LES MONTAGNES DU HARTZ
Depuis un mois, c'est-à-dire depuis le triomphe de la cause libérale, Oswald était retombé dans une profonde mélancolie, que ses jeunes amis avaient respectée, attribuant aux méditations de Thomme d'État les rêves d'un cerveau malade et d'un cdéur malheureux.
Ses projets politiques, dont il avait si longtemps désespéré, venaient, par leur réussite, de le ramener vers d'autres idées également inadmissibles au premier abord, et qui, depuis sa rencontre du chemin de fer, ne lui semblaient plus tout à fait impossibles.
Il y rêvait souvent, et, quand il était seul, il contemplait, d'un œil attentif, le lambeau de portrait qui lui iTestait ; il comparait les yeux de Thécla avec ceux de la jeune paysanne ; il lui semblait bien que c'était le même velouté, le même charme, la même expression ; aimer cette jeune fille n'était plus aimer une ombre, une chimère, et cependant c'était encore aimer sa tante.
Mais où la revoir ? où retrouver ses traces? A qui s'informer d'elle, sans s'exposer, comme il l'avait déjà fait, au ridicule?... Plongé dans ses réflexions, il n'entendit point les pas de Schlankopf qui parfois entrait jusque dans son cabinet, sans se faire annoncer.
— Qui vient là? Que me voulez-vous? s'écria-t-il en se evant brusquement. Ah ! c'est vous, Schlankopf I de quelle i^ffaire yenez-vous me parler ?
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— D'une très-importante, et que je ne voudrais pas soumettre au comité avant d'en savoir votre avis. Est-il bien utile qu'il y ait deux chambres législatives, et ne vaudrait-il pas mieux qu'il n'y en eût qu'une seule ?
— Y pensez-vous, Schlankopf ? loucher déjà à la Constitution qui vient de nous être octroyée et avant même de l'avoir essayée?
— Pourquoi pas? répondit Schlankopf, se promenant en long et en large dans le cabinet, pourquoi pas,^si c'est pour l'améliorer ?
Tout à coup il s'arrêta ; il se trouvait près de la table devant laquelle, tout à l'heure encore, Oswald était assis. Il fit un geste de surprise.
— Vous admirez ce fragment de portrait? s'écria vivement >Oswald.
— C'est la vérité.
— Et jamais, convenez-en, vous n'avez vu rien de plus beau.
— Erreur I j'ai déjà vu ces yeux-là, il n'y a pas longtemps.
— A quelle époque ?
— Il y a six semaines à peu près, dans un voyage que je faisais en Hanovre.
— Vraiment? dit Oswald en cherchant à calmer son émotion et en affectant un sourire indifférent, contez-moi donc cela, mon cher professeur.
— Et notre discussion sur les deux chambres?
— Nous la reprendrons quand vous voudrez, je suis souffrant ce matin, et j'ai la tête fatiguée de politique. J'aime mieux entendre vos aventures avec cette belle jeune fille.
— Elles sont bien simples, dit Schlankopf en s'étendant sur un canapé. J'étais, au commencement du mois dernier, en Hanovre, non loin du Hartz, où je faisais de la propagande. C'est un Don pays. Il y a beaucoup d'ouvriers assez misérables, qui se soulèveraient aisément. Et puis il y a là des
montagnes, les montagnes du Hartz, qui, en cas de poursuite ou de proscription, offriraient un refuge assuré. J'en fis répreuve le jour même.
Les autorités hanovriennes, prévenues, je ne sais par qui, et trouvant mauvais que je m'avisasse de porter la lumière dans leur obscur pays, envoyèrent aux magistrats Tordre de m' appréhender au corps. Averti à temps je gagnai les montagnes, où l'on ne pensa môme pas à me suivre, tant on reconnaissait l'impossibilité de m'atteindre.
À la sortie de Goslar, petite ville située auprès du Hartz, je pris une route à droite, qui conduit à la montagne, et, après une heure de marche au milieu de la forêt, je rencontrai à gauche un hameau, composé de trois ou quatre ^ maisons habitées par des ouvriers mineurs et leurs faniilles.
Désirant me reposer et me rafraîchir, je frappai à la dernière maison, une espèce d'auberge qui me parut un peu moins pauvre que les autres. Une jeune fille vint m'ouvrir, une paysanne, une montagnarde, et moi, qui ne fais guère attention aux femmes, je fus frappé de sa beauté, beauté que la grossièreté de ses vêtements rendait peut-être encore plus remarquable.
