‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 18 sur 54 · LE LION DEVENU VIEUX · texte numérisé non relu

LE LION DEVENU VIEUX

Le général comte de Donnersberç continuait cependant à mener Texistence la plus brillante et la plus triste du monde. Mécontent de son neveu, mécontent de lui-même, mécontent de tout ce qui Tentourait, il s'ennuyait dans son château, il se déplaisait à Vienne, et le séjour de Prague lui était insupportable. Le souvenir do ses succès et de ses conquêtes d'autrefois lui rendait le présent plus pénible encore.

En vain, on l'avait nommé feld-maréchal, en récompense de ses derniers jservices en Italie, en vain on l'avait couvert de plaques, de décorations et de cordons; les rubansdetous les ordres et de toutes les couleurs qui chamarraient sa poitrine ne pouvaient lui faire oublier le ruban noir qui cachait une partie de sa figure. Si par hasard, et ne pouvant renoncer à ses anciennes habitudes, il essayait encore de plaire ; si, près de quelque jolie dame de la cour, il voulait lancer un regard amoureux, l'œil si beau et si expressif qui lui restait ne servait, hélas ! qu'à rappeler l'absence de l'autre.

Le général avait, toute sa vie, aimé les femmes , et Tamour qu'il leur avait porté semblait redoubler encore au moment où tout lui ordonnait d'y renoncer. Que faire d'une existence qu'il ne pouvait plus leur consacrer? Vivre du passé, vivre de ses anciens triomphes. On ne peut pas, toute la journée, parler de ses conquêtes ; encore faut-il quelqu'un qui en entende le récit. Le général n'avait plus personne autour de lui. Son neveu? il l'avait banni. Le docteur

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Mœnch? il s'était presque brouillé avec lui, au sujet de ce neveu. Le curé du village, M. Berthold? il se faisait vieux, et puis l'on ne pouvait guère traiter de pareils sujets avec ce digne homme.

Le général avait bien Frantz, le fidèle Frantz qu'il avait ramené d^Ttalie et qui ne le quittait ni jour ni nuit, car il couchait près de son appartement; Frantz, qui lui servait de valet de chambre, de confident et d'ami ; Frantz, malheureux comme lui, plus malheureux encore I Et c'est peut-être pour cela que le comte Taimait tant el le préférait à tout autre. Frantz n'avait pas trente ans, et l'existence était finie pour lui. Mais il y aurait eu cruauté à parler au pauvre garçon d'amour el de femmes, car, à son retour au château de Donnersberg, il lui avait fallu renoncer à Gretly, sa fiancée, à son mariage, à tous ses rêves de bonheur.

Le général se trouvait donc, avec sa fortune et sa gloire, que personne ne partageait, seul au dedans, et au dehors plus encore !... dans im isolemSnt de cœur qui n'est pas encore la mort, mais qui n'est déjà plus la vie ; et quand il rentrait le soir chez lui, quand Frantz sortait, après avoir fermé sur lui la porte de sa chambre, il lui semblait parfois que c'était celle du tombeau.

Il lui vint alors une idée qui ne s'était jamais offerte à son esprit, ni dans sa jeunesse, ni dans son ûge mûr : ce fut de se marier; idée qui commença par Teffrayer beaucoup, à laquelle il s'accoutuma peu à pou, qui plus tard lui sourit, et qui lui parut enfin le meilleur et le seul parti qui lui restât à prendre.

Par là d'abord, il se vengeait de son neveu, qui se trouvait tout naturellement déshérité ; il s'assurait ensuite une compagne, une garde-malade, il ne s'avouait pas à luim^jne une esclave, mais il se flattait du moins d'une obéissance et d'un dévouement sans bornes. Enfin, l'espoir d'un héritier, d'un héritier direct de son nom et de sa fortune s'offrait à lui comme la consolation et la joie de sa vieillesse.

Sa résolution fut prise, et il ne songea plus qu'à l'exé-

puter; il avait soixante -cinq ans, il n'y avait pas de temps à perdre.

11 regarda autour de lui, à la cour, parmi les grandes familles. Les jeunes filles qui avaient de belles dots l'auraient refusé ; c'était un inconvénient. Celles qui étaient sans fortune l'auraient accepté sur-le-champ; c'était un danger; plusieurs, peut-être, n'auraient vu dans cette union que l'espérance d'un prochain veuvage ; et puis, il n'aurait pas trouvé, dans une demoiselle de grande maison, toutes les vertus dociles, toute l'abnégation qu'il attendait de sa future compagne. 11 voulait cependant qu'elle fût jeune, qu'elle fût belle, très-belle, c'était une condition de son amour-propre ; il voulait aussi, comme conclition de bonheur intérieur, qu'elle fût bien élevée, aimable et spirituelle.

Les exigences de ce programme rendaient le mariage difficile, et le général, après avoir renoncé au grand monde, était décidé à se rabattre aur la finance, le haut commerce, ou même sur la riche bourgeoisie ; car, après tout, c'était lui qui anoblissait, et le sang d'une bourgeoise n'empocherait pas l'héritier des Donnersberg d'avoir, par son père, quinze ou vingt quartiers de noblesse.

Dans son impatience, et quoiqu'il n'eût pas encore de femme, le comte s'occupait déjà de tous les autres détails du mariage. Il faisait redorer ses hôtels de Vienne et de Prague, et restaurer à neuf son château ; tout cela lui coûtait beaucoup d'argent. Il lui en fallait, et il allait de temps en temps en demander à Vienne à M . Isenhoffer, son banquier; banquier très-riche, l'homme de finance qui s'entendait le mieux à faire valoir son argent et l'argent des autres; homme d'ordre, qui poussait l'ordre jusqu'à la limite où il devient plus que de l'économie.

Le général, en sortant de chez lui, aperçut, dans une des pièces qui précédaient le cabinet du banquier, un homme de quarante à cinquante ans, assis devant une table et parcourant un registre. Pr:s de lui se tenait debout une jeune fille,

LA JUUiNE AL EMAGNK 119

et le général, à son aspecl> s'arrêta immobile de surprise et (i admira tiou.

Dans le cours de sa longue carrière conquérante, jamais rien d'aussi remarquaJjle ne s'était offert à ses yeux. Malgré le chapeau qui cachait en partie ses traits, malgré le ciiàle de cachemire français qui enveloppait ses épaules, on apercevait une figure enchanteresse, on devinait une taille divine. D'une voix douce et gracieuse, elle dit au vieux commis :

— Cinq heures ont sonné, mon père, il est temps de quitter votre bureau; venez donc!

Le commis se leva, regarda sa iille en poussant un soupir, Icrnia le registre d'un air sombre, chercha sa canne et son chapeau, prit le bras de sa fille, et sortit avec elle.

— Quel est cet homme ? demanda le général à un autre commis.

— C'est un de nos caissiers, monsieur le comte ; nous en avons plusieurs. Celui-ci est aHaché plus particulièrement aux fonds espagnols. Tous les jours, à cinq heures, sa fille vient le chercher et le force, avant qu'il rentre chez lui, à taire quelques tours de promenade et à prendre ainsi un peu d'air, dont, nous autres commis , nous avons grand besoin.

