‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 17 sur 54 · V. ~ VII · texte numérisé non relu

V. ~ VII

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u mauvaise tête et disposé aux émeutes, il oublie qu'un « notaire ne fait plus d'actes séditieux.

K Voilà pour le gouverneur; mais pour ce qui concerne « ton oncle, je ne pourrais te i>eindre la colore où il est « entré en entendant ces récits. Son neveu devenu uu « ouvrier ! le descendant des Donnersberg aux gages d'uu « marchand et travaillant à la journée ! bien plus encore, « travaillant à répandre des idées séditieuses et révolulion- K naires! Et songe, mon cher ami, que ton oncle déteste « plus que jamais les séditions, songe qu'il leur doit un tt œil de moins! '

« Aussi entre- t-il dans des fureurs effroyables, chaque « fois qu'il se regarde dans un miroir et qu'il aperçoit le a bandeau noir qui couvre son œil gauche; et, par une « manie que ses anciennes habitudes conquérantes peuvent « seules expliquer, il ne saurait demeurer dix minutes sans « diriger vers la glace le seul œil qui lui reste.

« Mon père renonce à tout espoir de le calmer et de « le fléchir jamais, si tu n'abandonnes pas à l'instant, et « M. Niklaus, et sa fille, et sa boutique, et surtout les « statues séditieuses. Compose, tant que tu le voudras, des « Dianes au bain, des Vénus CaUipyges ; exécute, en fait de « statues, tout ce qu'il y a de plus risqué, de plus hardi, de « plus libre enfin, excepté la statue de la Liberté!

« GODFRIED, « Notaire impérial. »

Oswald lui répondit :

K Je resterai ouvrier, parce que je veux rester fidèle à « mes principes ; parce que tous les états sont honorables, c< quand on les exerce avec honneur. Je resterai ouvrier, « parce que c'est le seul moyen de punir mon oncle en son « orgueil, et de lui prouver (jue je ne veux, ni n'attends « rien de lui. Je resterai ouvrier enfin, parce que je n'ai « pas d'autre moyen de vivre en ce moment; parce que « l'éducation que j'ai reçue et mes talents littéraires, auxquels .

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K j'ai déjà eu recours, nrauraicnt laissé mourir de faim, si « le ciseau du sculpteur ne m'était venu en aide et ne « m'avait donné du pain. Enfm, mon cher ami, je voudrais (( quitter M. Nikiaus que je ne le pourrais plus, apn^s sa K conduite paternelle et ses généreux procédés envers moi. »

n raconta alors à Godfried toute sa conversation avec le marchand ; l'offre que, de lui-môme, celui-ci lui avait faite : $^a boutique, sa fille et la dot qu'il lui avait offertes et comme jetées à la tête, à lui, simple ouvrier qui n'avait rien, pi présent, ni avenir.

< Oui, continuait-il, il ne sait pas même qui je suis, et il «c ne le saura pas, car, avec les opinions que je lui connais « et qu'il professe hautement, mon titre de neveu du comte c de Donnersberg me nuirait plus qu'il ne me servirait « auprès de lui. Sa fille est charmante, et, puiisque ma « famille m'abandonne, pourquoi n'accepterais-jc pas celle « qui, si loyalement, se présente à moi? Ce que je veux a seulement, avant de me déclarer à Fridoline et réclamer « la promesse de son père, c'est d'avoir acquis quelque chose « par moi-môme et par mon travail ; car je rougirais de tout « devoir à ma femme. Or, pour gagner quelques milliers de « florins, deux ou trois années me suffiront; elle a dix-huit ans < et j'en ai dix-neuf, rien ne presse, nous pouvons attendre, « et si mon ami le notaire ne rougit pas de son ami le com- « merçant, je mènerai quelque jour ma femme à Donnersberg, « où nous passerons sans regret, près du château, pour « nous arrêter avec plaisir à l'étude,

« Ton ami, «. OswALD, le sculpteur. »

Fidèle au plan qu'il s'était tracé et à la promesse qu'il avait faite à M. Nikiaus, Oswald travaillait assidûment, et le peu de temps qu'il ne donnait pas au travail, il le donnait à la boutique, où chaque soir il venait voir Fridoline, mais sans rien lui laisser soupçonner des intentions de son prre,

dont personne, du reste, ne se doutait, excepté Jérémie, qui commençait à s*alarmer.

