‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 29 sur 54 · LES CAPITULATIONS DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

LES CAPITULATIONS DE CONSCIENCE

Arrivés à Prague, par le chemin de fer, ils prirent une petite carriole pour les conduire au château de Donncrsberg. . La fille, un peu rêveuse, pensait, non sans quelque crainte, à Taccueil qu'Oswald allait faire à sa déclaration ; quant au père, tranquille et sûr de son fait, il ne s'inquiétait de rien et parlait politique. Fridoline, pour passer le temps, faisait comme lui, et c'étaient entre le père et la fille, des tirades socialistes à perte de vue, auxquelles ne pouvait rien comprendre le conducteur de la carriole, paysan bohémien, placé sur la banquette de devant.

— Ali ! mon père, s'écria Fridoline presque en sortant de Prague, voyez donc quelle immensité de terres labourées!... A qui appartient cette propriété?... demanda-t-elle à leur conducteur.

-* A monseigneur le comte de Donnersberg, répondit celui-ci.

Niklaus éprouva un sentiment de satisfaction intérieure qui se trahit par un sourire involontaire.

— Ah ! dit Fridoline avec humeur, tant de terre à un seul homme ? Vous aviez raison, mon père, c'est bien absurde et bien injuste.

— Pas tant î pas tant ! repondit celui-ci. Vois donc comme c'est bien cultivé, combien cela doit employer de bras et faire vivre de malheureux !

— Des malheureux qu'on en a dépQuillés et à qui cela ap^ partient !

— Ce n*est pas vrai I s'écria malgré lui le marchand, qui se reprit, et qui, pour changer la conversation, fit regarder à sa fille les vastes et belles forêts qui s'élevaient à leur gauche.

— A qui ces forêts ? demanda Fridoline.

— Au comte de Donnersberg ! répondit froidement le cocher en fouettant son cheval.

— Ah ! c'est magnifique I s'écria le père.

— C'est odieux I s'écria la fille, et, s'il y avait une justice, tout cela dès demain serait le partage de tous.

— Non pas, non pas I interrompit avec chaleur M. Niklaus.

— Y pehsez-vous, mon père, vous qui disiez tout à l'heure?...

— Moi, je ne disais rien, répondit le vieux marchand déconcerté, je ne parlais pas, je regardais, j'admirais ces vertes et immenses prairies parsemées de fleurs, qui descendent à perte de vue, jusqu'à la rivière.

— A qui ces prairies ? demanda encore Fridoline.

— Au comte de Donnersberg, répondit le guide avec le même sang-froid.

— C'est ravissant ! s'écria le marchand, le corps à moitié hors de la carriole, et ne pouvant, dans l'excès de sa joie, rester tranquille sur sa banquette.

— C'est une indignité, répétait Fridoline... et si j'étais ce comte de Donnersberg, ce grand seigneur chez qui Oswald est placé...

— Que fetais-tu ?

— Ce que je ferais ?... J'abandonnerais dès demain toutes ces richesses à mes vassaux.

— Veux-tu te taire !

— Je le ferais à l'instant même !

— Veux-tu te taire ! répétait M. Niklaus en mettant sa main sur la bouche de sa fille ; ne vois- tu pas, disait-il, en loi faisant des signes et en lui montrant leur conducteur, que ce garçon peut entendre ?

LA JEUNE ALLEMA6NK :289

— Et c est ce que je veux ! Quand il y aurait ici quehjue révolte de paysans contre leurs maîtres, où serait le mal ? Quand on mettrait le feu à quelque château !... Ah ! mon père ! fit-elle tout à coup, en apercevant devant elle s'élever dans les airs des cnineaux gothiques, des clochetons et des tourelles... quel est donc ce superbe édifice?

— Le château de Donnersberg, répondit le conducteur ; et quelques instants après, la carriole' roulait sous la voùle gothique, dont les portes venaient de s'ouvrir.

— Qui ôtes-vous? cria un heiduque, de six pieds de haut, doré sur toutes les coutures, et portant à la main une hallebarde qu'il faisait retentir orgueilleusement sur les dalles du vestibule.

— M. Niklaus, de Leipsick, et sa lille, cria le vieux marchand.

