ROMANS
naçait de compromettre gravement les intérêts de la maison Niklaus de Leipsick, si celle-ci ne prenait pas promptement des mesures conservatoires, et Jérëmie était parti! De plus le négociant avait, avec un autre confrère de Nuremberg, un procès important, dont on a déjà parlé, et pour lequel Jérémie avait fait plusieurs voyages. Il avait vu l'avocat, il avait vu les juges, il avait expliqué l'affaire que lui seul possédait et comprenait, et à laquelle il avait consacré tous ses soins, vu qu'il s'agissait pour son patron de huit à dix mille florins. Il était en ce moment à Nuremberg, pressant l'issue du jugement; et c'est le prononcé de l'arrêt que Niklaus attendait avec tant d'impatience.
Enfin retentit dans la rue le bruit d'une voiture massive qui s'avançait au pas.
— C'est la diligence ! s'écrièrent le père et la fille, en s'élançant vers- la porte.
Un instant après, Jérémie, encore étourdi de la voilure, ébloui des lampes du magasin, se trouve transporté au milieu de la boutique, par M. Niklaus et Fridoline qu'il commence par embrasser, et qu'il embrasse encore, faute de pouvoir parler.
— Bien ! bien ! dit M. Niklaus, impatient de nouvelles. Le procès de Nuremberg?... Réponds, réponds-moi donc!
— Gagné! s'écrie Jérémie, respirant à peine... gagné sur tous les points !
Cette fois, ce fièrent le père et la fille qui l'embrassèrent.
— Et l'affaire de Prague et la faillite dont on nous menaçait ? demanda Fridoline.
— Rien à craindre! je me suis fait payer; je rapporte l'argent. Cette fois, Jérémie était le sauveur, l'ange de la maison!...
Il était passé à l'état de dieu, et Niklaus, aussi prodigue dans ses protestations et ses promesses qu'il était avare dans leur exécution, s'écriait :
— Mon bon, mon excellent Jérémie, que puis-je faire pour reconifaître de si grands services? Parle... mon sang et ma vie sont à toi !
— Il ne vous demande pas tant, mon père, répondit don-
LA JRUNE ALLEMAGNE 22S
cernent Fridoline ; et si, pour l'attacher à votre commerce qu'il continuera à faire prospérer, vous lui donniez seulement un intérêt dans votre maison...
— Dame ! si ce n'e§t pas trop!... Si cinq pour cent, par exemple, ou plutôt trois pour cent pouvaient lui convenir. . .
— Pas tant, ré^^ondit Fridoline, pas d'argent comptant !
— A la bonne heure ! s'écria le bourgeois, ravi de ne pas toucher à son capital ; qu'il parle donc !
— £h bien ! dit Jérémie tremblant, et, montrant Fridoline, c'est elle ! c'est votre fille que je vous demande !
— Ma fille !
— Oui, mon père, moi-même ! s'empressa de répéter Fridoline, qui s'attendait à une explosion de colore et à un refiis formel.
Mais, à sa grande surprise, le marchand ne parut pas trop choqué de la proposition.
— Écoutez donc, mes enfants, dit-il avec une bonhomie qui ne lui était pas naturelle et qui semblait presque franche, puisque cela a l'air de convenir à l'un comme à l'autre, je ne dis pas non ! mais, s'empressa- t^il d'ajouter, je ne dis pas oui ! j'ai des engagements.
— Vous, mon père ?
— Oui! j'en ai déjà parlé à Jérémie; mais si je parviens à les rompre, et je tâcherai, il n'est pas impossible que la chose se fasse.
~ Ah! monsieur Niklaus, dit Jérémie en tombant à genoux devant lui comme devant un Dieu, vous voulez donc que je me fasse tuer pour vous?
— Non, Jérémie, dit FHdoline, il veut, au contraire, que lu vives pour moi.
— Et quand donc, monsieur, quand donc donnerez-vous congé à l'autre ?
— Le plus tôt que je pourrai, et ça' ne tardera pas ! Tu me connais; tu sais que je n'ai jamais manqué à ma psomesse; sois donc tranquille. Parlons de nos affaires. Tu as donc passé d'abord à Prague ?
— Oui, monsieur Niklaus.
— Et tu as amené mon confrère Walter à composition ?
— Il offrait cinquante pour cent. J'ai obtenu tout, en le menaçant de faire déclarer sur-le-champ sa faillite. Ainsi, nous n^avons rien perdu, et tout ce qu'il y a gagné, c'est de retarder de quinze jours le dépôt de son bilan ; car, c'est fini, et vous vous doutez du bruit que cette affaire-là produit en ce moment à Prague.
