TROISIÈME ACTE D*UNE RÉVOLUTION
Quand Oswald revint à lui et qu'il put distinguer les objets qui Tentouraient, plus d'un mois s'était écoulé. Il était dans une espèce de chambre, un peu moins noire qu'un cachot, mais presque aussi triste. Elle était éclairée par une seule demi-fenêtre, donnant sur une cour obscure. Un homme était assis au chevet de son lit. Il voulut l'interroger. Une voix bien connue lui dit :
— Taisez-vous, mon enfant; ne parlez pas, contentez vous de serrer la main d'un ami.
C'était le docteur Mœnch qui, depuis le jour où Oswald avait été si grièvement blessé, ne l'avait pas quitté, espt^rant encore quand chacun désespérait. Pendant plus d'un mois, Oswald était resté entre la vie et la mort, et, maintenant encore, ses blessures à peine fermées et tout le sang qu'il avait perdu le rendaient si faible, qu'il pouvait à peine parler, ou faire un mouvement. A ne se rappelait plus ce qui lui était arrivé.
Le docteur lui apprit qu'en vertu de la capitulation consentie, le prince Windischgralz s'était avancé avec ses troupes pour occuper les barricades et s'établir dans la ville intérieure ; il avait été arrêté par le feu de la mousqueterie et du canon. De toutes les croisées de la Jœgerzeile on tirait sur ses soldats. La trahison était évidente.
Windischgratz, indigné, recourut alors à des moyens extrêmes. L'artillerie tonna contre les barricades, contre les rues
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de la ville, contre des. édifices publics, où les insurgés s'étaient retranchés et qui devinrent la proie des flammes. Partout on eut à déplorer d'affreux désastres, dont la responsabilité dut retomber sur les auteurs de cette nouvelle et perfide agression, d'autant plus coupable qu'elle n'avait aucune chance de succès.
Tous les révoltés pris les armes à la main avaient été fusillés sur le champ de bataille ; les plus prudents > avaient disparu, Ulrich et Otto étaient sortis des murs de Vienne avant la fin de l'action et l'on ne connaissait point le lieu de leur retraite. Schlankopf, qui s'était battu en désespéré, était tombé, comme Oswald, couvert de blessures et de sang ; comme lui, il avait été réservé, soigné et guéri pour passer plus tard devant un conseil de guerre et pour être interrogé sur les événements auxquels ils avaient pris part.
Gandolf était tombé à côté d*Oswald qu'il n'avait pas quitté. Pour Reding, on présumait qu'il avait obtenu sa grâce,* car il était parti de Vienne avec une mission du gouvernement. On disait que, depuis ce moment, il était entièrement changé, et que de farouche républicain il était devenu franchement dévoué au régime impérial.
Quant à l'armée hongroise, si longtemps et si vainement attendue par les insurgés de Vienne, elle n'était apparue enfin, le dernier jour du siège, que pour essuyer une défaite complète ; mais Bem, à la tète de quelques débris de la légion polonaise, avait réussi à se frayer un passage jusqu'à elle.
Dès qu'Oswald et ses complices furent à peu près rétablis, ils furent mis * en jugement, et passèrent devant un conseil de guerre. On croyait que le procès durerait longtemps, il n'en fut rien.
Schlankopf avouait tout avec enthousiasme, avec fierté ; il se glorifiait de ce qu'il avait fait, n'en laissait ignorer aucun détail, et, par son exaltation républicaine, contrariait singulièrement ses amis et collègues, moins avides que lui
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du martyre et qui auraient volontiers décliné la gloire que Schiankopf faisait peser sur eux.
Quant à Oswald, résigné à son sort, il ne se posait ni en héros, ni en victime, il ne reniait aucune de ses convictions, tout en déplorant les excès qu'elles avaient pu amener. Il ne cherchait point à dérober sa tôte au glaive de la loi, reconnaissant qu'on avait raison de le condamner et se soumettant d'avance à la décision de ses juges, queUe qu'elle fût.
Il y avait une grande sympathie en sa faveur ; mais, eu réalité, il était une des premières causes de ridsurrection, par l'argent qu'il lui avait fourni. Tous ses revenus, qui étaient immenses, avaient été employés par les soins de Schiankopf à solder les ouvriers ; une partie même de son capital avait été aliénée par lui, et généreusement partagée entre ses coUrgues les plus pauvres ; car les principes professés par ceux-ci avaient été mis en action par. lui. Tous ces faits, il les reconnaissait, et les bonnes intentions de ses juges étaient neutralisées par la franchise de ses aveux. Et puis la cour voulait avant tout un exemple.
Le comte de Donnersberg était trop haut placé pour qu'il fût permis de lui faire grâce. Sa condamnation devait être, pour tous, un enseignement salutaire ; il fut condamné, lui et tous ses complices, à être fusillés, sans distinction de rang, dans la cour même de la prison.
Il était depuis quelques heures rentré dans son cachot, calme et résigné, il pensait aux événements qui, dans moins d'une année, s'étaient, d'une manière si rapide, accumulés pour lui. Il pensait aux jours de son enfance, à son ami Godfried, à une personne encore qu'il ne devait lui*être permis de retrouver que dans un autre monde et que bientôt enfin il allait rejoindre, lorsque la porte de sa prison s'ouvrit ; il sentit que quelqu'un le pressait dans ses bras et le couvrait de ses larmes.
— Godfried ! Godfried!... s'écria-t-il, c'est toi que je revois... c'est toi que je peux embrasser encore... Godfried, *que j'entende la voix... parle-moi donc!
