‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 37 sur 54 · LE GÉNÉRAL BEM · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL BEM

Un bruit de chevaux se fit entendre, venant de l'intérieur de la ville. C'était Bem avec trente cavaliers de la légion polonaise. Du haut de TObservaioire, il avait vu des masses considérables se diriger vers les barricades de la Jœgerzeile. Le danger devenait imminent, il y accourait. Il avait donné ordre à un détachement de gardes mobiles de se diriger sur ce point; mais il les avait devancés au galop, et venait de mettre pied à terre; d'un coup d'oeil il avait tout deviné, et, faisant signe à ses Polonais de s'emparer des deux bandits qui menaçaient Oswald de plus près :

— Qu'on les fusille! s'écria-t-il.

— Pour avoir voulu s'emparer d'une femme? s'écria Piper.

— Pour avoir désobéi à leur chef, répondit Bem d'une voix forte. Feu!...

Les deux révoltés tombèrent, et le général, regardant fièrement les autres :

— Je traiterai de même tous ceux qui manqueront à la discipline. Aux barricades ! cria-t-il, la gloire est en avant, et la mort en arrière, car je fais tirer sur le premier qui reculera.

Les Polonais, obéissant à un geste du général, abaissèrent leurs carabines et tinrent en joue les révoltés. -

Graft et Piper sentirent qu'il fallait décidément céder à la, voix de l'honneur ; ils reprirent leurs postes, leurs cama-

858 PROVKRBES — NOUVELLES — ROMANS

rades les suivirent, et Oswald, s'approchant du docteur Mœnch, lui dit à voix basse :

— Emmenez Éléna et notre vieux professeur à mon hôtel, je vous rejoindrai dès que je le pourrai, si toutefois je le peux.

U s'élança alors à côté des étudiants, fit prisonniers les Croates qui venaient de sauter dans la barricade, renversa les autres, et, jusqu*au soir, resta au premier rang, exposé aux balles des ennemis.

L'attaque avait été acharnée, la défense le fut encore plus. Les canons de la Jœgerzeile finirent par mettre en d^ route les troupes de Jellachich, et la victoire demeura aux insurgés. Mais Tassant dirigé sur ce point avec tant d'énergie avait servi à en masquer un autre qui avait réussi. Le prince Windischgratz s'était emparé du principal faubourg et pouvait, dès le lendemain, entrer dans la ville de Vienne.

Il fallut bien suspendre le combat. On avait grand besoin de repos ; chacun s'y livra, excepté Bem qui passa toute la nuit à fortifier le côté menacé, et qui le lendemain offrit une nouvelle et formidable barricade aux assiégeants étonnés.

Au sortir du combat, Oswald avait couru au conseil, et de là était retourné à son hôtel ; il avait reçu les embrassements de ses amis et les témoignages de reconnaissance d'Éléna Lobkowitz, qui, remise à peine de sa frayeur, ne savait comment remercier son- généreux défenseur. Oswald s'adressa au docteur et lui dit :

— Que veniez-vous m'apprendre ?...

— Qu'il y a encore pour vous une chance de salut, et j'ai voulu vous l'apporter moi-même. La persuasion où vous êtes que Windischgratz et ses troupes ne feront pas de quartier contribue à vous faire prolonger une défense désespérée et inutile. Quelque légitime que soit la vengeance da père et du mari, elle n'est pas aussi implacable que vous le croyez. Mettez bas les armes, et aucune représaille ne sera exercée par lui. Les plus coupables seront bannis, les antres obtiendront leur pardon. Aucune tête ne tombera, je

VOUS le jure en son nom; voilà les conditions que je suis chargé de vous proposer... à vous. Croyez-vous pouvoir les faire agréer au conseil?

— J'en doute, répondit Oswald, car le conseil d'où je sors vient de prendre une héroïque résolution que je dois garder secrète, mais qui éloigne toute idée de réconciliation. Je communiquerai cependant, dès ce soir, vos propositions à notre général et à nos principaux chefs.

