V* - VII
350 PROVBRBBS -r- NOUVELLES — ROMANS
l'habit de la garde nationale viennoise, de hautes bottes flexibles et une épée droite, sur la poignée de laquelle retombait Textrémité d'une ceinture de soie blanche et rouge. Un large chapeau calabrais, en feutre blanc et orné d'une plume blanche, abritait sa tète. C'était le général Bem.
Derrière lui descendait de voiture un beau jeune homme vêtu, comme lui, de l'uniforme d*of licier de la garde nationale. C'était Oswald, que, depuis son arrivée, le général avait distingué et pris en grande affection. Il l'avait attaché à sa personne et le menait, avec lui, dans ce qu'il appelait les bons endroits, ceux qui étaient les plus exposés aux balles des ennemis.
— Vous voyez cette barricade, dit-il à son jeune aide de camp, et vous comprenez son importance. D se peut qu'aujourd'hui même vous soyez attaqué, je n'y ai placé que deux cents hommes, je n'en ai pas davantage à vous donner; mais je vous laisse pour les commander. Je suis tranquille.
Oswald s'inclina en signe de remerctment.
— Vous resterez sur cette barricade tant qu'elle pourra tenir, dit-il d'un ton impératif, ou, pour mieux parler, vous ne l'abandonnerez pas, quoi qu'il advienne.
— C'est dit, général : mort ou vif, vous m'y retrouverez.
— J'y compte.
Tirant alors son portefeuille, il prit rapidement note de la position et de l'état du gigantesque boulevard. On y entendait gronder par intervalle le bruit lointain du canon.
— Avez-vous remarqué, général, dit Oswald, que le drapeau hongrois flotte à cété du n<)tre?
Sans interrompre son travail et sans lever la tète, Bem répondit :
— Au lieu du drapeau hongrois, ce sont des troupes de Hongrie qu'il nous faudrait, car elles seules peuvent nous sauver.
— Avec vous, général, .répondit Oswald, nous pouvons nous en passer.
Bem sourit d*un air de doute, puis remonta dans sa voitare qui remporta le long de la Jœgerzeile.
Oswald jeta un regard sur le poste quMl était chargé de défendre; il vit venir à lui une douzaine d^étudiants, ses camarades, qui, pleins d*ardeur, Tentourèrent, lui demandèrent ses ordres et se chargèrent de les faire exécuter. Ils étaient secondés avec zèle par une quarantaine de gardes nationaux ; c'était la partie intelligente et honorable de Parmée qu'on lui avait donné à commander.
Le reste était composé d'hommes de toutes sortes, étrangers pour la plupart à la ville, soldats de toutes les révolutions et ayant pour patrie toutes les barricades : Oswald parcoarut leurs rangs, et reconnut parmi eux plusieurs de ceux qu'il avait vus figurer dans le cortège des assassins du général Latour, entre autres Graft et Piper, le carrossier de Prague.
S'il n'eût écouté que son indignation, il les eût fait juger et exécuter sur-le-champ, ou, du moins, il les eût chassés des rangs; mais son devoir de général lui prescrivait d'éviter toute collision entre ses soldats; il avait besoin du concours de tous, et les principes durent, encore cette fois, fléchir devant la nécessité.
H leur adressa quelques paroles d'encouragement, les exhorta à bien faire, en promettant de donner Texemple, et finit en leur montrant l'ennemi dont on apercevait de loin les avant-postes. Graft, Piper et beaucoup d'autres se souciaient peu de l'ennemi, leurs regards se tournaient moins de ce c6té que sur les maisons qui s'élevaient à leur droite et à leur gauche, beaux édifices, brillants hôtels qui décoraient ce riche boulevard, et qui, ce jour-là, offraient l'image du deuil et de la solitude, car toutes les persiennes en étaient strictement fermées.
— îl n'y a pas à. dire, s'écria Graft avec humeur, pas un seul de ces bourgeois ou de ces grands seigneurs n'ouvrira ses fenêtres pour nous voir, nous, leurs amis.
— Pas un n'ouvrira sa porte, dit Piper, pour nous recevoir et nous offrir seulement un coup à boire.
— Et pourtant leurs caves sont pleines de vin et de rhum.
— Sans compter que, chez eux, il y a bien d'autres bonnes choses encore.
— Des richesses !
— Et des duchesses !
— Des bégueules qui sont jolies pour d'autres que pour nous.
-^- Vois-tu bien, Graft, pendant que nous nous battons pour elles contre la tyrannie...