Le commis allait entrer dans le détail de ses infortunes particulières, le comte le salua de la main et se relira. Le soir cl le lendemain matin, il s'occupa beaucoup de la jeune fille, et il prétexta un nouveau compte à régler avec son banquier pour se rendre sur les (juatre heures dans le cabinet de M. Isenlioffer. De sorte qu'eu sortant un peu avant cinq heures, il traversa comme la veille la salle où travaillait le caissier.

Celte fois, comme il était encore de' bonne heure, sa nilc était assise près de lui et brodait. Elle était tellement occupée de son ouvrage, qu'elle ne leva pas les yeux et n'aperçut pas le général, qui passa près d'elle en la suluant respectueusement.

Deux jours après, le comlc de Donnersberg retourna chez son ami le banquier, et lui demanda des renseignements sur le caissier des fonds espagnols.

. — G*est un fort honnête homme, M. Labenski, un Polonais, d'une très-bonne famille de Varsovie. Il a tout perdu dans les dernières révolutions, et il n'a pour vivre et pour élever sa fille que la place qu'il occupe dans mes bureaux depuis une dizaine d'années.

— Et sa fille, qu'en pensez-vous ?

— Je l'ai aperçue quelquefois. Elle est tort jolie, elle a dix-sept ans, ma femme, madame Isenhoffer, et ma bellefille, qui en font très-grand cas, la disent surtout fort bieo élevée, car les appointements du père ont été employés à son éducation. Aussi, je doute que le pauvre homme ait pu faire aucune économie ; voici qu'il vieillit, voici le temps de songer à la dot de sa fille, et il est difficile qu'il puisse jamais lui en amasser une, ce qui l'attriste sans doute.

— Et depuis dix ans qu'il travaille chez vous, dit le général à M. Isenholfer, vous ne lui avez pas accordé d'augmentation ?

— Il ne m'en a jamais demandé, répondit naïvement le banquier. Pour obtenir, il faut qu'un commis demande, el encore, ce n'est pas souvent une raison ; mais, si vous vous intéressez à lui, monsieur le comte, je puis vous répondre que l'augmentation ne se fera pas attendre.

— Coftime vous voudrez, monsieur Isenhofter ; je serais désolé de vous influencer.

Le comte sortit rêveur. Tout lui disait que c'était là ia jeune fille qui lui convenait. On assurait qu'elle était d'une bonne famille ; elle était bien élevée , jeune, charmaulc, de plus sans fortune I et, dans la position du général, celait presque un avantage .'Tenant tout de son mari, sa femme lui devrait soumission, iidéUlé, bonheur, toutes les vertus entiu, par reconnaissance.

Le comte était décidé ; et, sans prendre le conseil d'aucun ami, sans différer plus longtemps, il se rendit dans l'après-

midi chez le caissier, d*assez bonne heure cependant ppar le trouver seul.

M. Labenski, en effet, était seul dans une très-grande pièce et non loin d'un poêle où brûlaient quelques morceaux d'un charbon de terre assez rare. Pour préserver le pauvre caissier du vent de la porte et des croisées qui étaient nombreuses, on lui avait octroyé un paravent qui s'étendait en partie autour de son bureau.

Quand le général s*approcha de M. Labenski, celui-ci avait les deux coudes appuyés sur son bureau, sa tête cachée dans ses deux mains, et il était tellement absorbé dans ses comptes ou dans ses réflexions, qu*il n^entendit point entrer le général. Celui-ci le toucha légèrement de la main, et le caissier leva brusquement la tête, comme s'il sortait d'un rêve, mais d'un rêve pénible, car il était pâle et la sueur semblait couler de son front.

— Pardon mille fois ! s'écria-t-il. C'est, je crois, à monsieur le comte de Donnersberg que j'ai l'honneur de parler ?

Le comte s'inclina et lui dit :

— J'ai des renseignements à prendre sur vous.

— Sur moi, monsieur? dit M. Labenski troublé.

— Et j'ai cru ne pouvoir mieux m'adresser qu'à vousmôme. Vous êtes depuis dix ans caissier de M. Isenhoffer ?

— Oui, monsieur le comte.

— Vous gagnez chez lui de bien modiques appointements, et, sur ces appointements cependant, vous avez trouvé moyen d'élever votre fille...

— Comme une princesse, c'est vrai ! s'écria le père avec orgueil ; il y a peu de grandes dames qui aient les talents de ma fille, qui dessinent comme elle, qui soient aussi bonnes musiciennes ; mais il n'y en a pas, j'en suis sûr, qui aient sa bonté, sa douceur; c'est l'ange de la maison, monsieur, et quel que soit mon sort à moi, tant que le ciel me conservera ma fille, je ne me plaindrai pas.

— Vous désirez la marier? continua le général. Le caissier pâlit et s'écria :

ScwBE. — Œuvres complètes. V^ue Série. — 7"»2 Vol. — 11

-T- Si je désire la marier ! mais c'est le rêve de mes jours et de mes nuits! Je ne sais pas ce que je ferais, monsieur, pour lui gagner une dot, pour lui assurer après moi, qui ne vivrai pas longtemps, un protecteur et un soutien... Mais, dit-il, en laissant tomber sa tète sur sa poitrine, c'est impossible !

— Peut-être ! Si je venais vous proposer un gendre?...

— Vous, monsieur le comte, vous daigneriez, vous iuléresser à moi et à elle ?

— Beaucoup, répondit le général.

— Vous connaissez un honnête jeune homme, qui épou-

serait mon enfant sans dot!...

— Oui, dit le général avec embarras, il est même riche,

très-riche.

— Gela ne se peut, reprit le caissier dont les lèvres pâlissaient et dont les mains semblaient se crisper, cela ne se peut!

— Il a même une fortune immeuse.

— Vous vous raillez de moi, dit le pauvre homme avec découragement.

— J'ai dit vrai, monsieur; mais il n'est pas jeune.

— Qu importe! ma fille n'est ni^fuiile, ni légère; elle a du jugement, du cœur, de la raison, et il est, à ses yeux, des qualités bien préférables à la jeunesse.

— Dites-vous vrai? s'écria le général avec un transport de joie. Eh bien! monsieur Labenski, le gendre que je vous propose est un feld-maréchal, un millionnaire, un comte du Saint-Empire... c'est moi !

— Vous, monsieur le comte! dit le caissier la lèle eu feu, les yeux égarés et semblable à un insensé.

Puis il retomba tout à coup, pâle et livide, comme renversé par un coup et un contre-coup subits qu'il n'avait pas eu la force de supporter.

Cet excès de joie, cette espèce de délire ravit le comte, (jui contempla un instant avec satisfaction l'anéantissement où venait de tomber son futur beau-père.

LA JEU Ni: ALLEMAGNE 183

— Écoutez*moif lui dit-il lenlement et comme un homme qui se complaît dans ses paroles; ce que je veux, c'est (|ue vous annonciez aujourd'liui même cette proposition à votre tille, sans la préparer a cette nouvelle, sans la pressentir &ur ce sujet.

