‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 20 sur 54 · LK TESTAMENT · texte numérisé non relu

LK TESTAMENT

Pendant la lecture de cette longue lettre, Oswald était resté sous une impression des plus pénibles : ce que Godfried appelait une bonne nouvelle lui semblait, à- lui, une humiliation â laquelle son ami venait de Texposer et qu'il ne voulait pas accepter. '

Godfried, dont les intentions étaient excellentes, ne voyait, en sa qualité de notaire, que les intérêts matériels de son client, sa réconciliation avec son oncle et sa part à venir dans la succession. II n*avait pas pensé un instant qu'il ne conviendrait peut-être pas à Oswald de rien demander et de rien devoir à sa tante; c'était une bassesse indigne de lui, et l'idée que madame de Donnersberg dût l'en soupçonner capable, ou seulement complice, lui fit monter le rouge au visage.

II écrivit à Godfried pour désavouer cette démarche, pour empêcher, s'il en-était temps encore, l'effet des promesses de la comtesse, puis il pensa que sa lettre arriverait Irop tard, que Godfried ne mettrait pas, dans ce désaveu, 'toute l'activité et l'énergie nécessaires, il déchira sa lettre et prit un grand parti, celui d'écrire lui-même et directement à sa tante.

Cette épître n'était pas facile, car, môme dans son refus, il fallait être convenable : il ne fallait pas que l'indignation qu'il éprouvait, ou le sentiment de sa dignité blessée, l'entraînât hors des bornes, et il était parvenu, non sans peine,

LA JFUNE ALLEMAGNE 209

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à composer quelque chose de digne et de noble, dont il nVMait pas mécontent, lorsqu'une seconde lettre de Godfried lui arriva, celle qu'il lui avait annoncée, et il la décacheta^ persuadé que tout était obtenu, accordé, et qu* accablé désormais par une reconnaissance aussi importune qu'humiliante, il allait se trouver Tobligé de sa tante.

La lettre contenait ces mots :

« Mon ami, je t'ai abusé. Je m'abusais moi-même!... c'est « une abominable femme. Écoute-moi. Le surlendemain du « bal, c'est-à-dire du jour où elle m'avait promis, d'une (( manière si touchante, d'employer pour toi, auprès de son « mari, son influence et son pouvoir, le général me lit « appeler au château, en me priant d'apporter avec moi le « testament déposé par lui, il y a dix ans, chez mon prédé- « cesseur, testament fait sous les yeux de mon père, et qui « finstituait le seul héritier du général. Je ne sais pourquoi « celte recommandation ne m'effraya pas ; au contraire, je u me dis :

a — Il veut faire à ce testament des changements devenus « nécessaires et convenables. Il ne peut pas non plus oublier « sa femme, et quand la fortune se partagi^rait entre elle et « son neveu, ce serait justice.

a J'entrai donc dans le cabinet de ion oncle le cœur a joyeux et plein d'espoir.

« — Oh ! Tadorable petite comtesse I me disais- je ; elle a « tenu sa parole, et un seul mot d'elle a tout changé. Voilà « mon ami Oswald revenu au château de ses pères et rentré « dans leur héritage qui, après tout, est assez grand pour c deux.

«• Le regard froid et glacé de ton oncle m'arrêta au milieu « de mes châteaux en Espagne et dissipa déjà une partie de « mes rêves.

(f — Asseyez-vous là, monsieur Godfried, me dit-il; je 4 vous ai parlé, il y a quelque temps, de mon testament .. * je m'en suis occupé. Le voici écrit de ma main.

« — Un testament olographe? lui dis-je... C'est ce qu'il

« y a de meilleur, de plus sûr, de plus inattaquable, s'il esl c fait dans les conditions voulues.

a — C'est pour cela que je vous consulte, monsieur, j'ai (< besoin de vos conseils, quint à la forme ; car, pour le « fond, j'entends n'y rien cbanger et n'y changerai rien.

« — Je vous écoute, monsieur le comte.

« Alors, d'une voix lente et grave qui ne trahissait aucune « émotion, il me .lut ses volontés testamentaires. Il donne « tout ce qu'il possède, toute sa fortune présente et à venir, (( s'il lui en survenait, à sa bien-aimée femme, Thécla La- « benska, comtesse de Donnersberg, en toute propriété, « pour, par elle, en jouir, après lui, comme elle l'entendra.

« Il laisse en outre des legs à tous ses domestiques. 11 « laisse à mon père, M. Mœnch, une petite ferme de cent « mille florins, en souvenir d'une amitié que le docteur u semble avoir oubliée, mais que le comte de Donnersberg " se rappelle toujours.

« Il donne et lègue enfin un diamant de vingt mille florins « â M. Godfried Mœnch, son notaire et son ami, qu'il nomme a par le présent testament son exécuteur testamentaire.

