LETTRES POSTHUMES
Un feu brillant pétillait dans la chambre d*Oswald et projetait un reflet rougeàtre sur les rideaux blancs du lit et de la fenêtre. Au dehors soufflait avec violence un vent du nord, toujours assez agréable à entendre, quand on est à Tabri et bien chaudement.
Le nouveau comte de Donnersberg n*avait pas envie de dormir ; il contemplait avec plaisir la chambre blanche cl proprette où il se trouvait ; et son regard, en faisant rinveotaire, s*arréta sur les trois liasses de lettres laissées par Godfried sur une petite table, placée près du foyer. C'était le lendemain qu*il devait lire cette volumineuse correspondance, et machinalement il s'occupait à dénouer les cordons .qui retenaient les papiers (ce serait toujours cela de fait), puis à mettre les différentes lettres par ordre de date, cela en rendrait la lecture plus facile. .
Une des premières qui lui tomba sous la main .était signée Labenski et se trouvait dans la cote numéro trois, parmi les papiers du général. Il la remarqua parce qu'elle^ était fripée et chiffonnée, conune si elle avait été froissée avec violence. Elle contenait ces mots.
« Monsieur le comte,
« Ne m'en veuillez pas d'un refus qui me désespère plus « encore que vous. Mes raisonnements et mes prières ont « été inutiles. Je ne puis la contraindre, et vous-même,
LA JEUNE ALLEMAtiiNË 211
V monsieur le comte, ne le voudriez pas. Madame Isen- « hofîcr, la femme de mon banquier, avait proposé à Thécla « de remmener aux environs de Gratz dans une de ses « terres. Ma fille se faisait depuis longtemps une fête de ce « voyage ; je n'ai pu m'y opposer. N'interprétez pas autre- « ment, monsieur le comte, ce brusque départ; n'y voyez « surtout, je vous en supt)lie, aucune intention offensante « pour Votre Excellence, et croyez que je ne me rappellerai « jamais qu'avec reconnaissance et respect Thonneur que i( vous avez daigné me faire.
« Labenski. 3>
— C'était donc sérieusement, se dit Oswald, que Thécla Labenska avait d'abord refusé la main du comte de Donnersberg; je «ne l'aurais jamais cru, ni Godfried non plus... et cependant, malgré toutes les précautions que prend le père pour ménager l'amour-propi'e du prétendant, il est évident que Thécla a quitté Vienne dans le but de se soustraire aux poursuites du général.
Une autre lettre de la même date, à peu près, s'offrit alors aux yeux d'Oswald parmi les papiers de Labenski. C'était une petite écriture fine, élégante, distinguée. La signature de Thécla le fit tressaillir. Il lui sembla qu'il tenait entre les mains la pensée même de cette femme si fausse, si perfide, qui avait voulu lui faire tant de mal. Il regarda avec attention autour de lui, comme pour s'assurer qu'on ne pouvait l'apercevoir, et lut la lettre suivante, comme on lit la preuve d'un complot :
« Mon bon père,
« Je vous laisse bien fâché contre moi, c'est là ma seule « peine, car, en refusant les millions de M. le comte de « Donncrsberg, je ne me sens pas coupable, je ne me sens « aucun remords au cœur.
« Vous me dites que c'est manquer notre fortune ; et « qu'avons-nous besoin de fortune ? N'avons-nous pas été «I heureux jusqu'ici avec le peu que nous possédions ? ne V. — vil. 14
242 PROVERBKS — NOUVELLES — ROMANS
« pouvons-nous pas Tôtre encore?... Quand votre fille sera « comtesse et millionnaire^ les soirées, où je vous fais la « lecture au coin du feu, en auront-elles plus de charme, (( nos promenades du matin en seront-elles plus douces?... « Vous aimerais-je davantage ? Ce n'est pas possible...
c( Et qui sait, mon père, si les fêtes et les honneurs, si a les embarras de la richesse ne seront pas cause que je « vous aimerai moins?... Pardon, pardon, mon bon père, ce (( n'est pas cela que je veux dire, mais ceci seulement : que « j'aurai alors moins de temps à vous aimer... et que main- « tenant j* ai toute ma vie pour cela.
« Vous ajoutiez hier, dans votre grande colère, que, si « je n'épousais pas le général, je courais risque de rester « tille, attendu que vous m'aviez donné une éducation de « princesse, c est vrai, et que je n'avais pas de Sot, c'est « encore vrai. Mais, où est donc la nécessité de se marier, «. quand on a un père qui vous tient lieu de tout, quand on « lui doit des talents qui charment la vie et qui même, au « besoin, pourraient l'enrichir ?
« Vous vous plaignez souvent que le produit de votre « place ne vous suffit pas, que nous sommes pauvres, trèsce pauvres; jusqu'à présent, mon père, je ne m'en doutais « pas ; mais vous le dites, il faut bien le croire. J'ai cher- « ché un moyen de vous rendre riche à votre insu. Oui, je « m'étais promis de ne jamais vous en parler, pour vous « punir; mais je n'ai pas de rancune, et je vais tout vous « confier.
« Grâce à vous, j'ai appris le piano. A tout autre, je dirais « que j'en joue passablement ; mais on peut être orgueil- « leuse avec son père ; je conviendrai donc, entre nous, « que j'en joue parfaitement bien ; vous ne pouvez pas le « nier, vous me le dites tous les soirs. Madame Isenhoffer, « la belle-fille de votre banquier, à qui j'ai confié mon proc jet, prend depuis six semaines des leçons de moi.
« Gomme elle est aussi généreuse que son beau-père est .( avare, elle me paye très-cher, et de plus, à la campagne»
tf OÙ elle m'emmèiie, elle me présentera à deux ou trois 0 jeunes duchesses qui seront plutôt mes amies que mes « élèves ; et quand les arts et Tamitié m* offrent une vie heut reuse, honorable et* indépendante, vous me parlez d'un f mariage d'argent, vous me proposez de me vendre!... « Ah ! mon père, mon père, vous n'êtes pas jeune fille, vous « n'avez pas dix-sept ans, vous ne savez pas ce que c'est que ff d'unir son sort à celui d'un homme de soixante-cinq ans, « quelque rang ou quelque fortune qu'il puisse vous offrir ! « S'il s'agissait de vous sauver la vie, mon père! je n'hé- « siterais pas un instant ; mais comme, grâce au ciel, il n'en « est rien, laissez-vous être heureux par moi et près de moi ; « laissez-moi ma liberté, mes rêves et ma gaieté de jeune « fille, car, en vous écrivant, en pensant que nous ne serons « point séparés, je ris et je pleure en môme temps, et ce « papier, que je viens de presser contre mes lèvres, vous « portera à la fois les larmes et les baisers de votre heu- H reuse fille.
« Thécla. »
En lisant cette lettre, Oswald restait frappé de surprise et ne pouvait en croire ses yeux.
— Oui, voilà l'âme d'une adorable jeune fille, se disait-il. et les sentiments qu'elle exprime ne peuvent être soupçonnés de fausseté, c'est à son père qu'elle écrit, c'est à lui et à Dieu qu'elle dévoile ses pensées les plus intimes. Comment plus tard tant de naïveté, de courage, de noblesse, se sont-ils laissé corrompre au contact des grandeurs et de la fortune?
Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé?
Oswald resta quelques instants plongé dans ses réflexions ; puis enfin, mettant cette lettre de côté, il en prit une autre qui venait immédiatement après. Elle était encore de Thécla ; mais ce n'était plus cette écriture si nette, si élégante... elle était écrite à la hâte, presque illisible, et il fallut à Oswald de grands efforts pour la déchiffrer.
« Mon père... mon père... quelle horrible lettre !... je l'ai
214 PROVRRBES — NOUVELLKS — ROMANS
« brûlée à Finstant... Dieu seul et moi connaîtrons votre « secret. Cette lettre, je ne devais la recevoir qu'aprôs-de- « main... mais, grâce an ciel!... M. Isenhoffer, le fils, à qui « vous Taviez confiée,au]ieude s'arrêter, comme il le devait, « deux jours à Gratz, est venu ici directement.
a La poste va repartir à Tinstant... et je vous écris; mais c pas de train pour Vienne avant ce soir ; je prendrai le che- « min de fer, je passerai la nuit, et demain une partie de la c journée. Je pars seule, mais ne craignez rien, Dieu veilc lera sur moi I... il doit protéger une fille qui va sauver son « père ; et je vous sauveraL Je vous le jure... je vous sau- « verai ! attendez-moi seulement, et croyez en votre fille.
« Thégla. »
Que s'était-il donc passé ? quel était ce secret ? Oswald chercha vainement parmi les autres lettres de M. Labenski... Peine inutile ! Aucune trace de cet événement, et cela était d*autant plus facile à comprendre, que Thécla elle-même déclarait avoir brûlé, aussitôt sa réception, la lettre qui contenait ce terrible mystère ; mais, parmi les papiers du général, Oswald trouva la lettre suivante, dont Tétrangeté redoubla son étonnement. Elle était de récriture de Thécla, de la même date que la précédente, et adressée par ellemême au comte de Donnersberg :
« Monsieur le comte,
« Il y a un mois que vous, grand seigneur, feld-maréchal, « comblé de tous les dons de la fortune, vous m'avez fait « l'honneur de me demander en mariage, moi, jeune fille « pauvre et ignorée ; honneur bien grand, honneur inespéré, « que j'ai pourtant osé refuser, mais pour un motif dont votre «cœur ne saurait me blâmer. Un homme tel que vous doit « être aimé de celle qu'il a daigné choisir, et, par malheur « pour moi, monsieur le comte, je ne vous aimais pas. Une « telle franchise serait peut-être un crime aux yeux de tout « autre, mais non pas aux vôtres, j'en suis certaine, et j'ai « tellement confiance en votre loyauté, que, dans le malheur
( qui m*accabley et cherchant autour de moi un ami, c'est « à vous que je m'adresse, monseigneur ! Celui qui m'avait « jugée digne d'ôtre sa compagne et de partager son sort « doit être digne de partager ma peine et de comprendre « la hardiesse de l'aveu que j'ose, aujourd'hui, lui taire.