— Y pensez-vous, monsieur le comte?...

— Je l'entends ainsi. Je ne veux devoir ni à vos ordres, ni à vos prières, ni à sa soumission, un aveu que j'attends d'elle-même. Il se peut que je ne lui convienne pas, conlinua-l-il, avec un doute rempli de fatuité.

— Ce n'est pas possible, monsieur le comte.

— Eh! mon Dieu! qui sait?.;. Les jeunes filles ont leurs idées, leurs rêves, leurs châteaux en Espagne qu'elles se sont cr^és d'avance. Si je ne plais pas à votre enfantf mon cher ami, je trouverai cela tout naturel, je ne lui en voudrai pas, mais je veux savoir, par moi-même, ce qu'elle pense ; je veux être témoin de la première impression : il n'y a (jue celle-là de bonne, c'est la seule véritable.

— Mais cependant, monsieur le comte, permcllez-moi de vous faire observer...

— Je n'écoute rien! je veux que ce soit ainsi. C'est elle que j'entends; parlez-lui à l'instant, et apprenez-lui tout ce que je viens de vous dire.

Le comte s'assit vivement dans un fauteuil, de l'autre côté du paravent, de sorte que la jeune fille entra sans le voir et courut vivement près de son père.

— Et vite, et vite! mon père; il fait un soleil couchant magnifique ; nous allons faire une promenade charmante, venez, dépêchez-vous.

— Non pasj mon enfant, répondit le père avec émotion, j'ai à te parler, avant tout, d'une iniportaiilo affaire.

— Nous en causerons en marchant, venez!

'— Tu resteras ici, dit le caissier en la retenant par la main ; tu ne sais pas qu'aujourd'hui J'ai reçu pour toi une demande en mariage.

— Eh bien! répondit la jeune fille en souriant, doj vient,

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mon père, cet air sombre et presque effrayé ? Je dois de la reconnaissance à la personne, quelle qu'elle soit, qui m'a jugée digne d'unir mon sort au sien. Quant à l'accepter, nous verrons, nous en parlerons ; vous me donnerez vos conseils et je me guiderai d'après eux.

— C'est un homme de haute naissance, une des gloires militaires de notre pays... un homme qui a tout pour lui, noblesse, valeur, fortune, mais qui veut, à l'instant même,

connaître ta décision.

— Eh mon Dieu 1 dit la jeune tille avec émotion, qm estce donc?... et où est-il?...

— Le voici, dit M. Labenski en montrant le comte de Donnersberg, qui sortait de derrière le paravent et qui s'avançait d'un air gracieux et galant vers sa prétendue.

Celle-ci l'aperçut, le regarda, poussa un cri et tomba sans . connaissance.

' I.K MARIAGK.

Un mois après celle aventure, Godfried, qui écrivait souvent à Dresde à son ami Oswald, secrétaire de M. le comte de Waldemar, lui adressail Téptlre suivante, qui rappelait, par la forme, sinon par Tesprit, la fameuse lettre de madame de Sévigné :

« Voici, mon cher ami, la nouvelle la plus incroyable, la « plus absurde, la plus imprévue, la plus accablante que « Ton puisse imaginer.

« On disait partout, depuis quelque temps, que ton oncle •^ allait se marier, qu'il se mariait ! Les uns prétendaient que « c'était par amour ; d'autres que c'était par vengeance ; « que, voulant te priver de sa fortune, il épousait, à soixante- « cinq ans, une jeune fille de dix-sept, pour en avoir un « héritier ; tu vois à quel point tout cela était invraisembla- « ble ; et mon père, indigné de toutes ces rumeurs, s'est « rendu ce matin chez le général, pour l'engager à les dé- « mentir.

« Ton oncle, prenant son air le plus grave, son air de « grand uniforme, lui a déclaré que rien n'était plus vrai et « qu'il était depuis longtemps irrévocablement décidé. Le « docteur Mœnch, mon père, qui est, comme tu le sais, Tami '< le plus dévoué; lui a dit alors, dans son intérêt autant que « dans le tien, tout ce qu'un homme sensé pouvait dire. Le « comte a été sourd à tous les conseils de la raison. Mon « pore a eu recours alors à ceux de la médecine, qui ont

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« loiijours eu, jusqu'à présent, une grande influence sur le « général.

« Il lui a déclaré qu'un homme de soixante-cinq ans qui « épousait une jeune fille de dix-sept ans s'exposait de lui- « même et volontairement au plus grand danger. Ton oncle « a pâli, mais il a persisté dans son opinion. Le docteur a << été plus loin : il lui a démontré qu'avec son tempérament, ^i le moindre chagrin un peu vif, et tout est possible en mé- « nage, pouvait lui faire remonter la goutte dans l'estomac <( et l'emporter en quelques minutes.

« Le général a tressailli; mais, après un instant de silence, « ^ il a répondu qu'avec une femme telle que celle qu'il épou- « sait, aucun chagrin pour lui n'était à craindre, et que, s'il 0 se mariait, c'était au contraire, pour vivre heureux et pour « vivre centenaire. Mon père a compris alors que, si le gé- <e néral avait cette conviction (et elle seule avait *pu le dé- « cider à un acte aussi téméraire), tous ses conseils seraient « inutiles, et il s'est retiré.

« Voici, du reste, mon cher ami, comment on raconte i< l'anecdote. La fiancée est, dit-on, la fille d'un noble Polo- « nais, d'un palatin, qui, banni de Varsovie par les ukases « de l'empereur Nicolas, était devenu caissier dans une « maison de banque de Vienne. Le général lui avait de- « mandé, en mariage, sa fille, qui est belle comme les anges; «« mais celle-ci, fière et dédaigneuse comme la belle Arsène, « avait d'abord nettement refusé, soit que les soixante-cinq « ans et le bandeau noir du général l'eussent épouvantée, « soit, comme on le prétend, et comme c'est probable, qu'un « autre plus jeune, plus beau et plus complet, eût d'avance « fait tort au vieux et noble soupirant.

« Mais, plus lard, mieux éclairée sur ses véritables inté- « rets, elle a pensé que cinq ou six millions de fortune et « une couronne de comtesse devaient faire passer par-dessus « bien des répugnances, et, se rappelant alors que l'Amour « portait un bandeau, elle avait fini par oublier celui du « général. Elle était revenue elle-même sur sa première dé-

< cision, et, à force d'adresse et de coquetterie, car on la « dit aussi fine, aussi rusée que charmante, elle avait fini « par ramener à ses pieds le comte de Donnersberg qui est « maintenant enchaîné à jamais.