Ses yeux, surtout, respiraient une bonté et un charme indéfinissables. Je suis persuadé qu'elle devait avoir, sinon de l'instruction, du moins de l'esprit naturel, mais je ne pouvais guère en juger, pressé que j'étais de continuer ma roi^te. Je lui avais demandé un verre de bière qu'elle s'était empressée de m'apporter, et qui ne valait pas grand'chose. Pendant que je la buvais en faisant la grimace, elle attendait debout, devant moi, dans une pose charmante.
— Mon enfant, lui dis-je, en lui mettant dans la main quelques kreutzers, qu'elle accepta en me faisant la révérence, si je n'étais pas si pressé, je te donnerais les moyens de faire fortune.
— Gomment cela, monsieur?
*-• Propose à un peintre de lui servir de modèle,
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rien que pour tes yeux, et il te donnera ce que tu voudras.
— Merci, monsieur, je n'y manquerai pas.
Je vois, en effet, continua Schlankopf, qu'elle a suivi mon cdnseil et que quelque peintre vous aura vendu ce fragment de portrait, que vous aurez payé en grand seigneur.
— Précisément ! se hâta de répondre Oswald. Et vous ne savez rien de plus sur la jolie montagnarde? Vous n'avez pas pris d'autres renseignements ?
— Le seul que j'eusse intérêt à lui demander était mon chemin/ qu'elle m'indiqua de la manière la plus gracieuse.
Ici Schlankopf termina son récit ; et changeant de ton :
— Voulez-vous, dit-il à Oswald, voulez-vous maintenant que nous reprenions notre discussion sur les avantages d'un seul parlement, ce qui supprime d'abord, comme économie, sans compter l'agrément, les chambres hautes, et tout ce qui s'ensuit ?
-«r Demain, répondit Oswald, qui était retombé dans sa rêverie; demain, mon cher Schlankopf, nous en parlerons avec nos amis.
Le lendemain, Oswald se présentait devant le comité dirigeant et demandait un congé de quinze jours, qui lui fut accordé, comme on l'a vu plus haut, sans la moindre difficulté.
11 partit le soir même de Vienne, traversa Prague incognito, sans s'arrêter dans son château de Donnersberg et, ce qui était bien mal, sans même embrasser son ami Godfried, dont il redoutait les railleries ou les reproches; il était même si pressé d'arriver, que pouvant, pour gagner le Hanovre, prendre également la route de Leipsick ou celle de Dresde , il préféra cette dernière dans la crainte que Fridoline ou M. Niklaus, son beau-père, ne lui fit perdre quelques heures, destinées par lui à la recherche de son inconnue.
n avait gravé dans sa mémoire toutes les indications données par Schlankopf et n'avait pas eu besoin de lui en faire répéter une seule.
Arrivé à Goslar, il prit la route à droite qui conduisait à la montagne, et, pendant une heure de marche à travers la forêt, que de réflexions vinrent Tassaillirl Oui, se disait-il, c'est là qu'elle habite, c'est de là qu'elle venait, c'est évident, quand je l'ai rencontrée. Une course, un voyage qu'elle faisait pour affaires à Heidelberg, à Offenbourg, et dès le lendemain peut-être, elle est retournée dans le Hanovre. Voilà comment personne ne la connaissait dans le duché de Bade et commentée n'ai pu recueillir de ses nouvelles!... mais ici, dans quelques instants, tout va s'éclaircir.
En se parlant ainsi, il doublait le pas... il courait presque, sans s'en douter, et arrivé au sommet de la montée, il lui fallut se reposer quelques instants : il était en nage, il était haletant, il respirait à peine. Mais il n'y avait pas à se tromper, et il ne lui fallait plus que quelques minutes de patience. Du quartier de rocher sur lequel il venait de s'asseoir, il apercevait à sa gauche le village, les cabanes dont lui avait parlé Schlankopf; la désignation en était exacte, et il arriva, non pas d'un pied bien ferme, mais enfin il arriva à la dernière maison, qui était, en effet, la plus élégante ou la moins laide de toutes.
