LES ADIEUX AU COMPTOIR
Depuis quinze jours, M. Niklaus avait reçu à Leipsick rinvitation mystérieuse qu'Oswald lui avait envoyée. Depuis quinze jours, M. Niklaus ne se possédait pas de joie et n'était occupé qu'à la cacher. La surprise qu'Oswald lui ménageait ne Tavait nullement étonné ; il connaissait la mort de la comtesse, la mort du général ; et, d'après les renseignements qu'il avait déjà pris, il avait la certitude que celui-ci n'avait laissé après lui d'autre héritier que son neveu.
Si quelque chose l'avait étonné, c'était la fidélité d'Oswald à tenir ses engagements ; en lisant la demande en mariage, demande formelle et écrite qui lui était adressée par le nouveau comte de Donne rsberg, il avait eu de la peine d'abord à en croire ses yeux ; puis, s'il n'eût tenu qu'à lui, il serait parti sur-le-champ pour aller s'établir près de son gendre, dans le château de son gendre ; mais l'affaire demandait à être conduite avec précaution et délicatesse.
Il ne pouvait ignorer, maintenant, l'amour désordonné de Jérémie pour sa fille et la tendre affection de celle-ci pour son premier garçon de boutique. Si Fridoline, que son père avait élevée dans des sentiments libéraux et républicains, poussait le libéralisme jusqu'à tenir sa parole et à refuser d'être comtesse, tout était perdu. Le comte devenait libre, et la demande en mariage devenait nulle.
Telle n'était pas l'intention du vieux marchand : il voulait que sa fille fût comtesse, ou qu'il lui revint à lui des indem-
LA JEUNE ALLEMAONE 281
nités pour les richesses, dignités et honneurs qu'elle ferait perdre à la famille.
n réunit Jérémie et sa fille en conseil de famille, et de Tair le plus triste qu'il put prendre :
— Mes enfants, leur dit-il, je suis bien malheureux ; le moment que je redoutais est arrivé. Un honnête homme n'a que sa parole, et Ton me somme de tenir mes engagements.
Et il leur lut la lettre d*Oswald :
Mon cher monsieur Niklaus^
Un changement imprëou survient, non dans mes sentiments, mais dans ma position. Je n^ai point oublié que quand je n^étais rien, quand je n^avais rien, vous m*avez offert votre enfant et une riche dot.
— Quoi ! mon père, s'écria Fridoline, c*est à M. Oswald que vous avez donné votre parole I Qui vous y forçait? Un simple ouvrier sans fortune 1
— Peu m'importe la fortune, ma fille, tu le sais ; son caractère et ses opinions me convenaient.
— Et moi, monsieur, s'écria Jérémie, moi qui adorais votre fille?
— Tu ne t'étais point déclaré, Jérémie, et j'ignorais ton amour, tandis que lui m'avait fait connaître le sien.
— Sans m'en parler ? s'écria Fridoline.
— n avait commencé par le père, c'était dans Tordre ; et loi, Jérémie, par la fille. Tu étais fautif, le ciel t'en a puni.
— C'est vrai, dit en lui-même le pauvre Jérémie en rougissant.
Niklaus continua la lecture de la lettre d'Oswald ;
Cest moi qui, à mon tour, vous demande la main de vo^ ire fille, heureux de partager avec elle et avec vous mon nouveau sort, quel qu*il soit,
— Et quel sort? demanda Jérémie en l'interrompant, quel sort peut-il lui offrir ?
— Je n'en sais rien, répondit le vieillard avec une siiAplicité sublime ; mais, fût-il le plus misérable du monde, je l'accepterais pour dégager ma parole. Et je ne pense pas
que ma fille, continua-t-il avec noblesse, voulût déshonorer mes cheveux blancs, par un refus qui, du reste, ne lui servirait à rien... car jamais je ne consentirais à son mariage avec un autre, avec aucun autre!
En prononçant ces paroles, il regardait, d'un œil sévère, le pauvre Jérémie.
