‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 33 sur 54 · OSWALD · texte numérisé non relu

OSWALD

« P.'S. Si lu écris à Leipsick, dis à Fridoline que le^ *i afiaires d'État ne m'empêchent pas de l'aimer ; dis aussi « à son père, M. Nicklaus, que ses amis l'attendent toujours « à Vienne et s'étonnent de ne pas le voir arriver. »

Au reçu de cette lettre, Godfried secoua la tête en disant :

— Ils échoueront, tant mieux 1 Le dépit et la colère, la honte d'un échec et le désir de le réparer occuperont Oswald et le feront rentrer dans le monde positif : un chagrin réel dissipe les maux imagmaires.

11 reçut, quelques jours après, la lettre suivante :

« Vienne, 14 marts 1848.

« Ah 1 tu croyais que nous ne réussirions pas, que uos.

LA JEUME ALLEMAGNE 8^25

(( réclamations ne seraient d'aucun poids dans la balance! tt Apprends donc que le succès a dépassé toutes nos espé- « rances,el que l'Université en a toute la gloire.

« Nous sommes partis, Gandolf et moi, hier matin, 13 mars, « pour la villa du prince de Metternich. Nous avions un « petit coupé qui nous attendit dans la première cour du « château. On nous introduisit chez le ministre.

« Il nous reçut avec une politesse exquise. U écoula « quelque temps, en silence, nos observations, puis avec un « ton sérieux, tempéré par une légère nuance d*ironie, il « nous répondit que la jeunesse actuelle avait beaucoup « d'idées et surtout d'expérience; que les étudiants de « Vienne lui exposaient, par notre voix, des vues politiques « de la plus haute portée ; mais que, depuis cinquante ans, « il avait les siennes; qu'il était peut-être un peu vieux pour a retourner à... l'Université; que jusqu'à présent, la monar- « chie autrichienne s'était bien trouvée de son système; « que le gouvernement constitutionnel et représenlalif, que « nous réclamions, ne savait pas, mieux qu'un autre, pro- « léger les empires; témoin la France, qui, le mois der- « nier, avait vu, en quelques heures, s'écrouler toutes ses <K institutions. Il pensait qu'un gouvernement absolu saurait « mieux défendre les siennes... que, quant à lui, ne sachant « pas changer de principes, il maintiendrait les siens tant « qu'il gouvernerait, ou renoncerait au pouvoir.

(( Pendant qu'il parlait, hous entendions un bruit lointain o: qui, peu à peu, se rapprochait. On distinguait des cris et a des clameurs qui attirèrent enfin rattention du ministre :

« — Qu'est-ce? dit-il à une des personnes de sa maison, « qui entrait pâle et troublée.

« — Ah 1 monseigneur. Votre Excellence ne croira ja- < mais...

« —Je crois tout, dit tranquillement le prince.

« — Une cinquantaine d'étudiants, suivis d'un flot de peu- « pie, attaquent le château du côté des remises et des écu- « ries.

ScwBE. — CEunes complètes. Viae Série. — 7me Vol. — 19

326 PROVEUBES — NOUVELLES — ROMANS

« — Qu'est-ce que cela signifie ? m'écriai-je indigné.

a — Ds prétendent que Ton retient ici prisonniers deux de « leurs amis, deux de leurs chefs ! qu'on attente à tous leurs « privilèges, qu'on ne respecte rien ; et ils ont commencé a par mettre le feu aux bâtiments où sont les fourrages... de « sorte que l'incendie se répand avec rapidité.

a — Monseigneur, m'écriai-je de nouveau, c'est malgré c( nous, c'est à notre insu... nous l'affirmons... que nos amis (( osent se permettre...

a Le prince nous regarda attentivement, et il paraît qu'il (( y avait dans notre accent et dans nos traits une telle ex- « pression de vérité, qu'il nous dit :

« ^ Je vous crois, messieurs, mais je vous plains, ajoulatt t-il avec un sourire, d'avjoir des amis aussi chauds, au^si (( ardents que ceux-là.

« — Je cours les détromper, m'écriai-je, les arrêter, les « renvoyer.