— Mais quelle que soit leur réponse, vous, Oswald, ne pouvez-vous les accepter?

— Non, c'est impossible.

— Pourquoi vous obstiner à servir une cause dont maintenant vous rougissez ?

^ Le moyen de faire autrement ? J*ai honte de lui rester (idèle, j'aurais honte de l'abandonner. Je n'ai plus qu'un parti à prendre.

— Lequel ?

— Mourir sur ces barricades.

— Y pensez-vous ?

— Vivant, vous me mépriseriez tous ! mort, quelques-uns me plaindront peut-être ! et vous serez de ce nombre.

— Mourir ! s'écria le docteur, pour des erreurs que vous avez le temps de réparer et de faire oublier I A votre âge, mon enfant, la vie peut être belle et glorieuse encore !

— Pas pour moi, docteur; mes illusions sont détruites, mes rêves évanouis, et si vous saviez...

— Je sais tout, Godfried m'a tout dit. Laissez-moi plus tard me charger de votre guérison.

— Je ne veux pas guérir.

— Quoi ! s'écria le vieux Johannès, vous voulez périr dans l'impénitence finale, dans ces croyances impies, dans ces horribles doctrines, causes de tant de désastres !

— Non I depuis longtemps mes yeux se sont ouverts.

— Ah ! s'écria le vieillard en essuyant une larme, que Dieu et Kant soient bénis 1 Vous êtes revenu à la lumière et à la raison.

— Non, non, répondit le docteur, ce n'est plus là sa folie, c'en est une autre.

— Et laquelle ? demanda Johannès.

— Vous ne la comprendriez pas, mon maître, s'écria Oswald, au grand étonnement du professeur, qui pensait qu'après avoir compris Hegel, on devait tout comprendre.

Mais, continua Oswald en serrant la main du docteur Mœnch, ne me blâmez pas, mon ami, d'une folie qui est maintenant ma seule consolation... elle m'aidera à mourir sans regrets.

Vous, cependant, vivez et hâtez-vous de sortir de Vienne. J'ai prévenu mes collègues que ce soir je ferais conduire aux avant-postes du prince Windischgratz la comtesse Éléna Lobkowitz, le docteur Mœnch et le professeur Johaniîès. Voici le laisser-passer, signé du commandant Messenhauser, du général Bem, de Gandolf et de moi. Partez... Ne restez pas plus longtemps dans une ville où demain peut-être je ne pourrais plus vous protéger.

— Vous viendrez avec nous? s'écria Eléna.

— Non, non, partez, priez pour votre ami, et quelquefois pensez à lui.

Le soir, Oswald embrassa ses trois amis, qu'une calèche attendait à la porte de l'hôtel. Il aperçut, non sans surprise, Reding causant avec le domestique qui montait derrière la voiture, mais alors l'égalité et la fraternité permettaient tout.

Le cocher fouetta ses chevaux, et, choisissant, non sans peine, les rues où l'on n'avait point élevé de barricades, il arriva jusqu'à la porte du faubourg, qui s'ouvrit devant le laisser-passer délivré par les autorités.

Oswald, avant le départ du docteur, avait fait part au conseil des propositions qu'il venait de recevoir du prince Windischgratz, propositions qui furent repoussées à l'unanimité. Il js'y attendait. Une grande expédition, un coup de main hardi se préparait.

