LE SOUPER CHEZ LE NOTAIRE
Oswald s*arrôta devant une porte proprement peinte en bois d'orme, il en souleva le marteau de cuivre, net et luisant comme de Tor ; là porte s'ouvrit et Oswald aperçut une étude, dans laquelle travaillaient ou venaient de travailler quatre jeunes clercs d'autant plus joyeux et de bonne humeur que la journée était finie, et que cinq heures, sonnant en ce moment à Thorloge du village, annonçaient pour eux l'heure du retour dans leurs fovers.
— Monsieur le notaire ? demanda le nouvel arrivant.
On lui indiqua une porte noire à droite. Oswald s'y élança et aperçut l'intrépide Godfried au milieu de son cabinet, comme au milieu d'un champ de bataille : il était entouré de paperasses; il y en avait sur son bureau, sur sa cheminée, sur les chaises, et le parquet en était jonché. Cinq heures avaient beau retentir et sonner l'heure de la retraite, tout annonçait que, pour l'infatigable notaire, il n'y avait ni trêve, ni repos. Au bruit de la porte qui s'ouvrait, il leva la tête et poussa un cri de joie : puis, un contrat de vente à la main et sa plume sur l'oreille, il s'élança en foulant aux pieds tous les parchemins qui s'opposaient à son passage. Un instant après, il était dans les bras de son ami.
— C'est toi ! te voilà !
— Moi-même qui viens te demander à souper et à coucher.
— Charlotte, cria le notaire, avec fierté, à une vieille servante qui accourut, Charlotte, M. le comte de Donnersberg vient me demander à souper ! Soigne-toi bien, et donne-
nous ce que tu as de mieux ; il s'agit ici de tuer le veau gras, mon enfant; et puis, continua- l-il, tu prépareras pour lui la plus belle chambre, celle du premier. Maintenant, laisse-nous.
— Mon ami, lui dit Oswald, en lui serrant la main, la vue du château m'avait attristé... j'avais besoin de repos et de bonheur.
» Et tu es venu me voir... tu as bien fait, je m^occupais de toi; vois-tu toutes ces liasses de papier? ce sont les litres de toutes nos propriétés. J'ai cru que je ne finirais pas de les parcourir; c'est énorme!... Nous avons des hôtels, des maisons, à Prague et à Vienne, des terres dans toute l'Allemagne, et de Targent sur toutes les banques de l'Europe, il y en a pour six millions.
— C'est trop I
— Oui, car tout cela ne profite à personne ; le général écoutait rarement mes avis : aussi c'est mal géré, mal administré, et les capitaux sont mal placés, tu mèneras cela autrement... Gomme tu me le disais autrefois, tu établiras des usines et des fabriques en Styrie et en Moravie. Grand seigneur, tu deviendras fabricant, tu feras travailler les ouvriers, les bons sujets, s'entend, et en faisant la fortune du pays, tu doubleras la tienne, ce qui te servira à faire de nouveaux heureux; voilà comme j'entends le libéralisme.
— Et moi aussi, s'écria Oswald.
' — A ces conditions-là,' monsieur le comte, je te permets d'être républicain et plus encore. Partage tant que tu voudras, partage avec tout le monde, personne ne s'en plaindra ; mais j'ai besoin, avant tout, de ta signature pour une foule d'actes ; il me faudra ta procuration pour beaucoup d'autres. — • Nous avons le temps.
— Non pas ; il ne faut jamais, en fait d'affaires, remettre au lendemain.
El Oswald aurait eu grand'[)eine à se soustraire au zèle actif de son iimi, quand, par bonheur, Charlotte vint annoncer que le souper était servi.
Dès ce moment, Godfried consentit à faire trêve aux affaires!