« J'ai un père qui, toute sa vie, s'est sacrifice pour moi. « fiaani de son pays, où tous ses biens avaient été confisqués, « il a travaillé, depuis seize ans, d'abord pour me nourrir, puis « pour me donner une brillante éducation. Plus tard enfin, « dans l'espoir de me marier et d'amasser pour moi une dot, « seul but de toutes ses pensées, et trouvant que le labeur de ff chaque jour ne suffisait pas à son impatience, il a hasardé a à la bourse de Vienne quelques spéculations qui ont réussi, a par malheur, et qui ont encouragé son audace ou plut6t « son amour pour sa fille.
« Il a perdu, tout perdu en un jour, et dans une entreprise « qui, quelques jours plus tard, offrait un gain énorme et « assuré. 11 ne fallait que pouvoir attendre... Mais comment? « où trouver des capitaux ?
c Mon père était caissier chez M. Isenhoffer, banquier, et < se persuadant qu'il pourrait, avant la fm du mois, et sans « qu'on s'en aperçût, remettre dans sa caisse les sommes « empruntées par lui et qu'il se croyait sûr de gagner... « Vous devinez le reste, monseigneur. Après-demain est le « dernier jour du mois ; c'est Le jour où, selon son habitude, « M. Isenhoffer doit faire le relevé général des comptes de « sa maison, et demain mon père est décidé à se tuer, car « il lui est impossible de trouver, en un jour, quatre-vingt « mille florins qui lui manquent; il ne peut l'espérer; moi « seule, j'espère encore ! Si cet espoir est déçu, je ne me « plaindrai pas, je me résignerai. Ma destinée sera celle de « mon père ! je ne l'abandonnerai pas, lui qui ne m'a jamais « abandonnée, et je partirai avec lui.
« Si au contraire, monseigneur, vous lui venez en aide, si « vous empochez que sa honte soit connue, si vous sauvez «son honneur et ses jours, ma reconnaissance sera éter-
246 PROVERBES — NOUVELLES — ROyANS
« nelle et ma vie entière ne suffira pas pour acquitter ma a dette.
« Thécla Labenska. »
En achevant ces dernières lignes, Oswald eut peine à modérer son émotion ; il saisit vivement une autre lettre qui, dans les papiers du général, se trouvait immédiatement à la Suite de celle-ci. Elle était de la môme écriture, mais datée de deux jours plus tard.
f Soyez béni, monsieur le comte ; mon père est sauvé! Je « viens de remercier Dieu, je viens de lui adresser mes prières « pour qu'il vous récompense et pour que vos jours soient « heureux!
« Vous prétendez qu'ils ne peuvent Tôtre sans moi, vous « faites appel à ma reconnaissance... Elle ne vous fera pas « défaut. J*ai dit que ma vie serait à vous 1 Yous pouvez en « disposer.
« Yous faites aussi appel à ma franchise et me demandez (( si maintenant je vous aime ! maintenant comme toujours, a je dirai la vérité. Non, monsieur le comte, je ne vous « aime pas... d'amour ; mais jamais, je vous le jure, je n'ai « éprouvé d'amour pour personne, et tous les sentiments « d'affection, d'estime, de dévouement que peut inspirer la re- « connaissance à un cœur bien né, je les ressens pour vous. « J'ai plus d'une fois entendu raconter les services rendus « par vous au pays, je serai glorieuse de votre gloire, fière « du nom que vous me donnez, et j'espère, grâce au ciel, le « porter toujours dignement, car je sais, en vous épousant, a à quoi je m'engage devant vous et devant Dieu.
« Yeiller sur vos jours et les prolonger par mes soins,
« rendre votre vie agréable et heureuse; vous apporter fidé-
« lité, respect et soumission, tels sont mes devoirs; je les
« connais, je les remplirai; et si jamais je pouvais les oubKer,
« conservez cette lettre, monsieur le comte, pour m'accabler
« du témoignage de vos bienfaits et du reproche de mon in-
« gratitude, .
« Thécl^ Labenska. »
LA JEUNE ALLElfAONE 247
Oswald resta quelques instants pensif.
Il était évident que la pauvre fille s'immolait pour son père ; qu'elle sacrifiait toutes ses illusions de jeunesse, tous ses rêves de bonheur et d'avenir; mais que.de noblesse et de dignité dans ce sacrifice ! que de franchise dans ses aveux ! Qu'il devait être facile, même à un vieillard, d'être heureux avec une telle femme, et presque de s'en faire aimer !
— Quel dommage, disait Oswald, qu'un si rare trésor ne soit pas tombé en partage àunépouxjeunecommeellel C'est le contact de la vieillesse et de ses sentiments égoïstes qui, plus tard, a desséché cette âme si belle et si pure.
Et malgré lui, ému par ce roman d'outre- tombe, dont les pages se déroulaient à ses yeux, durant la solitude et lé silence de la nuit, s'intéressant à ces personnages qnt n'existaient plus, mais dont les souffrances vivaient encore dans ces caractères tracés par eux, il poursuivait, avec une curiosité fiévreuse, la lecture de ces lettres.
De temps en temps il regardait autour de lui, ou écoutait d'une oreille inquiète; parfois il lui semblait voir ou entendre ceux qui, dans leur conversation muette, lui dévoilaient ainsi toutes leurs pensées et tous leurs secrets.
Dans les lettres du père à sa fille, on voit que, frappé d'un coup mortel, qui doit bientôt le conduire au tombeau, ce père ne peut se pardonner d'avoir sacrifié son enfant. En vain eOe lui écrit qu'elle n'a rien à désirer, qu'elle est contente de son sort.
Ce n^est pas vrai, lui écrit-il, tu te fais heureuse pour diminuer mon malheur !
Dans les premières lettres qui suivent son mariage, Thécla raconte à son père l'éclat et les honneurs qui l'environnent, les fêtes et les hommages qu'on lui prodigue, l'amour et les soins de son mari, qui ne la quitte pas d'un instant, ou qui, séparé d'elle, la suit encore des yeux. Elle le remercie de tant d'attentions, elle est touchée d'un tel excès de tendresse. Mais, sans qu'elle le dise^ on comprend qu'elle croit y voir un commencement de défiance dont sa fierté est blessée.
Elle affecte d'être joyeuse et de se plaire dans ce grand monde où se plait son mari, et cependant, dans une des lettres qui suivent, elle s'écrie :
« Enfin, nous voilà à Donnersberg, dans ce grand et im- « mense château, où nous ne voyons plus personne. Ah ! « que je suis heureuse, mon père!... J'y puis penser en lif berté, à vous, mon seul ami I Je puis rêver, dans ces « longues allées, ou au bord de la Moldau, à mes plaisirs ou « à ma jeunesse passés... car, quoique jeune encore, il me « semble que je n'ai déjà plus de jeunesse ; il ne m'est pas (( arrivé, depuis deux mois, de sauter ou tie courir, même « de rire. D'abord le général ne rit jamais, et puis il semble « qu'un éclat de rire serait inconvenant et jurerait avec * les « voûtes sombres de ce grave château.
« Vous me demandez si mon mari m'aime beaucoup. Si je « l'osais, je dirais : trop 1 car son amour est si inquiet, parce fois même si furieux, que cela eflraye plus que cela ne « touche. Ce n'est pas ainsi que, dans mes idées de jeune « iille, j'aurais jamais compris l'amour! Je rêvais qu'il ne « pouvait connaître ni discussion, ni querelles ; car, d'un « regard, on devait s'entendre. Je rêvais qu'il ne devait « éprouver ni défiance, ni soupçons, car, d'un regard, on « devait se rassurer !
« Il parait que je m'abusais et qu'il ne peut en être ainsi. 0 Je tâche donc, à force de soins et de douceur, de calmer « ce caractère violent et soupçonneux. Ici surtout, j'espère « en venir plus aisément à bout : nous sommes seuls, seuls « au monde ; nous n'aurons pas, comme à Vienne, des bals, « et surtout des valseurs. Ce sont les valseurs qu'il n'aime a point, hélas ! J'y renoncerai pour lui plaire, ainsi qu'à la « valse, ainsi qu'aux éclats de rire. Rassurez-vous, cela ne c me coûte rien, je n'y ai pas le cœur ! »
— Ma pauvre tante! se dit Oswald avec un soupir, et nous lui portions envie, et nous l'accusions d'avoir dérobé, à force de ruses et d'intrigué; -un sort qu'elle avait si chèrement acheté !
En ce moment il tenait une lettre qui le fit tressaillir... il avait cru y lire son nom, et, en effet, il ne se trompait pas... c'était bien son nom! son nom à lui, écrit de la main de Thécla ! Sa curiosité devint plus vive, et il redoubla d'attention en lisant la lettre suivante :
« Je vous ai parlé, mon père, du curé de Donnersberg, « M. Berthold, qui est un excellent homme. Il vient me voir « souvent. C'est presque notre seule compagnie ; il n*amuse « pas beaucoup le. général, mais moi, qui Tapprécie et qui « Taime, je lui ai donné toute ma confiance. Nous avons aussi 0 de bons serviteurs, Frantz, le valet de chambre de mon « mari, un ancien soldat, triste et taciturne, mais dévou<?. « Et puis j'ai près de moi une jeune fille qui me platt infini- « ment, Gretly, ma femme de chambre, que je suis toujours « tentée de traiter comme une sœur et une amie, aux grands « reproches de mon mari; mais c'est plus fort que moi... j'ai a tellement besoin d'aimer quelqu'un !