A l'instant, une douzaine de domestiques en livrée toute neuve, la livrée des comtes de Donnersberg, entourèrent la voiture, aidèrent Fridoline et son père à en descendre, s'emparèrent de leurs malles et de leurs bagages. Le majordome leur fît traverser le premier et le second vestibule, et Fridoline, étonnée et interdite, interrogeait vainement son père, qui, Pair satisfait, la t:^te haute, et comme s'attendant à de pareils honneurs, marchait fièrement en seigneur qui prend possession de ses domaines.

Au moment où ils entraient dans la salle d'armes, une vingtaine de jeunes filles portant des bouquets s'avancèrent vers Fridoline, à qui elles firent la révérence.

— Qu'est-ce? que me veut- on? Est-ce à moi que ceci s'adresse ? demanda-t-elle tout bas à son père.

— Il parait que c'est à nous, répondit le marchand avec un gros rire; mais* tiens^ demandons à ce monsieur qui descend le grand escalier.

Godfried se trouvait en ce moment au château, où il sur-^ veillait quelques réparations, quand il aperçut de loin, avec la longue-vue braquée sur la terrasse, la modeste carriole entrer dans l'avenue.

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— Ah ! s'était-il écrié, c'est la voiture de la future comtesse!

Il avait donc eu le temps de donner tous ses ordres, cl c'est lui qui, dans cet instant, descendait le grand escalier pour venir au-devant d'elle.

— En Tabsence du maître de ce château , dit-il au père et à la fille, c'est moi qui suis chargé de vous recevoir et de vous conduire dans vos appartements.

Il offrit alors son bras à Fridoline et la conduisit dans un des appartements les plus élégants et les plus coquets du château, dont la vue s'étendait sur la Moldau et sur les riches campagnes qui venaient d'exciter l'admiration du père cl l'indignation de la tille.

— Mais où sommes-nous donc, monsieur ? demanda-t-clle en rougissant.

— Chez vous, madame la comtesse, répondit galamment Godfried,

-r- Chez moi ! chez moi ! s'écria Fridoline, interdite, hors d'elle-même.

— Eh oui ! ma fille, chez loi, s'écria le marchand, oubliant son rôle ; puis se reprenant tout à coup, c'est-à-dire chez toi, je ne demanderais pas mieux ; mais je prierai monsieur de nous expliquer comment cela est possible, cl par quelle magie cela pourrait se faire.

— De la manière la plus simple, dit Godfried en s'adrcssant à Fridoline : mon ami Oswald qui, depuis longtemps, est votre fiancé, et qui, récemment, vous a demandée en mariage à monsieur votre père, mon ami Oswald est seul héritier du comte de Donnersberg, son oncle, et, comme tel, propriétaire de ce château.

— Oswald ! s'écria Fridoline, pâle et tremblante, Oswald qui, pendant près d'un an, a travaillé pour mon père, comme ouvrier, comme sculpteur!

— Lui-même, mademoiselle, qui depuis ce temps n'a cessé de penser à vous et de vous adorer... constance que je conçois sans peine depuis que je vous ai vue.

LA JELXt: ALLKM.VGNE 2'Jl

Fridoline venait d'être frappée comme d'un éblouisscnienl; elle chancela et tomba sur un canapé souple et moelleux dont les coussins la reçurent, pendant que le, galant notaire, soutenant la jolie tête de la jeune tille, lui faisait respirer un flacon de sels.

Quant à M. Niklaus, il avait bien envie aussi de se trouver mal de surprise, mais il n'en put jamais venir à bout ; lu joie l'en empêchait.

— Où est M. Oswald? où est M. le comte? demanda-l-il en balbutiant ; mais il n'osa pas dire encore : mon gendre, quoiqu'il en mourût d'envie.

— M. le comte, votre gendre, dit Godfried, en rompant la glace, M. le comte est à Vienne pour affaires de la succession, et reviendra probablement dans trois ou quatre jours; mais, continua-t-il, en remarquant la pâleur de Fridoline qui durait toujours, mademoiselle a sans doute besoin d'être seule ?

Fridoline lit signe que oui. Et Godfried se retira, emmenant avec lui le marchand, qu'il établit dans une des chambres les plus confortables, et à qui il offrit des rafraîchissements, du vin de Johannisberg et des journaux, que M. Niklaus s'empressa d'accepter, en faisant observer qu'il ne prenait d'ordinaire que de la bière , mais qu'il ne serait pas tâché, par occasion, de faire connaissance avec le Johannisberg.