Il frappa. On fut longtemps sans ouvrir, et les minutes lui parurent des siècles. Il frappa de nouveau. Les chiens aboyèrent, des pas pesants se firent entendre ; une femme ouvrit la porte. Cette femme était vieille, elle était laide, mais elle avait l'air bon et affable.
— Que demandez- vous, monsieur ?
— Je suis fatigué, ma bonne femme, d'avoir gravi la montagne ; je suis souffrant, je suis malade.
La pâleur et l'émotion d'Oswald attestaient la vérité de ses paroles.
— Puis-je me reposer quelques instants chez vous ?
— Entrez, entrez, mon jeune monsieur ; ça n'est pas
uae belle auberge que la nôtre, mais enfin on vous y recevra de son mieux.
— Est-ce que vous êtes seule chez vous ? demanda Oswald, en s'asseyant sur un escabeau de bois et en regardant autour de lui, avec impatience, si personne ne viendrait,
— Seule, monsieur, entièrement seule, mais nous avons du monde autour de nous. Le village est habité par des ouvriers mineurs et par leurs familles.
— Mais vous n'avez pas toujours été seule, continua Oswald, dont le trouble et la pâleur augmentaient, il y a six semaines vous aviez ici quelqu'un... une jeune fille.
— Ah ! mon Dieu, monsieur, vous allez vous trouver mal !
— Ne faites pas attention, ma bonne femme, et répondezmoi... D y a six semaines qu'habitait ici, avec vous, une jeune fille ?
D essaya de lui en faire le portrait, portrait difficile à reconnaître : la vieille femme le reconnut pourtant.
— Ah ! c'est Thérèse, dit-elle ; jamais, dans nos montagnes, je n'avais vu une taille et des yeux pareils ; mais elle était si bonne que personne, même les plus belles, n'a eu l'idée d'en être jaloux.
— Et d'où venait cette charmante fille ?
— Ce n'était pas une fille, c'était une 'jeune femme qui voyageait avec son mari.
— Son mari, dit Oswald en pâlissant, elle avait un mari 1
— Un beau garçon d'une trentaine d'années à peu près... un bon ouvrier qui l'aimait, qui la soignait, qui veillait sur elle et qui ne la quittait pas plus que son ombre.
— D'où venaient-ils?
— Je n'en sais rien. Ils n'étaient pas causeurs, et je ne suis pas bavarde. Ils sont arrivés comme vous, au milieu de la journée, à pied, bien fatigués, demandant si je ne pouvais pas les loger pour quelques jours ; et comme j'ai làhaut des chambres qui ne sont pas souvent occupées, vous sente2 que je n'ai pas reiusé.
Us n'avaient pas Pair bien riches, mais ils ont payé d'avance. Ds sont restés d'abord trois jours ; elle, ici, à se reposer ; lui, à la mine, avec nos ouvriers ; et on prétendait même que c'était un bon travailleur, à telles enseignes que le maitre de la mine lui a proposé de l'ouvrage. Ce n'est pas de refus, qu'il répondit ; mais j'ai un voyage à faire pour chercher de l'argent, et, pendant mon absence, mère Marianne, me dit-il, ma femme restera chez vous, si toutefois ça vous convient.
— Si ça me convient 1... Il faut vous dire, monsieur, que Thérèse, sa femme, était, une travailleuse qui faisait tout l'ouvrage de la maison. J'aurais bien voulu, pour cinq kreutzers par jour, avoir une servante comme celle-là,
— Et comment vous a-t-elle quittée ?
— Je comptais bien qu'elle nous resterait toujours. Elle se faisait au pays et à son ouvrage, et moi surtout, je me faisais à sa gentillesse, lorsqu'un matin le messager de Goslar lui apporta une lettre datée d'Offenbourg.
— Offenbourg ? dit Oswald avec émotion.
— Oui, une ville des bords du Rhin, dans le pays de Bade. Son mari lui disait : c Viens me rejoindre parle chemin de fer, à Offenbourg, où je t'attendrai ; nous partirons de là, sur-le-champ, pour un endroit où un bon établissemeat nous est assuré. »
Elle nous a dit adieu, la pauvre chère femme, à notre grand regret à tous, et surtout au mien. Voilà, monsieur, tout ce que je peux vous apprendre sur elle.