« Voilà ce que Ton dit, mon cher ami, et j'ai dû t'en « instruire ; mais je t'avouerai que j'espère encore, et tant « que ce mariage ne sera pas accompli, je croirai toujours « que le général ouvrira les yeux, ou du moins le seul œil « qui lui reste, sur la folie qu'on veut lui faire faire. »

Celte lettre fut promptement suivie d'une autre :

« Donnersberg, 15 janvier 1847,

u Je m'abusais, cher ami, ton oncle est plus amoureux et '< plus aveugle que jamais. 11 est toujours en froid avec mon a père, qui ne. va plus au château. Soit que le général en « ait des regrets, soit qu'il ne veuille pas rompre entière- (< ment avec un ancien ami, ou plutôt avec un médecin de (( talent, dont les conseils peuvent encore lui être utiles, il « a reporté sur moi une partie de l'affection qu'il portait à ft mon père.

u II m'a prié de passer au château, et ma déclaré qu'il « me donnait sa clientèle et l'administration de tous ses « biens, ce qui, par parenthèse, est une affaire magnifique h pour mon étude. Il m'a prié alors de m'occuper avec lui, H et sur-le-champ, de son contrat de mariage. Tu sens quoi x coup cela m'a porté pour toi, mon pauvre ami; mais, '( après ce qu'il venait de me dire, je ne pouvais, moi, nouu veau notaire, hasarder mes observations et oser faire des « remontrances à mon récent et terrible client. Je baissai la « tête, je pris la plume, et j'écrivis sous sa dictée, sauf ré- V daction, seule chose qui me regardât.

« Le général reconnaît à sa femme, ta tante future, six « cent mille florins de dot. En entendant ce chiffre énorme, « je fis, malgré moi, un mouvement de surprise, et lui, en « amoureux qu'il était, crut que je m'étonnais de la modi- « cité de la somme. Aussi, loin de m'en vouloir :

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« — Rassurez-vous, me dit-il, un homme sage ne peut se « dépouiller entièrement de son vivant; mais, par mon tes- « tament, que vous ferez, et qui restera entre vos mains, 0 je lui assurerai le reste de ma fortune.

« Il donne ensuite douze mille florins de rente viagère à « son beau-père, M. Labenski, demeurant à Vienne, à la « condition qu'il quittera immédiatement la place de caissier « qu'il occupe chez M. Isenhoffer, banquier... ladite rente a réversible après lui, en toute propriété, sur la tête de sa « fille, Thécla Labenska, comtesse de Donnersberg.

• Voilà, mon cher ami, où en sont les choses notariées; « et lorsque le projet de contrat eut été ainsi arrêté entre ft nous, je crus convenable de lui adresser quelques mots •( sur sa future épouse, imprudence dont je me repentis, « car, depuis ce moment, il ne cessa de me parler d'elle, « de sa beauté, de sa grâce, de ses talents, de son caractère « et de la solidité de son jugement dans un âge aussi tendre; « enfin, mon ami, c'est, selon lui, un résumé de toutes a les perfections, c'est l'ange qui va lui ouvrir le paradis « sur terre l En le voyant si persuadé, si enivré de son « bonheur, j'ai pensé que pour les cœurs heureux, la clé- « mence était facile, et, prenant mon courage à deux mains, « je lui ai bravement parlé de toi.

« — Monsieur le comte, lui ai-je dit, me permettrez-vous (( de vous demander quelles sont vos intentions à l'égard « de mon ami, Oswald, votre neveu?

« Toute cette joyeuse causerie a fait place, sur-le-champ, c à un silence sombre. Son front si riant s'est plissé, sa « figure s'est contractée, et, me regardant d'un air sévère f( qui m'a fait baisser les yeux, quelques efforts que je fisse 0 pour affronter les siens :

« — Mes intentions, me dit-il, c'est qu'on ne me parle ja- « mais de lui. Vous êtes venu ici, monsieur Godfried, comme « notaire de l'oncle, et non comme avocat du neveu. Neroii- (( bliez pas.

« Je t'avoue que je fus si troublé, si déconcerté de ces

« mots, et surtout de Tair dur et sec dont ils avaient été • prononcés, que je me relirai à reculons, et sans trop savoir « ce que je faisais, oubliant tout, jusqu'à mes papiers. C'est « quand je fus près de la porte que j'entendis la voix de « stentor de ton oncle qui me criait :

« — Eh bien ! et ce projet de contrat que vous laissez là 'c sur cette table.

« P. -S. J'oubliais de te dire que le mariage doit se celé- « brer à Vienne le 21 de ce mois. Mon père a été invité, il a « refusé net. Moi, c'est dift'érenl; je ne peux me dispenser « d'y assister, mais comme notaire, comme notaire seulea ment, je te le jure.

« Ton ami,

« GODFRIED, « Notaire impérial. »

Quelques jours après, Oswald recevait la lettre qui suit :

« Vienne, 22 janvier 18'i7.

« Mon cher ami,

« Je ne pouvais me décider à t'écrire ; mais j'ai pensé « que tous les journaux de Vienne doivent imprimer la nou- « velle ; autant alors que tu l'apprennes par moi, et que ce « soit un ami qui Ten donne tous les détails.

« Je ne suis arrivé à Vienne que le 20 de ce mois dans la « soirée, les affaires de l'étude m'ayant retenu jusque-là à « Donnersberg et ne me permettant de m'absenter qu'à la « derniOre extrémité. Je suis descendu à Thôtel de ton oncle, « situé non loin du palais impérial. Il vient de le faire déco- (' rer à neuf. C*est magnifique, et l'appartement qui m'était a destiné n'est que dorure du haut en bas.

«' Il y avait grand dîner et grande réception le soir. De « nombreux équipages encombraient la rue ; le vestibule et « les escaliers de l'hôtel étaient comme couverts et émaillés « de livrées de toutes les couleurs. Prétextant la fatigue du « voyage, je ne descendis pas dans les salons et restai dans (' mon appartement, où je me couchai de bonne heure.

100 pnOVERBKS — NOUVELLES — ROMANS

« Celait le lendemain, 21, le jour même du mariage, el « une heure avant sa célébration, que Ton devait signer 1^ u contrat. Onze heures sonnèrent, et 4e notaire, tenant son « portefeuille noir sous le bras, fit sou apparition dans le « salon, ou étaient déjà arrivés plusieurs hauts et puissants d personnages, invités comme témoins.

« Le comte de Donnersberg entra le premier, vêtu de son (f plus bel uniforme, couvert de tous ses ordres, brillant el « radieux, saluant à droite et à gauche et portant la tête « haute comme un marié de vingt ans. Un murmure de eu- « riosité, qui tout à coup circula dans rassemblée, m'annonça « Tarrivée de la mariée. Elle parut, conduite par son père « qui lui donnait la main.

« Il y eut comme un cri d'admiration, et moi-même, je te <( Tavoue, qui étais déjà assis devant la table, je restai comme « immobile de surprise, tenant ma plume et ma main en « l'air. La mariée était habillée en blanc, parée des plus (( riches étoffes et couverte de diamants. Je ne vis rien de « tout cela... Je ne vis qu'elle... elle était pâle, mais belle, « à un point que je ne puis t'exprimer... une de ces figures a idéales qui n'existent pas, que l'on voit dans des tableaux, « ou qu'on lit dans les romans, mais qu'on ne rencontre ja- « mais dans la vie ordinaire. Et elle était là... assise en face « de moi, toujours pâle, toujours belle, immobile et les yeux « baissés.