Fridoline, restée seule, cacha un instant sa tête dans ses mains; puis, pour s'assurer encore qu'elle ne dormait pas, qu'elle était bien éveillée, elle parcourut le boudoir où elle se trouvait, en toucha tour à tour tous les meubles, ouvrit la fenêtre et contempla quelque temps les jardins qui l'entouraient, aspira le parfum (}ue les corbeilles de fleurs lui envoyaient, puis elle se dit : Tout cela est réel, c'est bien moi, Fridoline, la fille du marchand tabletier de Leipsick, qui suis ici dans le château de D3nnersberg. Mais ce que j'ai promis à Jérémie, mais la parole que je lui ai donnée, il faut la tenir ! Je suis une honnête tille, et, avec mes principes cl

mes opinions, ce ne sont ni les titres, ni les richesses qui doivent m'éblouir. Oui, si M. Oswald était là, je lui expliquerais comment je ne peux recevoir des hommages qui ne m'appartiennent pas et que je ne compte pas accepter. Mais il est absent!... c^est fâcheux ! ou plutôt, c'est heureux, cela vaut mieux ; il me sera plus facile de lui écrire, et je vais le faire à Tinstant même.

La jeune fille, regardant autour d'elle, aperçut une écritoire en or et en porcelaine, si finement, si richement ciselée et travaillée, qu'elle ne pût s'empêcher de l'examiner et de l'admirer. Pendant ce temps elle n'écrivait pas ; il est vrai que la plume à pointe de diamants attira aussi son attention, elle n'en avait jamais vu de pareille ; et puis, il faut dire qu'il n'y avait pas là de papier.

Elle sonna pour en demander. Entra une jeune fille, Anna, qui, en l'absence de Gretly, devait remplir auprès de Fridoline l'emploi de femme de chambre. Elle apportait à sa jeune maîtresse des coiffures du pays, des bonnets bohémiens d'une originalité et d'une élégance admirables. Il fallut les essayer, ce qui prit beaucoup de temps.

Enfin il s'en trouva un qui allait si bien à Fridoline, qu'elle en paraissait deux fois plus joUe ; mais il fallait avec ce bonnet une robe du même style, et Anna, qui venait de Prague, où elle avait la réputation d'une très-habile couturière, s'empressa de prendre mesure à sa jeune maîtresse. Pendant qu'elle y était, il n'en coûtait pas plus de prendre mesure pour une robe de ville. Cela donna lieu à une discussion grave et intéressante qui se prolongea tellement, que l'heure du dîner sonna avant que Fridoline eût eu le temps d'écrire.

La salle à manger était une merveille d'architecture et de bon goût. On y voyait les portraits sculptés des anciens comtes de Donnersberg, et, de distance en distance, dans la muraille, des armoiries, des devises, des trophées d'armes. Trois personnes seulement siégeaient à la table : Fridoline à la place d'honneur, près d'elle Godfried, et eu face d'elle

son père. Fridoline regardait avec un étonnement naïf ce luxe, cet éclat, ce service nombreux, cette masse d'argenterie, de splendeurs auxquelles elle n'était pas accoutumée. Le maître d'hôtel, en habit noir, et les valets en gants blancs, les assiettes en vaisselle plate, que Ton changeait à chaque instant, attiraient surtout son attention. Celle de M. Niklaus était toute concentrée sur la-table.

Ce diner à trois services pour trois personnes, ces entrées de gibier, de poissons, de volailles, ces énormes pièces de rôti, ces entremets délicats, ces fruits savoureux, et surtout ces vins de tous les pays excitaient en lui une admiration qui allait jusqu'à Tattendrissement. Est-ce que ce sera ainsi tous les jours ? se disait-il en lui-même. C'était là le seul souci qui vînt troubler sa béatitude.

Après le diner, les paysans du village vinrent chanter sous les fenêtres de Fridoline des chœurs, pleins d^une mélodie naïve et originale, dont la jeune fille fredonnait encore les motifs en s^endormant sous des rideaux de soie et d'or.