« Gretly me parle souvent de madame d'Albray, son an- « cienne maîtresse, la sœur du général ; elle me parle aussi c de son jeune maître, M. Oswald d'Àlbray, pour qui elle a « gardé le plus vif attachement. »
— Bonne Gretly 1 se dit Oswald.
« J'ignorais, mon père, que j'eusse un neveu, le général < ne m'en a jamais parlé, et celui-là, si j'en crois Gretly, « était aimé ici de tout le monde. H était plein de bonté et a de franchise, il se souciait peu de la richesse... Ah ! que « nous nous serions bien entendus ensemble I Nos soins a réunis eussent adouci l'humeur chagrine du général ; nous « lui eussions fait des lectures, de la musique ; nous eussions « embelli ses derniers jours ; il m'y eût aidé du moins, ot « puis un neveu de mon âge, c'eût été un frère! »
Oswald essuya une larme qui mouillait sa paupière...
« Mais il paraît que lui et son oncle sont brouillés à tout « jamais ; le général l'a banni de sa présence ; il ne veu t a plus le recevoir, il lui a même retiré la petite pension « qu'iMui faisait ; ainsi le fils de sa sœur est dans la misère,
250 PUOVERBBS — NOUVELLES — - ROlfANg
c et- moi je jouis ici d'une opulence qui ne m'était qu'inutile « et qui va me devenir odieuse. Non, mon père, non ce ne sera « pas. J'ai conçu un projet : c'est de réconcilier l'oncle et le « neveu, c*est mon devoir ; je serai approuvée par vous, j'en « suis sûre, et par tout le monde ; le général, lui-même me « remerciera, un jour, de lui avoir ainsi rendu un fils et une (( famille. »
— Et nous avons pu l'accuserl s'écria Oswald, et il continua. La lettre de Thécla se terminait ainsi :
« Depuis que cette bonne idée m'est venue, mon père, je a ne suis plus la même, je suis contente, je suis heureuse. « J'ai un but dans ma vie, et je l'atteindrai. Non pas que je « ne comprenne toutes les difticultés que je vais rencontrer, tf D'abord, je ne sais pas au juste ce qui s'est passé entre a l'oncle et le neveu, car Gretly ne m'a donné que des ren- « seignements bien imparfaits ; souvent même elle me ca- « chait ou n'osait pas me raconter certaines circonstances (i que, disait-elle, je ne devais pas connaître. »
— Je crois bien, se dit Oswald, l'aventure de l'armoire ! a Je sens donc que j'aurais grand besoin de conseils, et
c( j'ai demandé à Gretly à qui je pourrais m'adresser. A une « seule personne, m!a-t-elle dit, au docteur Mœnch, le père « de M. Godfried le notaire, et le meilleur ami de M. Oswald, « dont il était comme le tuteur, ou plutôt comme le père. « Mais il parait que M. Mœnch, qui jouit de l'estime univer- « selle, s'est brouillé avec le général à cause de moi, mon « père, et dans l'intérêt de son pupille, car, depuis mon « mariage, il ne vient plus au château, et M. Godfried, son « fils, ne s'y montre jamais ; je ne peux pas les forcer à y « venir, et je ne peux compter sur personne ; j'ai pour en- (( nemis tous les amis d'Oswald ! »
— Pauvre et noble jeune fille ! murmura Oswald ; elle a raison, le docteur Mœnch et Godfried, et moi tout le premier, nous l'avons méconnue, calomniée 1 Nous étions des ingrats, et elle seule était bonne et généreuse.
Un mot surtout l'avait touché : sa tante ne disait plus :
LA JEUiNE ALLEMAGiNE 251
M. Oswald, elle avait écrit tout simplement : Oswald ; il semblait qu'un lien de parenté on d'amitié existât déjà entre eux, depuis qu'elle voulait lui rendre service.
Une autre lettre, également adressée à son père, conte<nait k suite de l'entreprise tentée par elle :
a Tout va bien, disait-elle. Ne pouvant consulter personne, « je n'ai consulté que moi-même. J'ai commencé l'attaque, <t hier soir, par un air de Mozart, que j'ai joué à mon mari... a et très-bien, à ce qu'il parait. La preuve, c'est qu'il a « crié bis ! et, au lieu de recommencer, je lui en ai chanté « un autre : Ballif batti, o bel McLsetio ; et, au lieu de me <f battre, il était tellement ému, qu'il est tombé à moitié à mes « genoux en me baisant les mains. Je n^ai pas grande expc- « rience, mon pore, mais il m'a semblé que c'était là le mo- « ment de parler de mon protégé ; le général s'est à Tinsa tant môme relevé avec colère, et s'est mis à marcher à « grands pas dans l'appartement ; et moi, au lieu de m'efc frayer ou de lui répondre, j'ai replacé mes mains sur le « piano et j'ai repris l'air : Batti! batti! obelMasetto! Toute « sa fureur est tombée : grâces en soient rendues à Mozart ! « Et, pendant que je continuais à jouer, il s'est placé debout û derrière moi et m'a dit :
« — Que voulez-vous donc, Thécla?
c — Que nous causions d'Oswald sans colère, que vous « me disiez les griefs que vous avez contre lui.
a — Soit, je vous le promets.
« — Que vous me permettiez de le défendre !
« Il fit un geste de mauvaise humeur.
•< — Il le faut bien. Vous êtes trop juste pour le condamner « aujourd'hui sans Pentendre, et, pmsqu'il n'est pas là, je c serai son avocat... avocat nommé d'office par vous et peu « habile à plaider... aussi je compte sur l'indulgence de mon « doux juge !
« 11 sourit, ce qui lui arrive bien rarement!
« — Je ne cache pas à mon doux juge, contiuuai-je, car « je lui dis toujours la vérité, et à qui la dirait-on, si ce n'est
"Ib"! PROVERBES — NOUVELLES — ROMANS
« à son juge ? je ne lui cache pas que mon intention est de « tout employer pour le séduire, et j'espère y réussir.
« — C'est ce que nous verrons, dit-il froidement ; mais « pas en ce moment, je vous en prie.
« — Oh I quand vous voudrez, c'est au juge à fixer le jour a de Taudience.
« II a souri encore ; aussi j'ai bon espoir, mon père : si je tt ne l'emporte pas une première fois, je l'emporterai une « seconde, une troisième, rien ne me découragera. Il s'agistt sait seulement de l'habituer à cette idée ; il y est venu a maintenant sans trop de colère et sans en conserver même « de mauvaise humeur. La preuve, c'est qu'il nous arrive « k l'instant du gouverneur de Prague une invitation de bal « pour demain, un bal superbe donné en notre honneur. Je « n'ai rien dit, et de lui-môme et presque sans hésiter, il a « répondu :
« — Nous acceptons.
« Je viens de raconter le succès de ma première attaque « à Gretly, qui est enchantée, et qui me quitte pour prépaie rer ma toilette de bal. Elle veut que demain je sois su- « perbe, que je sois la plus belle, et que je séduise toute la a ville de Prague, à commencer par mon mari. Puisse-t-elle « dire vrai !
« Adieu, mon bon père, adieu. J'ai idée que la soirée de « demain sera décisive... Ma première lettre vous en rendra « compte. »
Oswald, cherchant à rassembler ses souvenirs, crul se rappeler qu'il s'agissait de cette soirée dont Grodfried lui avait raconté les détails ; ce bal, à Prague, où Thécla avait obtenu t mt de succès, pendant que le général jouait au whist dans un boudoir où il avait fini par s'endormir I
Ce fut avec un vif sentiment de curiosité qu'Oswald s'empara de la lettre suivante ; ce fut avec effroi qu^il lut ces terribles paroles :
(( Ah ! mon père I... mon père!... quelles horribles scènes! <t je suis brisée, anéantie... j'ai besoin de rassembler toutes
LA JËUMB ALLEMAGNE 253
« mes idées pour vous raconter comment tout cela s'est « passé... je n*y puis croire encore !
a J'avais cessé de valser, j'avais cru remarquer que deux « de mes valseurs, le prince de Sapieha et un jeune ofBcier « de l'ambassade française, avaient fait plus d'une fois fron- « cer le* sourcil au général. J'avais déclaré ne plus vouloir a danser, espérant par là satisfaire mon mari. À peine asa sise, je crus voir encore que les personnes qui cauàaien' « avec moi excitaient son mécontentement ; j'aperçus alors, c par bonheur, M. Godfried, que vous connaissez, et que je a n'avais pas vu depuis la lecture de notre contrat de maa riage, à Vienne. Je l'invitai à s'asseoir près de moi. Je vis a alors le général, plus tranquille, s'éloigner en tenant à la « main une carte de whist.
a Je vous avoue qu'en apercevant à côté de moi M. Gk)d-
« fried, le cœur me battait ; j'espérais qu'il me parlerait
« d'Oswald. n n'y a pas manqué ; lui et son père, le docteur
« Mœnch, sont de nobles cœurs qui n'oublient pas leurs
« amis, et qui savent les défendre, aux jours de Tinfortune.
« Il ne me laissa pas ignorer qu'on m'accusait d'avoir
« voulu faire déshériter Oswald!... Moi, mon père, moi,
« grand Dieu ! Vous jugez si désormais j'étais intéressée à
c lui faire rendre son héritage. Ce n'était plus sa cause, c'é-
c tait la mienne qu'il s'agissait de défendre ! Aussi je promis
c sans peine à M. Godfried, qui m'en suppliait, de parler en
a faveur de son ami, et, dès le soir même, en sortant du
« bal, dès que je fus en voiture à côté du général, sans at-
a tendre même que nous fussions de retour au château, je
a ne craignis pas d'aborder franchement la question ; je le
« suppliai, pour mon honneur, à moi, et pour qu'il ne fût
tt pas dit que j'avais chassé Oswald de la maison de son
« oncle, de l'y rappeler à l'instant.
