‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 38 sur 54 · LA TRAHISON · texte numérisé non relu

LA TRAHISON

Le soir même, avant minuit, Bem était prêt. Il avait visilé les travaux et les postes, et tout disposé pour Texpédilioa. C'était un homme infatigable. Après les travaux les plus pénibles et les plus soutenus, il s'accordait à peine trois heures de repos par nuit. Dans cette dernière semaine de combats, il négligea totalement ses anciennes blessures qui s^ctaient rouvertes. Comme il aurait fallu les panser deux fois par jour et que cette double opération ne demandait pas moins d'une heure, il avait pris le parti de ne plus s'en occuper, pour ne pas perdre un temps précieux.

Il était minuit quand les troupes sortirent en silence de Vienne, conduites par Bem en personne, à la tête de la légion polonaise ; par Messenhauser, à la tête de la garde nationale ; par Oswald, Gandolf et Schlankopf, à la tôte de la légion universitaire.

Ulrich et Otto, postés à l'arrière-garde, se trouvaient, dans cette expédition, privés d'une grande partie de leurs avantages, il fallait se taire. Reding s'était placé près de Messenhauser, s'avançant avec précaution et regarcjant avec attention dans r ombre.

Nul bruit ne trahit la marche nocturne du corps d'armée. Les Viennois s'avancèrent jusqu'à Tenceinte du Lusthaus, sans que rien eût donné l'éveil à l'ennemi, qu'ils étaient sûrs maintenant de surprendre. Ils arrachèrent une partie des pieux qui formaient la palissade et se précipitèrent dans l'intérieur des retranchemcnls.

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Mais dans ce moment, trois pièces en batterie et un feu de peloton, presque à bout portant, reçurent les assaillants. Une partie de ceux-ci était déjà en dedans de la barricade, l'autre était restée en dehors, et ils eurent grand' peine à reformer leurs rangs. D'un autre côté, des fossés profonds, creusés sous leurs pas, et que l'obscurité les empêchait d'apercevoir, augmentaient le désordre. Fantassins et cavaliers venaient s'y précipiter. Et au milieu du fracas de l'artillerie, des cris des combattants et des blessés, la voix des chefs ne pouvait se faire entendre.

Les impériaux dirigeaient sur la colonne d'attaque une fusillade si bien nourrie et si soutenue, que le général et ses officiers avaient beau faire tous leurs efforts pour rallier leurs soldats, une terreur panique s'était emparée d'eux. Gardes nationaux pour la plupart, ils n'étaient pas habitués à de si terribles combats, et quand un bataillon de Croates, se précipitant sur leur arrière-garde, menaça de leur fermer la retraite, il n'y eut plus moyen de les retenir. Jetant leurs armes, ils se sauvèrent en tumulte, entraînant les lanciers polonais et les soldats de la ligne. La nuit, qui les dérobait aux regards de leurs chefs, cachait à leurs propres yeux la honte de la fuite.

Oswald, désespéré, saisit un des fuyards et luttait avec lui, pour le retenir, lorsqu'à la lueur de la fusillade, il reconnut Reding qui, honteux, baissait la tête :

— Je me tairai, lui dit Oswald, mais reste et combats avec nous.

n le lâcha et lui cria : En avant !

Mais un feu de file partait des rangs ennemis. Oswald ne vit plus Reding à côté de lui, et, tournant la tête, il l'aperçut qui s'enfuyait. Il se rapprocha alors de Bem et ne le quitta plus.

Bem, toujours aux premiers rangs, Bem, entouré de la légion universitaire, qui se faisait tuer à ses côtés, couvrit la retraite des insurgés et les défendit contre les charges multipliées des troupes impériales; il recula pas à pas, en

r3(î6 pROVEnnES — nouvelles — romans

bon ordre, jusqu'à l'entrée de la ville, et là, se sentant protégé par la nouvelle barricade qu'on venait d'improviser, et que Windischgratz ne soupçonnait pas encore, il ordonna un feu terrible qui, surprenant à leur tour les impériaux, jeta la mort et le désordre dans leurs rangs et les força à une retraite meurtrière ; mais les pertes qu'il leur fit essuyer ne compensaient pas celles des assiégés.

Le tiers des leurs était resté sur le champ de bataille ; le reste, dont plusieurs étaient blessés, regagnait en désordre ses foyers. Oswald, échappé à la mort par miracle, couvert de sang et accablé de fatigue, venait de frapper à la porte de son hôtel. Irn, son valet de pied, était venu lui ouvrir, et. dans ce moment, tous les deux entendirent parfaitement le bruit d'une balle siffler entre eux et s'enfoncer dans le bois de la porte.

