‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 24 sur 54 · LE NOUVEAU SEIGNEUR · texte numérisé non relu

LE NOUVEAU SEIGNEUR

Si les événements dont nous venons de parler avaient frappé M. Nikkus de surprise, on jugera sans peine de TefTet qu*ils avaient dû produire sur Oswald. Deux catastrophes aussi soudaines, aussi terribles, arrivant coup sur coup, à qainze jours seulement d*intervalle, c'était à confondre la pensée! Jeunesse et beauté, richesse et grandeur, on ne pouvait plus croire à rien !

En apprenant ces funestes nouvelles, Oswald oublia les injustices de son oncle pour ne plus se rappeler que les bontés dont il avait entouré son enfance. Déshérité par lui, car même après la mort de sa femme, le général avait déclaré à Godfried qu'il ne laisserait rien à son neveu, Oswald n'avait rien à attendre de son oncle, et la sincérité de sa douleur ne pouvait être suspectée.

11 paraissait, d'après le récit de Godfried, que les derniers instants du comte de Donnersberg avaient été affreux. La perte de la femme qu'il adorait l'avait jeté dans un désespoir qui approchait de la folie. Il était, pendant plusieurs jours, resté enfermé seul avec elle ; il l'avait ensevelie de ses propres mains; il n*avait voulu que personne, excepté Gretly, partageât avec lui ces tristes et derniers devoirs ; et puis, quand le cercueil lui avait été enlevé, quand il lui avait vu franchir les portes du château, il était tombé frappé d'une atteinte mortelle, dont il ne s'était plus relevé. Huit jours après il n'eicistait plus. Il était mort en appelant sa femme bien-aimée.

« Voilà ce que j'ai appris de Gretly, lui écrivait Godfried, « et tout en déplorant la passion insensée qui s'était emparée « de lui et l'avait ainsi absorbé, on ne peut s'empêcher « d*étre touché d'un tel excès d'amour. Malheur au vieillard « qui n'a pu se défendre contre les attraits de la jeunesse «c et de la beauté : son existence tout entière sera désormais « attachée à' ce dernier amour, dernier rôve qui l'enivre, a dernier bonheur qui le tue, et sans lequel cependant il ne « pourra plus vivre ! »

Quelques jours s'étaient à peine écoulés, qu'Oswald recevait encore une lettre de Godfried :

« Mon ami, lui écrivait ce dernier, nous sommes mainte- « nant, toi et moi, tellement habitués aux événements im- « prévus et extraordinaires, que celui que je viens t'annoncer « aujourd'hui ne te surprendra, ni ne t'affectera en rien, je tt l'espère.

« En qualité de notaire de ton oncle, et d'exécuteur tesa tamentaire nommé par lui, je m'occupe depuis huit jours « de l'inventaire de ses lettres d'affaires, et de toute sa cor- « respondance dont la collection est énorme, sans compter « les papiers de ta tante que je n'ai pas encore eu le temps « de parcourir; je m'en occuperai plus tard. L'essentiel, pour « nous autres hommes d'affaires, était de trouver d'abord le (( dernier testament écrit par le général, et qui était le seul « valable, testament' dont il m'avait parlé avant sa mort, o mais qu'il ne m'avait pas encore remis.

{( Après les plus rigoureuses et les plus minutieuses re- « cherches, faites de concert avec un notaire de Prague, mon « confrère, convoqué à cet effet, et en présence du prési- « dent et de trois conseillers de la cour, devant qui les scel- « lés avaient été levés, déclaration a été dressée et signée « de nous tous, constatant que nous n'avons trouvé aucun tes- « tament, mais plusieurs projets de testament, biffés, raturés « et recommencés plusieurs fois par le général, quelques « jours avant sa mort.

a Dans l'un, il lègue tous ses biens à la ville de Prague;

LA JEUNE ALLElfAONR 231

« dans Tautre, aux hospices de la ville de Vienne ; dans un « dernier enfin, il consacre une partie de sa fortune à l'érec- « tion d*un superbe monument À la mémoire de Diépold f Martinîtz, un de ses ancêtres, victime des fureurs révolu- « tionnaires, etc.

c Aucun de ces testaments n*est achevé, aucun d*eux n'est « signé. Aucun n'est donc valable et ne peut même souci tenir de discussion. Un seul, le dernier, est daté de « quelques jours avant sa mort. Il prouve seulement qu'il « entrait dans les intentions du général de dénaturer ses « biens, intentions que la mort Ta empêché de réaliser, in* r tentions qu'il eût probablement modifiées par la suite, « quand sa douleur, moins forte et moins amère, lui aurait « permis de revenir à des sentiments plus raisonnables et « plus dignes de lui.

