L.\ cabam: du ciiarbu.n.mëh
Oswald trouva, à son arrivée, Gandolt' cl plusieurs umiÎs qui l'aKendaieiil avec inipalieace, tous, pleins d'une ardeur cl d'une lièvre poLtiques qu'il élait loin de parlager. II n'était point en ce moment ù la hauteur des questions qu'il s'agissait de traiter; mais, dans son air distrait, froid et rêveur, on ne vil que les préoccupations d'un esprit profond, absorbé par la gravité de la situation.
Plusieurs fois, et pour reconquérir sa tranquilliié troublée, il avait cherché à se persuader que la vision qui s'était offerte k lui sur le chemin de fer. que celle apparition si rapide u'clail qu'un rêve; mais les détails en étaient trop |irésciils à sa pensée et a sa vue.
Ce qu'il aurait voulu croire uue ombre avait une forme, cl une forme charmante ; une taille fine et élancée que Ton deviqait malgré les plis épais de sa cahnande. Il avait touche son bras, il l'avait aidée à franchir le marchepied de la voiture. Pendant quelques heures de la nuit, il s'était trouvé seul en tête à tête avec elle, entendant le bruit léger de son souffle.
Il aurait pu lui parler, connaître le son de sa voix, bien plus encore, savoir qui elle était, où elle allait, 4es moyens de la revoir, de la retrouver, et il n'avait rien fait de tout cela, et il avait dormi vis-à-vis d'elle pendant une partie de la nuit : c'était à se désespérer.
Aussi rien ne pouvait le consoler d'une pareille maladresse ou plutôt d'une si grande fatalité, et l'idée unique, l'idée iixe qui le poursuivait, avait pris sur lui d'autant plus d'empire, qu'il ne pouvait la communiquer à personne. Il ne pouvait en parler ni à Gandolf, ni à ses amis politiques, et il n'osait en écrire à Godfried. Il redoutait ses railleries, il redoutait même son silence ; il sentait combien il devait paraître absurde et ridicule. Il y a des moments où l'on a encore assez de raison pour avoir la conscience de sa folie.
Dès le lendemain de son arrivée, et après avoir embrassé ses amis, il avait prétexté une affaire importante qui le rappelait pour quelques heures à Offenbourg. I) avait repris le chemin de fer; mais ni à Offenbourg, ni dans aucune autre station intermédiaire on n'avait aperçu la belle inconnue, ou, du moins, aucun employé ne l'avait remarquée. Ils n'avaient pas les yeux d'Oswald, et puis les chemins de fer voiturent tant de monde.
Quelques jours après, .il avait recommencé la même excursion, et il fut obligé d'y renoncer, parce que, sur le parcours, on commençait à le désigner sous le nom du poursuivant de la belle inconnue. Il n'en résulta pour lui qu'une grande fatigue de corps et d'esprit. Au lieu d'un souvenir, il en avait deux qui le préoccupaient. Cette image disparue, cette ombre, qui longtemps n'avait existé que dans sou ima-
LA JEUNE ALLEMAGNE Si^
gination, devenait bien plus diflticile à bannir, maintenant qu'elle avait pris une forme à ses yeux et qu'elle était devenue pour lui une réalité.
Si quelque chose au monde avait pu le distraire de ses foUes pensées, c'était les pensées plus folles encore de tous ceux qui Tentouraient. U avait retrouvé dans cette conférence de Fribourg, parmi ses anciens camarades de rUniversité, tous ceux qui, tourmentés par une activité maladive, et par le désir d'arriver, demandaient aux hasards d'une révolution les honneurs, le pouvoir et la fortune, que d'autres attendent du temps, du travail ou d'une profession honorable. C'était Ulrich, le représentant des avocats sans clientèle; c'était Otto, le poète delà patrie, demandant compte à la société de la chute de ses drames révolutionnaires ; c'était Reding, payé par tous les partis, lés servant et les trahissant tour à tour, et n'attendant que le triomphe assuré d'une des causes, pour lui consacrer son dévouement définitif.
Derrière eux s'avançait une foule de jeunes gens ardents et de bonne foi, croyant, comme Gandolf et Oswald, diriger une révolution à laquelle ils obéissaient 1
Les vrais chefs du mouvement étaient ceux qui, comme Schlankopf, aspiraient au bouleversement général, pour s'élever sur des ruines. Ceux-là seuls savaient où Ton marchait et suivaient, sans se détourner, le sillon sanglant qu'ils s'étaient U*acé.