« Il faisait nuit et je ne pouvais voir ses traits ; mais, ast sise à côté de lui, je sentais comme un mouvement conte vulsif qui agitait tout son corps... Il se taisait... et moi je a continuais à le supplier, je redoublais d'instances et de
ScxiBB. — Œuvres complètes. Vme série. — 7™e vol. — 15
254 PHOVERBBS — NOUVELLES — ROMANS
« chaleur ; il y eut même un moment où, prenant sa main,
a je la pressai avec tendresse Mais lui, serrant la mienne
« de manière à la briser, me lit jeter un cri de douleur, et il a me dit alors d'une voix sourde et avec un accent de « rage :
« — Je ne pouvais y croire ! Tout ce que je viens d'en- <ï tendre au bal est donc vrai ? Tout ce que je regardais « comme une calomnie est donc une réalité ?
< — Que voulez-vous dire, monsieur? m'écriai-je effrayée.
a — Oui, continua-t-il avec fureur, près de ce boudoir, où a ils ignoraient ma présence, ces jeunes gens n'ont pas craint « de parler ; ils ont tout dit. J'écoutais, et lorsqu'on est ence tré; on a cru que je dormais. Il le fallait, à moins d'aller « tous les soufReter, à moins de faire un éclat qui vous dés- « bonorait et moi aussi. Eh bien! le dirai -je? s'écria-t-il « avec rage, je doutais encore ; je ne croyais pas qu'une a pareille trahison, qu'une si grande perfidie fût possible.
« — Quelle trahison ? quelle perfidie ?
« — Silence ! me dit-il, silence !
« Dans ce moment, en effet, nous arrivions à Donnersberg «r et le jour commençait à paraître. Dès que nous fumes a seuls dans l'appartement, je demandai l'explication d'une « conduite pareille, il me regarda d'un air farouche.
« — Vous m'-avez trompé, me dit-il ; vous m'avez jure, « qu'avant notre mariage, vous n'aviez aimé personne.
« — Et je vous le jure encore !
« — Trahison!... vous avez aimé quelqu'un... un jeune « homme !
« — Moi! grand Dieu I qui a osé vous dire ?...
a — Vous aurez beau crier à la calomnie, je sais tout... « avoucz-le et je puis encore pardonner; sinon, je serai imc( placablel
« — Monsieur, lui dis-je, je ne vous ai jamais vu ainsi, et « vous m'effrayez beaucoup ; mais, dussiez-vous me tuer, je < ne peux pas dire ce qui n'est pas.
« — Ah! vous refusez de m 'avouer l'objet d'un tel amour!
« Eh bien ! moi, je vais vous le dire : c'est mon neveu Osu wald !
« Je jetai un cri d'indignation ; mais la surprise, l'effroi, a m'avaient tellement saisie, qu'incapable d'articuler un « mot, je fus comme prise d'un tremblement nerveux, et je ( me mis à fondfe en larmes.
« — Vous le voyez bien,'dit-il, en serrant ses poings avec « rage, vous êtes confondue!... Vous l'avouez enfin !
« — Jamais I jamais I m'écriai-je, retrouvant, en ce mo- « ment, et ma voix et me^ forces.
« — Ah ! c'est trop d'audace ! Vous osez soutenir qu'il y « a six mois, quand il a été banni de ce château, vous ne « vous êtes pas rencontrés tous les deux à Vienne ?
« — Jamais !
« — Vous ne vous êtes pas vus, vous ne vous êtes pas a aimés?
a — Je ne le connais môme pas I
« — D*où vient donc alors l'intérêt si tendre que vous « lui portez ? Pourquoi tenez-vous à ce qu'il revienne ici (f passer ses jours près de vous î Pourquoi me suppher avec « tant de chaleur et d'instances, presque avec des larmes?... a Pourquoi, enfin, dans ce moment, êtes-vous là devant moi, « p&le et tremblante comme une criminelle ?
« On dit, mon père, que l'innocence est calme et tran- « quille ; que, forte de son bon droit, elle porte un front « assuré. Et moi, bouleversée par des accusations si impré- « vues, si étranges, si indignes, j'avais perdu la tête ; je ne « pouvais que répéter en sanglotant :
« — Ce n'est pas vrai ! ce n'est pas vrai !
« Et je ne pouvais appeler à mon aide que Dieu, que « j'attestais ; que vous, mon père, dont j'invoquais le té- « moignage.
« — Votre père ! s'écria-t-il avec dédain, votre père, qui « s'entend avec vous !
« Ah ! à ce mot, l'indignation me rendit du courage ; « j'avais pu me laisser outrager; mais vous, mon père,
« vousl... Je retrouvai des forces pour vous défendre, et « après quelques minutes d'énergie ou de colère, mes « forces m'abandonnèrent de nouveau, et je tombai éva- « nouie.
a Effrayé, il sonna ; il était grand jour. Gretly accourut ; « elle fut saisie d'effroi en me voyant dans un pareil état ; « et M. de Donnersberg, comprenant qu'il me tuait par sa a présence, consentit à s^éloigner.
« Quand je revins à la vie, quand, regardant autour de « moi, je me vis seule avec Gretly, je respirai ; je me jetai a dans ses bras, et la pauvre fille fondit en larmes. Ah I que « j'étais heureuse ! j'avais quelqu'un qui pleurait avec moi. »
Oswald s'arrêta en cet endroit. Les pleurs le suffoquaient lui-môme et coulèrent sur cette lettre qui déjà peut-être avait reçu les larmes de Tliécla. Que de regrets ! que de remords l'assaillaient à la fois! C'était pour lui que la pauvre fille avait tant souffert !... c'était lui qui était la cause de tous ses maux... Et, en récompense de tant de générosité, elle n'avait reçu de lui qu'outrages et calomnies !
— Thécla, murmura-t-il à voix basse, 'pardon I pardon !
Puis, empressé de revenir à l'ange qu'il avait méconnu, il reprit la lecture de sa lettre. Thécla continuait ainsi :
a Après avoir dormi quelques heures, j'entendis ouvrir ma « porte. C'était Gretly qui, toute tremblante, m'annonçait « que le comte demandait à me voir. Je me jetai à bas de « mon lit, et, avec un battement de cœur inexprimable, a j'attendis cette visite... Ah ! si j'avais pu fuir ! si j'avais « pu me réfugier près de vous, mon père !... mais je n'avais « ni consolation, ni protection à attendre, j'entendais les <E pas du comte.
<c II entra. La scène de la veille recommença. C'étaient les « mêmes soupçons et la même fureur ; et, après des heures « entières de ces horribles débats, je ne me défendis plus « qu'en lui disant :
0 — Tuez-moi I monsieur, si vous ne me croyez pas !
« Et j'en étais arrivée à ce point de lassitude et de déses-
rr-^r.
« poir, que la mort eût été pour moi un repos et un bien- « fait.
« Enfin, désarmé par ma résignation, il me dit d*un air « froid et sévère :
a — Je vous crois... mais cela ne suffit pas, il faut que « les autres vous croient. Les amis de M. Godfried, et peut- « être M. Godfried lui-même, sont persuadés, je les ai en- « tendus, que, par votre influence et votre crédit, mon ne- « veu Oswald va recouvrer mes bonnes grâces.
« — Ils sont loin de la vérité I m*écriai-je ; mais je dois « en effet vous avouer que M. Godfried compte sur moi c pour vous fléchir.
« — Vous lui ôterez cette idée I s'écria-t-il ; vous lui ré- « pondrez, pour qu'il le redise à ses amis, que mon neveu « vous est complètement indifférent et que vous ne vous « chargez point de plaider sa cause.
« — Mais hier, à ce bal, je lui ai promis formellement le « contraire.
% — Et pourquoi, s'écria- t-il avec une fureur qui sem- « blait renaître plus violente que jamais, pourquoi avez- « vous pris un pareil engagement ? pour donner une nou- « velle consistance aux calomnies que ces infâmes font « circuler déjà. J*en suis fâché, dit-il sèchement. Si vous « avez donné votre parole à M. Godfried, vous la lui retirerez.
« — Il est plus simple, monsieur, de lui avouer simple- « ment et loyalement ce qui vient de se passer.
« — Pour qu'on me tourne en ridicule, pour que celte « jeunesse insolente et railleuse me traite de vieillard jaa loux et de tyran ! Non I j'entends qu'il ne soit question de « moi en rien. Vous ne m'aurez pas même parlé de mon « neveu, et vous direz à M. Godfried que c'est vous, vous- « même, qui, toute réflexion faite, ne jugez pas convenable « de prendre fait et cause pour M. Oswald, que vous ne « connaissez même pas , vous appuierez sur ce mot, et au- <( quel, après tout, vous n'avez aucune raison de vous in- « téresser.
« Le rôle qu*on voulait me faire jouer m'indigna, et ras- « semblant tout mon courage, je répondis que je ne dirais « jamais cela.
«.Si vous aviez entendu alors quels éclats de rage!...
