‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 21 sur 54 · EVENEMENTS QUI SE PREPARENT · texte numérisé non relu

EVENEMENTS QUI SE PREPARENT

Une année s^ écoula heureuse et paisible pour Oswald, qui continuait le cours de ses travaux et de ses succès. Les revues littéraires ou scientifiques auxquelles le comte de Waldemar, son protecteur, Tavait attaché, lui rapportaient gloire et pro6t. Il se trouvait au moment qui, d'ordinaire, est le plus doux dans la carrière des lettres ou des arts : il commençait sa réputation, il commençait sa fortune. Alors tout vous sourit, alors tout vous seconde; le jeune auteur qui réussit ne compte que des amis, car tout le monde est Fami de la jeunesse et du succès; mais plus tard, les envieux arrivent; plus tard encore, les ennemis, et ceuxlà ne vous abandonnent plus, même dans la vieillesse... au contraire... on s'indigne souvent de ce que vous osez vivre encore : car les littérateurs de nos jours, a dit un auteur allemand, ressemblent un peu aux sauvages de rAmériquc septentrionale, où les fils assomment leurs pères dès qu'ils sont devenus vieux.

Oswald n'en était pas là, grâce au ciel ! Jeune encore, on lui permettait les succès, et il usait de la permission. De temps en temps, il envoyait à son ami Godfried le fruit de ses économies. Il écrivait aussi quelquefois à Leipsick, à maître Niklaus, lui parlant de Fridoline et de ses espérances, qu'il cherchait par son travail à convertir en réalité. Niklaus répondait assez froidement et à de longs intervalles. Depuis qu'il avait appris, à n'en pouvoir douter, le mariage du gc-

LA JEUiNE ALLEMAGNE !217

néral, il était moins pressé de s'unir à la noblesse. Une autre circonstance Tavait encore éloigné des grands seigneurs et Tavait rappelé à ses idées égalitaires, humanitaires et socialistes. Il avait reçu demit^rement et d'une manière mystérieuse un billet ainsi conçu :

« Frère! Tinstant approche! tenez- vous prêt. Nous compte tons sur vous pour travailler au grand œuvre dont le < triomphe est assuré.

« Liberté, égalité, fraternité ou la mort. » Ce peu de mots avait opéré un changement complet dans la manière de voir du vieux marchand : le pauvre Jérémie qui lui était indispensable et qui, ainsi que nous Pavons vu plus haut, était décidé à s'éloigner de la boutique, avait obtenu de lui quelque espoir, pas beaucoup cependant 1... car, après tout, la république humanitaire et socialiste, que rAllemagne attendait depuis si longtemps, pouvait encore ne pas arriver de sitôt, ou être mal accueillie par les souverains qui, de leur état, étaient tous royalistes.

Dans ce càs-là, il n'était pas impossible que le général, quoique marié, laissât à son neveu une partie de son héritage et de plus son rang et son titre... car, jusqu'à présent, le général n'avait pas d'enfant, cela méritait considération ; il se faisait vieux, cela méritait des égards.

La question, au surplus, ne pouvait tarder à se décider d'une manière ou d'une autre, entre la monarchie et la république, entre Oswald et Jérémie ; il était donc d'une bonne politique de ne décourager personne et de ménager tout le monde, système que le vieux marchand entendait à merveille, et qu'il était aisé de suivre avec un gendre aussi peu pressé que le paraissait Oswald, Quant à celui-ci, le temps, qui attiédit même les grandes passions, avait jeté son calmant ordinaire sur un amour aussi tranquille que le sien.

La beauté de Fridoline avait d'abord éveillé ses sens ; le noble désintéressement du père avait touché son cœur; il se croyait engagé d'honneur ! Aussi, et quoi qu'il arrivât, était-il décidé à tenir ses promessies ; mais il attendait son

Scribe. — Œuvres complètes. Vme série. — 7»n« Vol. — l8

)30nheur sans grande impatience, et peut-être y eût- il renoncé sans grand désespoir.

Dans ce moment, d'ailleurs, il venait de recevoir un écrit mystérieux qui Tintriguait beaucoup et le tenait eu éveil. 11 contenait ces mots :

« Frère ! l'instant approche ! tenez-vous prêt : nous comp- « tons sur vous pour travailler au grand œuvre, dont le « triomphe est assuré.

« Liberté, égalité, fraternité ou la mort. »

Il avait cru reconnaître dans ce billet récriture de son ancien ami et professeur, M. Schlankopf. Quelques grands événements se préparaient donc, et si le cri de liberté retentissait, si TAUemagne appelait ses enfants aux armes, ses anciens serments lui faisaient un devoir de répondre à son appel et de marcher avec ses camarades de TUniversité.