« Quant à toi, son neveu, pas un souvenir, pas un mot. u Ton nom n'est même pas prononcé. Je corrigeai, comme tt il me le demandait, quelques irrégularités, quelques vices « de forme. A cela près, le testament était très-bien rédigé c( et parfaitement valable.

« — Vous ne trouvez donc plus rien à y reprendre? me « de manda- t-il.

. a . — Si vraiment, monsieur le comte, une seule chose.

« — Qu'est-ce donc?

« — Je vais vous le dire. Cette immense fortune do :t «vous dispo^sez aujourd'hui vous vient de votre père, le « noble comte Gustave de Donnersberg, en grande partie « du moins, car vous l'avez augmentée par le produit des c places et emplois que vous avez occupés, par les dotations « que vous avez gagnéos sur le champ de bataille, je le < reconnais.

« — Eh bien! me dit le comle avec impatience, où en « voulez-vous venir?

a — A ceci : que le château de Donnersberg et les deux « ou trois millions de propriétés qui en dépendent, votre « père les tenait de son aïeul Wilhelm de Donnersberg, qui, « lui-même, les tenait de ses ancêtres. Ainsi, depuis deux « ou trois cents ans, on aurait cru manquer à la mémoire « de ses aïeux et à la religion de la famille, en ne trans- « mettant pas à ses descendants l'héritage qu'on avait reçu « de ses pères, et parmi les Donnersberg, personne en- « core, jusqu'à ce jour, n'avait tenté de dépouiller les siens « au profit d'une étrangère.

« — Monsieur Godfried, s'écria le général furieux, vous « osez me dire, à moi...

« — Que vous êtes le premier, monsieur le comte, qui « ait osé le faire !

c II était rouge de colère et de son poing il frappa la « table, en me regardant d'un air menaçant.

« Eh bieni tu me croiras si tn v^eux, mais je te jure que « moi, qui ne suis pas des plus courageux, je n'ai pas eu (( peur un instant; j'avais tellement raison, que j'en étais a fort, j'en étais brave !

« — Je suis mailre chez moi, dit le général, maître de « faire ce que je veux et n'ai besoin des avis de personne.

« — Vous m'avez demandé le mien, monsieur le comte, « je vous l'ai dit. Après cela, comme je ne veux pas imiter « ceux que je blâme, comme je ne veux pas contribuer à dé- « pouiller le fds de votre sœur, l'héritier des Donnersberg, « vous comprenez bien , monsieur le comte, que je ne puis <i accepter le cadeau que vous avez la générosité de me « faire. Quant à mon père, il fera ce qu'il voudra.

a — Ah ! vous refusez ? dit le général dont la colère pa- » rut tomber tout d'un coup.

« — Oui, monsieur le comte, je refuse.

«;— Et vous voilà brouillé avec moi, comme votre père... « aussi entêté que lui.

212 PROVEHBKS — NOUVRLLKS — ROMAXS

« — Pour nos amis. Oui, monsieur le comte, c'est une « qualité qu*il me transmettra. Il ne m'ôtera rien de son « héritage, lui!

« Le général tressaillit à ce dernier trait que j'avais peul- « être eu tort de me permettre, et je crus que sa colère « allait le reprendre. Nullement. Il répondit d'un air sombre :

« — Vous ferez ce que vous voudrez. Je donne! peu « m'importe qu'on accepte I vous oubliez seulement que je « donne, non pas maintenant, mais après moi, quand je f< serai mort!... Libre à vous, alors, de m'en vouloir encore « si vous le pouvez.

(' Il se leva :

« — Ma femme m'attend pour déjeuner ; n'avez-vous rien « de plus à me dire et à me demander?

« — Si, général, répondis-je. Car je voulais savoir jus- « qu'à quel point, dans celte circonstance, la comtesse avait « tenu sa promesse et nous avait servis ou desservis. Je « suis d'autant plus étonné de votre rigueur envers votre « neveu, qu'une femme charmante qui est la bonté et la « générosité môme, une femme à qui vous ne pouvez rien « refuser, m'avait promis de vous parler en sa faveur !

« Puis, voyant que le général gardait le silence, je me « hasardai à ajouter, en hésitant :

« — A-t-elle daigné le faire ?

(( — Non, répondit sèchement le général.

« — Je vous avoue, monsieur le comte, que cela m'étonne.

« — En quoi donc? répliqua-t-il du même ton. Mais « tenez, et il tournait les yeux du côté de la porte qui « venait de s'ouvrir, voici la comtesse qui vous dira elle- « môme ce qu'il en est.

« En effet, madame de Donnersberg, qui s'avançait, « sembla, en me voyant, vivement contrariée ; elle s'arrêta, « mais n'osa pas retourner sur ses pas. Elle était pâle et « défaite, et je la trouvai, depuis ideux jours, extrêmement « changée.