« — Et vous dites, madame, qu'Oswald n'est rien pour « vous ! vous dites que vous ne l'aimez pas 1
« Je cherchai vainement à lui faire comprendre que mon « honneur à moi exigeait qu'aux yeux du monde, je n'eusse « pas l'air de bannir son neveu et de le dépouiller de son a héritage ; vainement je ie suppliai, non pas de le rappeler « au château, mais au moins de lui accorder loin de nous, <r bien loin de nous, une position convenable : il ne voulut « rien écouter. Il se promenait avec fureur, frappait et bria sait de sa canne tous les meubles qui se trouvaient à sa « portée ; enfin, il s^arrèta devant moi, en me disant avec « une colère concentrée :
« — Ainsi vous ne tenez aucun compte de mes prières et « de mes ordres ?
« — Non, monsieur... répondis-je en tremblant ; mais vous « comprendrez vous-même... que je ne puis...
a — Ainsi, continua-t-ii en m^interrompant, vous refusez « de m'obéir?...
« — Oui, monsieur, répondis-je avec fermeté.
« — Déjà I s'écria-t-il avec ironie ! L'amour vous donne « bien du courage !
f Tirant alors de sa poche une lettre que je lui écrivais « dernièrement, il me montra du doigt le passage suivant « qu'il me lut à haute voix :
« Vous apporter fidélité y respect et soumission^ tels sont « mes devoirs; je les connais y je les remplirai; et si jamais « je pouvais les oublier, conservez cette lettre, mx)nsieur le « comte ^ pour m'accabler du témoignage de vos bienfaits et « du reproche de mon ingratitude, *
« Je restai immobile et confondue. Je n'eus plus la force ft de répondre, et, baissant la tête, comme une coupable, je « lui dis à voix basse :
LA JEUNE ALLEMAGNE â59
« — J'obéirai, monsieur.
« — A la bonne heure I J'inviterai M. Godfried à venir « demain dans mon cabinet... Vous y descendrez pendant « qu'il y sera... et là, devant lui et devant moi... vous « direz... '
« — Que dirai-je, monsieur? Je ne le sais pas, je vous «le jure; et malgré Tenvie que j'ai de vous obéir... je « craindrais de me tromper.
« — N'est-ce que cela? dit-il.
« Il prit la plume et écrivit, de sa main, deux ou trois c phrases, par lesquelles je déclarais à M. Godfried qu'après t mûre réflexion, je n'avais pas trouve' convenable de me « poser comme avocat de 31. Oswald, que je n*ava%s jamais c vu et que je ne connaissais pas. »
« Et le lendemain, mon père, le lendemain ! ô comble « d'humiliation ! Devant l'honnôte M. Godfried, qui me re- « gardait avec mépris , il me fallut, comme un écolier, « comme une esclave, réciter cette phrase indigne, qui at- « testait que je n'avais ni souvenir de mes promesses, ni « dignité, ni générosité dans l'âme, qu'enfin j^étais une «femme fausse, avide, intéressée!... Honte à moi, mon « père, d'avoir obéi ! honte à moi d'avoir exécuté une pâte reille lâcheté !... Mais que direz-vous, mon Dieu 1 de celui « qui me Ta commandée?
< A vous seul, mon père, je puis confier mes tourments ; « la pauvre Gretly doit les ignorer, car si son maître se dou- « lait qu'elle connaît de tels secrets, il la renverrait sur-le- <i champ.
« Vous croyez qu'une soumission aussi absolue, une abné- « gation aussi complète de moi-même, ont dû satisfaire M. de « Donnersberg et le désarmer? Non! soit qu'il rougisse à « mes yeux, soit qu'il ne me pardonne pas les torts dont il « s'est rendu coupable, l'orage gronde encore; je crains « toujours qu'il n'éclate de nouveau, et j'attendrai quelques « jours avant de vous envoyer cette lettre. » « Deux jours après. — Mercredi soir.
« Mon père, c'est fait de moi 1 tout est fini ! plus de bon- « heur possible ! plus de repos pour votre pauvre fille !
« Ce matin, après déjeuner, M. de Donnersberg est sorti a à cheval pour une promenade de quelques instants. J'étais a seule dans ma chambre, auprès du feu, me rappelant « encore avec terreur les terribles scènes de ces jours der- « niers, lorsque Walter, un valet de pied, m'apporte une (( lettre que je prends avec un transport de joie et que je « porte à mes lèvres, croyant qu'elle me venait de vous : « vous êtes le seul qui m'écriviez... Je me trompais; elle a n'était point timbrée de Vienne, mais de Dresde. Qui poua vait m'écrire de cette ville, où je ne connais personne? « Jugez de ma surprise : elle était signée Oswald d'Albray... a Je tressaillis de terreur. »
Oswald en ce moment éprouva un sentiment pareil.
« Que pouvait m'écrire le neveu de mon mari ? je ne le « connaissais que par Gretly, par ce qu'elle m'avait dit de « sa bonté, de sa douceur, de son noble caractère. Je me « disais que, lui aussi, avait dû être malheureux en ce châ- « teau ; que lui aussi avait dû y connaître les chagrins, les <r reproches, l'humiliation ; et je ne sais quelle sympathie (( m'avait portée à le défendre; vous le dirai-je même, les « tourments que je venais de souffrir pour lui, loin de me « le faire haïr, avaient, à mes yeux, établi entre nous comme u un lien inconnu, comme un rapport mystérieux ; il me « semblait, quand je prenais sa défense, que, de son côté, « s'il l'avait fallu, il en aurait fait autant pour moi. »
Oswald porta la lettre à ses lèvres.
(c Jugez donc, mon père, jugez de ma douleur 1... Cet ami « que je révais depuis quelques jours, je Pavais déjà perdu. « C'était un ennemi dont la fierté s'indignait à Tidée de rien « me devoir. Il me défendait de parler pour lui! Il aimait « mieux vivre misérable que d'être riche par moi!.,. Eh « bienl cette lettre, quelque dure qu'elle fût, avait une u certaine noblesse de cœur, un légitime orgueil qui pouvaient tf tout faire excuser ; mais dans le dernier paragraphe, dans
a le postscriptum^ il m'écrivait qu'il savait enfin la vérité (i par son ami Godfried; que ma fausseté et ma perfidie * lui étaient connues ; que f avais pu, par mon adresse^ a abuser sans peine de V imbécillité d'un vieillard^ etc., etcJ « Que vous dirais-je, mon père? ce peu de lignes renfer- « mait tout ce qu*il y avait au monde de plus injurieux pour « moi, et surtout pour le général, dont l'implacable colère, « et dont la vengeance ne pardonneraient jamais un affront a si sanglant !
« — Si son oncle voyait cette lettre, me disais- je, Tim- « prudent serait perdu 1 perdu à jamais !
a En ce moment j'entendis dans l'antichambre la voix de « mon mari. Je frémis ; et par un mouvement plus prompt « que la pensée, je jetai la lettre dans le feu, au moment a même où le général ouvrait la porte de ma chambre ; il a vit mon geste, et il s'élança vers la cheminée, où un brau sier ardent avait déjà presque en entier consumé le pa- « pier. Au risque de se brûler la main, il en saisit les débris.
« — De qui est donc cette lettre, s'écria-t-il, que Walter « vous a vue porter à vos lèvres?... puis jetant les yeux sur « quelques moitiés de lignes échappées à Tincendie : L'écri- « ture d'Oswald ! s'écria-t-il avec un regard étincelant de « jalousie.
« Il s'approcha de moi d'un air si terrible, que je me mis « à trembler.
« — Ainsi, me dit-il, vous m'abusiez par de faux serments, « et, dans ma faiblesse, dans mon amour pour vous, j'ai pu « vous croire l'autre jour; j'ai ajouté foi à vos paroles! « mais la vérité se découvre; j'en ai enfin les preuves! Nie- « rez-vous encore votre crime ?
« — Oui, monsieur, car il n'y a pas de crime !
« — Ah ! quel excès d'impudence ! s'écria-^il avec un re • « doublement de rage, et cette lettre... cette lettre!...
« — Ne prouve rien, monsieur, je vous le jure.
« — Parce que le feu a consumé vos tendresses et vos « protestations d'amour; mais elle prouve que vous vous
« entendez, que vous vous écrivez, que vous êtes en corresa pondance, et depuis longtemps, avec ce neveu que vous a prétendiez ne pas connaître et n*avoir jamais vu !
« — Monsieur, écoutez-moi !
« — Non, je n'écoute rienl... Ni vos larmes ni vos sera ments ne me tromperont plus.
« Et me saisissant rudement par la main, qu'il me brisait « dans son étreinte :
« — A genoux, coupable I à genoux ! »
Oswald poussa un cri de fureur et se leva, conmie pour défendre sa tante , puis il retomba accablé sur son fauteuil, tenant dans ses mains la lettre qu'il froissait par un mouvement convulsif.
— Pauvre et innocente martyre ! s'écria-t-il, et moi, cause de tous tes tourments, je n'ai pu te protéger contre ton bourreau 1 Je n'ai pas même pu te justifier...
Tremblant de colère, pâle d'indignation, il continua la lecture de la fatale lettre.
c II m'avait fait tomber à terre et il me criait :
a — Avoue ton crime, avoue-le !
« — Jamais ! Je n'en ai point commis.
« — Avoue-le I répétait-il en me traînant sur le parquet « de la chambre.
« — Jamais ! m'écriai-je avec force. Je prends Dieu à té- « moin que je suis innocente et que c'est vous qui êtes un « indigne 1
« — Infâme I s'écria- t-il, et dans le dernier degré de la (( rage, ne se connaissant plus, oubliant tout, il leva la main « sur moi, et me frappa, moi, sa femme! Moi, jeune iîlle « sans défense, abattue à ses pieds !
a Je jetai un cri, non de douleur, mais de honte pour loi « et pour moi-même, et lui, comme un furieux qu'il était, « allait redoubler ; mais la porte venait de s'ouvrir brusquece ment, et un homme qui s'était élancé entre nous deux « avait arrêté le bras du général.