Schlankopf venait de Hongrie et avait reçu le mot d'ordre de plus haut. Ce mot d'ordre était de tout accorder, de tout promettre, pour arriver au but.
Il avait deux aides-de-camp dévoués, qui ne raisonnaient pas, mais qui agissaient. M. Piper, ouvrier paresseux, ivrogne et querelleur, ancien garçon carrossier à Prague; et M. Graft, dont la profession n'avait jamais été bien définie, et qui n'avait guère connu la société qu'il voulait réformer, qu'à travers le guichet des prisons ou des bagnes, où il avait passé la plus grande partie de sa vie; tous les deux, dans V. — vn. 18
311 PROVERDES — NO.UVELLES — ROMANS
ccUe réunion, où clmque profession était censée envoyer ses délégués, représentaient la canaille de tous les temps et de tous les pays.
Oswald, Gandolf et leurs amis avaient trouvé moins de résistance à leurs opinions qu'ils ne s'y attendaient. Il y avait un point sur lequel tout le monde paraissait généralement d'accord : c'était le besoin d'argent. Chacun comprenait la nécessité des capitaux, et les républicains plus que personne. Cette circonstance avait singulièrement facilité les rapprochements entre eux et Oswald, qui était le représentant de la liberté sage et des opinions modérées.
On lui avait fait de grandes concessions; on lui avait même accordé tout ce qu'il avait exigé, et lui, de son côté, avait tiré sur ses banquiers des lettres de change nombreuses à l'insu du sévère Godfried dont il craignait les remontrances.
11 s'était bien gardé surtout de lui parler de sacrifices plus grands encore où Schlankopf l'avait amené en stimulant adroitement sa générosité et son amour-propre, et surtout en rappelant, à propos, certaines promesses imprudentes faites par Oswald à une époque où il n'avait pas le droit d'en faire. Vainement Gandolf lui disait parfois : « Prenez garde ! je crains que Schlankopf et ses amis n'aient quelque arrière-pensée ; ils cèdent trop facilement sur des projets, sur des principes même qu'ils auraient du plus vivement défendre. »
Oswald faisait peu d'attention à ces avis. Comme il était la loyauté môme, la. possibilité d'une tromperie ne se présentait jamais à son esprit, et puis, s'il faut le dire, les affaires même les plus importantes le trouvaient toujours distrait et insouciant.
Pour Oswald, les idées poUtiques et les soins de sa fortune n'arrivaient jamais qu'en seconde ligne. Il y aviait eu lui une pensée qui absorbait toutes les autres ; mais celle-là, il n'en parlait à personne, il la renfermait en lui-même, et pour s'y livrer tout entier et en liberté, il cherchait avidement toutes les occasions d'être seul.
Dn jour, il était sorti de la ville en rêvant, et, sous rempire de cette rêverie, il avait toujours marché devant lui, gagnant la forêt et gravissant la montagne, sans faire attention qu*à chaque instant le ciel devenait plus sombre et les nuages de plus en plus menaçants. De larges gouttes d'eau commençaient à tomber, lorsqu'enfin Oswald s*avisa de lever la tête.
L'orage grondait, il allait éclater, et aucun abri, si ce n'était une cabane de charbonnier qu'il aperçut bien loin audessous de lui, tout au fond de la vallée. La pente était rapide, il ne s'agissait que de la suivre et de se laisser descendre. La cabane, divisée en plusieurs compartiments, n'avait ni porte, ni fenêtres fermantes; mais du moins elle avait un toit et paraissait inhabitée ; aussi Oswald avait, en se dirigeant vers elle, l'espoir d'être le premier occupant. Il se trompait : d'autres avaient déjà eu, avant lui, l'idée d'y chercher un refuge.
Trois hommes, qui causaient avec chaleur, y étaient entrés à l'approche de l'orage. Ils s'étaient jetés sur des fagots, seuls canapés et même seul mobilier de l'habitation, sans interrompre leur conversation qui devait être des plus intéressantes à en juger par l'animation et la multiplicité de leurs gestes :
— Il faut que ça finisse ! s'écriait l'un d'eux d'un ton rude et brutal. Je n'entends rien à ce qu'on nous demande tous les jours; à la séance de ce matin, j'avais envie de tirer sur tous ces bavards.