Oswald et Fridoline ne parlaient pas d*amour, c*est vmi ; mais ils parlaient politique ensemble ; ils lisaient le journal ensemble ; ils étaient toujours du môme avis, de la même opinion ; et lui, Jérémie, bon ouvrier, ami de l'ordre, ennemi des émeutes, qui nuisaient, selon lui, au travail et au commerce, Jérémie était toujours d'un avis opposé au leur; aussi les deux alliés se réunissaient souvent contre lui, qu'ils appelaient l'ennemi commun, et le pauvre garçon craignait, avec raison, que l'habitude des coalitions politiques no les menât à d'autres alliances plus dangereuses pour lui.

Jérémie cependant n'osait se plaindre, car Fridoline était toujours bonne pour lui, et ne manquait jamais une occasion de lui adresser une parole ou un regard bienveillant. Cela le rassurait et le soutenait pendant quelque temps, puis il retombait dans ses craintes et dans sa tristesse. Il souffrait, il maigrissait... preuve d'amour la plus grande qu'il pût donner, car Jérémie avait un estomac allemand, une faim insatiable, et l'amour seul pouvait lui ôter Tappétit. Ce fut donc avec un sentiment indicible de joie qu'il vit un malin Oswald entrer dans la boutique, en habit de voyage. Jérémie était alors à déjeuner, et venait de se découper une tranche de jambon dont il avala une bouchée avec délices.

— Je viens vous faire mes adieux, mademoiselle, dit Oswald à Fridoline.

Jérémie écoutait attentivement ; mais, tout en écoutant, il se versait un grand verre de bière, qu'il porta à ses lèvres.

— Vous partez, dit négligemment la jeune fille, pour la foire du village voisin ?

— Non, pour Dresde, et pour longtemps, peut-être !

La jeune fille changea légèrement de couleur^ Jérémio replaça sur la table le verre, sans le boire, et ne quitta plus Fridoline des yeux. Mais celle-ci se remit promptemcnt, et il fut impossible de remarquer le moindre trouble sur sa figure.

— J'ai expliqué à votre père les raisons de mon absence, or il les approuve.

— Alors, dit Jérémie, en faisant tous ses efforts pour ne pas paraître joyeux, dès que le patron y consent, nous n'avons rien à dire.

— Vous ne nous oublierez pas, je Tespère, dit la jeune fille avec coquetterie, vous penserez à vos amis, et elle se lîûta d'ajouter : à Jérémie et à moi !...

— Ponvoz-vous en douter? répondit Oswald, en attachant sur elle un regard où il y avait tant de tendresse, que Fridoline en baissa les yeux.

Quant à Jérémie, il ne mangeait plus. Son déjeuner n'existait plus pour lui.

— Vous nous écrirez, continua la jeune fille ; vous nous écrirez, à Jérémie et à moi.

— Certainement, mon bon Jéréinie, 'dit Oswald, en lui serrant la main, et j'espère qu'au moment de partir, vous ne me refuserez pas de m'embrasser.

Jérémie aurait bien refusé, s'il eût osé, car il sentait qu'un pareil adieu pouvait s'étendre plus loin et qu'Oswald prenait le plus long pour arriver à Fridoline. Ce fut donc en hésitant, et en tremblant comme une jeune fille, qu'il présenta k Oswald sa bonne grosse joue, pâle, non de pudeur, mais de crainte.

Ainsi qu'il s'en était douté, Oswald décrivit un demi-cercle, et, aprC's avoir laissé Jérémie à sa droite, s'avança vers le comptoir où se tenait Fridoline, qui se leva vivement et lui dit :

— Et moi aussi, je veux faire comme Jérémie. Portez-vous bien, soyez heureux et revenez-nous vite. Et elle l'embrassa elle-même.