Le pauvre Oswald était atterré, confondu I L'objet de ses rôves n'était réellement qu'une femme du peuple, une ouvrière, et de plus elle était mariée : c'est là ce qu'Oswald ne pouvait lui pardonner, et elle aimait son mari, et elle en était aimée ! C'était à décourager, c'était à renoncer à toutes ses chimères, et cependant Oswald n'y renonça pas encore.
Il interrogea tous les gens du pays, qui ne purent lui dire autre chose que ce que lui avait dit la mère Marianne. Tous
étaient d'accord sur la beauté, sur le bon caractère et les excellentes qualités de Thérèse.
Oswald voulut vainement entrer dans d'autres détails. Il n'était pas compris. Il voulut voir la chambre habitée par Thérèse. Son passage n'avait laissé aucune trace de Fange ni de la divinité. C'était une chambre d'auberge et pas autre chose.
n voulut de nouveau suivre la route qu'elle avait suivie et prendre le chemin de fer jusqu'à Offenbourg. Là, tout renseignement cessait. Ëtait-elle entrée en France, était-elle restée en Allemagne ? Avait-elle passé en Suisse par le Vald'Enfer et la Forèt-Noire ?
Tout ce qu'il y avait de plus clair, c'est qu'il fallait chasser de son esprit une pareille folie ; et, loin de la bannir, il s'y abandonnait plus que jamais. Seulement, il en avait détaché toute la partie réelle et véritable, pour n'en plus voir que le côté chimérique et impossible, c'est-à-dire qu'il avait renoncé à Thérèse pour reveîtiir entièrement à Thécla. Quant à Fridoline, elle était, dans ce moment, complètement oubliée, ainsi que ses projets de mariage ; il serait toujours temps d'y penser, quand viendrait le jour de tenir sa promesse.
Une lettre de Gandolf vint éveiller Oswald au milieu de ses rêves, et le rappeler à la vie positive :
« Vienne, 15 mai.
« Pourquoi nous avez-vous quittés? Nos amis les étu- « diants, que contenaient votre présence et vos discours, « nous ont abandonnés. Ulrich et quelques autres, qui sont « toujours de l'avis de la dernière tirade, se sont laissé <( séduire par les phrases d'Otto et les raisonnements de « Schlankopf.
« Maîtres de la majorité, 'ils pouvaient faire passer au co- « mité de sûreté générale les propositions les plus extrava- « gantes et les plus incendiaires ; ils n'y ont pas manqué ; '( notre résistance a été inutile et nous avons été, nous la
« minorité, obligés de tout sanctionner par notre vote. Nous « faisons et nous défaisons chaque jour des ministres. Après (f M. de Mettemich, sont venus M. de Fiquelmorit et d'autres; «c nous ne nous contentons plus maintenant du gouverne- « ment représentatif et constitutionnel dont nous étions si « heureux il y a deux mois ; la démocratie n'y tient pas ascr sez de place.
<K La chambre des pairs est inutile : on la supprime ; on « n'en veut qu'une : la chambre des communes où régnera (< le peuple ; le système d'élection accordé par l'empereur « est trop restreint : il nous faut le suffrage universel.
v Les troupes de ligne nous gênent, nous ne voulons « plus d'armée; nous demandons qu'on l'expulse, qu'elle « aille se battre aux frontières ; elle n'est bonne qu'à (( cela. La garde nationale nous suffit pour défendre la « capitale et combattre l'émeute, avec qui elle pactise tou- « jours.
« C'est pour présenter à l'empTereùr une pareille pétition « que les étudiants ont réveillé, au milieu de son palais, le « ministre Pillersdorf, qui est descendu tout tremblant les « recevoir, la nuit, dans la rue; et aujourd'hui, 15 mai, la « troupe, renvoyée de la ville par ordre du ministre, attend « sur les glacis, tandis que la garde nationale occupe toutes (c les portes et les places publiques. Depuis ce matin le « rappel est battu dans les faubourgs. L'Université ordonne « de se soulever, et on se soulève.
« Une proclamation engage toutes les légions académi- « ques à descendre, armées, sur la place publique. Les étu- « diants en masse accourent, leurs fusils chargés. A leur « exemple, les bourgeois s'arment aussi, sans comprendre « de quoi il s'agit. Une foule d'ouvriers et de gens du « peuple semblent sortir de dessous les pavés ; ils s'arment « de pelles et de pioches pour tout démolir ; et, conduite par « nous, membres du comité de sûreté générale, l'émeute se « dirige vers le palais.