« C'était Frantîs, son valet de c^an^bre,
« — Oser porter la main sur ton maître ! s'écria le géné- (( rai, dont la colère semblait s'augmenter par les obstacles.
« — Vous venez bien de porter la main sur madame I ré- « pondit Frantz froidement.
« — Tu Tas vu ? dit le comte avec un sentiment de honte.
«( — Oui, général; mais je ne le crois pas... Je me serai « trompé, sans doute.
« — Va-t'en : laisse-nous.
c — Je vous demande pardon, général, mais pour vous, « comme pour madame, j'attendrai que ce soit elle qui me « l'ordonne I
<( Le comte fit un geste de colère, et moi je lui dis :
« — Frantz, restez I
<K Le brave soldat resta, debout, immobile, à côté de la c porte, et prêt à me défendre, même contre son maître.
a — Monsieur, dis-je au comte, la scène de violence dont c Frantz vient d'être le témoin m'oblige à me justifier, nona seulement devant vous, mais devant lui. Je voulais, dans « l'intérêt de votre neveu, que je ne connais pas, je le ré- « pète, et que je n'ai jamais vu, soustraire à vos yeux la
V lettre que je viens de recevoir de lui, au sujet de notre « mariage ; lettre outrageante pour vous comme pour moi. « Je pense encore qu'il serait généreux d'ignorer l'existence
V de cette lettre et de la regarder comme nulle et non c avenue, car elle a été écrite dans un moment de colère, « et vous savez, monsieur, que, dans la colère, les cœurs « les plus nobles peuvent s'oublier et ne plus être maîtres « d'eux-mêmes... Vous avez voulu connaître la vérité... La « voilà tout entière. Et maintenant, je l'espère, vous voilà « calmé ! vous voilà persuadé !
« — Oui, répondit-il froidement, et il donna à Frantz « l'ordre de s'éloigner.
« Le soldat me regarda, comme pour me demander si j'y « consentais, je lui fis signe que oui, et il disparut.
a Le comte alors s'approcha de moi, et me dit à voix < basse ;
« — Non, je ne vous crois pas ; c'est encore une ima postuce et une ruse dont je ne suis pas dupe et dont a j'aurai vengeance! et il se précipita hors de ma chambre.
« Voilà ma vie, mon père, plaignez-moi, et aimez-moi, car « il n'y a que vous au monde qui aimiez la pauvre Thécla. »
Il serait difficile de peindre les émotions d'Oswald pendant cette lecture à la fois si intéressante et si cruelle pour lui. La pitié, la douleur, le remords l'agitaient tour à tour. Gomment ne pas plaindre, comment ne pas aimer la noble femme à qui le ciel, pour récompense de son dévouement filial, avait fait un sort pareil? Quelle abnégation d'elle-même!... Jeune, belle, adorable, elle ne parle pas un instant de ses attraits, dont une autre serait fière.
Soumise à son sort, ensevelie dans cette solitude, prés d'un vieux mari, elle ne regrette pas une seule fois, même en parlant à son père, ces plaisirs, ces hommages auxquels sa beauté et son rang lui donnaient droit de prétendre I Et quelle douceur d'ange ! Que de bonté 1 Pas une plainte, pas un reproche contre le neveu auteur de tous ses maux ; elle l'excuse, au contraire, et ne peut s'empêcher de le défendre encore, même quand cette défense fait, à elle, sa condamnation et son malheur.
Et Oswald, joignant les mains, priait et répétait à voix basse :
— Pardonne-moi, Thécla, pardonne-moi!
La nuit s'avançait. Le feu était depuis longtemps éteint et Oswald ne s'en était pas aperçu, et il n'avait pas même pensé à le ranimer. Tout occupé de ces lettres, dont rien ne pouvait le détacher^ il continuait toujours, toujours, cette lecture qui, à chaque ligne, lui montrait un sentiment généreux, un nouveau trait de bonté, une nouvelle raison de regretter Thécla et de l'adorer.
« Je suis bien malheureuse, mon père, disait-elle, dans « une de ses dernières lettres ; mais il l'est aussi ; mais, dans « un autre genre, 'ses tourments égalent les miens. Parfois ft désarmé, il me regarde en pleurant, il me croit, il se jette
^^'ly^^
« à mes genoux, il me demande pardon de ses odieux soup- « çons, et rinstant d'après il ne peut les empêcher de rea naître. Il m'aime, dit-il, il m'aime 1 si Ton peut appeler de « Famour l'injure , la haine, la fureur 1
« — Si vous saviez, me dit-il parfois, ce que c'est que d'aimer « à mon âgel Si j'avais le vôtre, je ne craindrais rien, a j'aurais confiance dans ma jeunesse, dans mon amour ; « dans les dons que le ciel m'avait accordés autrefois, et a que je voudrais pouvoir racheter au prix de mon sang ; a mais apporter l'hiver à côté du printemps, mais sentir « qu'on ne peut plus plaire lorsqu'on aime encore 1 que disc je? Lorsqu'on aime plus que jamais I Alors, tout ce qui de- « vrait être bonheur est pour vous tourments et jalousie ; « alors cette femme môme, si fratche et si adorable, qui est « à vous, qui est votre bien, cette fleur de jeunesse et de « beauté, que chacun vous envie, vous inspire, non pas seu- « lement de l'amour, mais en môme temps du regret, de la c rage et du désespoir I
c Quand il parle ainsi, je ne le comprends pas beaucoup, a et pourtant je le plains, parce qu'il a l'air de souffrir. <r Mais que puis- je faire? mon Dieul quand il semble se « créer lui-môme des souffrances à plaisir, quand les soup- « çons les plus absurdes trouvent accès dans son cœur, quand « rien ne peut chasser de son esprit l'idée de son neveu 1
< J'ai tout essayé. Je ne puis plus rien que pleurer en « silence, en attendant que le ciel ait pitié de moi et que a ma peine finisse ; mais je suis bien jeune encore, et les « jours, qui fuyaient autrefois si vite, durent maintenant si « longtemps 1
« Une année à peine écoulée, depuis que je suis une riche « et grande dame I que c'est long ! mon Dieu I une année 1 « m'en reste-t-il encore beaucoup ? Pourquoi tarder si long- « temps à mourir, quand déjà tout en moi semble anéanti? « Mes illusions, mes rôves n'existent plus ; mon cœur est « glacé„ il est mort, sans que jamais aucun amour l'ait fait « battre.
« Je mourrai sans avoir aimé, et il me semble, cependant, (c mon pore, qu'il y avait là des trésors d'une tendresse si a pure et si vive ! Ah I que j'aurais chéri le cœur qui m'aua rait su comprendre ! Que de fois, dans mes songes de (c jeune ûUe, j*ai rêvé pour lui de douces paroles, qu^il « n'entendra jamais ! Ivresse de Fâme, amour des anges, a que je leur rapporterai dans le ciel, sans que personne d sur terre Tait jamais soupçonné !
« Écoutez-moi, mon père... car je ne sais si longtemps en- « core nous pourrons nous écrire, et s'il me sera longtemps « permis de vous dire mes chagrins et de recevoir vos con- « solations. Il y a dans ce parc un endroit sauvage qui me « platt infiniment, il est bien triste et bien sombre. C'est « une allée d'arbres verts qui conduit à un chalet construit « sur un rocher.
• Au pied de ce rocher vient se briser la Moldau, qu'on « entend mugir furieuse, et dont on voit bouillonner les « vagues blanches d'écume. Quand je suis seule, quand je i< suis libre le soir, j'aime à me glisser dans ce chalet ; les a cèdres et les cyprès qui l'entourent y projettent une « obscurité qui ne m'effraie pas ; au contraire.
« Du côté du fleuve, s'élève une brume épaisse ; c'est « comme un voile de vapeur qui m'environne et me cache « les objets extérieurs, je ne suis plus sur terre, je suis « dans les nuages ! alors tous mes souvenirs me reviennent. « Je ne dors pas! et pourtant je rêve !... et tous mes rêves <( prennent une forme visible et animée. Ne vous raillez pas « de moi, mon père, et de mon imagination allemande ; (( mais, au milieu de ces nuages, bientôt finissent, peu à « peu, par se dessiner tous les objets que je désire y voir! « Que de fois, mon père, j'ai vu votre ombre, ou plutôt « c'était vous, vous-même, qui vous avanciez vers moi et « me tendiez les bras 1 Souvent même, ô comble de Tillu- « sion, il me semblait que mes mains froides et glacées tou- « chaient lesi vôtres... et sans le fracas de la Moldau, j'aurais, (t j'en suis certaine, entendu votre voix !
ff Hier encore vous ôtes venu, vous aviez un air sombre « que vous n'avez jamais ; en me voyant, vous avez étendu « les bras vers moi ; des larmes roulaient dans vos yeux, « votre bouche semblait murmurer un adieu ! et je vous ai < dit : L'un de nous deux, mon père, doit-il donc prochainea ment mourir ? Vous avez fait signe que oui. Oh I que ce ce soit moi, mon père, me suis-je écriée vivement, faites « que ce soit moi I S'il est vrai que le ciel ait pris pitié de tf la pauvre prisonnière, et qu'il lui ouvre enfm les portes de « sa prison ; si parfois, comme le disait l'autre jour le bon « pasteur de Donnersberg, si parfois il a été donné aux « âmes de revenir aprôs la mort aux lieux qu'elles aimaient, û c'est ici que je reviendrai ! c'est ici que vous me rever- « rez, je vous le promets... appelez-moi, mon père... et je « vous répondrai ! »
Ces rêves, ces hallucinations prouvaient à quel point la solitude et le chagrin avaient déjà troublé cette organisation si frêle et si nerveuse.