— Tu aurais eu tort, répondit l'un de ses compagnons, qai parlait avec moins de grossièreté et plus de prétention. Tu n'as pas d'instruction, ce n'est pas ta faute, mais tu as du bon vouloir.
— Va- t'en au diable ! je ne suis pas venu ici pour des phrases, je sais ce que je veux et ce qu'on m'a promis.
— Et on vous tiendra parole, monsieur Graft, dit d'une voix calme le troisième interlocuteur, qui n'était autre que M. Schlankopf, mais pour cela il faut de la patience.
— Si encore je comprenais... Mais quand vous parlez des heures entières sur les deux chambres... que ces grands flandrins demandent à cor et à cri, qu'est-ce que des chambres? Je n'en ai pas besoin, je n'en veux pas; que tout se passe au grand air dans la rue... Voilà notre local, à nous autres tous logés à Vhôtel de la Belle-Étoile.
— Nous V arriverons, monsieur Graft.
— Plus de palais, plus de maisons ! que tout soit saccagé et brûlé! ça me regarde. Je m'en charge.
— Quand je disais que tu avais du bon vouloir! mais tu n'as pas de patience. Tu ne vois pas qu'il faut d'abord dire comme eux, pour les amener à faire comme nous.
— Très-bien, monsieur Piper, dit Schlankopf, en frappant sur l'épaule de l'ouvrier. Vous comprenez, vous, qu'on ne fait rien sans argent!
— Et que nous n'en avons pas... répondit Piper en frappant les poches de son gousset. Toi qui parles, Graft, en as-tu? Vovons, en as-tu?
— Non, mais qu'importe, si les autres en ont? Et puisque nous devons partager un jour, on me l'a promis, partageons tout de suite, ce sera plus tôt fait.
— Mais en te pressant ainsi, car lu es comme un enfant, tu ne partageras rien, tandis qu'en attendant un peu tu auras tout.
— Tu auras tout, répondit solennellement Schlankopf. Cette assurance eut l'air de calmer un moment le fougneux
Graft, qui reprit avec un ton plus doux :
— Ne croyez pas, citoyen Schlankopf, que je sois aussi avide que cet autre a l'air de le dire ; je ne veux pas tout pour moi tout seul. Est-ce que je veux de la tribune dont vous avez tant parlé hier? Est-ce que je veux de la liberlé de la presse dont vous parlez tous les jours, et de la liberté individuelle, dont M. Gandolf et ses amis ont l'air si friands? Je n'en veux pas, mille tonnerres! cria-t-il avec force. Gardezles, si ça vous convient, si vous connaissez la manière de vous en servir. Mais, à moi, qu'on ne m'en parle pas, ou je
tire dessus! J*aime mieux qu*on me donne ma part autrement.
— Et moi aussi, dit Piper d'un ton doucereux; nous nous entendons avec Graft.
— C'est entendu, dit celui-ci : de l'or, de l'eau-de-vie et fies femmes ! qu'on brûle tout le reste.
— Excepté les carrosses, dit Piper.
— Parce que tu es garçon carrossier.
— Tu Tas dit ! Ayant tait toute ma vie rouler les grands seigneurs, je ne serais pas fâché de rouler à mon tour. Je demande à M. Schlankopf si ça n'est pas juste?
— Aristo ! dit Graft d'un air dédaigneux.
' Et à peine venait-il de laisser tomber ce mot, qu'un autre mot, murmuré plutôt que prononcé, arriva à l'oreille de Piper :
— Gredin !
— Hein?... qui est-ce qui appelle?... s'.écria Piper en se retournant vivement.
— Imbécile! répondit Graft avec sang-froid, ne vois-tu pas que c'est l'écho?
— Les échos de ce pays, dit Schlankopf en souriant, sont dans le progrès ; ils composent ou répètent ce qu'on n'a pas dit.
— C'est vrai, s'écria Piper, en s'élançant dans l'autre compartiment de la cabane.
n en sortit un instant après, se colletant avec un montagnard d'une trentaine d'années, jeune homme grand et fort, qui lui aurait fait un mauvais parti, si ses deux compagnons n'étaient venus à son aide.
— Que fais-tu ici ? s'écrièrent les trois conjurés.