Le lendemain, par les soins de Godfried, une partie de chasse avait été organisée. Fridoline et son père suivaient la meute et les piqueurs dans une calèche découverte, et parcouraient ces belles et sombres forêts de la Bohème, qu'en ce moment la jeune fille ne songeait pas, comme la veille, à brûler ni à partager. Le lendemain, une pêche miraculeuse avait lieu sur un des immenses étangs du parc. C'étaient de nombreuses barques, portant les vassaux du comte avec des filets. C'était un yacht magnifique, pavoisé aux couleurs des Donnersberg et destiné à Fridoline; une tente garantissait son teint du soleil, des tapis soyeux préservaient ses pieds du froid et de l'humidité. Des musiciens faisaient entendre au loin de bruyantes fanfares, et plus tard, sur le rivage, les filets semblaient près de se rompre sous la masse des poissons.

C'était la vie de château, la vie de grande dame; et, de retour dans son appartement, Fridoline y trouvait des robes de ville et de cour, qui, faites par magie, ou par la main des

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fées, demandaient déjà à être essayées. — Et comme ces riches corsages dessinaient bien la jolie taille de Fridoline ! Combien ces longues qaeues traînantes sur le tapis donnaient de noblesse et de dignité à la petite marchande de Leipsick! Comme ses épaules et ses bras, qui n'avaient pas l'habitude de paraître au grand jour, se reflétaient dans les grandes glaces de Bohême, et brillaient aux yeux mêmes de la jeune fille, ainsi que des trésors trop longtemps enfouis 1 Tout cela oc. cnpait Fridoline et ne lui avait pas encore laissé un instant pour écrire une lettre qui demandait du soin, de Tattention, et qui, à vrai dire, devenait à chaque moment plus difficile ; et puis, dans deux ou trois jours, on attendait Oswald, dont Tabsence s'était prolongée plus que Godfried lui-même ne le croyait. Ce n'était presque plus la peine d'écrire. On s'expliquerait bien plus aisément et bien plus promptement de vive voix.

Oswald enfin arriva. Toutes les affaires de succession étaient réglées. Godfried vit avec joie que le voyage avait produit sur son ami un heureux effet. Il se portait mieux, il était plus gai, ou plutôt moins sombre. Il causait, il était plus communicatif , il avait presque retrouvé sa vivacité d'autrefois. La vue de Fridoline Tenchanta. L'aspect du vieux marchand le réjouissait.

Il prenait plaisir à lui rappeler, dans les allées du parc ou dans ses salons dorés, le comptoir et l'arrière-boutique de la rue Saint-Thomas à Leipsick. Il était aimable et même galant avec sa fiancée, qui, tout étonnée de ses manières de grand seigneur, qu'elle ne connaissait pas et qu'elle ne lui avait pas encore vues, se sentait intimidée avec lui, et n'osa pas, le premier jour, lui demander l'entrevue qu'elle attendait depuis si longtemps et qu'elle ne pouvait plus cependant retarder.

Le second jour elle y était bien décidée, mais il arriva 'de Prague quelques ofticiers de la garnison, quelques jeunes seigneurs de la ville, à qui Oswald la présenta comme sa lianf^ée, et qui la saluèrent du titre de madame la comtesse;

impossible de choisir ce moment-là poar une explication 1 il fallut donc la remettre au lendemain.

Le lendemain, après déjeuner, elle vit Oswald assis et plongé dans une profonde rêverie... Elle s'approcha de lui et lai dit :

— Qu'avez-vous, monsieur le comte?

— Moi ? rien, ma chère enfant, s'écria Oswald en se levant, et comme pour chasser une idée importune qui venait malgré lai Tassaillir.

n devint ce quMl n*avait pas été depuis longtemps, presque gai ; il accabla Fridolîne de soins et de tendres prévenances.

Grodfried et Niklaus étaient là qui regardaient avec plaisir et semblaient Tencourager, au point que, dans un moment où Oswald portait à ses lèvres la main de sa fiancée, le vieux marchand prit sa fille par la taille et la jeta dans les bras d'Oswald en lui criant : Embrassez-la, mon gendre, embrassez madame la comtesse! Ce que M. le comte ne se fit pas répéter. II pressa avec énergie les joues fraîches de Fridoline, et celle-ci se dit en elle-même ; Décidément il faut se prononcer, et elle murmura à voix basse à Toreille de son ^Qcé :

— Monsieur le comte, ne pourrais-je pas demain vous parler, à vous seul, pendant quelques instants 1

Oswald la regarda d'un air étonné; puis il répondit en s'inclinanl avec respect :

— Demain, à midi, dans votre appartement. Aujourd'hui nous avons, avec nos convives d'hier, une cavalcade qui vous plaira peut-être.