Et cependant, se disait Oswald, avec émotion, en comparant la date de cette lettre avec la date d'une lettre adressée plus tard au général, et qui lui apprenait la mort de M. Labenski, elle ne s'était pas trompée... le fantôme ou le pressentiment qui lui avait annoncé une nouvelle de mort... avait dit vrai.
Dès ce moment la pauvre Thécla n'avait plus sur terre un seul ami à qui confier ses peines, car cette lettre était la dernière écrite par elle.
Depuis ce jour jusqu'à celui de sa mort, Thécla avait souffert, sans que personne, peut-être, s'aperçût qu'elle se mourait de sa souffrance. Les autres lettres, quoiqu'il en restât encore beaucoup à lire, n'avaient plus pour Oswald aucun intérêt. Elles ne parlaient plus de Thécla.
11 voyait, par la correspondance du général, par les lettres qu'on lui adressait de Vienne et dans lesquelles on le pressait de revenir à la cour, qu'il avait passé presque toute la seconde année de son mariage au château de Donnersberg,
9G8 PRovBTinBS — nouvelles — rouans
ea léle à lèle avec sa femme, c'est-à-dire n'ayant d'autre occupation au monde que de toarmenter sa victime et delà roir lentement s'éteindre sons ses yeux, blessé et torturé lui-mènie, mais oubliant ses tortures par celles qu'il iafUgcait I
Pauvre Qeur moissonnée avant le temps, trésor de beauté, de jeunesse et d'amour, celui qui t'avait méconnue n'élail pas digne de te posséder.
Et Oswald resta anéanti, plongé dans ses réflexions, daug ses regrets et dans ses remords.
LES AMOUaS D*0UTAE-T01fBB.
Le jour dorait depuis longtemps les tourelles du château de Donnersberg. Toutes les maisons du village s*ouyraient successivement. Le laboureur venait de partir pour les champs. L'ouvrier reprenait ses travaux, et le notaire descendait à son étude. La première pensée de Godfried fut pour son hôte et son ami.
' — Oswald a-t-il bien passé la nuit ? se demanda-t-il.
Et il regarda ses fenêtres : elles étaient encore fermées.
— Oh 1 oh 1 se dit-il, M. le comte dort encore ; il a le droit d'être paresseux, sa fortune est faite. Ce n'est pas comme la mienne !
Puis, en regardant plus attentivement, il lui sembla, à travers les rideaux, apercevoir une lueur rougeàtre qui Tinqaiéta. Il s'élança vers la chambre de son hôte. La clef était sur la porte. Il entra sans frapper, et voici le spectacle qui s'offrit à sa vue :
Oswald était assis, immobile, près d'un feu éteint qui n'offrait plus que des cendres. Sur la cheminée, deux bougies étaient près de finir; sur la table, une lampe brûlait encore et éclairait une masse de lettres et de papiers en désordre. Du reste, le lit était intact.
— Oswald ! Oswald I s'écria le notaire en se précipitant vers son ami.
Mais Oswald ne répondit pas. Sa figure était pâle et ses mains glacées. Soit qu'il n'eût pu résister aux émotions qui
tour à tour étaient venues l'accabler, soit que le froid du matin l'eût saisi, il était ^ans connaissance, et Godfried appela avec effroi Charlotte, qui monta, quatre à quatre, les marches de Tescalier.
On mit dans son lit bien bassiné Oswald, qui revint à lui ; mais il avait le délire, il avait la fièvre, et le docteur Mœnch n'était pas là. Godfried ne le quitta pas un instant du jour ni de la nuit, et l'on peut dire que le pauvre notaire en oublia tout, même son étude. Mais pendant les trois jours que dura le délire, Oswald, au grand étonnement de son ami, ne parla que de sa tante, de Thécla, qu'il appelait, qu'il priait, qu'il implorait, et, s'il faut dire le mot, qu'il aimait d'un amour ardent et passionné. Il croyait la voir assise auprès de lui, et il lui parlait comme à celle qu'il aurait choisie, comme à un être adoré ; et puis il sanglotait et fondait en larmes, en s'écriant qu'il avait perdu l'ange qui aurait embelli sa vie.
La maladie fut courte, mais tellement violente, que le médecin de Prague, qu'on avait appelé et qui n'avait pas, il est vrai, le talent du docteur Mœnch, en fut effrayé et craignit, pendant quelque temps, pour les jours, ou du moins pour la raison de son malade. Il n'en fut rien. La jeunesse d'Oswald triompha de la violence du mal. Mais la secousse avait été si forte, qu'il en conserva quelque temps les traces, et que sa tète, faible encore, n'aurait pu sans danger sup-. porter de vives émotions.
Dès qu'il put causer seul avec Godfried, il lui montra les lettres de Thécla, qu'il avait recueillies en un seul cahier, et lui dit :
— Lis et vois à quel point nous avons été, toi injuste, et moi ingrat. Lis, je t'en prie, mais ne parlons pas d'elle aujourd'hui... plus tard.
Godfried resta, en effet, quelques jours encore, avant d'aborder ce sujet. Jamais il n'avait parlé à Oswald des discours que celui-ci avait tenus pendant son délire, il avait déjà remarqué l'impression que le nom seul de Thécla pro-
duîsait sur lui. Il cherchait à distraire le malade, ou plutôt le convalescent. Aussi, par une belle matinée, et sous les rayons d'un soleil chaud et joyeux, il proposa à M. le comte de Donnersberg de faire sa première visite à son château, proposition qui fut acceptée avec empressement.
Les portes et les fenêtres étaient toutes grandes ouvertes, et laissaient partout circuler Tair et la chaleur. Des jeunes gens de bonne mine, les meilleurs sujets du village, avaient été choisis par Godfried en qualité de domestiques, et formaient le nouveau personnel du château. Il ne restait des anciens serviteurs que le jardinier Wolf, père de GreUy. Ce fut celui-là qu'Oswald accueillit avec le plus de plaisir.
Godfried espérait que la vue du château rappellerait à son ami ses souvenirs et ses plaisirs de jeunesse. Il lui montrait la tourelle où M. Schlankopf, épié par eux, tenait son cours de philosophie nocturne ; il le forçait de s'arrêter aux ' endroits du parc où avaient lieu ses courses échevelées et ses jeux avec Gerberoff; Oswald, préoccupé, Técoulait à peine, il avait hâte d'arriver aux appartements intérieurs. En entrant dans la chambre qui avait été celle de Thécla, il fut pris d'une émotion telle, qu'il pâlit et fut obligé de s'asseoir.
Godfried renvoya Wolf, et s' approchant de son ami :
— Voyons, lui dit-il, qu'cstrce que tu as?... qu*est<5e qua tu éprouves?...
— Moi ? rien, répondit Oswald, en cherchant à maîtriser son trouble.
— Nous sommes convenus que nous nous parlerions toujours avec franchise, et tu ne me dis pas la vérité.
— Qu'y a-t-il donc d'étonnant que le lieu où a vécu, où a souffert cette pauvre femme, produise sur moi quelque impression ?
— Cette impression est trop forte pour être naturelle... Te voilà pâle et tremblant comme si tu allais te trouver mal ; et j'espère bien, continua le notaire en le secouant rudement, que cela ne t'arrivera pas. Écoute-moi, Oswald,
les idées qu*on laisse ensevelies dans les profondeurs d'un cerveau malade deviennent dangereuses ; mais que la lumière y pénètre, qu'on les confie, par exemple, à un ami, le péril se dissipe en même temps que les ténèbres.
— Que veux-tu dire?
— Que tu as toujours eu une imagination trop vive, trop exaltée, qui t'aurait sans cesse emporté dans les nuages, si je n'avais pas été là pour te retenir sur terre. Aujourd'hui encore la douleur t'emporte trop loin ; ta pitié pour une jeune fille qui, du reste, mérite tous nos regrets et nos sympathies, ta pitié est devenue une passion.
— Une passion, s'écria Oswald en rougissant, une passion pour une pauvre femme qui n'est plus ? cela n'a pas le sens commun.
— C'est ce que je dis, et pourtant cela est. Mais cela ne durera pas. La raison reviendra, et peu à peu tu ne conserveras de Thécla qu^un souvenir triste, peut-être, mais doux * et tendre. Pour cela, il ne faut pas que tu t'en occupes seul, que tu y rêves seul ; il faut que tu en causes avec moi. Tu me trouveras toujours à tes ordres, c'est-à-dire le soir, après l'étude ; me le promets-tu ?
— Oui, mon ami.
Oswald le promit et n'en fit rien.
• Godfried ne le comprenait pas. Il était trop positif, trop sévère 1 Ce qu'il appelait de la folie était un sentiment exalté sans doute, mais qui, à bien l'analyser, n'était que l'excès du remords. Aux yeux d'Oswald, son adoration pour Thécla était une expiation ; c'était une justice tardive rendue à la pauvre femme qu'il avait outragée et détestée de son vivant et qu'il révérait et aimait depuis sa mort!..» ou plutôt depuis qu'il avait cru la voir revivre dans ses lettres.
Dans le besoin qu'il éprouvait de parler d'elle, il causait souvent avec Wolf, le jardinier, qui, malheureusement, ne savait rien, ou presque rien, de Thécla.
— Où est Gretly, ta fille?
— Au pays, dans le Tyrol, près de sa mère, où elles*était établie et où je devais la rejoindre.
— Dis-lui qu'elle revienne, que j'ai besoin de la voir. Je lui donnerai tout ce qu'elle voudra, je la ferai riche et heureuse, et toi aussi ; mais qu'elle revienne ! entends-tu ? Je le veux, et le plus tôt possible.
— Le plus tôt ne pourra guère être avant un mois, il faut le temps d'arranger tout cela là-bas.