— Elles sont capables de faire des vœux pour les tyrans.
— Ah! s'il m'en tombait une sous la main...
— Tais-toi, voilà le commandant qui passe.
— Il ne me revient pas, ce commandant.
— Ni à moi non plus. Un blanc-bec! un étudiant! Mai».je n'obéis .qu'à la condition qu'il nous laissera libres de faire ce que nous voudrons.
— C'est entendu... Vive la liberté!
Ils présentèrent les armes à Oswald, qui passa devant eux en portant la main à son chapeau, et qui, quelques pas plus loin, aperçut Reding debout dans un angle de la barricade et prenant des notes.
— Vous êtes aussi des nôtres, lui dit-il en lui frappant sur l'épaule, et que faites-vous là? Pourquoi inscrire sur ce calepin mon nom et ceux de nos camarades?
— Pourquoi? dit Reding, un peu déconcerté, pour rendre compte au conseil de tous les étudiants qui occupaient cette barricade et qui s'y sont signalés... Regardez, continua-t-il en lui montrant le carnet, en ai-je oublié ?
— Vous êtes bien bon de songer à la récompense; il faut d'abord songer au devoir. .
Garde à vous I cria-t-il en entendant une bombe siffler dans l'air, en la voyant décrire une courbe et tomber au milieu de la barricade. Elle éclata et blessa, près de lui, trois soldats.
— Emportez-les d'ici I dit Oswald.
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— Oui, répondit Graft, faisons-nous ouvrir quelques-unes des maisons voisines, pour nous servir d'ambulance. Vienstu, Piper ?
Piper le suivit avec une demi-douzaine de leurs camarades, et on les vit se diriger vers une des plus belles maisons du boulevard. Ils frappèrent quelque temps à la porte, qu'on n'ouvrit pas. Ils l'enfoncèrent et s'élancèrent sur le grand escalier. Pendant ce temps, Osv^ald, se tournant vers les pauvres soldats blessés qui étaient de la garde nationale et dont le sang coulait à grands flots :
— N'y a-t-il ici personne pour leur donner les premiers soins?... personne ne peut-illes panser?
— Me voici, dit à côté d'Oswald une voix bien connue, et qui, depuis longtemj)s, n'avait pas résonné à son oreille. Il se retourna et reconnut le docteur Mœnch, le père de Godfried, son tuteur à lui, sou second père.
— Vous, docteur, s'écria-t-il, ici, à cette heure I Qu'est-ce qui vous amène?
— "Vous, mon cher enfant ! Arrivé ce matin à Vienne,, je me suis présenté d*abord à votre palais. On m'a dit que vous commandiez cette barricade, et me voici. J'ai à vous parler. .
— Pas ici, vous y êtes trop exposé, vous courez trop de dangers.
— Pas plus que vous... car voud entendez comme moi siffler des bombes et des balles... Nous causerons plus tard... que je ne vous gêne pas. Songez à vos affaires. Je vais m'occuper des miennes.
Et il lui montrait les blessés, qu'il s'était déjà mis en mesure de panser.
Un nombreux parti de Croates et de Galliciens, soldats de Jellachich et de Windischgratz, s'avançait en tirailleurs. Oswald avait commandé aux siens de ne point se montrer, et enhardis par le silence et la tranquillité des assiégés, les ennemis approchèrent de la barricade.
— Feul cria alors le jeune commandant. Kt les six canons
de douze, qui étaient admirablement bien servis, balayèrent en un instant le boulevard ; les Croates s'enfuirent en désordre, laissant sur le champ de bataille la moitié des leurs.
— Victoire ! crièrent les soldats de la barricade ; vive la liberté ! à bas Jellachich et Windischgratz !
Mais d'autres cris s'élevèrent, derrière eux, des maisons voisines.
— Qu'est-ce ? demanda Oswald avec inquiétude.
— Les hôtels voisins, répondit froidement le docteur Mœnch, que vos soldats mettent au pillage.
— Non pas nos soldats, mais des brigands, s'écria Oswald. Messieurs, dit-il aux étudiants, courez I opposez-vous à de pareils actes. Nous sommes ici pour protéger les habitants de Vienne, dans leurs personnes et dans leurs propriétés.
En ce moment Graft, Piper et leurs compagnons sortaient de la maison voisine, entraînant un vieillard blessé qu'accompagnait une jeune dame. Leurs cris de joie, leurs hurlements sauvages, attestaient déjà les nombreuses libations auxquelles ils s'étaient livrés ; les uns portaient encore à la main des bouteilles à moitié vides, les autres des objets précieux, des bijoux, produit du pillage. Sur un geste d'Oswald, on arracha de leurs mains le vieillard et la jeune dame.