« — Vous l'essaieriez en vain, me répondit le prince. Ne « voyez-vous pas, messieurs, que vous n'êtes rien ici, qu'un « prétexte ?

« En ce moment, d'autres domestiques arrivèrent, annou- « çant que le peuple, qui brisait les palissades et les grilles, « commençait à se répandre dans le jardin.

« Quelques hommes, en effet, d'assez mauvaise mine, s'a- « vancèrent sous le balcon de l'appartement où nous étions, «^t crièrent : Vive l'empereur! A bas Metternich!

« J'ouvris la fenêtre, et je leur ordonnai de s'éloigner. Ce « n'étaient point de nos camarades ; il n'y avait là aucun « étudiant, mais des gens du peuple que je ne connais- « sais pas, dont je n'étais pas connu. Ils me dirent des in- « jures, et nous jetèrent, à Gandolf et à moi, des pierres « qui ne nous atteignirent pas, mais qui brisèrent une « glace.

« — Que vous disais-je de vos amis ? dit le prince en « conservant tout' son sang-froid; et comme je renouvelais « auprès de lui mes protestations : Ce n'est pas votre faute,

« je le sais 1 Voilà ce que c'est, monsieur le comte, de se a trouver en mauvaise compagnie.

« Puis, se tournant vers ses gens, et du même ton que s'il « se fût agi d'aller à un bal de la cour :

« — Mes chevaux, ma voiture !

« — Mais, monseigneur, s'écria le valet de chambre, nous « avons eu l'honneur de dire à Votre Excellence que les re- « mises et les écuries brûlaient en ce moment, ainsi que vos

a voitures.

« — Mes gants, mon chapeau! J'irai alors à Vienne à pied, (f en me promenant.

« — Non, monseigneur, lui dis-je : de ce côté du château, « dans la première cour, et loin du lieu de l'incendie, j'ai un « coupé que je mets à votre disposition.

« — J'accepte, monsieur le comte. Veuillez dire à vos amis « que je suis désolé de ne pas avoir le loisir de les recevoir ; (( chargez-vous de ce soin, et faites-leur les honneurs de chez

c moi.

a Puis, d'un pas ferme et rapide pour son âge, il descen- (( dit le grand escalier. Quelques instants après, nous enten- « dîmes s'éloigner la voiture, et nous nous élançâmes dans le « parc, où le peuple se répandait de tous les côtés, entourant le « château, en brisant les portes, et se précipitant ivre, forcené, « furieux. Impossible de les arrêter, impossible même de se (X faire entendre d'eux ! Ce ne fut qu'au bout d'un quart « d'heure que nous rencontrâmes quelques figures de con- « naissance : Schlankopf, Ulrich et Otto, au milieu de l'émeute « qu'ils animaient encore. Je courus à eux en m'écriant avec

« colère :

(c — Qu'eslrce que cela signifie?

« — Qu'il n'y a pas moyen d'essayer de retenir le torrent, « répondit froidement Schlankopf, à moins de se laisser en- « trîùner par lui. Il vaut mieux le laisser se répandre et di- « riger son cours, en ayant l'air de le suivre.

« — Mais c'est l'incendie, c'est le pillage... Ils brisent tout « dans le château.

« — Des châteaux ! le prince en a bien d'autres 1

a — Ils vont le ruiner de fond en comble.

« — Dès qu'ils se seront emparés des caves, leur soif de « dévastation s'apaisera bien vite. Ce sont là des détails dont « les chefs ne doivent pas s'occuper, vous, moins qu'un autre ; « car, au premier bruit des dangers que vous couriez, les « ouvriers nos amis se sont soulevés : impossible de les eu a empêcher; et alors nous nous sommes mis à leur tète. Une <i partie s'est dirigée de ce côté... une autre vers les gares (( de chemins ce fer, qu'on doit avoir brisées en ce moment.

« — Et pourquoi? .

« — Pour empocher toute communication entre les proa vinces et la capitale.

« — Mais c'est indigne ; c'est de la rébellion ouverte, c'est « de la révolte à main armée !

