jour, lui plaisait davantage; quelque chose lui manquait lorsqu'il avait passé un jour sans la voir, et son visage, radieux lorsqu'il entra, prit tout à coup une teinte de contrariété en n'apercevant au comptoir que la figure du vieux marchand.
— Voyons, voyons, dit celui-ci, que m'apportez-vous là? Oswald éprouva un certain embarras à lui montrer son
ouvrage; ce n'était pas pour lui qu'il Pavait fait, ce n'était pas à lui qu'il était destiné. Il dénoua lentement le mouchoir qui enveloppait la statuette.
— Oh ! oh! disait M. Niklaus à mesure qu'elle apparais sait... ceci me semble joliment travaillé... Eh! mais... c'est inconcevable... on dirait que cela ressemble à Fridoline.
Oswald rougit. Le marchand n'eut pas l'air de s'en aper cevoir, mais il dit en lui-même : M. Reding avait raison.
— Cela, en vérité, y ressemble beaucoup, reprit-il à haute voix. Voyez donc ce que c'est que le hasard !
— Oui, l'habitude de voir lès gens, balbutia Oswald ; les traits de mademoiselle Fridoline étaient souvent devant mes yeux : il s'est trouvé que, sans le vouloir... Peu importe du reste, l'essentiel est que vous soyez content.
— Certainement... c'est gentil, c'est gentil, murmura le marchand d'un air de connaisseur ; mais cela n'aura pas le succès de notre statuette de la Liberté. C'était là une idée, une excellente idée que vous aviez eue ; aussi, comme cela sVst vendu ! et comme cela se vend encore ! C'est, grâce au
LA JËUNK ALLEMAGNE 16S
ciel , devenu séditieux, el j'espère qu'un jour ou Tautre la police la défendra.
— Et vous serez obligé d'obéir.
— JMoi, jamais 1 vous ne me connaissez pas. Quand il s'a<rit de mes opinions, rien ne m'arrête. Je ne transige pas a^vec mes convictions, et, si quelque chose me plaît en vous, jeune homme, c'est encore moins votre talent que votre manière de penser. Vous êtes fier, vous aimez la liberté, c'est comme moi ; vous détestez Taristocratie, c'est comme moi. Vous n'aimez ni la n(A)lesse, ni les grands seigneurs, c'est comme moi. Depuis longtemps, je vous étudie... et je vous connais maintenant. Je vous connais, reprit-il avec force, vous êtes pauvre et obscur, mais intelligent et honnête, et vous avez un courage, une persévérance et des opinions <[ui doivent iinir par triompher.
— Vous êtes bien bon, monsieur Niklaus, et je ne vois pas ce qui m'a mérité» de votre part, tant de bienveillance.
— Ah ! vous ne le voyez pas, jeune homme ? Apprenez que dans cette ville, que parmi mes confrères, personne n'a su me deviner! Vous-même, qui vivez depuis près d'une année avec niji, vous ne vous doutez pas de mon caractère. Vous me croyez, comme tout le monde, avide et intéressé,
— erreur! Vous croyez que je tiens à doubler ma fortune, — erreur! Vous croyez que je cherche pour ma fille un gendre qui occupe dans la ville un emploi ou un état productif,
— Erreur!... Ce que je veux pour Fridoline, c'est un mari qui me convienne et qui lui plaise; qui ait, comme elle et comme moi, des idées avancées, des idées libérales et républicaines, qui soit jeune, qui ait du talent. Cela une fois posé, quand il n'aurait pas un denier vaillant, quand il serait sans .famille et sans espérances, je le préférerais à tout autre.
— En vérité! ditOswald étonné.
— Oui, jeune homme, voilà comme je suis, dit le marchand avec bonhomie ; et la preuve, car avec moi les paroles ne sont rien, je ne connais que les actions; la preuve, c'est que
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j'ai celte maison qui m appartient, une belle et bonne bouli(iue, bien achalandée, soixante mille florins qui ne doivent rien à personne et qui composeront la dot de Fridoline... Eh bien! la maison, la dot et la fille, je vous les donne, à vous, jeune homme !
— A moi ! dit Oswald stupéfait et touché jusqu'au fond du cœur d'une offre aussi franche, aussi loyale, aussi généreuse.
— A vous qui n'avez rien, à vous que j'estime, que j'aime, à vous enfin, dit le vieillard, en essuyant une larme, à qui je confie le bonheur de mon enfant, si toutefois vous y consentez I
— Ah ! monsieur, répondit Oswald en se jetant dans ses bras, pouvez- vous en douter?...
— Bien ! bien! dit le marchand en le serrant avec effusion contre son cœur; je vous ai confié là, un peu imprudemmeut peut-être, mes projets d'avenir et le rêve de ma vie ; que ces projets-là restent quelque temps encore entre nous !... il taut d'abord savoir s'ils conviennent à ma fille.
— C'est trop juste!... s'écria Oswald, et d'autres raisons encore nous conseilleraient peut-être de différer et d'attendre.
— Lesquelles? demanda M. Niklaus avec inquiétude.
— Je n'ai rien, je ne possède rien en ce moment.
— Je vous ai dit, jeune homme, que cela m'était égal.
— A vous, monsieur, mais pas à moi. Je veux par mon travail, par mes économies... n'importe par quels moyens^ me présenter à vous avec une dot.
— Si vous le voulez absolument, dit le vieillard avec noblesse, soit ! Mais, sauf la réponse de ma tille, je vous déclare que, de moi à vous, je me regarde comme engagé. Oui, jeune homme, après la promesse que je viens de vous faire» et quoi qu'il puisse arriver, je vous regarde comme mon gendre.
— Et moi aussi ! s'écria impétueusement le jeune homme.
— Sur l'honneur ?
— Sut Thonneur \
— Toucliez donc là, s'écria le marchand d'une voix solennelle, en tendant sa main à Oswald; mais prenez garde, voici Fridoline, rien de tout cela ne doit être confié, à elle, ni à personne de la maison.
— Comptez sur ma discrétion, monsieur, et sur ma reconnaissance.
Fridoline avait une coiffure et une robe qui lui allaient à merveille et qui la rendaient plus séduisante encore. En apercevant la statuette, elle rougit et remercia Oswald par un doux sourire. Celui-ci jeta à la dérobée un regard amoureux sur sa jolie promise, et trouva que Niklaus était le plus honnête homme du monde et le plus généreux des pères de lui donner un pareil trésor.
L'étrangeté de l'aventure, la gentillesse de la fiancée, le mystère môme de ces fiançailles, qui devaient rester un secret entre le beau-père et le gendre, il n'en fallait pas davantage pour charmer l'imagination d'Oswald, lui donner, le soir, de doux rêves dans sa mansarde, et taire luire sur lui la mélancolie argentée du clair de lune allemand.