• Le seul testament qui existât alors, régulier et en bonne 0 forme, était celui que le général m*avait confié, et qui 4ns- « titrait la comtesse sa femme, née Thécla Labenska, sa lé- « gataire à titre universel. La comtesse étant décédée, tout « revenait à ses héritiers; mais d'après un premier inven- « taire fait par moi après le décès de M. Labenski, père « de la comtesse, il avait déjà été constaté et reconnu par « madame de Donnersberg elle-même qu'elle et son père « étaient seuls et derniers membres de leur famille, et qu'il « ne leur restait de parent à aucun degré successible. Toute « cette immense fortune fait donc retour à la famille du t feld-maréchal comte de Donnersberg.

c Or, comme on ne lui connaît pas au monde d'autre « parent que le fils de sa propre sœur, son neveu Oswald « d'Albray, il arrive que, de droit et par le cours naturel « des choses, tu te trouves seul héritier de tous les biens et « titres du comte de Donnersberg.

c Je sais, mon cher et bon ami, que tu supporteras ce c dernier coup comme je t'ai vu supporter tous les autres, « sans en être étourdi ; mais moi, qui n'ai pas une si bonne a tête, j'ai besoin de ton aide pour m'y reconnaître. Arrive-

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a moi donc le plus tôt possible ; nous t'attendons, moi et ton « château, qui est en grand désordre et en grande solitude, « vu que le lendemain de l'apposition des scellés, tous les « serviteurs ont abandonné l'antique manoir qui n*avait plus <( de maître.

a Gretly elle-même, qui ne se doutait guère de ton retour « si prochain et si inespéré, était déjà partie, avec sa mère, « pour le Tyrol, où habite sa famille. Son père le jardinier (( devait la suivre et allait aussi partir cette semaine ; je l'ai (( retenu pour que le nouveau seigneur de Donnersberg « trouvât, en arrivant, quelqu'un au moins qui lui ouvrît la « porte de son château. Sois tranquille, cette solitude ne (( durera pas, et de nombreux dévouements se presseront « bientôt dans tes vastes salons. Mais quoi qu'il arrive, et, « comme toujours, compte sur ton vieil ami

C GODFRIED,

« Notaire impérial. »

Il faut le dire : Godfried avait bien jugé le cœur de son ami. Aucune folle joie n'accueillit la nouvelle si étrange et si imprévue d'un pareil changement.

Oswald resta quelque temps silencieux, la tète appuyée sur sa main, et plongé dans ses réflexions. Sa première pensée fut pénible et douloureuse; c'était malgré son oncle que le bien de ses pères lui était rendu; cette fortune que la haine lui avait si vivement disputée, c'était au hasard seul, et non à l'affection des siens qu'il la devait ; cette fortune enfin lui arrivait au moment où, grâce au ciel, il avait appris à s'en passer • Ce fut la seule satisfaction d'amour-propre qu'il éprouva d*abord; il sentait, avec fierté, que ces richesses, quelles qu'elles fussent, n'ajoutaient rien à sa valeur personnelle, et qu'à ses propres yeux il s'estimait autant avant qu'après.

— Godfried a raison, s'écria-t-il; acceptons ces richesses comme je lésai déjà perdues, comme si je devais les perdre encore, et, chemin faisant, tâchons d'en faire profiter nos amis.

LA JRUNR ALLEMAGNE 2S8

n prit la plume et écrivit à Leipsick :

« Mon cher m(fhsieur Niklaus,

« Un changement imprévu survient, non dans mes senti- « ments, mais dans ma position. Je n'ai point oublié que, « quand je n'étais rien, quand je n'avais rien, vous m'avez s offert votre enfant et une riche dot. C'est moi qui, à mon « tour, vous demande la main de votre fille, heureux de «. partager avec elle et avec vous mon nouveau sort, quel « qu'il soit.

a Des affaires importantes m'obligent à partir à l'instant « même pour Prague ; je vous donnerai, si vous voulez bien u le permettre, de plus amples explications au chftteau de « Donnersberg, où je vous attends. Venez le plus tôt pos- « sible, vous et la charmante Fridoline. Veuillez aussi a communiquer cette invitation au brave et excellent Je- « rémie, mon ancien camarade, que je n'ai point oublié, et « que je remercierai de tout cœur, s'il veut bien vous « accompagner.