« Au milieu du silence qui se fit tout à coup, je commençai « la lecture du contrat d'une voix nette et sonore, empreinte tt d'une certaine solennité qui n'avait rien de trop grave. « Alors seulement elle leva les yeux vers moi... et, comme c ébloui, je m'arrêtai tout à coup.

« Mon ami, il n'y a rien de pareil aux yeux de ta tante et « je conçois la fascination du général, je conçois qu'il en ait « perdu la tête, puisque moi-même... moi notaire I... j'en ai « un instant perdu la parole. Ce sont des yeux si purs, si « limpides, à la fois si brillants et si doux, des yeux d'ange « et d'enfant. Et le général, enchanté de mon trouble, me

LA JF.UNR ALLKMAGNK 191

« dit d'un air de reproche, où brillait la plus orgueilleuse sn- « tisfaction :

t — £h bien ! monsieur le notaire, qu*est-ce donc? qu'a- « vez-vous ? remettez-vous et continuez.

« Je continuai ; mais c'est moi qui ne levai plus les yeux. « je les tins constamment attachés sur mon parchemin, ni « j'arrivai ainsi, tout d'une haleine et sans interruption, à la (t fm de mon acte ; alors seulement et ne craignant plus rien, « je regardai. M. Labenski le père avait les yeux pleins de « larmes, et, d'un air reconnaissant, pressait les mains du « général. C'était l'effet sans doute des douze mille florins «r de rente viagère que je venais de réciter. Quant à sa fille, a les six cent mille florins de dot l'avaient laissée aussi pâle « et aussi calme, qu'avant le commencement de la lecture.

« Je présentai la plume au généwd d'abord, qui signa avec a impétuosité et fit un paraphe triomphal, puis au père de la a fiancée, dont, à mon grand étonnement, la main tremblait « si fort, que je fus presque obligé de la lui conduire en lui a indiquant les endroits où il fallait approuver et parapher. « La fiancée ôta son gant blanc et me montra une main ada mirable d'élégance, de distinction et de finesse, une de ces « mains que la Germanie ne produit pas et que nous sommes « obligés, quand nous y tenons, d'aller chercher en pays « étranger. Puis, sans trouble, sans émotion, sans trembler « le moins du monde, elle signa d'une main impassible et «i d'une petite écriture nette, fine et ferme. C'est ainsi que <i devait signer madame de Main tenon.

« Mon ami, si cette femme-là est, comme on le dit, fausse, « avide et dissimulée ; si elle aspire au pouvoir, il ne doit « pas y avoir moyen de lutter contre elle, et ton oncle lui- « même, malgré son caractère égoïste et dominateur, ne « sera plus chez lui que le premier esclave du maître chara mant et terrible qu'il s'est donné.

« Après la signature du contrat^ on est passé dans la cha- « pelle, car l'hôtel de ton oncle renferme, entre autres ri- « chesses, une chapelle prnée des tableaux des meilleurs

192 PROVERBES — NOTTVELT.es — ROMANS

« maîtres. La bénédiction nuptiale a été donnée aux deux « époux, et la tante, car, par malheur, il n'y a plus à s'en « dédire, et elle Test bien en ce moment, ta tante a reçu les v( félicitations et les hommages de tout ce qu'il y a de plus « distingué à la ville et à la cour, avec un calme et une « grâce imperturbables. On dirait que la fille du caissier a « été princesse toute sa vie, etc, etc.

« Ton ami,

<i GODPRIED, « Notaire impérial. »

LR BE.VU-PKRE DANS i/eMBARRAS.

Oswald avait reçu la lettre qui précède avec le plus grand sang-froid ; on eût dit que ce mariage ne l'intéressait en aucune façon. En effet, depuis longtemps, il n'attendait plus rien de son oncle et ne se regardait plus comme de la famille. Il s'était fait un autre avenir ; le comte de Waldemar, près de qui il était placé, et qui avait promptement apprécié son mérite, Pavait initié à ses travaux. Oswald, en ce moment, n'écrivait plus de pamphlets, il faisait de la littérature, il faisait de la science. La science rapporte ; et un premier ouvrage, écrit par lui, avait obtenu du succès. Un second s'était bien vendu. Il y avait pris goût. Son emploi de secrétaire et de bibliothécaire du comte ne Tempéchait pas de se livrer à ses travaux particuliers.

Passant ainsi sa vie au milieu des livres, des arts et de l'élude, jamais il n'avait été si riche, jamais jusqu'alors il n'avait mené d'existence aussi indépendante et aussi douce.

Le pauvre Jérémie était loin d'être aussi heureux. Il lui semblait, depuis quelques mois, que M. Niklaus, qui, autrefois lui confiait toutes ses affaires, avait en ce moment un secret dont il ne lui parlait pas. Une autre crainte bien plus vive s'était emparée de lui. Fridoline ne pensait-elle pas à Oswald, n'avait-elle pas conservé de* lui un souvenir trop tendre ? Il est de fait que la jeune fille trouvait le jeune sculpteur plus aimable, et surtout plus distingué que son rival, et il est à croire que, s'il fût resté, il eût fini par Tem-

I9i PROVERBES — NOUVELLES — ROMANS

porter peut-être sur Jérémie. Mais il était parti ! Dieu sait s'il reviendrait 1 Fridoline était exaltée, mais n'était pas romanesque.

Les femmes politiques ou socialistes ne se perdent point dans les nuages , le positif les retient sur terr^, et puis Fridoline était une honnête fille, elle avait promis à Jérémie, et les opinions qu'elle professait, les libéraux qu'elle prenait pour modMes ne lui avaient pas encore appris que les serments ne nous engagent qu'autant qu'ils nous sont profitables !

Un jour donc, en entrant dans Farrière-boutique, elle aperçut Jérémie assis dans un coin et rêvant. C'était déjà une chose assez rare pour être remarquée, que de voir le laborieux commis un seul instant oisif. Elle s'approcha de lai et vit, à son grand étonnement, que des larmes coulaient sur ses grosses joues.

— Jérémie, dit-elle, qu'as-tu donc ?

Honteux d'être surpris, le pauvre Jérémie essuya vivement ses yeux, et s'efforça de rire.

— Rien... rien... dit-il gauchement.

— Tu mens !... A quoi pensais-tu? qu'est-ce qui le préoccupait ?

— Vous me le demandez, mademoiselle? Vous! toujours vous !

— Et cela le rend triste ?

— Oui ; car chaque jour j'aime davantage, et chez vous, jo crains que ce ne soit tçut le contraire.

— Qu'est-ce qui te le fait supposer ?

— La peur que j'ai que vous n'en trouviez un autre qui soit plus aimable que moi, et c'est si facile I...

— Qui t'a donné le droit de douter de moi ?

— J'ai donc eu tort...

— Ne t'ai-je pas donné ma parole ?

— C'est vrai.

— Y ai-je jamais manqué ?