— Cette cabane est ouverte à tout le monde, et je peux comme vous, je pense, chercher un abri contre l'orage.
— Depuis combien de temps es-tu là ?
— Je n'ai pas de compte à vous rendre.
— Tu nous le diras, ou malheur à toi !
— Malheur à vous ! dit le paysan en fermant ses deux larges poings.
— Tu nous a entendus? dit Schlankopf, avoue-le.
— Je n*ai rien à vous avouer, laissez-moi passer.
— 11 nous a entendus. Ça suffit, s'écria Schlankopf, et il s*élança sur lui, suivi de Graft, qui, saisissant son adversaire au collet, s'efforçait de l'étouffer. La lutte ne dura que quelques instants. Le montagnard se dégagea de leurs étreintes et de deux coups de poing rudement assénés, les envoya tous les deux rouler à ses pieds ; mais il se trouva en face de Piper, qui, tirant un pistolet de sa poche, le dirigeait vers lui d'une main tremblante, lorsque l'arrivée d'un nouveau personnage changea la physionomie de la scène. Oswald parut à la porte de la cabane, s'élança au milieu de tous, et arrachant à Piper son pistolet avant qu'il eût eu le temps de faire feu :
— Y pensez- vous ? s'écria-t-il, menacer un homme sans défense ! et trois contre un encore I Que s'est-il passé ? Qu'y a-.t-il donc ?
— Il était là... caché, dit Piper, pâle encore d'émotion; et il nous a entendus.
— Eh bien ! est-ce là une raison pour le tuer?
— Oui, morbleu I s'écria Graft avec fureur.
— Quoi 1 reprit Oswald étonné et s'adressant à Schlankopf, il se dit entre vous des choses que l'on ne peut entendre sous peine de mort ! Ce doivent être des paroles bien terribles que celles-là, et je ne serais pas fâché de les connaître. Répétez-les, de grâce !
— Vous n'y êtes pas, mon cher, répondit Schlankopf, qui avait eu le temps de se remettre. Tout provient d'un quiproquo, d'un mot mal interprété. Tout ce que nous disons peut être entendu, mais malheureusement n'est pas toujours compris.
Et prenant Oswald à part, il lui dit à voix basse :
— Vous savez mieux que moi que nos deux amis sont des botes brutes auxquelles on ne peut rien expliquer. Je vous raconterai la cause de la dispute ; mais n'en reparlons pas devant eux ; ce serait la renouveler.
LA JEITNK ALLEMAGNE 319
— Soit ! dit Oswâld en désarmant le pistolet ; mais qu'on ne maltraite point ce brave homme, et qu'on le laisse maître de continuer son chemin, sinon je me mets de son côté : la liberté est pour tout le monde.
— Et c'est bieb ainsi que nous Tentendons, s'écria Schiankopf en faisant signe à ses compagnons de se taire.
Puis, s'avançant vers le montagnard :
— Quand on ne se connaît pas et qu'on ne doit probablement jamais se revoir, il serait absurde de se séparer ennemis". Oublions tout et touchez là.
Le montagnard ne répondit pas ; il repoussa avec fierté la main qu'on lui tendait, et, saisissant celle d'Oswald qu'il serra affectueusement :
— Monsieur, lui dit-il, vous êtes un brave jeune homme, et en reconnaissance de la vie que je vous dois, je vous donnerai un bon avis : défiez-vous de ces gens-là !
II remit son large feutre sur sa tête, s'élança hors de la cabane,. et l'on entendit quelque temps le bruit de ses lourds souliers retentir dans la forêt.
Alors Oswald se retourna vers ses trois associés, et leur dit :
-- Expliquons-nous maintenant.
— Très-volontiers.
Le professeur Schiankopf était un homme habile. Il lui improvisa une histoire' où il y avait de la vraiseml)lance, de la raison, de tout enfin , excepté de la vérité.
PREMIER ACTE D'uNE RÉVOLUTION.
Lg6 délégués de presque toutes les Universités d'Allemagne s'étaient réunis à Fribourg, et si Ton s'étonne du rôle que ces jeunes gens se croyaient appelés à jouer, il ne faut pas oublier que, depuis longtemps, comme nous l'avons dit, une sourde agitation régnait dans toute l'Allemagne. De profonds bouleversements se préparaient, une grande révolution paraissait inévitable, et il était naturel que ceux qui réunissaient à l'ardeur de la jeunesse les lumières que donne l'éducation, que ceux-là, dis-je, eussent la prétention de se mettre à la tête du mouvement et d'en diriger la marche. Cela explique la part que l'élément universitaire prit à tous les événements qui allaient éclater en Allemagne.