— Est-ce à moi qu'on en veut? dit Oswald, en croyant apercevoir dans l'ombre un homme qui s'enfuyait.

— N'est-ce pas plutôt à moi î dit Irn ; car, malgré l'obscurité qui régnait encore, il avait cru reconnaître Reding.

Le lendemain, la consternation était grande dans la ville et même dans le conseil.

Windischgratz, sans perdre de temps, livra, dès le matin, un assaut qui fut encore repoussé; mais il s'était avancé jusqu'au pont François, d'où il pouvait balayer la Jœgerzeile, et l'armée hongroise ne paraissait pas.

Bem ne pouvait parvenir à faire passer dans tous les cœurs sa fermeté et l'espoir qu'il affectait de montrer. Il était évident que leurs projets avaient été dévoilés d'avance à l'ennemi, et qu'une expédition aussi bien combinée n'avait pu échouer que par la trahison.

Le comité de sûreté publique, composé en grande partie des étudiants, proposait les projets de loi et les résolutions à prendre. L'assemblée constituante, où siégeaient les députés du peuple, les discutait et continuait à jouer au gouvernement représentatif, lorsque l'on annonça un nouveau message du prince Windischgratz, qui, malgré ses derniers

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succès, renouvelait ses premières condilions : la vie sauve, si Ton déposait les armes.

— Général, s'écria Gantlolf, qu'en pensez-vous ?

— Je n'entends rien à capituler, répondit Bem.

— Est-il possible que nous tenions plus longtemps ?

— Un capitaine a toujours des ressources et n'est jamais au dépourvu, tant qu'il lui reste un soldat.

— Mais on prétend que nous sommes trahis.

— Je n'en sais rien. Mes blessures seules prouvent que je ne suis pas un traître.

— Mais nous n'avons plus de munitions.

— L'approvisionnement militaire ne me regarde pas. Mon ' devoir est de diriger les soldats. Me voici prêt à vous conduire au feu.

Le commandant en chef Messenhauser et le commandant de l'artillerie, interrogés à leur tour, baissèrent la télé. Il n'y avait de munitions que pour quelques heures.

Oswald prit la parole. Il démontra que les défenseurs de Vienne avaient fait tout ce qu'humainement ils pouvaient faire ; que les vainqueurs, redoutant les extrémités où pouvait réduire le désespoir, leur offraient une capitulation honorable; que cette capitulation pouvait devenir plus avantageuse encore ; que, les armes à la main, il était permis de discuter, tandis qu'une ville prise d'assaut n'avait plus qu'à se soumettre et à courber la tôle sous le joug du vainjqueur.

L'éloquence la plus forte est encore celle du bon sens, et malgré les cris de Schlankopf et d'une partie de l'assemblée, la majorité décida qu'Oswald et cinq députés se rendraient auprès du prince Windischgratz pour discuter une capitulation dont Oswald voulut que les bases fussent arrêtées d'avance. Munie de ces pouvoirs, la députation traversa les barricades, et, un quart d'heure après, elle arrivait aux avant-postes de l'armée impériale.

En attendant le retour de ses envoyés, l'assemblée leva la séance, et se réunit en comité secret. Schlankopf, prévenu

qu'un étranger le demandait, sortit un instant, et le commandant Messenhauser fît un geste de surprise en jetant les yeux sur un papier qu'on venait de lui remettre.

— Messieurs, dit-il à ses confrères du comité secret, on demande à nous révéler Fauteur de la trahison qui, dans la dernière sortie, a livré l'armée à l'ennemi.

Reding pâlit en voyant entrer Irn. Il n'y avait pas de doute : l'espion subalterne se révoltait contre l'espion en chef; il n'y avait plus d'ordre ni de discipline ; la révolte était partout. Faute d'honoraires suffisants, Irn exécutait ses menaces, et Reding eût voulu, maintenant, le faire taire à tout prix, mais il n'était plus temps.

— Messieurs, dit Irn, j'ai été chargé de remettre l'autre soir au prince Windischgratz une lettre dont j'ignorais alors, mais dont je soupçonne aujourd'hui le contenu.

— Qui vous en avait chargé ? demanda Gandolf. Irn étendit la main du côté de Reding.