— Jamais ! c'est vrai ! Vous êtes une brave fille, aussi

LA JEUNE ALLEMAONE 195

brave que vous êtes bello. C'est pour ça que je meurs d'envie de vous avoir pour femme... Si ça n'arrive pas! je finirai, à forcé^ d'attendre, par devenir fou ou imbécile... c'est déjà bien avancé... et vous me direz : Je ne peux pas épouser un fou ou un imbécile... vous aurez raison, et alors qu'est-ce que je deviendrai? qu'est-ce que je pourrai faire? Me tuer? je le veux bien, ça ne me serait pas désagréable; mais je ne vous verrais plus, et ça me serait trop pénible.

FrTdoline se sentit le cœur touché. Elle lui tendit la main en lui disant :

— Tu as raison, il faut que cela finisse. Va trouver mon père, demande-lui àm'épouser, et s'il le veut bien... je le veux bien aussi.

Jérémie poussa un cri de joie, serra la main de Fridolinc à la faire crier, la pressa même contre son cœur, mais il n'osa jamais l'embrasser. Il s'élança dans la chambre de M. Niklaus. 11 était sorti. Il courut au club, il venait d'en partir. A la taverne, il le trouva devant un pot de bière, demandant aver impatience un journal que le garçon ne lui apportait pas.

— Ah! c'est toi, Jérémie! comme tu es rouge, comme lu es essoufflé!... qu'est-ce qui l'amène? que veux-tu?

— Vous parler.

— Je suis à boire.

— Buvez.

— Ce n'est donc pas pressé ?

— Si, beaucoup! Mais j'attends depuis si longtemps que je peux bien attendre que vous ayez bu. Avez-vous bu?

— Que diable ! tu me laisseras bien boire un second verre ?

— Buvez-en un second, buvez-en même un troisième ; je n'ai rien à vous refuser, mon bourgeois ; à charge de revanche quand je vous parlerai.

— Eh bien I parle donc; je l'écoulé. Il s'agit de noire procès à Nuremberg, n'est-ce pas? Nous sommes heureux de l'avoir ; car, si tu n'étais pas là, je ne sais pas, mon pauvrie Jérémie, comment nous sortirions de cette affaire-là, qui peut nous ruiner.

196 PROVERHKS — NOÎJVEM.KS — ROMANS

— Vous ne serez pas ruiné, et nous sortirons de cette affaire-là avec honneur, je vous en réponds. Je voudrais en dire autant de celle que je viens vous proposer.

— Propose-la donc tout -de suite... avant que je commence mon journal, que ce maudit garçon ne m'apporte pas.

Alors, avec de grandes hésitations et de grands tremblements, le pauvre Jérémie aborda enfin la question et demanda au marchand la main de sa fille.

— Je le voudrais, répondit gravement celui-ci, car tu es un bon et honnête garçon que j'aime... mais c'est impossible.

— Et pourquoi ? dit Jérémie en pâlissant et en tremblant à faire claquer ses dents les unes contre les autres.

— Pourquoi?... parce que j'ai promis ma fille à un autre.

— A un autre ! dit Jérémie en se sentant défaillir.

— Et tu me connais ! je n'ai jamais manqué à ma promesse. Que n'as-tu parlé le premier?

— Ce n'est pas faute d'envie... Je n'osais pas.

— Il fallait oser !

— Et celui-là... qui est-il?

— Je ne puis le dire encore. Nous nous sommes juré le silence jusqu'au moment... mais alors tu verras bien.

— Et vous croyez que je le verrai, s'écria Jérémie avec désespoir... plutôt mourir! Non! je m*en irai dès demain, dès ce soir.

— Tu t'en vas ?

— Parbleu ! est-ce que je pourrais rester à la boutique avec l'idée que, d'un jour à l'autre, quelqu'un doit y venir pour épouser mademoiselle Fridoline? Non, cherchez un autfe commis que moi, je vous donne ma démission. Je vais de ce pas retenir ma place à la diligence, et je ne reviendrai plus jamais ni chez vous, ni à Leipsick.

Il s'élança hors de la taverne et disparut malgré les efforts de M. Niklaus pour le retenir.

— Écoute-moi donc ! ne pars pas encore.

En ce moment entra le garçon apportant le journal de-

puis si longtemps demandé : c'était la Gazette autrichienne,

— Excusez-moi, monsieur Niklaus, trois ou quatre habitués l'avaient retenue, je n'ai pas pu vous la donner plus tôt.

— C'est bien, mon garçon ! Et à la vue du journal, M. Niklaus oublia Jérémie, lira ses lunettes et alla s'établir devant une petite table, et dans un coin écarté où rien ne pouvait le distraire de son plaisir favori.

Après les nouvelles de France et des pays étrangers, il arriva à celles de l'intérieur : Vienne, 21 janvier 1847, et quelle fut sa surprise en lisant, dans la première colonne, le récit détaillé du mariage du général comte de Donnersberg avec mademoiselle Thécla Labenska. Il n'y avait pas à s'y méprendre. C'était bien lui, l'oncle d'Oswald I Le marchand resta immobile et anéanti... Malgré le pot de bière qu'il venait d'absorber, il ne lui restait pas une goutte de salive dans la bouche, et son palais était desséché.

El l'héritage qu'il s'était promis ! et les millions qu'il attendait ! Furieux, hors de lui, il allait crier à la trahison. 11 demandait au garçon du papier et une plume pour écrire à l'instant même à Oswald, pour se plaindre d'avoir été indignement joué et trompé ; mais il s'arrêta ; il se rappela qu'il nWait pas le droit de se plaindre ; qu'il s^était luimême abusé de son plein gré ; que c'était lui qui, dédaignant la naissance, les titres, la noblesse et surtout la fortune, avait offert sa fille au jeune artiste ; c'était lui qui s'était engagé à prendre pour gendre un jeune homme sans fortune, sans avenir, et de plus un jeune homme de naissance, ce qui le faisait, aux yeux des siens, manquer à tous ses principes et sans aucun profit 1... Trahir ses opinions, gratis I... Apostat, renégat sans bénéfice 1 C'était la plus détestable des combinaisons.

Une autre terreur vint encore l'assaillir. Jérémie, dont il venait d'accepter le congé; Jérémie, dont il ne pouvait se passer, qui, seul, dirigeait sa maison de commerce et toutes ses affaires !... Et son procès avec son confrère de Nurem-

11)8 movEnuKR — nouvelles — romans

berg ! ce procès qui pouvait le ruiner, auquel il ne comprenait rien et dont Jérémie avait seul la clef !

Toutes ces considérations ne s'étaient pas d'abord pr(^sentées à son esprit ; croyant pouvoir se passer de son commis, il avait oublié son mérite et Tavait laissé partir ; mais maintenant qu'il avait besoin de lui, toutes ses bonnes qualités lui revenaient k T esprit, en masse, et s^opposaient à son départ.

— Pauvre Jérémie I s'écria-t-il avec désespoir et les larmes aux yeux... Non ! il ne partira pas !

Et, jetant son journal sur la table, il s'élança vers sa boiitique.

LA JEI'XE T.WTE.

Quelque temps apr^s ces événements, Oswaki envoyait «^ son ami le notaire les économies qu'il avait faites depuis six mois.