— Maître Johannès, notre professeur ! s'écrièrent les étudiants.
— Éléna Lobkowitz 1 s'écria Oswald avec respect.
Mais Graft et Piper, à qui on venait d'enlever leur proie, avaient appelé à leur aide leurs compagnons ; il suffisait, pour les animer, de la vue du butin, et cent cinquante bandits, à peu près, entouraient une douzaine d'étudiants, Johannès et le docteur, une femme et quelques gardes nationaux, qui paraissaient plutôt disposés à conserver la neutralité qu'à prendre part à la lutte.
Le docteur Mœnch s'était élancé à côté d'Éléna, et Oswald, tenant un pistolet de chaque main, s'était placé devant elle, menaçant le premier qui avancerait.
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Quant au vieux professeur, que ses anciens élèves avaient entouré, blessé à la tête et couvert de sang, il ne songeait ni à la douleur de sa blessure, ni aux dangers qui le menaçaient : Tœil en feu, la voix stridente, comme s'il eût été encore dans sa chaire de philosophie, il s'adressait, noB aux bandits, qu'il semblait mépriser, mais aux étudiants, ses élèves, et il leur criait : Àh ! vous avez voulu suivre les doctrines de Hegel; vous avez proclamé la sainteté de Vidée ! Vidée est tout, disiez-vous. Mais les idées se traduisent par des faits, et ces faits sont des crimes.
— Taisez-vous I taisez-vous! lui disait M. Mœnch, en cherchant à le calmer.
— Non, je ne me tairai pas ! Vous avez rêvé une société sans Dieu et sans roi ! Dieu vous abandonne et les rois vous proscrivent. Pour noyer vos croyances il vous fallait du sang... eh bien I en voilà! buvez-en, à commencer parle mien!
£t au milieu des baïonnettes qui l'environnaient, le vieillard continuait à professer sa foi et à glorifier Kant, son mattre. Mais les cris des combattants étouffaient les éclats de sa voix.
— Cette femme nous appartient, criait Qraft en montrant Éléùa : elle est à nous.
n fit un geste, et ses compagnons s'avancèrent, «étendant sur Éléna leurs bras nus et sanglants ; Fun d'eux porta la main sur elle. Oswald le renversa à ses pieds d'un coup de pistolet, et, de celui qui lui restait, tint Graft en respect ; les bandits épouvantés reculèrent. Quelques bombes éclatèrent de nouveau sur la barricade, et le bruit des tambours, qu'on entendait dans le lointain, annonçait l'ennemi revenant à la charge pour donner un nouvel assaut.
— Aux armes!... cria Oswald, voici l'ennemi!... Aux armes!... à vos postes I...
— Nous n'y retournerons, répondit Graft, que si tu nous livres cette femme !
•r- Jamais ! et si vous tardez encore, nous ne. pourroQs
plus nous défendre. C'en est fait de la ville de Vienne dont cette barricade est le principal rempart, c'en est fait de la liberté, c'en est fait de notre honneur I
Les bandits restèrent immobiles et sourds à la voix de leur chef.
— Si les soldats de Jellachich et de Wiridischgratz, conlinua Oswald, enlèvent cette position, ils ne feront point de quartier.
Les insurgés firent un mouvement.
— Nous serons tous massacrés jusqu'au dernier.
Un hourra terrible se fît entendre, et Oswald crut un instant que la crainte agirait sur eux, à défaut de Thonnenr; mais Piper retint leur élan en s*écriant :
— Windischgratz, dites-vous? je sais un moyen de Tarrêter. Livrez-nous cette femme ; je la connais, je Tai vue à Prague, elle est la pupille du gouverneur, la parente de Windischgratz. Nous la placerons en avant, sur la barricade... en la voyant ils n'oseront pas avancer, ou, s'ils tirent sur elle, ce ne sera pas nous... ce seront eux qui l'auront tuée !
— Oui ! oui I crièrent tous les bandits avec enthousiasme.
— iamais! répéta Oswald.
En ce moment *on aperçut des têtes de soldats croates qui s'élevaient au-dessus des palissades; les étudiants coururent au-devant d'eux, et les ouvriers s'élancèrent avec un cri féroce sur Éléna, le docteur Mœnch et Johannès, qui n'avaient plus qu'Oswald pour défenseur.