A l'époque où nous sommes, l'horizon brillait encore pur et serein, l'avenir s'offrait plein d'espérance aux yeux de cette jeunesse ardente et généreuse. Ainsi que Gandolf l'avait espéré, lui, Oswald et leurs amis avaient fait triompher, dans la réunion des étudiants, les principes de sagesse et de modération : doter le pays d'institutions protectrices, assurer les droits de tous, ceux du souverain comme ceux du peuple, et faire régner la liberté à l'abri du trône et des lois, tel était le programme adopté par eux.
Qu'en devait-il résulter? Tout est beau et simple en théorie; tout devient difficile à l'exécution.
Au bout de huit jours, les conférences étaient terminées;' Oswald, Gandolf, Ulrich, Otto, se dirigeaient sur Vienne, cfù
les grands coups allaient se porter; Schlankopf retournait en Hongrie, près de Kossuth; quant à Reding, qui avait pris note exacte de tout ce qui s'était dit, il allait en communiquer le procès-verbal au gouverneur de Prague, qui Tavait envoyé «l qui attendait son retour.
Le mouvement avait déjà commencé en Bavière, où lanimosité excitée à Munich contre Lola Montés, comtesse de Lansfeld, avait amené une émeute et des barricades : le temps des Pompadour et des Dubarry était passé.
Des étudiants s^étaicnt insurgés au nom de la morale ; le peuple les avait secondés. On commençait par une révolulion de principes, par uoe émeute de vertu. Le prince de Wallerstein, ministre de Finstruction publique, avait ^cru étouffer ces désordres en faisant fermer FUniversité ; il fallut la rouvrir.
Les étudiants obtinrent plus encore : ils^ demandèrent le renvoi de la comtesse, et le roi, malgré son amour, malgré son désespoir, fut obligé de consentir à un départ, que Ton exigeait le fer et la flamme à la main. Le peuple, enivré de sa victoire, envahit Thôlel que la favorite venait d'abandonner et se mit à le saccager; le roi, pour revoir encore une fois des lieux chers à ses souvenirs, avait eu Timprudence de se mêler à la foule ; il fut légèrement blessé, et peu s'en fallut qu'une émeute, entreprise au nom de la morale, ne finît, sans le vouloir, par un régicide.
L'esprit de réforme se faisait en même temps sentir dans le Wurtemberg; on s'y préparait, ouvertement ou en secret, à une campagne contre l'autorité ; de même à Berlin, à Bade, à Francfort; telle était la situation de TAIlemagno quand la révolution de février 1848 éclata en France. En trois heures, et aux cris de : Vive la Réforme ! une puissante monarchie fut renversée, et la république fut accordée aux Parisiens qui n'en demandaient pas tant et qui, le jour même, se regardaient entre eux, interdits de leur bonheur ^et épouvantés de leur triomphe. Ce fut le signal donné tït^loute l'Europe, signal de l'orage, dont l'antique monar-
chie autrichienne allait ressentir elle-mènne le contre-coup.
Oswald écrivait à son ami Godfried :
« Depuis quelques jours, je suis arrivé à Vienne, et j'élais (( descendu dans un hôtel garni, craignant avec raison que a la partie populaire de nos amis, les ouvriers surtout, ne « fussent un peu choqués du palais doré que mon oncle s'est « fait bâtir dans la Herrengasse (la rue des Seigneurs); « mais la modestie de mon nouveau logement a produit un « mauvais effet sur* la noblesse, parente ou alliée de notre « famille. L'héritier des Donneipberg, se disait-on, rougit-il « de nous ? Se croit-il obligé de cacher son blason et n'a- « t-il pas le courage d'être grand seigneur?
« Je leur ai montré que j'avais cette audace en m'inslal-^ « lant dans mon bel hôtel, où je reçois indistinctement les « ouvriers et les grands seigneurs ; mais les uns m'en veu- « lent des habits brodés qui viennent me voir, et les autres « des blouses que je fréquente. Il est plus difficile que je « ne le croyais de contenter tout le monde ; j'y parviendrai « pourtant, et mon palais sera, un jour, le terrain neutre et « ami, où toutes les classes confondues s'accoutumeront à « l'égalité.