"ISS IMIOVEUBES — NOUVELLES — ROMANS
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Quel bon repas que celui de deux amis, qui, depuis longtemps séparés, se retrouvent enfin en face Tun de Tautre, sans témoin, sans importun ! Quelles douces causeries ! que de souvenirs ! une question n'attend pas Tautre I tous deux souvent parlent ensemble. N'importe, tous deux s'entendent, se comprennent, et puis on a le bonheur de recommencer deux ou trois fois le même récit ; et puis, au dessert, le plaisir de trinquer ensemble au passé, au présent, à l'amitié ! Quel délicieux repas I fût-il même mauvais ! Et celui de Charlotte était excellent, et le vin des meilleurs crûs de Hongrie, le Keszthely, qui le dispute au bourgogne pour le bouquet I Depuis une heure on ne mangeait plus, et le souper durait encore.
On pense que, dans la conversation des deux amis, M.Niklaus et Fridoline n'avaient point été oubliés. Oswald avait raconté à son ami tous les détails qui avaient précédé son départ de Dresde : la lettre qu^il avait écrite au brave commerçant et* la demande formelle qu'il lui avait faite de la main de sa fille.
— Tu as bien fait, s'écria Godfried. Tu n'as pas besoin de fortune, et puisqu'elle est jolie et que vous vous aimez, c'est bien à toi de récompenser ainsi le désintéressement du père et l'affection de la fille. Vos sentiments et vos opinions sont les mêmes, tant mieux 1 J'en conclus que, pour nos projets d'industrie, de manufacture et de fabrique, Fridoline et son père, et le brave commis M; Jérémie, te feront plus de profit qu'une duchesse de la cour et toute sa noble famille. Quand les verrons-nous?
— D'ici à quelques jours, ils arriveront au château.
— Bien! nous veillerons à ce que tout soit en ordre et disposé pour les bien recevoir. Je m'en charge, et nous ferons à la petite marchande une réception de princesse.
— Demain, dit Oswald, nous visiterons ensemble nos domaines.
— A vos ordres, monsieur le comte I
En ce moment, onze heures sonnèrent à l'horloge du château : Onze heures ! dirent ensemble les deux amis, ce n'est pas possible ! Cotait vrai, cependant.
LA JEtJNK ALLEMAGNE 230
— Allons, dit Godfried, il faut être raisonnable, car demain à six heures je dois ôtre le premier descendu dans Tétude; c^est mon usage. Je vais avoir l'honneur de conduire monsieur le comte à son appartement.
n prit un des flambeaux qui étaient sur la table, quitta la salle à manger et traversa son cabinet. Il*s*arrôia pris de son bureau, et, y prenant trois liasses de papier :
— Te lèves-tu de bonne heure? dit-il à Oswald.
— Comme toi, avant six heures.
— Eh bien I si tu n'as rien de mieux à faire, déchiffre cet amas de lettres que j'ai réunies sous le titre de Correspondance, et dont je n'ai pas encore eu le temps de m'occuper ; mais, supposant que c'étaient des papiers de famille, je n*ai voulu en charger aucun de mes clercs, et je te les ai réservés.
Le numéro un renferme les lettres recueiUies par moi dans Imventaire de M. Labenski ; le numéro deux, les lettres trouvées par moi dans le secrétaire de la comtesse ; et le numéro trois, tous les papiers intimes du général. Si tu y découvres quelques renseignements utiles pour nos affaires d'intérêt, tu en prendras note et nous en causerons... Mais voici ton appartement. Bien !... Charlotte a fait un grand feu. J'espère que le lit te paraîtra bon, et que tu dormiras bien sous le toit de Tamitié.
— Et moi, j'en suis sûr.
-— Bonsoir, mon ami.
--Bonsoii^.. à demain.
Oswald entendit le notaire descendre les marches de Tescalier, il ferma sa porte et Godfried ferma la sienne. Godfried se déshabilla au coin du feu, puis s'étendit dans son lit ; un instant après il s'endormait du sommeil du juste, et un profond silence régna dans la maison du notaire.