— C'est fait ; il n'y a plus à regarder derrière soi. La « tin justifie les moyens ; la liberté naîtra de la violence, et « l'ordre sortira du désordre. U n'y a pas à raisonner, il n'y « à pas de temps à perdre. Il faut maintjenant rassembler tou- « tes nos forces et les diriger sur Vienne, vers le palais de « la chancellerie.

« — Et pourquoi faire ?

« — Nous l'assiégerons aux cris de : Vive la Constitution! « Les bourgeois, dont une partie nous est dévouée, ne se « montreront que si on leur donne l'exemple. Jamais ils ne « marchent les premiers, mais ils suivent toujours ! C'est « nous, étudiants, qui commencerons, nous et les ouvriers... « soldats à notre solde.

« — A notre solde ! et qui les a payés?

« — Et les traites sur M. Isenhoffer, répondit Schlankopf, « croyez-vous donc qu^ je garde vos capitaux inactifs ?

« En ce moment, des hourras se firent entendre : A « Vienne! à Vienne! La foule, qui se précipitait et nous « entraînait, m'empêcha de répondre à Schlankopf. Je ressen- « tais au fond du cœur un profond dépit, moins de mon ar- « gent ainsi dépensé, que de la manière dont, à mon iosQ*

« on m'avait forcé d'alimenter une émeute que je désapproua vais ; aussi n'était-ce qu'une question d'amour-propre, et «r ma colère venait de ce que Schlankopf m'avait traité en « écolier, en faisant de moi la cause première d'un événe- « ment auquel il n'avait pas jugé à propos de m'initier.

a Quoi qu'il en soit, mon premier mouvement fut de lui « demander raison d'une telle conduite ; mais les événements « nous entraînaient, et, sous la pression du coup décisif qui « allait se porter, c'était bien peu de chose que ma vanité a froissée.

« Vienne offrait alors un coup d'œil que je n'oublierai « jamais. Les boutiques étaient fermées, et, de la porte de « la ville au palais de la Chancellerie, les rues étaient dé^ « sertes. Nous marchions en tête, et il parait que nous avions « bonne mine, car les bourgeois et même les bourgeoises « qui garnissaient les fenêtres criaient : Vivent les étudiants! « mais personne ne descendait encore dans la rue. Seule- « ment, en débouchant sur la place d'Armes, nous vîmes « arriver Graft et Piper conduisant deux ou trois cents « hommes déguenillés qui avaient des niines si épouvantables, « que j'aurais mieux aimé les avoir pour ennemis que pour c alliés. Arrivés au palais de la Chancellerie, les cris de : «( Vive la Constitution! vive la liberté de la presse ! retenti- « rent avec tant de force, qu'ils durent arriver jusqu'aux « oreilles de l'empereur.

« On entendit dans les cours du palais le roulement des « tambours ; les troupes venaient de se rassembler. Des me- « sures énergiques avaient été prises, ordre avait été donné « de repousser la force par la force ; M. de Metternich ve- « nait, dit-on, d'arriver au palais.

« Les portes et les fenêtres de la Chancellerie furent as- « saillies à coups de pierre par la foule furieuse ; la grille « brisée, nous nous élançâmes dans la cour principale. Une « rangée de soldats se trouvait en face de nous :

« — Au nom de l'empereur, dispersez-vous ! s'écria une « voix jeune et ferme qui m'était bien connue.

« Les nôtres firent un pas en avant. Plusieurs soldats fu- « rent blessés à coups de pierres.

« — Feu I s'écria la même voix, a Quelques-uns des nôtres tombèrent, les autres s'enfui- « rent en désordre, Schlankopf etmoi restâmes seuls en face « de Staremberg et d'une vingtaine de soldats, qui, de nou- « veau, dirigeaient sur nous leurs fusils. Notre ancien cama- « rade se jeta au-devant d'eux et nous dit rapidement :

« — Imprudents que vous êtes !.... fuyez !... je ne vous ai « pas vus... je ne vous connais pas.

« Au moment même, une cinquantaine d'ouvriers, qui a venaient de dévaliser la boutique d'un armurier, se préci- « pitèrent dans la cour. La mêlée devint sanglante, six de nos a camarades furent tués ; mais la foule de notre côté deve- «c nait plus compacte, et les soldats, pressés contre la muc( raille, pouvaient à peine faire usage de leurs armes.