^ Quant à ce qui est de rester fille, répondit gravement Fridohne, c'est une question, mon père, dont nous n'ayons pas encore parlé, et qui demande à être traitée d'une manière spéciale. 11 ne s'agit, dans ce moment, que de M. Oswald, que j'ai toujours connu pour un bon et honnête jeune homme, et de plus pour un joli garçon, ce qui ne gâte rien ; et, puisque vous vous prétendez engagé d^honneur envers lui, tant qu'il ne vous aura pas rendu votre, parole, je déclare que je suis prête à l'épouser.
Le vieillard jeta un cri de joie, et Jérémie un cri de désespoir..
— A une condition, continua Fridoline, c'est que j'aurai auparavant, avec lui, une demi-heure de conversation en tête à tête.
— Pourquoi ? demanda M. Niklaus, avec inquiétude.
— C'est mon secret. Où pourrons-nous voir M. Oswald?
— Sa lettre nous l'indique, répondit le marchand en la donnant à sa fille, qui en lut tout haut les dernières lignes.
Des affaires importantes m'obligent à partir à Vinstant même pour Prague,
— C'est un peu loin, dit Fridoline... n'importe.
Je vous donnerai, si vous voulez bien le permettre, de plus amples explications au château de Donnersberg, oà je vous attends. Venez le plus tôt possible y vous et la charmante Fridohne,
— Pour ce qui est d'être aimable, dit la jeune fille, j'ai toujours dit qu'il l'était, et beaucoup ! Je l'ai dit à Jérémie lui-même.
— Et vous pourriez bien vous dispenser de me le redire en ce moment, s'écria celui-ci les yeux pleins de larmes.
— Ne te désole pas, Jérémie, répondit Fridoline en souriant, il pense aussi à toi, et elle lut :
Veuillez aussi communiquer cette invitation au brave et excellent Jérémie, mon ancien camarade y que je n'ai point oublie'..,
— Il est bien bon I dit Jérémie avec rage.
Et que je remercierai de tout cœur y s'il veut bien vous accompagner.
Votre gendre et ancien ouvrier,
OSWALD d'AlBRAY.
— Moi! le revoir... jamais 1... Je n'irais avec vous que pour lui chercher querelle ! Et qu'est-ce qu'il fait dans ce eh&teau de Donnersberg ? quelle place y occupe-t-il ?
— Quelque emploi de régisseur ou d'intendant, reprit Fridoline.
— Probablement! dit M. Niklaus d'un air modeste qui cachait son triomphe intérieur.
— C'est cela môme, poursuivit Jérémie, une place de domestique, au lieu d'une position indépendante, comme la mienne, dans l'industrie et le commerce; et c'est vous, monsieur Niklaus, vous, un homme sensé, libéral, qui préférez un gendre pareil !
Le vieillard eut besoin de toute sa prudence pour réprimer l'élan d'orgueil qui allait le trahir ; mais il ne devait pas en savoir plus qu'Oswald ne lui en avait appris luimême, il ne devait point, aux yeux de ses compatriotes, ^ux yeux surtout de ses frères et amis les républicains, avoir l'air d'aller au devant de la fortune ; c'était elle qui devait venir le surprendre, malgré lui et à l'improviste. D'ailleurs, qu'avait-il à demander de plus ? Fridoline consentait, et il n'y avait pas à craindre que la vérité vraie, quand elle serait connue, lui donnât l'envie de se dédire.
Ce qui l'étonna, c'est que Jérémie, au lieu de recommencer ses désespoirs et ses plaintes, prit le lendemain son parti, avec un courage et iine résignation auxquels )e niar-
chand était loin de s'attendre, et qui mit à son aise sa sensibilité.
Il fallait, avant le départ, régler les affaires de commerce. Niklaus avait grande envie de tout liquider, de tout vendre, parce qu'un marchand tabletier, beau-père d'un comte du Saint-Empire, lui semblait une anomalie dont la république et l'empire seraient choqués à la fois; mais il n'osait faire voir ce désir à Jérémie et à sa fille : il n'en parla que comme d'une idée en l'air à laquelle il n'attachait aucune importance, et vit avec surprise que, loin de se récrier, Jérémie et sa fille approuvaient ce projet, l'y encourageaient même ; et comme tout le monde se trouva par hasard du même avis, Tidéë fut sur-le-champ mise à exécution. Il ne s'agissait que de trouver un acquéreur, ce qui pouvait demander du temps, et le marchand était pressé de partir.