— Reding 1 s'écria le comité frappé d'étonnement.

— Calomnie ! s'écria celui-ci avec force. J'ignore quel motif peut guider ce misérable, mais je demande, avant tout, qu'on sache qui il est, qui l'envoie, d'où il vient.

— Je suis au service du comte Oswald de Donnersberg.

— En effet, dit Gandolf, je crois l'avoir aperçu plusieurs fois à l'hôtel.

— Demandez-lui donc alors, continua Reding, comment il a pu parvenir «au quartier du prince Windischgratz.

— Avec la calèche de mon maître et le laisser-passer accordé par le comte, pour ramener au camp la comtesse Éléna Lobkowitz, le docteur Mœnch et le professeur Johannès. Jacob, le cocher, conduisait la voiture, et moi j'étais derrière.

Reding, qui avait eu le temps de se remettre, regarda ses confrères d'un air calme et dit :

— Je n'ai, quant à moi, ni chevaux, ni voiture, ni laisserpasser pour me rendre au camp, ni domestique dévoué pour porter des dépêches à l'ennemi.

— Voud riez-vous, s'écria Gandolf, en se levant vivement,

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nous donner à entendre par là que vous soupçonnez Osw»ld ?

— Je ne soupçonne personne ; mais quand une calomnie, aussi absurde que celle qu*on semble accueillir dans ce moment, est dirigée contre un homme d'honneur, il lui est permis (et il laissa tomber sur Irn un coup d'œil méprisant) do regarder, non pas l'instrument qu'on met en avant, mais la main qui Ta fait agir.

— Et moi, s'écria Irn, je soutiens que c'est M. Reding qui, dans la cour môme de l'hôtel, m'a remis cette lettre.

— Qu'on te l'ait remise dans la cour de l'hôtel, c'est possible ; mais que ce soit moi, c'est absurde et invraisemblable ; je m'en rapporte à ces messieurs.

— Cela est pourtant.

— Ta leçon est mal faite et rentre dans les calomnies qu'on méprise et qu'on abandonne pour ce qu elles valent.

— Il en est une que je n'abandonne pas ainsi, s'écria Gandolf, et j'entends que vous vous expliquiez au sujet d'Oswald.

— Avec lui, quand il le voudra; avec vous, à l'instant môme.

— Non pas, dit Gandolf ; je veux, avant de vous faire cet honneur, savoir si celui à qui je l'accorde en est digne, et si vous n'ôtes pas un traître.

— Vous osez le soutenir?

— Et j'espère le prouver. Je demande, dit-il au comité en montrant Irn, qu'on s'assure d'abord de cet homme.

La demande fut appuyée et adoptée. Irn fut emmené.

— Je demande ensuite, continua Gandolf, que Reding soit mis en accusation.

— Moi! un membre du comité, un membre de l'assemblée!

— Nous sommes tous inviolables ! s'écrièrent plusieurs collègues, qui n'étaient peut-ôtre pas sans crainte et qui tenaient à se couvrir du manteau de leur inviolabilité.

— C'est pour cela que je vous demande l'autorisation

rnO PROVERBES — NOUVELLES — ROMANS

d*arrôter celui d'entre nous sur lequel plane un soupçon.

— Il faut donc aussi s'assurer de la personne d'Oswald ! crièrent les amis de Reding.

En ce moment, un coup de canon se fit entendre dans le lointain, et de grands cris, des cris de joie, retentirent autour de la salle du comité. C'étaient les députés qui revenaient du camp de VVindischgratz. Oswald entra, ses collègues l'escortaient d'un air joyeux, et Bem, d'un air triste.

— Mes amis, dit-il, toutes vos demandes sont accordées ; nous avons obtenu la capitulation que vous désiriez. On n\a pas discuté ; en quelques minutes, nous avons été d'accord, tant chacun désire voir renaître, parmi nous, l'union el la paix. Voici la convention signée par vos députés, d'une part, et, de l'autre, par le prince Windischgratz. Lisez : Amnistie générale, liberté pour tous ; garde nationale conservée ; magistrats municipaux nommés par nous, à la seule condition de déposer les arnles et de remettre, d'ici à une heure, les principaux postes à l'armée impériale.

Gandolf et ses amis entourèrent Oswald et lui adressaient leurs félicitations quand la porte s'ouvrit et parut Schlankopf, rayonnant de joie et l'air triomphant.