Quelques jours après, le même écrit lui était encore adressé par une autre voie :

« Frère! Tinstant approche! tenez- vous prêt : etc., etc. »

Cette fois, il reconnut, à n'en pouvoir douter, la main de Reding dont il avait conservé plusieurs billets, et d'autant plus aisément que le hardi conspirateur n'avait pas^ même pris le soin de déguiser son écriture. Il n'osa faire part de cet incident à son ami Godfried, avec qui il était toujours en correspondance réglée et très-active. Quant au notaire, qui n'avait rien à ménager, ni rien à craindre, il tenait son ami au courant de tout ce qui se passait au château de Donnersberg ; et dans une de ses dernières lettres, il lui avait écrit :

« Bien mal acquis ne profite pas, mon cher ami, et j'ai « idée que ta tante ne jouira pas longtemps de l'immense « fortune dont elle t'a dépouillé. Depuis la §cène du lesta- « ment, sa santé, déjà altérée, ne s'est jamais bien reuiisc. « Il est évident qu'il y a en elle une cause secrète de dé- « périssement. Je la soupçonne d'être poitrinaire, ou d'ace voir une maladie de cœur, affections qui se sont dévelop- « pées depuis son mariage; car on prétend que, jeune a fille, elle se portait à merveille.

LA JEUNE ALLEMAGiNK 219

« Mon père, qui aurait pu, mieux que personne, me ren- « sciguer à ce sujet, est parti depuis quelque temps et ne € reviendra peut-être qu'au milieu de l'année prochaine. « Tu me demanderas ce qui a pu l'engager, lui qui n'a pas « d'ambition, à quitter son fils, ses clients, et sa retraite « chérie?... Une œuvre d'humanité et de dévouement dont « rien n'a pu le détourner.

. « Il est chargé d'une mission importante dans la Moravie « et la Hongrie, où le choléra vient de reparaître ; dans « chaque canton, dans chaque village, il doit organiser un « service médical. Je lui objectai naïvement que, parmi ses « confrères, personne n'aurait accepté une mission aussi « fatigante et aussi périlleuse. — Raison de plus pour que je « m'en charge, m'a-t-il répondu. — Mais il y va de vos c jours, mon père. — £h bien ! s'il faut que tout ait une « fin, a-t-il dit, connais-tu une meilleure manière de finir ?

a II est donc parti ; mais Dieu veille sur lui, car il m'écrit a que jamais il ne s*est mieux porté. Du reste, depuis le « mariage du comte, il ne paraissait plus au château, et j'ai « suivi son exemple. Je n'y vais que lorsque je suis appelé, « pour affaires, parle génital. Il m'a fait venir dernièrement « pour m'annoncer la mort de son beau-père, M. Labenski, « auquel il faisait douze mille tlorins de rente viagère, a et qui, récemment, avait quitté «Vienne pour s'établir « à Prague et se rapprocher ainsi de sa fille. Il m'a prié de « me rendre chez M. Labenski pour faire Finventaire, ce a dont je m'occupe en ce moment.

a C'était un brave homme, doux et modeste, sur lequel il « n'y avait rien à dire. I/élévation de sa fille ne l'avait pas « rendu plus fier ; sa fortune ne l'avait pas rendu plus gai. « Son domestique m'assurait qu'il ne lui avait jamais semblé « plus triste et plus malheureux que depuis qu'il était ,beau- « père d'un comte du Saiilt-Binpire et d'un millionnaire. Du c reste, il aimait sa fille à l'adoration, ne s'occupait que a d'elle et ne pensait qu'à elle, qui, probablement, pensait « peu à lui*

« Quant à l'intérieur du château de Donnersberg, je ne « puis rien t'en dire par moi-même, puisque je ne vois ni (( le comte ni la comtesse ; mais j'en ai quelquefois des « nouvelles par Gretly, que tu te rappelles, Gretly, la fille « du jardinier^ la femme de chambre de ta mère, et qui c remplit le méftle emploi auprès de madame de Donners- « berg. Elle vient quelquefois à l'étude m'apporter aussi ses « économies, qui sont assez fortes, car sa maîtresse, à ce « qu'il paraît, est fort généreuse. Je le crois sans peine, « l'argent ne lui coûte rien. Gretly, qui n'a point oublié « M. Oswald, son ancien maître, me demande de tes nou- € velles chaque fois qu'elle me voit. Du reste, elle est fort « discrète, ne parle presque jamais du comte et de la coin- « tesse; mais, dans le peu qu'elle dit, il est facile de voir « qu'on est triste au château, que le bonheur ni la gaieté n'y « habitent plus, et que le comte, qui déjà était suftisamment « jaloux, le devient chaque jour davantage ; à cela près, il « adore toujours sa femme, laquelle règne en souveraine « sur tout le monde et sur lui. Ënfm (toujours à ce que dil « Gretly), le général commence à être très-inquiet de la c( santé de la comtesse et il regrette vivement l'absence de f mon père, qui, vaincu par ses prières, aurait peut-cire A consenti à lui donner des soins.

« Pas d'autres nouvelles pour le moment.

« Ton ami,

« GODFRIËO,

« Notaire impérial. »

Page 1