— Eh ! mon Dieu! mon père, s'écria Fridoline, pourquoi Jérémie ne vous succéderait-il pas, et n'achèterait-il pas un fonds de commerce que, mieux que personne, il peut faire valoir î
— Lui ! Jérémie ! il ne voudrait pas ; et puis, où trouverait-il les fonds nécessaires?
— Vous lui ferez crédit.
— Jamais ! allait s'écrier le vieillard.
C'était le premier mot du marchand ; mais le beau-père du comte .de Donnersberg réfléchit qu'il pouvait, sans trop de danger, laisser un pareil capital entre les mains d'un garçon intelligent, dont il connaissait la capacité; et puis, le prendre pour successeur, c'était le moyen de se débarrasser de lui comme gendre ; et avec une générosité sans exemple, M. Niklaus répondit à sa fille :
— Jérémie n'a pas d'argent, c'est vrai, mais il a le talent et la probité, qui, à mes yeux, valent mieux que la fortune !
Sa fille se jeta dans ses bras, Jérémie tomba à ses pieds, et Ton appela un notaire, devant qui M. Niklaus vendit à crédit, mais très-cher, son fonds de commerce à son premier garçon, M. Jérémie.
L'acte de vente demanda beaucoup de temps ; car, malgré son désintéressement, le marchand prit les précautions les plus minutieuses, fit toutes ses réserves, n'oublia aucune garantie pour que, dans le cas de non-paiement, ledit fonds de commerce revint à M. Niklaus ou à sa fille. Jérémie signa tout ce qu'on voulut, et sans prendre la peine de lire, car Fridoline lui avait dit d'un regard :
— Signez.
Voici ce qui s'était passé entre eux :
Le soir même du jour où, en conseil de famille, le marchand avait lu la lettre d'Oswald et décidé le mariage de sa fille, Jérémie était assis près du comptoir, immobile» anéanti, et fumant en silence. On l'aurait cru mort, si ce n'eussent été les longs soupirs qui s'échappaient de sa poitrine et lès nuages de fumée qui s'échappaient de sa pipe ! C'était à fendre le cœur 1 Fridoline, assise au comptoir, était absorbée dans la confection d'une paire de bas qu'elle tricotait pour son père , ce qui ne l'empêcha pas de saisir un moment où celui-ci entrait dans l'arrière-boutique, pour dire à demi-voix :
— Jérémie, approche ta chaise devant moi, ne dis mot et éconte :
Jérémie, ranimé par ces douces paroles, exécuta de point en point Tordre qu'on venait de lui donner. Sa chaise, qu'il avança, tournait le dos à Fridoline, et sa tète était a la hauteur du comptoir.
-— J'ai consenti à épouser M. Oswald, lui dit à voix basse ia jeune fille, à la condition d'une demi-heure de conversation avec lui, en tète à tète 1
Jérémie poussa un nouveau soupir, et les nuages de sa pipe prirent une teinte plus sombre.
— Sais-tu pourquoi?
Jérémie fit signe que non.
— Je vais te le dire. J'avais bien vu que M. Oswald m'aimait un peu, mais non pas d'un amour comme le tien. Je croyais que cela ne lui durerait pas longtemps : je croyais
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môme qu*il m'avait oubliée... Sa lettre d'aujourd'hui prouve le contraire ; mais, comme, après tout, c'est un brave garçon, si je lui dis, à lui seul et en tète à tête, que je ne l'aime pas et que j'en aime un autre, je suis sûre qu'à l'instant même il rendra à mon père sa parole, de sorte que, sans bruit, sans discussion, sans encourir la malédiction paternelle, le mariage se trouvera rompu ; m'entends-tu?
Jérémie fît signe de la tète que oui.
— Ne t'inquiète donc pas, sois tranquille, laisse-nous partir, et compte sur moi... m'as-tu compris ?
Des flots de vapeur sortirent à l'instant de la pipe de Jérémie, et comme il était placé au-dessous de Fridoline, il sembla, dans sa reconnaissance, envelopper son idole d'un nuage d'encens et de fumée.
Quelques jours après, Jérémie succédait à M. Niklaus dans son commerce, et, quelques jours plus tard, le marchand, disant adieu à son comptoir, partait avec sa fille, pour le château de son gendre.