« Mes relations avec la haute société, et avec les person- « nages influents, m'ont permis de commencer l'œuvre de « conciliation et de concession à laquelle mes amis et moi « avons voué notre vie.
« Staremberg est comme toi, il ne veut pas croire que le « pouvoir nous accorde jamais de lui-même les droits que (f nous réclamons. Il prétend même que ce serait fort mal- « heureux, et qu'un seul pas fait dans le chemin des con- M cessions en amènerait tant d'autres, que nous autres, « honnêtes gens, regarderions en arrière avec effroi et de- « viendrions forcément du parti rétrograde. J'ai cru t'en- « tendre parler, mon cher Godfried, et, je t'en demande a bien pardon, je n'ai pas plus tenu compte de ses paroles « que des tiennes.
« J'ai vu le ministre, M. Pillersdorf, homme sage et pru-
d dent, qui parait comprendre la gravité de la situation. Il « s'inquiète avec raison de Teffervescence des esprits. Je a lui ai démontré que le moyen le plus sûr d'arrêter un tor- (f rent était, non pas de multiplier les digues, mais de lui « ouvrir un canal, et qu^alors les flots dévastateurs deve- « uaient tout uniment un moyen d'irrigation, une cause de « fertilité et d'abondance.
(( J'ai vu aussi M. Sedlnizki, préfet de police, qui nous « est très-hostile, et qui ne fait en cela, dit-il, qu'obéir aux (t ordres de M. de Melternich, le premier ministre. M. de « Melternich pense que des étudiants doivent s'occuper de « leurs études et non du gouvernement de l'État; que leur < place est dans leurs Universités respectives et non dans la « capitale du royaume; qu'il est urgent de les rendre à la « tendresse de leurs familles inquiètes, qui depuis longtemps « les réclament; et, continua M. le préfet de police, il m'a '( chargé d'engager, dés* demain, MM. les étudiants qui ne « font point partie de l'Université de Vienne à vouloir bien « quitter cette ville.
« — Et vous exécuterez cet ordre? lui dis-je.
« — Il le faut bien ; et je prie monsieur de Donnersberg « de vouloir, dès aujourd'hui, faire part de cette nouvelle à « ses jeunes amis : ils aimeront mieux l'apprendre par lui « (|ue par moi.
« C'est ainsi qu'il me congédia, et je m'empressai de « donner avis à nos alliés de ce qui se tramait contre « nous.
f Je trouvai, chez Gandolf, Ulrich et Otto, et de plus « Schlankopf, qui venait à l'instant même d'arriver de Hou- « grie.
« — Que comptez-vous faire, messieurs? demanda-t-il.
« Gandolf était d'avis de se soumettre, de temporiser « et d'attendre quelques circonstances meilleures qui ne tartt deraient pas à se présenter. Ulrich voulait organiser une « émeute dans les cafés; Otto parlait d'un dithyrambe à « adresser à M. de Melternich. Je proposai de m'adresscr
« à lui en prose, de lui demander une audience, et de faire ff un appel à sa justice.
« — Vous ne trouvez rien de plus efficace, rien de plus « décisif? nous dit Schlankopf, d'un air ironique.
« — Non, vraiment. Proposez vous-même.
« — Je chercherai. Mais n'oubliez pas, continua-t-il en « me tendant la main, que vous m'avez fait à Fribourg pour « cinquante mille francs de traites; payables aujourd'hui. « sur M. Isenhoffer, votre banquier de Vienne.
a — Vous pouvez vous présenter, lui dis-je, les fonds
« sont prêts.
« — Bien, je ne vois alors, pour ma part, aucun obstacle « à ce que vous demandiez audience à M. de Metternich ; « mais il n'est pas à Vienne, il est parti lûer pour sa villa, « qui est située sur le Rennweg.
« — J'irai le trouver dès demain, si ces messieurs l'apa prouvent.
« Le projet mis aux voix est adopté.
« Gandolf me propose de m'accompaguer ; j'accepte et,
« demain soir, je te rendrai compte de notre visite, dont tu
« n'as peut-être pas bonne opinion, et qui m'inspire, à moi*
u une certaine confiance.
« Ton" ami,