— Dans un mois. Soit I En attendant, dis-moi où, dans la journée, se tenait, d'ordinaire, feu la comtesse de Donners* berg?
— Dans une petite pièce, à côté de sa chambre à coucher.
— Je ne l'ai pas vue encore.
— Elle n'a pas été ouverte depuis sa mort ; et comme on disait que M. le comte n'était pas au mieux avec sa tante, je ne m'étais pas empressé de la lui montrer.
— Ouvre-la vite, ou plutôt, tu as la clef, donne-la moi et va-t*en à ton ouvrage, je n'ai pas besoin de toi.
Oswald, en effet, préférait entrer seul, et son cœur battit avec violence en se trouvant dans ce réduit solitaire, où tant de fois Thécla était venue pensera son père, à ses chagrins, à lui peut-être 1... à lui, Oswald 1 Tout y révélait la présence récente de la jeune femme ; il semblait qu'elle y fût venue la veille. Le piano était ouvert. Un bouquet de fleurs desséchées était sur le canapé, à côté de son châle et de ses gants qu'elle y avait jetés, sans doute, en entrant. Un de ses gants même avait conservé l'empreinte de ses doigts. Oswald pouvait juger encore de l'élégance de cette main petite et charmante à laquelle il n'osait toucher, tremblant de faire évanouir la seule et dernière trace de cette femme ravissante.
n s*assit devant le piano que les doigts de Thécla avaient parcouru. Une partition de Mozart était ouverte sur le pupitre à cet air : Il mio tesoro. U posa sa main sur ces touches que Thécla avait fait vibrer, il murmura à voix basse
âli PROVERBES — NOUVELLES — ROMANS
ces notes que sa voix avait fait retentir, et une larme tomba sur le piano à l'endroit peut-être où, plus d'une fois, celles de Thécla avaient coulé.
Chaque jour, il venait dans ce boudoir dont lui seul avait la clef et où personne ne pénétrait* Godfried lui-môme n'en avait pas connaissance. Il s'asseyait sur lé canapé, près du châle de Thécla, près du bouquet de Thécla. U y relisait ses lettres, puis, quand venait le soir, il se rendait par l'allée d'arbres verts au chalet donnant sur la Moldau. Il rêvait à Thécla, à sa dernière lettre. H l'appelait, et le bruit du fleuve se brisant contre le rocher répondait seul à sa voix.
Ce que Godfried avait prévu arrivait pour Oswald. Sa tête affaiblie et malade s'exaltait chaque jour davantage. U n'y avait pas loin de cette idée fixe et constante à la folie, et chaque, jour le pauvre Oswald y arrivait. Un dernier choc vint encore ébranler son cerveau et ses nerfs déjà si irrités.
Il interrogeait souvent Godfried sur la jeune" comtesse. Il lui demandait, chaque soir, après l'étude, puisque c'était le seul moment où le notaire était disponible, il lui demandait des détails sur sa figure, sur ses traits, sur son regard, sur l'ensemble de sa personne, qu'il créait et composait à sa manière et d'après son âme et ses pensées, c'est-à-dire d'après ses lettres. Godfried, si prodigue de détails autrefois, en était avare aujourd'hui : il ne voulait pas fournir un nouvel aliment à l'incendie qui l'inquiétait déjà, et Oswald alors avait recours à Wolf, qui ne demandait pas mieux que de parler, mais qui ne savait rien peindre, rien décrire, et qui se contentait de déclarer que feu sa maîtresse était belle comme les anges, et qu'il n'avait jamais rien vu de pareil, même en peinture.
— Puisque tu me parles de peinture, s'écria Oswald avec émotion, est-ce qu'il n'y a jamais eu ici de portrait d'elle ?
— Si vraiment, un portrait magnifique que M. le comte avait fait faire à Vienne par un peintre français de grand talent. Je ne me souviens pas du nom.
LÀ JEUNE ALLEMAGNE 21b
— Qu'importe I Ce portrait où était-il ?
— Dans le cabinet de feu M. le comte, en face de son barean, et il le regardait toute la journée, comme une tète de sainte Vierge devant laquelle il était en adoration.
— D'où vient que je n'ai pas vu ce portrait dans le cabinet de mon oncle ? Qui s'est permis de l'enlever ? où est-il ? réponds donc.
— Je répondrai à monsieur le comte que je l'ignore. C'est ane histoire dont je ne sais que ce que Gretly, ma fille, m'a raconté, tremblante encore de frayeur.
— Et que t'a-t-elle raconté ?
— Il paraît qu'un jour, en présence de Gretly, et après une scène de colère avec sa femme, feu M. le comte a mis ce portrait en pièces.
— Ah ! Je barbare ! s'écria Oswald.
— Et pour en sauver les lambeaux, Gretly l'a enlevé le soir même, sans que M. le comte, qui était honteux de la scène du matin, lui ait jamais demandé ce qu'elle en avait fait.
— Et qu'en avait-elle fait?
— Je n'en sais rien I Mais je présume qu'elle Ta alors caché quelque part.
— Où cela?
— Elle ne me l'a pas dit.
— Est-ce qu'elle l'aurait emporté avec elle, au pays, en souvenir de sa maîtresse ?
— Oh! non, monsieur, un portrait grand comme père et mère !
— Je comprends, un portrait en pied*.. Il doit être alors ici. 11 faut chercher, je veux l'avoir.
Dès le jour même et les jours suivants on fouilla le garde meubles, on n'y trouva rien. On ouvrit les appartements du rez-de-chaussée, qui étaient toujours fermés, et l'on n'y trouva rien.
Oswald était désolé.
•^ As-lu visité, demanda- t-il à Wolf, la chambre de ta fille ?
ISlO PROVKHBEB — KOUVBLLES — R0MAK8
— InulUe, monsieur le comte.
— Et poarqnoi ?
— La chambre est si petite, qne le grand tableau n'y tiendrait pas.
— N'importe, viens avec moi, montons et cherchons.
Us arrivèrent alors jusqu'aux combles, à l'humble ri!duit habité autrefois par Gretly. Le mobilier se composaiL d'un Ut, d'une table, de deux chaises et d'une petite armoire en chêne fermée à clef. L'armoire contenait les effets que Gretly n'avait pu emporter avec elle dans sa malle, et que son père devait lui rapporter en allant, plus tard, la rejoindre au pays.
— Ouvre, lui dit le comte, puisque tu en as la clef.
Wolf obéit; et l'on aperçut au milieu de robes et de boanets de femme, un lambeau de toile de tableau soigneusement rould et enveloppé.
Il paraît que, dans sa fureur, le général n'avak presque rien respecté de cette magnifique peinture. Il n'était resté d'intact que le haut de la tête... le front et les y eux, et Gretly, pour préserver de nouvelles injures ces yeux et ce front charmants, avait découpé avec un soin pieux, ce lambeau qu'elle avait serré précieusement; et, de temps ea temps, depuis la mort de Thécla, elle regardait en pleurant ce dernier souvenir de sa maltresse, ce témoin des outrages auxquels elle avait été en butte.
Oswald s'enivra de cette image, quoique bien incomplète ; mais il y avait dans ce front si pur, dans ce regard surloul, que Godfried autrefois avait si bien défmi, dans ce regard d'ange el d'enfant, un attrait irrésistible; l'âme entière de Thécla se révélait dans ce regard. C'était bien elle, telle qu'Oswald l'avait rêvée, el l'art du peintre avait été si grand, que ces yeux, où respiraient à la fois la beauté, la grâce el la souffrance, laissaient le cœur ému, charmé el attendri.
amais Oswald n'avait aimé, car on ne peut ■ appeler amour cet enivrement des sens, ce goût passager que la coquetterie et les jeunes attraits de Fridoline lui avaient in-
spire. Et il se trouvait en ce moment dans une situation tellement inouïe et exceptionnelle ! L'absurde et le romanesque n'effraient point Tamour ; au contraire : les imaginations de vingt ans, surtout quand elles sont aussi exaltées que celle d'Oswald, se complaisent dans les rêves, dans Timpossible, et aiment, comme le disait Godfried, à se perdre dans les nuages.
Aussi, depuis quelques jours, Godfried remarquait dans son ami un redoublement d'animation fébrile qu'il ne pouvait s'expliquer, lorsqu'un jour, en entrant au château, il aperçut Oswald assis devant une table, la tête appuyée dans ses mains, et tellement absorbé dans la contemplation d'une peinture, qu'il ne s'aperçut même pas de l'entrée du notaire. Celui-ci s'approcha doucement derrière lui, regarda par dessus son épaule , et ne put s'empêcher de pousser ce cri :
— Ah I c'est elle 1
— Tu la reconnais, tu la reconnais I s'écria Oswald hors de lui.
— Oui, je ne dis pas; mais c'est mieux qu'elle, répondit le notaire désolé de son exclamation et cherchant à en atténuer l'effet. Oui, il y a quelque chose.
— Ce n'est pas vrai; c'est la ressemblance mêmel la preuve, c'est que tu as reconnu son regard.
— Je ne dis pas non ; et je n'aurais jamais cru qu'un portrait privé de nez, de bouche, de menton et d'oreilles, pût encore offrir, par le regard seul, une pareille ressemblance ; mais peu importe après tout, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Il faut que tu partes à l'instant pour Vienne.
— Moi?
— Toi-même, répondit Godfried, qui avait compris que le séjour de Donnersberg était mauvais pour son ami, qu'il fellait à tout prix l'en éloigner, que le changement d'air aurait sur lui plus d'influence que les conseils de Famitié ; et que c'était enfin une folie qu'il fallait combattre, non par la raison, mais par la distraction. Il avait pris ses mesures en conséquence.