En effet, les jeunes officiers de la veille venaient d'arriver. Deux jolis chevaux, élégamment et richement harnachés, piaffaient dans la cour du château. L'un d'eux, jument trèsdouce et parfaitement dressée, portait une selle de femme. Fridoline poussa un cri de joie et s'élança sur son gentil coursier. Oswald partit à côté d'elle, les jeunes gens l'entourèrent, les écuyers la suivirent, et la cavalcade entière s'élança au grand galop dans les allées de la forêt. La jeune

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fille n*avait aucune idée d*un pareil plaisir ; mais la rapidité de la course, le vent qui faisait- voltiger les boucles de ses cheveux et donnait à ses joues de nouvelles et brillantes couleurs, Tair, le mouvement qui faisait circuler son sang, les gais propos et les hommages des jeunes gens qui Pentouraient, toute cette cour enfin dont elle était comme la reine, c'était plus qu'il n'en fallait pour tourner cette tête si légère et si jolie ; de meilleures n'y auraient pas résisté, et tout bas elle se disait en elle-même avec un soupir : Ah ! c'est dommage de quitter tout cela!

Aussi, au retour, et sur la terrasse du château, où «lie se promenait rêveuse, elle pensait, non sans crainte, k son entrevue du lendemain avec Oswald. Son père, la voyant si préoccupée, ne put s'empêcher de l'interroger. Elle lui déclara l'intention où elle était de ne pas tromper Oswald et de lui avouer son amour pour Jérémie.

11 fallut voir alors l'effroi et la colère de l'honnête marchand, qui s'était déjà habitué à l'état de grand seigneur, comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie. Il se déclara ruiné par l'ingratitude de sa fille, et la menaça de sa malédiction si elle osait exécuter un projet insensé et accomplir un acte de franchise exagérée, qui, après tout, n'était point la vérité.

— Tu te trompes, s'écriait-il, tu n'aimes pas Jérémie, lu ne l'aimes pas, c'est Oswald que tu préfères, je le sais mieux que toi-même... Crois-en ton père, mon enfant!

Il est de fait que Fridoline se trouvait dans un moment de doute et d'incertitude des plus difficiles ; aussi elle dorinil peu de la nuit. M. Niklausne dormit pas du tout.

Le matin cependant, la jeune fille, après s'être bien consultée, était décidée à tenir sa promesse et à tout dire à Oswald, quand celui-ci entra dans son appartement.

— Que me vouliez-vous, ma chère fiancée?

— Je voulais, monsieur le comte, vous parler avant tout, et elle s'arrêta, rougissante, interdite, en cherchant les mots qui n'arrivaient pas.

— Me parler de quoi ? De votre nouvelle situation ? Vous convient|elle ?

— Certainement, monsieur le comto.

— Vous trouvez- vous heureuse?

— Ah! trop heureuse! monsieur le comte.

— Trop heureuse! et pourquoi? Y a-l-il rien de trop beau, de trop élégant, de trop joli pour vous !

En parlant ainsi, il venait de sonner. La femme de chambre entra. Son maître lui fît un signe. Elle sortit, etOswald, se retournant d'un air aimable vers Fridoline, lui dit : Continuez, je vous prie, et daignez me dire ce qui vous manque...

— Oh! pour moi, rien... aussi, ce n'est pas à moi que je pense en ce moment; mais à quelqu'un, à un ami...

— Lequel? demanda Oswald.

— Un ami, continua la jeune fille en se troublant et en rougissant, un ami que vous connaissez... qui a été le vôtre, ce pauvre Jérémie.

— Vous avez raison, s'écria vivement Oswald ; je Tainie beaucoup, et j'ai vu avec chagrin qu'il ne vous eût point accompagnée. Vous vous intéressez à lui, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur le comte.

— Et moi aussi... c'est tout naturel... Que fait-il en ce moment?

— Il a acheté le fonds de commerce de mon père.

— C'est très-bien vu... cela lui va à merveille; il fera d'excellentes affaires.