Oswald retint ses deux mains dans les siennes, et lui dit en la regardant bien en face :

— J'espère, d'ici à quelques mois, que notre sort à tous sera changé, et que les vœux que nous faisions seront enfin exaucés.

— Que voulez-vous dire ?

— Que la bonne cause triomphera.

— En vérité ! Eh bien! embrassez-moi encore, mais colle fois, pour le triomphe de la bonne cause I

Oswald ne se le fit pas redire ; il appuya ses lèvres brûlantes sur les joues fraîches de Fridoline, et en même temps, il pressait Fridoline dans ses bras, pendant que Jérémie les contemplait furieux et murmurait en lui-même ; Maudite fille !... il faut qu'elle mêle de la politique dans tout.

Quelle était donc la cause de ce départ auquel Qswald était loin de songer la veille ?

Il avait reçu une lettre dont l'écriture n'était point de Godfried, et comme il n'était en correspondance qu'aveclui, comme lui seul de ses amis connaissait le lieu de sa retraite, il se hâta de courir à la signature ; c'était celle du comte de Staremberg. La lettre contenait ces mots :

« Mon cher et ancien camarade en Université,

« Nous ne professons pas les mêmes opinions, par mal- « heur pour moi, probablement; mais, comme comte du « Saint-Empire, il m'est impossible de ne pas tenir à l'aris- « tocratie ; si c'est un tort, je m'en félicite aujourd'hui, i' puisqu'il me permet de vous rendre un service.

a Je vipns d'être envoyé en mission à Prague par la chan- « cellerie de Vienne, mission que j'avoue avoir sollicitée, « car elle me rapprochait pour quelques jours de ma char- « mante fiancée. Son tuteur, le sévère gouverneur, à qui je « m'informai d'Qswald de Donnersberg, mon ancien cama- « rade, ne m'a rien laissé ignorer de ce qui vous concer- « nait. Il m'a raconté la colère de votre oncle, dont les « suites seront peut-être plus graves que vous ne pensez. « Mon amitié n'y peut rien. Mais il m'a appris, en même a temps, votre position à Leipsick ; permettez-moi de vous « dire qu'elle n'est pas digne de vous, et ne m'en veuiUez « pas si j'ai, sans vous consulter, cherché les moyens de « vous en procurer une meilleure.

« J'ai à Dresde un oncle très-savant et trcs-riche, M, de

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tf Waldemar, qui n'a rien à me refuser. Il m'écrivait der- « nièrement qu'il avait besoin d'un secrétaire, jeune et (' instruit; mon oncle est très-tolérant : il ne s'informo « point des opinions des gens, mais seulement de leur mé- «[ rite. Je lui réponds du vôtre, ainsi que de notre mutuelle a amitié. Il me remercie du cadeau que je lui fais et vous « attend avec impatience. Vous logerez chez lui et n'aurez « à vous occuper que de sa bibliothèque. Ne me remerciez « pas, mais acceptez et partez sur-le-champ.

« Tout à vous,

« Comte de Starehberg.

« P.'S. J'oubliais de vous dire que les honoraires sont de <r six mille florins, en attendant mieux. »

Dans une amitié si vraie, unie à tant de simplicité, il y avait de quoi raccommoder Oswald avec l'aristocratie ; mais à ses yeux Staremberg n'était qu'une exception, d'autant plus précieuse qu'elle était rare.

Il se contenta de dire à M. Niklaus qu'on lui offrait à Dresde une place de six mille florins, qu'il voyait par là le moyen d'économiser promptement la somme qu'il jugeait nécessaire pour demander et obtenir Fridoline, et le beaiipôre futur, ne voyant, dans cette bonne nouvelle, qu'un premier indice de réconciliation entre l'oncle et le neveu, se garda bien de demander aucun détail, dont la connaissance eût gâté la sublimité de son désintéressement.

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