« Là, comme la première fois, nous présentons à l'empe-
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« reur notre nouvelle pétition. Cette pétition ou plutôt cet « ordre, que nous portons à main armée, est accepté et a sanctionné parFautorité impériale. Les cris de joie reten- « tissent, et, ce soir, toute la ville de Vienne est illuminée ; « c'est à la lueur des lampions que je vous écris ; mais « j'attendrai, pour vous envoyer ma lettre, les suites d'un « triomphe qui me remplit de tristesse et de crainte.
« Vienne, 17 mai, six heures du soir.
« Je vous écris du comité de sûreté générale, où nous g sommes en séance. La journée d'hier avait été consacrée « aux fêtes populaires. C'était une joie universelle; tout le « monde s'aimait et s^embrassait, tout le monde était vain « queur. Aujourd'hui, il s'agissait de savoir au juste ce que « nous ferions de notre gloire, et. depuis quatre ou cinq « heures, nous n'avons encore pu nous entendre sur la « marche du futur gouvernement.
« Schlankopf, dont les idées sont d'ordinaire si nettes et «f si précises, est dominé, en ce moment, par une influence « qu'il ne nous avoue pas et dont il ne se rend pas compte ; (f mais il me semble sous l'impression d'une force supérieure « et occulte qui le pousse en avant. Il a contracté quelque « pacte infernal avec ces ouvriers qui l'entourent, avec ces « gens à mines sinistres qui ne voient, dans les conces- <t sions jusqu ici obtenues, qu'un acheminement à des con- « cessions plus grandes encore ; qui menacent à la fois la « monarchie et le souverain!... et si celui-ci n'avise pas...
« Sept heures du soir.
« Ahl mon amil quelle nouvelle 1...
a Aujourd'hui même, à six heures du soir, l'empereur est « parti pour Schœnbrunn ; quelques minutes après, toute la « famille impériale l'a suivi ; les voitures ont continué leur « route vers le Tyrol.
« n a compris que l'Autriche allait renouveler les crimes «( de la France et le menaçait du sort de Louis XVI ; il a
<( quitté sa capitale. C'est la fuite de Varennes, plus le suca ces, et cette fois ce n*est pas à Télranger que se réfugie « la monarchie, c'est au milieu d'une population autrî- « chienne et fidèle.
« Impossible de cacher cette nouvelle aux bourgeois de « Vienne. On va donc leur annoncer demain, par une « affiche, le départ de l'empereur, motivé par des raisons de a santé, motif dont personne ne sera dupe ; sujet d'espoir (K et de joie pour les uns, sujet d'enseignement et de terreur « pour les autres.
« En attendant, n'ayant plus ni empereur, ni armée, nous « sommes maîtres de la capitale et de la position. Dieu sait (( ce que nous en ferons. Ne prolongez pas plus longtemps « votre absence, accourez et venez en aide à vos amis.
« Gandolf. »
Au reçu de cette lettre, Oswald avait quitté le grand-duché de Bade et était parti pour Prague et pour Vienne.
SECOND ACTE d'uNE RÉVOLUTION.
Oswald arriva trop tard ; les révolutions vont vite. Prague avait suivi l'exemple de Vienne. Prague avait déjà été le théâtre d'événements terribles. Cinq jours d'émeutes et de combats avaient ensanglanté les rues. Le vieux et intrépide général qui commandait la ville, le prince Windischgratz, avait vu son palais attaqué par une populace furieuse ; sa femme et son fils massacrés sous ses yeux ; mais, plus grand et plus fort que sa douleur, sujet fidèle, soldat énergique, il avait repoussé et comprimé l'émeute. Il avait conservé à son souverain la ville qui lui avait été confiée ; force était restée à la loi et à l'empereur.
Il n'en était pas de même à Vienne : abandonnée à ellemême, la capitale était livrée à l'anarchie la plus profonde. En vain on avait essayé de rétablir l'ordre ; on avait fait approcher quelques troupes de la ville. Le comte de Montecuculli avait déclaré dissoute la légion universitaire , qui régularisait et organisait le désordre.
Cela avait été le signal d'une révolte; des barricades s'élevaient autour de l'Université ; la garde nationale avait pris parti pour l'insurrection, on se battait dans les rues lorsque Oswald arriva.