— Je l'espère, monsieur le comte, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

— Avez vous d'autres idées à son égard? parlez; vous savez d^avance que tout ce que vous ferez pour lui, je l'approuve ; tout ce qui vous plaira me plaît.

— Vous êtes trop bon, monsieur le comte; niais quand vous saurez de quoi il s'agit...

^^ Vous me le direz tout à l'heure, car voici Anna qui revient.

La femme de chambre, en effet, rentrait chargée de boîtes, de cartons et d'écrins. Sur un nouveau signe de son maître, elle les ouvrit et étala, l'un après l'autre, tous les objets qu'ils renfermaient, sur la table devant laquelle Fridoline était assise.

— Eh bien ! mon enfant, reprit Oswald, vous disiez donc que Jérémie?...

— Jérémie! Monsieur le comte... Ah! s'écria-t-elle avec admiration en voyant ce qu'Anna déroulait à ses yeux, dos dentelles!

— Que j'ai fait venir pour vous de Vienne.

— Des dentelles magnifiques ! s'écria Anna. Voyez donc, mademoiselle, quelle largeur!

— Eh bien donc, continua Oswald, notre ami Jérémie...

— Eh bien ! monsieur le comte, ce pauvre Jérémie... Ah!... fit -elle avec une nouvelle surprise en sentant un chàle pesant et soyeux qu'Anna venait de jeter sur ses épaules, qu'est-ce donc?

— Un cachemire admirable ! répondit Anna ; le bleu qui v domine se marie d'une maniôr.ç charmante avec les cheveux blonds de mademoiselle.

— C'est vrai, dit Fridoline, se drapant dans le châle et se regardant avec complaisance dans la glace; et puis, comme c'est chaud !

— Moins que ces fourrures, continua Anna, en tirant de leurs cartons des martres zibelines, de srenards bleus, etc., etc.

Et pendant que la jeune fille examinait tout avec des yeux rayonnants de plaisir :

— Achevez donc, répétait le comte, l'histoire de Jérémie.

—.Eh bien! monsieur le comte, je voulais... je devais vous apprendre... que Jérémie...

Cette fois, un cri de surprise prolongé lui coupa la parole et interrompit de nouveau sa phrase commencée.

Anna venait d'ouvrir devant elle un écrin renfermant les

plus riches parures, des broches de rubis, des bracelets d*or garnis de topazes, une rivière de diamants.

Fridoline ferma ses yeux éblouis, et les rouvrit sur-lechamp pour admirer encore.

— Eh bien!... reprit de nouveau le comte, qui jouissait de sa surprise et de sa joie naïve, eh bien ! en finirons-nous avec Jéiémie? Nous disions, continua-til, en aidant Fridoline à attacher ses bracelets, pendant qu'Anna passait la rivière de diamants autour du cou de sa maîtresse, nous disions qu'il avait acheté le fonds de commerce de votre p(^re ?

— Oui, monsieur le comte, dit Fridoline en examinant dans la glace l'effet des diamants... il Ta acheté, mais k crédit seulement.

— Je comprends, s'écria Oswald, et attendu que vous aimez ce bon Jérémie comme un ami d'enfance...

— Oui... oui, monsieur le comte, balbutia la jeune fille.

— Vous voudriez assurer son bonheur?...

— Certainement, dit-elle vivement... si cela se pouvait.

— En payant à votre père... ce qu'il luidpit.

— 0 ciel ! 8*écria Fridoline avec joie, en voyant tout ù coup un moyen inespéré de sortir de la position à son honneur... Quoi! monsieur le comte, vous auriez la bonté, la générosité?...

— Nous lui ferons ce cadeau-là, vous et moi, sans qu'il s'en doute... c'est là ce que vous veniez me demander, n'est-il pas vrai ?

— Oui, oui, monsieur le comte, répondit-elle en baissant la tête et en se laissant tomber sur un fauteuil.

— Il fallait donc le dire tout de suite, s'écria-t-il en lui baisant la main, ce ne sera pas long.

Et il sortit en la laissant au milieu des dentelles, des cachemires, des diamants et des remords peut-être I mais leur voix avait déjà grand'peine à se faire entendre au milieu des raisonnements plus ou moins captieux qui, tour à tour, retentissaient à Foreille et au cœur de la jeune fille : si elle consentait à devenir comtesse, ce n*était pas pour elle, mais

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