« Staremberg paraissait dangereusement blessé, mais il ne « donnait pas le signal de la retraite, et tous semblaient « décidés à se faire tuer jusqu'au dernier, lorsque de l'inlé- « rieur du château, leur arriva l'ordre de se retirer. A cette ff vue, un hourra triomphal, partit de nos rangs, et ce cri, « répété de rue en rue, retentit dans chaque maison.

« Le bruit courut, qu'après un combat acharné, toutes les «c troupes de la garnison avaient été anéanties, toutes les po- « sitions enlevées par la légion universitaire. La vérité est « que nous étions, dans ce moment, fort embarrassés de « notre victoire. Il était évident qu'on avait reculé devant « l'idée de verser un sang inutile, et qu'il serait aisé le lena demain, avec les forces dont on disposait, soit de nous « chasser de la cour du palais où nous passions la nuit, soit « de nous y faire prisonniers. ■ Mais, au point du jour, les « bourgeois, nous croyant vainqueurs, sortaient de leurs « maisons et venaient à notre secours.

« Toute la bourgeoisie, en armes, remplissait les rues, et « cinq ou six cents étudiants, ouvriers et gens du peuple, ff qui bivouaquaient la veille dans la cour du palais, se trou-

LA JEUNE ALLEMAGNE âSl

« vaient en ce moment l'état-major d'une armée de quatre- « vingt ou de cent mille hommes.

« La milice bourgeoise pactisait avec la légion universi- < taire et lui envoyait demander des ordres. Nos ordres « furent d*escorter, en armes, la pétition que nous portions à « Tempereur, pétition qui devenait l'expression de la volonté « nationale.

« Et ce soir, mon cher Godfried, ce soir 14 lîiars, nous ff recevons la réponse de T empereur. U cède à toutes nos « demandes, il accorde rétablissement d*une garde nationale, a la liberté de la presse, la convocation immédiate des États a dans toutes les provinces de la monarchie. Conçois- lu un « triomphe pareil, obtenu en un jour, et au prix de si peu de a sang?

<K Le prince chancelier d'État qui conseillait à l'empereur a de ne point céder, et de résister jusqu'à la dernière extré- « mité, M. de Metternich vient de remettre sa démission « entre les mains de l'empereur. Le préfet de police, M. de « Sedlnizki, se retire également, fiien plus, les princes delà « famille impériale, qui, tu le sais, n'étaient pas des plus « populaires, pouvaient devenir un obstacle à la réconcilia- « tion entre l'empereur et le peuple ; nous avons demandé « qu'ils rentrassent dans la vie privée. L'empereur l'a ac- « cordé. Nous avons demandé que les comtes de Kollov^ras « et do Montecuculli, qui ont les sympathies des étudiants, « fussent chargés de former le nouveau ministère. L'empe- « reur l'a accordé. Aussi c'est un enthousiasme, une recon- « naissance... La ville de Vienne retentit des cris de : Vive « V empereur ! Vive la Constitution ! et aussi : Vivent les « étudiants!

« J'ai couru chez M. de Staremberg qui est en effet blessé, « mais pas aussi dangereusement que je l'avaîs craint d'abord. « C'est avec un grand bonheur que nous nous sommes em- « brassés.

« Eh bien I mon cher ami, n'est-ce pas de la magie ? Ce a que j'avais toujours rôvé, ce que tu croyais impossible, est

« enfin réalisé. Il ne tient qu*à nous maintenant d'être le a peuple le plus heureux et le plus libre de la terre, et nous- « le serons.

« Fais part de ces bonnes nouvelles à Fridoline et à son a père. Il est inutile maintenant qu*il se mette en route « pour Vienne ; nous avons triomphé sans lui. Si je ne leur « écris pas, c'est que je suis brisé de fatigue. Je te quitte « pour aller dormir, et cette fois enfin la liberté, qui va « m'apparaltre en dormant, ne sera plus un rêve !

« Ton ami,

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