— Je le crois bien. Et pas d'autres nouvelles dans la ville?
— Non, monsieur 1... Ah! si vraiment, fit le commis en se reprenant, il vient d'y arriver un événement qui a fait une grande sensation : la mort d'une jeune femme, une grande dame, morte à dix-huit ans et qu'on nommait, je crois, madame de Donnersberg.
Niklaus poussa un cri, puis il pâlit, puis il rougit, et, doutant encore, il fit répéter à Jérémie :
— Tu en es bien sûr?... la femme du feld-maréchal?...
— Oui, sans doute.
— La femme du comte de Donnersberg?
— Elle-même. Vous la connaissez?
— Nullement.
— Mais vous l'avez vue, mon père?
— Jamais !
— D'où vient donc alors l'intérêt que vous lui portez ^
— Je ne lui «n porte aucun. Parlons d'autre chose, de mon confrère Walter, que tu as mené, à ce que je vois, tambour battant. Mais dis-moi, avant tout : connatt-on la cause de sa mort?
— De qui? de Walter?
— Non, de la comtesse ?
— On disait, répondit négligemment Jérémie, qu'elle était morte d'une maladie au cœur, qu'ils appelaient, je crois... un anévrisme. Mais, pour en revenir à Walter, continua le commis, qui ne songeait qu'à son affaire comme son patron à la sienne, il faut vous dire avant tout...
— Dis-moi d'abord, mon garçon, si on lui avait assuré un douaire considérable ?
LA JEUNR ALLEMAGNE 2^5
— AWalter?
— Non» à la comtesse?... cela doit être, dit le marchand se répondant à lai-méme, et tout cela, continua- t-il avec un soupir, va passer à la famille qui doit être ravie.
— Que dites-vous donc là, mon père ?
— Non, je me trompe, reprit vivement le marchand, elle doit être désolée, sa famille !
— Elle n'en à pas, répondit Jérémie.
— Tu en es sûr? s'écria Niklaus avec joie, tu en es sûr?
— Pas un parent... pas un ! tout le monde le disait... à telles enseignes qu'elle avait perdu quelques mois auparavant son père, qui composait à lui seul toute sa famille.
— Permettez, permettez, dit le marchand en se parlant à lui-même, voilà qui est grave ! voilà qui mérite considération 1
— En quoi donc, mon père ? demanda Fridoline.
— En rien, mon enfant, en rien! répondit Niklaus; je pensais à autre chose.
— A votre promesse ? s'écria Jérémie.
— A notre mariage ? dit la jeune fille en caressant de sa main le menton du vieillard.
— Sans doute, mes enfants, sans doute ; mais ces choseslà ne se traitent pas ainsi, car, je vous l'ai dit, ma parole est engagée.
— Avec nous?
— Avec un autre... qui a le droit de venir la réclamer.
— Vous avez promis de rompre.
— Si je pouvais... mais je ne pourrai pas, j'en suis sûr. — • Et qui vous le fait croire ?
— Plusieurs raisons qui militent déjà en sa faveur ; mais cependant, cela ne dit rien encore... il faudra voir!... Enfin... je ferai mon possible... pour que les choses arrivent comme je le désire.
— Ah ! mon père, dit Fridoline en redoublant ses caresses.
— Ne parlons plus de cela, répondit le vieillard, toujours préoccupé ; puis s'adressant à Jérémie : Quand l'événement a-t-il été connu ?
— La faillite de Walter?
— Non ! la mort de la comtesse !
— Cela vous intéresse donc, mon père?
— Je te répète que non... mais mon journal n'en a pas parlé et on tient à savoir...
— H y a plus d'un grand mois, répondit Jérémie, j'étais alors à Prague, et on lui a fait un service magnifique; toute Téglise métropolitaine était tendue de noir du haut en bas. Le gouverneur et toutes les premières familles de la ville y assistaient en grand deuil, ainsi que tous les officiers de la garnison, le crôpe au bras... et les cloches qui sonnaient à grande volée... c'était superbe!... Et au moment surtout où Ton "a descendu le corps dans les caveaux de la famille Donnersberg, on a entendu une musique si touchante et si délicieuse, un Requiem de Mozart, à ce qu^on disait autour de moi, car Mozart est de leur pays. Enfin, ils pleuraient tous, et moi aussi, quoique ça me fût parfaitement égal, car je ne connaissais pas la jeune dame.