« — Vous venez à propos, madame, lui dit son mari.Est-

LA JEIJXK ALLKMAONK il l

« il vrai, comme le prétend M. Godfried, que vous lui ayez <c promis de plaider auprès de moi la cause de M. Oswald « d'Albray ?

« — Oui, murmura-t-elle d'une voix si basse, qu'on Ten- « tendit à peine.

« — Et oserais-je vous demander, madame, lui dis-je « avec respect, qui nous a privés de Tappui que j'espérais?

« Elle hésita un instant, leva les yeux sur moi, puis sur '<■ son mari, et répondit d'une voix qu'elle s'effor^it vaine- '^ ment de rendre assurée :

« — Ne connaissant pas M. d'Albray, et ne l'ayant jamais « vu, vous le savez, elle appuya sur ce dernier mot, j'ai « pensé que je n'avais aucun motif de me poser comme son « avocaf.

« Je fis un geste d'«étonnement; le général en fit un d'ap- « probation.

a — J'ai pensé, continua-t-elle, qu'une pareille démarche « de ma part pouvait être mal interprétée. Voilà pourquoi « j'ai préféré m'a}>slenir.

« — Et vous avez bien fait ! dit vivement le général.

« — Du reste, continua-t-elle en regardant son mari avec « une feinte soumission, c'est vous qui êtes le maître, mon- « sieur, et tout ce que vous ferez sera bien fait.

« Le comte me regarda d'un air qui voulait dire : Vous < l'entendez ! et pendant que je restais stupéfait de tant de « fausseté et d'hypocrisie :

« — Vous avez apporté avec vous, me dit-il, le testament « qui, il y a dix ans, instituait mon neveu mon légataire « universel?

« — Le voici, monsieur le comte, lui dis-je en le lui re- '< mettant.

« Il le prit, le relut, le déchira en quatre morceaux qu'il «jeta devant moi au feu, tout cela avec un calme parfail; «puis, prenant l'autre testament, qui était, resté sur la « table, il le mit sous enveloppe, le cacheta de sa main et me « le présenta en me disant :

214 PROVERBKR — NOITVEI.LES — ROMANS

« — C'est à mon notaire que je remets ce testament qui « est le mien. A mon notaire... entendez- vous ?

« Je m'inclinai en disant :

« — Madame la comtesse en connaît-elle le contenu ?

« — A quoi bon ? répondit le général, en attachant sur « elle un regard passionné, ne sait-elle pas depuis long- « temps, qu'à commencer par moi, tout ici lui appartient?

« La comtesse, que je ne quittai pas des yeux, rougit, « pâlit; visiblement émue, elle chancela et chercha à s'apft puyer sur un meuble. Xe g^méral, inqufet, s'élança pour « lui offrir son bras, et sortit avec elle en me disant adieu. K Quaot à la comtesse, elle s'éloigna en baissant les yeux, « sans m'adresser un mot, ni un regard.

« Il était évident qu'elle avait lu le testament et qu'elle en « connaissait mieux que moi tous les. articles, si toutefois « elle ne les avait pas dictés ! il est évident, ce que je soup- « connais déjà et dont je suis sûr maintenant, que c'est la « perfidie incamée.

« Sans la rencontre qui l'a forcée de se prononcer devant « moi et devant son miri, elle m'aurait dit, plus tard, qu'elle « avait employé près de celui-ci les prières et les larmes, M qu'elle s'était traînée à ses genoux, que tout avait élé « inutile ; elle voulait enfin se donner, auprès de nous, le « mérite de la générosité et du désintéressement, tout en « récoltant pour elle les bénéfices de la cupidité et de l'avn- M rice, etc., etc. »

L'indignation du brave Godfried avait, cette fois, gagné Oswald ; il était, comme son ami, furieux d'avoir été un instant la dupe d'une si indigne fausseté. Ses yeux tombèrent, eii ce moment sur la lettre qu'il venait d'écrire, et qu'il trouvait maintenant niaise de bonté, de douceur et d'égards envers une pareille femme. Il n'y voulut rien changer cependant ; mais il y ajouta un postscriptum, et, dans quelques lignes aussi injurieuses pour elle que pour son oncle, il ne ménageait plus rien et acceptait franchement la guerre qu'on lui déclarait.

La lettre fut à Tinstant même cachetée, et mise à la poste, et, dès ce moment, semblable à un homme qui vient de recevoir satisfaction d'une injure, il respira plus librement. Il éloigna toutes les idées de haine et de vengeance (pii tout à riicurc encore fermentaient dans son cœur; il les eut bientôt oubliées ; mais ce qu'il n'oublia pas, ce fut le dévouement du pauvre Godfried, à ([ui Tamitié avait donné de lïloquence, de l'énergie, du courage; de Ciodfricd enfin, sublime, siins le savoir, dans sa bonliomie.

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