« Place-les bien, lui disait-il, je comprends maintenant, « plus que jamais, le bonheur de ne dépendre de personne, « et Torgueil de devoir tout à soi-même et A son travail. « Encore deux ou trois ans, et je me serai amassé, je Tes- « père, un petit capital qui me permettra de réaliser le bon- " heur obscur et paisible que j'ai rôvé.

« Une existence de bourgeois prés de Fridoline, dans la '( boutique du marchand. Et puis, qui sait? peut-être mes '^ anciennes idées tiniront-elles par triompher ; peut-être « viendra-t-il un moment où les titres et la noblesse seront << comptés pour rien, et alors qu'aurai-je perdu? Peut- « être verrons-nous un jour où le travail et le mérite seront « seuls estimés, et alors, toi et moi, nous aurons pris le bon « chemin. Courage donc et aimons-nous toujours ! »

Godfried lui répondit quelques jours après :

« Tai reçu tes capitaux, sois tranquille ! je les ai sûrement « et solidement placés, sur une bonne propriété qui nous « servira de gage. Mais comme un bonheur n'arrive janwiis « seul, j'ai une bonne nouvelle à t'apprendre ; je t'en ai an- « nonce de si mauvaises, que le sort et moi te devions quel- « que indemnité. Il s'agit de ta famille. Ton oncle avait « passé les deux premiers mois de son mariage, sa lune de

200 l'novKiniKs — nol'vkllks — romans

« miel, à Vienne, au milieu des bals et des fôtes. Il a enfin « quitté cette ville, emmenant sa femme dans ses terres et ^ <c laissant dans la capitale M. Labenski, son beau-père. Il pa- « raît que cVst une des conditions du mariage ; ton oncle (f tient tellement à aimer sa femme seul et sans partage, que « Taffection même d'un père le rend inquiet et malheureux. « Premier danger d'épouser, à soixante-cinq ans, une a femme de dix-sept. On est jaloux, et Ton prétend que ton (( oncle Test à la rage... Il a eu tant de succès quand il « était jeune, qu'il craint aujourd'hui la jeunesse. Il a trompé « tant de vieux maris, qu'il tremble aujourd'hui pour ses « foyers! C'est pour cela, sans doute, qu'il s'est hâté de (( quitter la cour et la brillante société de Vienne.

« Mais les bals qu'il a voulu fuir le poursuivent jusqu'ici. « On a donné à Prague, pour lui et sa femme, de grandes a soirées, auxquelles il n'a pu se soustraire. Hier encore, il a était invité par le gouverneur à une fête magnifique, et il « a bien fallu, pour s'y rendre, quitter son château de Don- « nersberg. J'étais aussi invité, ainsi que quelques amis à « nous, d'anciens camarades de l'Université.

« Ta tante a produit, à son entrée, son effet ordinaire : « un murmure d'admiration, qui commence toujours par « charmer ton oncle et qui finit par l'inquiéter. Tous les « jeunes seigneurs, et il y en avait beaucoup, s'empres' «c saient autour d'elle. Elle était le but de tous les regards, « l'objet de tous les hommages, et malgré mon antipathie « pour elle, je dois convenir que c'est la plus ravissante, « comme la plus dangereuse créature qu'on puisse voir.

« Je me suis surpris regardant avec admiration, mais « comme objet d'art seulement, ses beaux bras et ses belles « épaules, qu'on adorerait dans un musée; juge quand le « marbre est animé, quand il est blanc et couleur de rose ! « Le charme surtout auquel on se laisse prendre, c'est « son humilité hypocrite.

c Imagine-toi une femme qui paraît simple sous les plus « brillantes parures, comme qui dirait la modestie en dia-

LA JEUXK ALLEMAGNE 201

, c mants : elle a Tair de tenir si peu à son bonheur qu'on « ne le lui envie pas ; elle semble si indifférente sur ses rii< chesses, ses perles et ses pierreries, que j'ai vu des « hommes la regarder avec compassion et dire en la voyant ff passer : Pauvre femme !

« C*est inimaginable. Adroite et ambitieuse, elle a con- « quis les honneurs et les richesses qu'elle convoitait, et « elle est parvenue, c'est là le sublime de Tart, à se faire « plaindre, quand elle les possède.

« Le prince de Sapieha l'a invitée le premier à valser ; le « général a froncé le sourcil... mais on a fait cercle autour « d'elle, on a admiré ! le front du général s'est éclairci. Un « beau seigneur russe a obtenu la seconde valse ; ton oncle (( est devenu sombre et inquiet ; mais, à la troisième, qu'un <f jeune officier français avait sollicitée, au moment où le a bras du valseur entourait la taille de la joUe comtesse, « j'ai cru que le général allait faire un éclat ; ses traits se « sont contractés, ses doigts se sont crispés, il a fait un pas t en avant au milieu du cercle, mais il s'est tout à coup ar- « rété en rencontrant un regard de sa femme, et s'est retiré « peu à peu, repoussé par les robes des valseuses et par les « Ilots de gaze qui, en même temps, couvraient sa retraite.

« Dès ce moment, la comtesse a déclaré qu'elle était fa- « liguée et qu'elle ne valserait plus. Mais la satisfaction dont « rayonnait le front de ton oncle n'a pas été de longue « durée ; à peine sa femme était-elle assise que les hommes « les plus distingués par leur rang, par leur mérite, par leur « esprit, se sont disputé, tour à tour, l'honneur de causer « avec elle. Pour comble de tourments, la maîtresse de la « maison est venue proposer au général une carte de whist, « qu'il n'a pu refuser ; et déjà, deux ou trois fois, on était « venu le prévenir que ses partenaires l'attendaient, il ne « pouvait se décider à s'éloigner et à quitter la place, lors- « qu'un hasard, qu'il a regardé sans doute comme un gage « de sécurité, lui a enfin permis de s'éloigner sans crainte ; « ce hasard, c'était moi !

« Je me tenais depuis longtemps à quelque distance de la <f tante, dont mes yeux ne pouvaient se détacher et dont w j'observais avec attention tout le manège adroit, modeste, « coquet et fascinaleur. Elle m'aperçut, elle ne m'avait pas cf vu depuis le jour de son contrat de mariage, et elle me « reconnut sans doute, car, au milieu de la foule de grands t( seigneurs, princes et adorateurs qui Tentouraient, son œil « alla chercher l'humble notaire.

« Je t'ai déjà, je crois, parlé des yeux de ta tante et de « l'effet produit par eux quand ils regardent tout le monde, « c'est-à-dire personne ; mais quand ils s'arrêtent sur quel- « qu'un ! ce quelqu'un-là, vois-tu bien ? est ébloui et ne « voit plus rien. Je voudrais, pour le rendre mon idée, te '< chercher une comparaison poétique, et je ne trouve rien «< que le gaz électrique, dont la lumière vous aveugle et « équivaut, comme disait notre maître Hegel, à l'obscurité. '( C'est bote, mais c'est cela; sans compter que ce regard si « brillant, qui vous éblouit d'abord, possède à la fois tant de « douceur et d'expression, qu'on le comprend tout de suite.

tf Ainsi, sans qu'elle eut besoin d'aucune parole, il me « sembla qu'elle me disait par ce regard :

« — Venez I

« Et je m'avançai ; et, sans savoir comment, je me Irou- « vai près d'elle. Le prince de Sapieha, assis à ses côtés, se « levait en ce moment, pour aller danser. Un second coup « d'œil me dit :

« — Mettez-vous là !