— Cette fois, s'écria-t-il, nous ne nous abusons pas, notre espoir est enfin réalisé ! Les Hongrois arrivent. J'en reçois la nouvelle par un envoyé de Batlhyany et de Kossuth, qui demande à ôtre introduit près de vous. L'avant-garde hongroise est à nue lieue d'ici, menaçant les avant-postes de Jellachich.

Bem releva la tète.

— Le coup de canon que vous venez d'entendre est le signal convenu entre nous.

— J'ignore, répondit lentement Oswald, si leur secours aurait pu nous sauver, mais il arrive trop tard, la capitulation est signée.

— Trahison ! s'écria Schlankopf.

— C'est ce que je disais, s'écria Reding... ce n'est pas sans raison qu'on s'est hâté de nous livrer.

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— Qu*entendez-vous par là ? demanda Oswald avec indignation.

— Que ceux, répondit Redihg, qui, Fautre jour, ont prévenu Tennemi de nos desseins, se sont empressés, aujourd'hui, de compléter leur œuvre, tant il leur tardait de nous replacer sous le joug autrichien.

— Ceci mérite explication, répliqua Oswald, et nous en demanderons compte à Reding.

— C'est ce que j'ai déjà commencé à faire, en votre absence, s'écria Gandolf.

— En attendant, continua Oswald, nous, vos représentants, munis de vos pleins pouvoirs, nous avons signé cette capitulation, elle est valable.

— Elle est nulle, dit Schtankopf.

— Nous avons juré de l'exécuter.

— Et nous de la rompre.

— J'en appelle à tous mes collègues ici présents.

— Nous en appelons à l'assemblée qui est souveraine.

--- D'après cette convention, les impériaux vont se présenter pour occuper la barricade de la Jœgerzeile , j'ai donné ordre de la leur remettre.

— Et moi j'ai donné ordre de les recevoir à coups de fusil.

— Mais c'est une indigne perfidie, c'est violer la foi jurée, et l'honneur avant tout !

— La patrie avant tout ! s'écria Schlankopf, et, jusqu'au dernier moment, mes amis et moi combattrons pour elle!

Oji entendit distinctement dans la grande rue le bruit

d'une fusillade.

— Ah l s'écria Oswald, je ne manquerai jamais de parole, môme à mes ennemis... et ils vont nous accuser d'avoir voulu les entraîner dans un piège. Venez, messieurs, venez ! dussé-je m'exposer à leurs balles, il y va de notre honneur de les détromper.

Il s'élança hors de la salle, suivi de Gandolf et de quelques amis. Chacun se leva en tumulte, et Reding s'écria : Ils vont prévenir l'ennemi, mort aux traîtres ! Mais Bem, le

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regardant de travers et lui secouant rudemenl la main, lui dit, devant ses'^collègues :

— Lui ! Oswald, un traître!... il s*est battu toute Tautre nuit à côté de moi, pendant que vous preniez la fuite !

— Jtfoi, général...

— Je Tai vu, il a vainement essayé de vous retenir ; et, sur le champ de bataille, les lâches sont des traîtres. Vous en êtes un.

— Général 1 vous me rendrez raison.

— A rinstant môme, sur les barricades, si vous osez m'y suivre.

Une hornble explosion fit trembler les murs de la salle. Tous sortirent en désordre. Le général courut au feu. Reding disparut.

Pendant ce temps Oswald s'était dirigé vers la barricade de la Jœgerzeile. Hors de lui, éperdu, à peine voyait-il les amis de Schlankopf et de Rcding le désigner du doigt à la vengeance des ouvriers ; à peine entendait-il les cris de : Mort aux traîtres ! Il arriva au moment où les troupes de Windischgratz qui, en vertu de la capitulation, se présentaient sans défiance et l'arme au bras, étaient accueillies par une fusillade partie de derrière les palissades.

— Arrêtez ! arrêtez ! s'écria Oswald, en s'élançant sur la barricade et agitant son mouchoir comme s'il voulait parlementer... Arrêtez, il y a erreur. Mais des deux côtés un même cri se fit entendre : Mort aux traîtres ! Des deux côtés on répondit par un feu de mousqueterie, et Oswald, atteint par les balles des deux partis, tomba sous les coups de ses amis et de ses ennemis ; le sang sortait par. flots de sa poitrine, un voile couvrit ses yeux, l'explosion épouvantable retentit encore à ses oreilles, et, au milieu des débris, du sang et des cadavres, il tomba et perdit connaissance.

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