Le général, après le combat de la journée, avait trouvé

les troupes et le conseil abattus et découragés. Bem ne se décourageait jamais. L'armée hongroise, le dernier espoir de salut, n'avait encore rien tenté pour secourir la capitale, et le lendemain un assaut pouvait livrer la ville aux troupes impériales. Bem avait remédié au plus pressant danger par de nouvelles fortifications. Tous les bourgeois ^de Vienne passèrent la nuit à construire une barricade immense, rempart formidable, qui rendait la place inattaquable du côté même où Windischgratz la regardait comme tout ouverte ; mais l'intrépide général avait médité un plan plus audacieux encore : au moment où les gardes nationales, les gardes mobiles, les étudiants et les ouvriers ne savaient comment résister à l'attaque générale dont ils étaient menacés pour le lendemain, Bem, réunissant le comité de salut public, composé des principaux membres de l'assemblée constituante et de la légion universitaire, leur proposait de concentrer en une seule colonne toutes les forces disponibles, de faire une sortie et de prendre d'assaut à minuit le Lusthaus où étaient renfermées toutes les provisions de l'armée ennemie, gardées par trois compagnies du régiment de Nassau qu'il comptait faire prisonnières.

De là, il voulait se jeter sur la droite de Windischgratz, qui aurait lui-même en tête la nouvelle barricade improvisée la nuit, et transporter ainsi, par ce hardi coup de main, la terreur et le découragement dans l'armée impériale.

Que les Hongrois, si longtemps attendus, vinssent à paraître alors, et la victoire était certaine, et Jellachich et Windischgratz, précçités dans le Danube, ne pouvaient plus empêcher la réunion des deux insurrections, qui, victorieuses depuis Vienne jusqu'en Hongrie, tendraient la main à l^insurrection polonaise, seul but de l'intrépide général. Tel était le plan de Bem, qui remplit d'abord d'effroi les membres prudents du conseil. Mais la persévérance de Bem était aussi grande que son courage.

Il leur démontra si énergiquemeiit que, dans un pareil

ScttiBE. — Œuvres complètes. V«*e Série. — 7«e Vol. — 21

momeat, tout oser était le seul espoir de salut; il leur expliqua, avec tant de clarté, les moyens d'exécution et les chances de succès, que chacun partagea Tenthousiasme du général. La sortie fut, dans l'instant môme, votée avec acclamation pour la nuit prochaine. Il fallait se hâter ; la réussite de l'entreprise reposait surtout sur la promptitude de l'exécution et sur le silence et la discrétion des membres du conseil. Il fallait que l'ennemi, surpris à l'improvisle, n'eût pas même le temps de songer à se défendre.

Reding assistait au conseil. Un mot écrit par lui pouvait prévenir le prince Windischgratz de l'expédition projetée. Mais ce mot, il fallait le faire parvenir, avant la nuit, au quartier ennemi. Le laisser-passer qui permettait à la voilure d'Oswald de franchir, le soir môme, les avant-postes lui en fournil le moyen. Il avait fait entrer chez Oswald, en quahté de domestique, un nommé Irn, espion en sous-ordre, homme à lui, homme de sac et de corde, qui se serait fait pendre pour une pièce d'or ; il lui en promit vingt et guetta son retour. Lorsqu'il le vit revenir, comme il était parti, derrière la calèche :

— Eh bien I lui dit-il, le billet dont je t'ai chargé ?

— Remis au prince lui-même.

— A merveille. Je t'ai promis vingt pièces d*or, les voici.

Irn les prit, les regarda et dit froidement :

— Ce n'est pas assez.

— Comment ! s'écria Reding, étonné d'une telle exigence dans un coquin subalterne.

— A la manière dont le prince a lu» cette lettre, j'ai vu, sans savoir ce qu'elle contenait, qu'elle devait valoir plus de vingt pièces d'or.

— Allons, répondit Reding en souriant, puisque tu t'y connais si bien, tu en auras quarante.

Mais Irn, fronçant le sourcil, répondit nettement :

— J'en veux deux cents.

— ïu ne les auras pas.

LA JEUiNE ALLEMAGNE

— Je les aurai. Je vous donne jusqu'à demain pour réllécliir, el, si vous ne consentez pas, malheur à vous I

— Malheur à toi ! murmura Reding entre ses dents. C'est ainsi que les deux amis se sc'i)arèrent.

Page 1