« Un instant après, et sans presque le vouloir, j'étais as- « sis, et un troisième regard plus gracieux encore me ciisail :

0 — Merci !

« Mais tout cela d'une manière si simide, si naturelle et R en même temps si gracieuse, qu'il faut la connaître comme « moi, pour comprendre que ce naturel était le chef-d'œuvre « de l'art.

« J'étais troublé, je l'avoue, surtout en voyant combien « elle l'était peu. Je scnt^iis que je devais parler, et je gar*

1 dais le silence. Je voulais balbutier quelques compliments « sur sa beauté ; son regard m'arrêta en me disant :

« — Ce n*est pas pour cela que je vous ai fait venir.

« Alors, avec une voix d'une douceur extrême :

« — J'ai à me plaindre de vous, monsieur Godfried, me « (lit-elle.

« — De moi? madame, fis^je tout déconcerté, et pourquoi "?

« — Depuis mon mariage, je ne vous ai encore vu que « ce soir, au bal. Croyez cependant qu'un grand bonheur « pour moi serait de m'entourer des amis de mon mari. « Veuillez le dire à M. Mœnch, votre père.

(( Elle s'arrêta un peu émue, et continua :

« — 11 ne vient plus au château depuis que j'y suis. Cela « m'a affligée ; il est environné de tant de considération, de ff tant d'amitiés surtout, qu'il tient peu à la mienne ; « mais, moi, je tiendrais à la lui offrir! il en ferait ce qu'il « voudrait.

« Te le dirai-jc? mon ami, ce peu de mots était dit « d'une façon si simple et si bienveillante, que j'en ai été < ému, et sa franchise, si toutefois c'est de la franchise, a ï provoqué la mienne.

tt — Mon père, lui ai-je dit, est un ami dévoué : il a vu en- « fant, il a élevé, il aime comme un père Oswald d'Albray, « neveu du général et que le général a banni et déshérité.

« — 0 ciell s'écria-t-elle avec une douleur bien jouée, si « elle était feinte, m'en accuserait-on? N'est-ce pas avant « mon mariage... que tout cela a eu lieu ?

« —- Oui, madame, avant votre arrivée, c'est vrai, Os- « wald était exilé de la maison de sou oncle ; mais il dépend ^' de vous qu'il y soit rappelé.

« — De moi , monsieur ?

« — Si vous le voulez.

« — Eh ! qui vous dit, s'écria-l-elle avec un accent qui « semblait partir du cœur, qui vous dit que oe n'est pas le « plus ardent de mes vœux?

« — Vous n'avez alors qu'un mot à prononcer, qu'un dé-

« sir à exprimer, car vous ôles reine et maîtresse... on vous (r oDéit en tout 1

« Un sourire d*incrédulité effleura ses livres.

« — Je ressaierai, me dit^elle, et si jamais j'ai désiré le « pouvoir que vous me supposez, c'est en ce moment.

« — Ah I madame, m'écriai-je, si vous failes cela, mon « pèr« et moi nous serons désormais vos amis, vos défenseurs.

« — On m'attaque donc ? dit-elle avec un soucire triste : « cela doit être.

« — Ah! pardon, madame, je vous ai oflensée, vous allez c me croire voire ennemi ?

a — Je vais lâcher du moins que vous ne le soyez plus.

« Elle se leva alors en voyant le gouverneur qui s'avan- « çait vers elle, et me tendit la main avec une grâce et « une bonté que je ne puis te rendre.

« Je crains de l'avoir mal jugée. Elle n'est pas ce que je « pensais, et je serai heureux de l'avouer tout haut, si, par « elle, l'union et la paix rentrent dans votre famille, et si « elle force le général à rendre à son neveu son amitié et « son héritage.

« Heureux du succès que je venais d'obtenir, je parcou- « rais vivement les vastes salles du bal. J'étais leste et lé- « ger, j'aurais dansé ; mais deux heures dû matin venaient « de sonner, c'est une heure indue pour un notaire, et je « me dirigeai vers un petit boudoir fort élégant, où, en en- « trant, j'avais déposé mon chapeau, et près des portières « de ce boudoir, portières de satin broché, je rencontrai « plusieurs de nos anciens camarades de l'Université que je « m'étonnai, vu leurs opinions avancées, de trouver au bal « du gouverneur; mais le bal est un terrain neutre où tous « les partis se donnent la main ; et, dans tous les jeunes « gens qu'il a invités, le gouverneur n'a vu que des danseurs.

« Au milieu d'eux j'aperçus Gandolf, qui a toujours été, « après toi et moi, le plus sage des exaltés ; j'aperçus aussi « Ulrich, qui, de notre temps, tu le sais, s'échauffait touci jours à froid. Tous ces messieurs parlaient à haute voix

« de la beauté, de la merveille du jour, de la nouvelle comf tesse que Gandolf trouvait charmante ; Ulrich pensait « peut-être comme lui, mais je crois t* avoir dit qu'il était tf avocat ; en cette qualité, il faut qu'il parle, il faut qu'il (( plaide ; il n*a pas encore beaucoup de causes au Palais, « et, pour s'en faire dans le monde, il n'est jamais de l'avis « de personne.

« — Ah! vous vantez le bonheur du général? s'écria-t-il.

a — Certainement, répondit Gandolf, je le trouve fort « heureux.

« — Et moi, fort téméraire. Je ne voudrais pas être à sa « place.

« — Si fait bien, moi ! répUqua Gandolf.

« — Et moi aussi, répétèrent en chœur tous les jeunes « gens.

« — Vous croyez qu'une jeune et jolie tille de dix-sept « ans n'aura jamais d'yeux que pour un mari de soixanle- « cinq ans ?

« — Pourquoi pas, si elle l'aime?

« — Mais elle ne peut pas l'aimer, elle ne peut que se « résigner; et quand, dans la maison de son mari, elle « verra, du matin au soir, notre jeune camarade Oswald, « que vous connaissez, si gentil, si élégant, si aimable...

tt — L'oncle et le neveu sont brouillés.

a — Ils se raccommoderont un jour ou l'autre ; cela ne « peut pas tarder, et grâce à elle peut-être...

V Je frémis en voyant le tour que prenait la conversation ; « mais je ne voyais pas le moyen de la détourner, et par- « laut rien que pour parler :

« — Et pourquoi veux-lu, dis-je à Ulrich, qu'elle s'inté « resse à un jeune homme qu'elle ne connaît pas?

« -— Qu'elle ne connaît pas? répondit l'avocat en me rc- « gardant d'un air tin, en es-tu bien sûr?

ff — Très-sûr I

« — Tu ne dis pas ce que tu penses, ou tu fais le dis- « cretl... Moi, j'ai entendu raconter à Vienne... Mais, après

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