Il courut chez Gandolf, qu'il trouva dans un accablement complet. 11 chercha à ranimer son courage ; il lui fit comprendre que c'en était fait de la vraie liberté et de la patrie elle-même si les honnêtes gens l'abandonnaient et désespéraient de son salut, et ils coururent ensemble reprendre
leur place dans le conseil, s' efforçant de parier raison à des insensés, qui ne pouvaient plus les entendre.
Notre intention n'est pas de suivre l'insurrection viennoise dans les différentes phases qu'elle parcourut en moins de trois ou quatre mois : nous dirons seulement que quelques étudiants, et Schlankopf à leur tête, avaient tenté de proclamer la république ; Oswald , Gandolf et quelques autres avaient repoussé vivement cette proposition. Ils avaient été secondés par le bon sens de la population et par les bourgeois surtout, qui commençaient à s'effrayer du chemin qu'on leur avait fait faire, presque à leur insu. La majorité des habitants se prononça, avec Oswald et ses amis, pour le maintien de la monarchie et résolut d'envoyer une députation à l'empereur, pour l'engager à revenir.
Il serait trop long de raconter comment cette proposition, repoussée d^abord, puis acceptée plus tard, n'amena que nouveaux troubles et nouveaux désordres; comment l'indépendance hongroise, proclamée par Batthyany et Kossuth, raviva l'insurrection de Vienne et força l'empereur à quitter de nouveau Schœnbrunn et à se diriger sur Lintz avec une partie de l'armée ; comment les ouvriers et les étudiants voulurent empêcher de Vienne le départ des autres troupes envoyées contre les Hongrois, leurs alliés, et comment enfm, la division éclatant entre l'armée, les bourgeois et la garde nationale, une lutte terrible s'engagea où l'on se battit avec acharnement, sans savoir pourquoi.
Le général Bredy, des colonels, des officiers furent tués ; des canons furent enlevés par des ouvriers, et la ville fui, en un instant, couverte de barricades.
Au détour d'une rue , Oswald rencontra une bande de cannibales poussant des cris de rage et traînant le cadavre d'un vieillard ; ce cadavre était celui du digne ministre de la guerre, le brave comte de Latour, qui avait rempli un rôle si brillant dans les guerres patriotiques de l'Allemagne. 11 avait été attaqué dans son hôtel et massacré à coups de marteau par une populace en furie.
Oswald sentit son cœur défaillir et une sueur froide couler de son front.
— Victoire I victoire ! criait un forcené dont les bras étaient rouges de sang : c'était Graft.
Oswald détourna la tête avec dégoût, et, se soutenant à peine, marcha par la ville comme un homme ivre ou en délire.
Un seul parti s'était réuni, et avait fini par s'entendre : le parti de ceux qui ne veulent que le meurtre et le pillage. Toutes les troupes avaient évacué la ville ; Farsenal militaire, mal défendu, avait été pris et pillé ; les assassins s'étaient armés, et le lendemain, ce fut contre eux qu'Oswald et les étudiants eurent à combattre.
La lutte fut sanglante, et c*est au prix de pertes considérables et douloureuses que la légion universitaire demeura maltresse des principales positions; mais, victorieuse des brigands, elle allait avoir à se défendre contre le vrai gouvernement, qui, conseillé par des généraux braves et énergiques, était décidé à délivrer enfin la capitale et à en finir avec l'Université et l'insurrection.
Dix mille hommes de troupes fidèles s'étaient rétirés dans les faubourgs de Tienne et occupaient la position du Bel' védère, sous les ordres du comte d'Auesperg. D'un autre côté, le baron Jellachich, homme de tète et de résolution, cœur chevaleresque et dévoué à son empereur, occupait Presbourg et interceptait les communications entre la révolte de Vienne et la révolte de Hongrie. Il commandait les lUyriens et les Croates réunis sous ses ordres, et ses avantpostes s'étendaient jusqu'à Mœdling, à trois lieues de Vienne.
De son côté, le prince Windischgratz massait sur la capitale les bataillons de Moravie et de Gallicie. Il avait à venger sa femme et son fils, et avait juré, dit-on, de ne faire quartier à aucun des insurgés qui tomberaient entre ses mains. H était dans son droit, et il n'y avait pas de grâce à attendre d'un pareil ennemi ; les étudiants n'avaient donc qu'un parti à prendre : vaincre ou mourir sur leurs barricades.