— Ni moi non plus, dit M. Niklaus d'un air préoccupé. Mais son mari devait être inconsolable ?
— C'est ce qu'on disait. *
— T'a-t-il paru bien affligé ?
— Il n'était pas là, il n'avait pu suivre le convoi et était resté dans son château de Donnersberg, retenu par la maladie... dont il est mort depuis.
— Mort ! s'écria M. Niklaus en se levant avec tant d'impétuosité, qu'il renversa et fit rouler la table devant laquelle il était assis, ainsi que les deux pots de bière et les verres dont elle était couverte. Mort ! répéta-t-il, comme un homme en délire, et sans faire attention aux exclamations de sa fille et aux lamentations de Jérémie, occupé à ramasser les débris; mort!... tu £n es sûr? dit-il en s'ad ressaut à son premier commis qu'il tenait au collet et qu'il secouait rudement, lui!... le feld-maréchal, comte de Donnersberg, mort! bien mort ! . . . réellement mort ! . . . Parleras-tu ?
Parler... Jérémie le pouvait à peine, suffoqué par la violente
pression du vieux marchand ; mais dès qu'il put respirer et reprendre haleine, il se hâta de répéter cinq ou six fois de suite :
— Oui ! oui ! oui •
— Et comment est-il mort? continua le marchand, sans lâcher Jérémie qu'il secouait toujours. Qui Ta tué ?
— Une attaque de goutte, à ce qu'on disait, la goutte qui lui est remontée dans l'estomac, et qui Ta emporté quelques jours après sa femme.
-^ Tu me le garantis?
— Oui, monsieur.
— Tu Tas vu aussi enterrer ?
— Non, monsieur! c'était la veille de mon départ... j'étais pressé d'aller à Nuremberg.
— C'est juste... tu as eu raison... dis-moi seulement si le général...
— Que diable cela vous fait-il, monsieur? Vous le connaissiez donc?
— Nullement.
— Ce n'est pas possible, mon père, vous lui avez parlé, vous l'avez vu quelquefois?
— . Jamais !
— Et vous en êtes désolé à ce point-là?
— Moi, désolé ! dit le marchand d'un air de bonne humeur. Qu'est-ce que tu veux que cela me fasse?
— Cela fait que vous ne pensez plus à ce pauvre Jérémie qui arrive fatigué et à jeun, et à qui vous n'offrez pas même à souper. "^
— C'est vrai, c'est ta faute, c'est toi que cela regarde.
— Je vais m'en occuper. Ce sera gentil, ce sera le repas des fiançailles.
— Non pas, dit vivement M. Niklaus, non pas, mes enfants; qu'il ne soit plus question de cela, je vous en prie.
— Comment! qu'il n'en soit plus question, et tout à l'heure encore vous disiez... ^
— Je n'ai rien dit.
— Que si c'était possible ^.,
— Ça ne Test pas... ça ne peut plus Tétre.
. — Âlais, pourtant, vous nous avez promis?...
— Moi! s'écria le vieillard avec indignation, gardez-vous bien de parler et de répéter ce mot-là... je n'ai rien promis!... jamais! jamais!... j'ai toujours dit au contraire que j^étais engagé... que je le suis encore... je l'ai dit à Jérémie... je Tai dit à ma fille, est-ce vrai ?
— Oui, monsieur; mais...
— Vous le voyez bien 1 je n'ai que ma parole ! Une fois que je l'ai donnée, je ne reviens plus là-dessus.
— Mais, monsieur, s'écria Jérémie, que voulez -vous que je fasse?
— Que vous l'attestiez à qui de droit, comme un brave et bonne tfj garçon que vous êtes.
— Et que vais-je devenir?
— Mon ami! mon meilleur ami!... mais mon gendre... jamais! Allons souper...
£t le vieillard, se frottant les mains, emmena les deux jeunes gens, qui se désespéraient ; mais, arrivés à la porte de la salle à manger, au moment où M. Niklaus passait le premier, en se carrant, comme beau-père futur d'un comte, Fridoline dit tout bas à Jérémie :
— Je ne t'aimais qu'à moitié, et maintenant je t'aime tout à fait; et maintenant, sois tranquille, je n'épouserai jamais que toi.
Ce peu de mots rendit à Jérémie le repos, le bonheur et l'appétit. M. Niklaus lui-même fut étonné de voir avec quel sang-froid la douleur pouvait boire et manger; et il se dit en lui-môme :
— Tout va bien ! il commence à prendre son parti.