« Votre gendre et ancien ouvrier,

« OSWALD D'AlBRAY. »

Il n'y a personne en sa vie qui n'ait composé et arrangé son roman, et le jeune comte de Donnersberg se faisait une He de la surprise de ses anciens amis, en le voyant installé dans les riches appartements du domaine seigneurial de ses ancêtres; c'est là seulement qu'il voulait leur apprendre son rang actuel et tout ce qui venait de lui arriver.

— Bien commencé I se dit-il en cachetant sa lettre et en l'envoyant. Le premier usage que je fais de ma fortune est en faveur de vrais amis, car ceux-là m'aimaient tous, et depuis longtemps, d'une affection tendre et désintéressée.

Il courut ensuite chez le comte de Waldemar, son protecteur; il lui apprit, tout uniment et sans phrases,*sa nouvelle position ; il l'écrivit à M. de Staremberg, dont jusqu'alors la généreuse amitié ne lui avait jamais manqué. Il ne lui parla

pas de la reconnaissance et du dévouement du nouveau comte de Donnersberg... Cela allait sans dire.

Toutes les affaires de Thomme de lettres réglées, toutes les dettes de Touvricr acquittées, Oswald dit adieu à la ville hospitalière où Tétude et les arts l'avaient rendu si heureux. Il quitta Dresde et se dirigea vers la Bohême. H allait revoir, après deux ans d'absence, ce pays dont il s'était éloigné, déshérité, pauvre et banni; il y revenait avec un rang, un nom et une grande fortune.

On a beau insulter la richesse, l'accabler de mépris et d'outrages, elle a de quoi se défendre : elle a, en elle-même, des arguments qui déconcertent et éblouissent ses blasphémateurs. Oswald avait dit d'abord de la fortune ce qu'Arislippe disait de Laïs : « Je la possède, ellç ne me possède pas. » Le premier moment est tout à la philosophie, mais le second est au sentiment du bien-être, et il n'y a personne, si philosophe qu'il soit, qui reste indifférent aux mille et une douceurs du luxe et du confortable...

Oswald subit, malgré lui, cette influence. Pendant le voyage, des songes dorés venaient l'assaillir. La perspective de son château, de ses terres, de ses champs, de ses paysans môme, souriait au jeune républicain; la propriété, enfin, s'offrait à lui avec tous ses. charmes, charmes innés dans le cœur de l'homme et le seul but de ses travaux : la propriété !... le rêve de tous et le désir le plus ardent de ceuxlà même qui, de nos jours, aspiraient à la détruire.

Osv^ald avait été de Dresde à Prague, en chemin de fer, c'est-à-dire très-vite. Il était seul, sans bagages, sans domestique, ne s'était fait connaître à personne, et ne s'était arrêté nulle part, pas même à Prague, où il aurait pu retrouver encore beaucoup de ses camarades et amis de l'Université. Il partit de cette ville à pied, et, au bout de quelques heures, il arriva, au soleil couchant, au château de Donnersberg.

Ainsi que Godfried l'en avait prévenu, tout était triste et solitaire. Les croisées étaient closes, la grande porte était

fermée; aucun bruit, aucun mouvement; partout le silence de la mort. Oswald n'était pas superstitieux ; mais le froid glacial qui tout à coup parcourut ses veines lui sembla de mauvais présage. Il s^approcha du porche gothique et s'apprêtait à faire retentir la clocha.

— Non, se dit-il, le seigneur châtelain ne fera pas son entrée dans le château de ses pères sous de pareils augures.

11 laissa le château à sa droite et s'élança dans un petit sentier qui conduisait au village ; là tout était gai et animé. Les ouvriers et les laboureurs revenaient du travail, les troupeaux rentraient à la ferme. Dans chaque maison, la ménagère apprêtait le repas du soir, et, comme dans tous les hameaux de la Bohême, quand vient la fm du jour, les garçons et les jeunes filles valsaient sur le pas de la porte, ou chantaient en chœur. Oswald se dirigea vers Tétude du notaire qu'il était facile d'apercevoir ; elle était située dans l'endroit le plus élevé du village; la vue en était charmante ; elle dominait toute la campagne et le cours de la Moldau; les vieilles tourelles du château faisaient à Godfried une perspective des plus pittoresques, et, depuis quinze jours, tous les matins, en ouvrant la fenêtre de sa chambre à coucher, qui était située au levant, le notaire saluait de loin le château de son ami.

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