L'aspect d*un danger prochain et menaçant les avait tous réconciliés. Oswald, Gandolf, Ulrich, Schlankopf lui-même, se seraient entendus, entre eux, s'ils eussent été seuls. Ils ne Tétaient pas. Toute cette horde de barbares arrivés daas la capitale, de tous les points de l'Europe, menaçait plus encore les assiégés que les assiégeants.
Les ateliers étaient déserts, tout commerce anéanti.
Le conseil communal et le conseil des étudiants, changés en comité de salut public, voyaient avec effroi se vider les caisses de la ville, dont l'argent était continuellement employé à la solde des ouvriers qu'il fallait nourrir, pour les décider à se battre.
Le découragement se glissait dans tous les cœurs, lorsqu'un matin Schlankopf adressa au commandant de la garde nationale, M. Messenhauser, une lettre de Kossuth apportée par un affidé qui avait traversé, de nuit, les lignes ennemies. Cette lettre portait qu'avant huit jours, l'armée hongroise serait sous les murs de Vienne et délivrerait les assiégés.
M. Messenhauser fît afficher cette lettre dans la ville, et une nouvelle ardeur s'empara de tous les esprits. L'essentiel était, d'abord, de mettre, en état de défense la ville, ensuite d'avoir un général ; car l'armée insurgée avait des soldats dévoués et vaillants, mais elle n'avait personne pour les commander, ou plutôt tout le monde commandait, ce qui revenait au même.
Schlankopf fit savoir à M. Messenhauser et au comité des étudiants que le général Bem, gén^éral polonais^ leur était envoyé par la diète de Hongrie.
En effet, en apprenant les événements de Vienne, Bem avait quitté" Paris. L'idée que l'affranchissement de la Pologne allait devenir possible avait fait tressaillir l'âme patriotique et martiale du général, et il venait de lui-même, au moment du péril, offrir s)bs services aux insurgés... Ils furent acceptés avec enthousiasme, et lui seul, en quelques jours, organisa la défense de Vienne selon ^les règles de l'art militaire, car ni Messenhauser, ni aucun des chefs des
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étudiants ne possédaient de connaissances stratégiques. Il mit la capitale en état de résister sur tous les points de sa circonférence; il plaça Tartillerie et installa les gardes mobiles ali Belvédère, où il prit lui-môine ses quartiers ; la coupole supérieure devint son observatoire.
En même temps que Bem, on vil arriver Reding qui, absent depuis plus d*un mois, avait, disait-il, combattu à Prague et en Hongrie, et revenait, fidèle à ses sermenls, combattre et mourir avec ses frères. On reçut comme on le devait un ami si fidèle, et on lui donna même entrée au conseil à la place de Saldorf, tué dans la dernière affaire.
Cependant une armée compacte entourait Vienne; chaque jour, les troupes du prince Windischgratz s*approchaient des faubourgs; chaque jour, des combats acharnés se livraient entre les avant-postes, et l'armée hongroise n'arrivait pas.
Dans la grande et belle rue Jœgerzeile, par laquelle on se rend au Prater, près de l'église de Saint-Jean-Népomucène, s'élevait, par les soins du général Bem, une barricade immense, occupant toute la largeur de la rue et s'appuyant, aux deux extrémités; sur les hautes maisons qui la bordent. Elle devait défendre la ville, sur ce point important, contre es Croates de Jellachich.
Au sommet du rempart improvisé, six canons de douze dirigeaient leurs gueules sombres et menaçantes vers le Prater dont les allées touffues n'abritaient plus, comme d'ordinaire, cette foule brillante de promeneurs, de cavaliers fashionables et de coquettes voitures, où brillait l'élite des beautés viennoises. Au-dessus delà barricade, le -vent agitait deux drapeaux d'aspect différent : l'un rouge, noir et jaune; l'autre vert, blanc et rouge.
Une calèche ouverte et de forme légère, traînée par deux chevaux, s'approcha rapidement de la barricade* Un petit homme mince, aux cheveux gris et courts, aux yeux profondément encaissés dans leurs orbites, descendit de la voiture. Il avait l'air pensif, s'appuyait sur une canne et boitait quelque peu en marchant. Pour costume, il portait