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Mais le pauvre notaire sanglotait toujours et ne pouvait parler.
— Ah ! s'écria- t-il enfin, voilà donc où nous conduisent ces fatales idées, que j'avais tant de raison de détester ! Je ne croyais jamais que cela irait jusque-là, et que nous serions ainsi sépafés.
— Allons, allons, dit Oswald en souriant doucement, calme-toi ; les idées étaient bonnes, les cerveaux où elles ont germé étaient mauvais, à commencer par le mien. Mais à qui dois-je le bonheur inespéré de te revoir encore ?... Je n'y comptais plus.
— Ni moi ; car mon père lui-même, ton médecin, n'avait plus la permission d'entrer dans ton cachot. J'ai reçu, il y a quinze jours, un petit billet : t Venez si vous voulez voir en. core une fois notre ami. » C'était signé Staremberg. Tu juges
, si j'ai scrr-le-champ quitté mes clercs et mon étude... Je suis accouru ici, à Vienne, auprès de Staremberg, notre ancien camarade.
Je ne l'avais pas rencontré depuis l'Université, et c'est ainsi que nous devions tous trois nous revoir : toi condamné, moi désespéré, et lui... il est comme un fou. Pendant ton procès, il a vu tous les juges ; depuis, il a vu les ministres, il a vu l'empereur, il n'a pu rien obtenir. On lui a refusé la grâce ! A cela près, il paraît qu'on est généreux et qu'on lui a accordé tout ce qu'il demandait : d'abord la permission pour moi de te voir, de passer ces dernières heures avec loi.
Et de nouveau il se jeta en sanglotant dans les bras de son ami.
— Du courage ! lui disait Oswald, pense que je n'avais plus rien à faire ici-bas.
— Plus rien à faire ? nous avions à nous voir et à nous aimer.
— Aussi, mon bon Godfried, si ce n'étaiit le chagrin de te quitter, je t'avouerais que je vois arriver sans peine ce moment qui te paraît si redoutable.
Pnis, baissant la voix, il ajouta :
— Il me semble qu'elle m'appelle et qu'elle m'attend,
— Quoi! s'écria Godfried avec pitié, tu y penses toujours?
— Toujours ! son image ne m'a jamais quitté, et je me disais, au moment où tu es entré dans ma prison, que, ne pouvant plus la voir qu'au ciel, j'étais heureux d'aller l'y rejoindre.
— Ah ! c'est de la folie.
— Oui, mais une foUe qui console vaut mieux que la raison qui désespère, et pendant les mois si cruels qui viennent de s'écouler, au milieu des tourments, des regrets, des trahisons de toutes sortes qui m'environnaient, je n'avais d'heureux, dans ma journée, que le moment où, retiré dans mon appartement, je pouvais penser à elle et l'aimer. Que de fois je lui ai raconté mes peines, la suppliant dé les terminer en m'appelant près d'elle!... Tu vois qu'elle m'a çntendu.
Le peu d'heures qui leur étaient accordées s'écoulèrent vite pour les deux amis; à peine Oswald eut-il le temps de parler à son notaire de ses affaires, dont il ne connaissait pas lui-môme la situation, et qu'il lui laissait, après sa mort, le soin de débrouiller et de mettre en ordre ; à peine prit-il le loisir de penser à Frid^line.
Godfried ne voyait rien, n'entendait rien. Chaque minute qui s'écoulait le faisait pâlir et tressaillir, et à voir la tranquillité de l'un et l'effroi de l'autre, on eût dit que, des deux, Godfried était le condamné.
Une lueur pâle apparut à travers les barreaux de la prison : c'était le point du jour. Le jçeôlier entra, suivi d'un prêtre, et fit signe à Godfried de se retirer. Que de fois il pressa son ami contre son cœur, que de fois il lui adressa le dernier, le suprême adieu ! il fallut l'arracher de ce cachot où il laissait l'autre moitié de sa vie.
Un roulement de tambours et le bruit des fusils se firent entendre dans la cour de la prison. Des pas retentirent dans les corridors. Le cachot d'Oswald était situé au second étage, il portait le numéro huit et était à l'entrée du corridor. Une voix^ qu'il reconnut pour celle du geôlier, appela le numéro
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tin. On ouvril la porte du cachot, qui était la première au fond. Un prisonnier en sortit et dit à haute voix :
— C'est moi, mes amis, qui vous montre le chemin du martyre... Vive la liberté!
C'était Schlankopf. Quelque temps le bruit de ses pas résonna dans le corridor, puis dans Tescalier, puis dans le corridor du premier étage. Un instant après, une détonation retentit dans la cour de la prison.
Oswald tressaillit.
— Le numéro deux y dit lentement la voix qui avait déjà commencé l'appel.
La même voix continua et dit successivement :
— Le numéro trois.
— Le numéro qitatre.
On entendait résonner sous la voûte et se perdre dans le lointain les pas du prisonnier ; puis, au milieu d*un profond silence, retentissaient de temps en temps ces mots :
— En joue 1 Feu !
A ce commandement, une fusillade partait du milieu de la cour et tout était dit.
Oswald attendait son tour.
On appela ainsi le numéro cinq, puis le numéro six. Il éprouva en ce moment une émotion qu*il ne put définir, c'était comme un pressentiment. Le prisonnier désigné sous ce numéro marchait d'un pas ferme ; il s'arrêta devant la porte du cachot d'Oswald, et s'écria :
— Adieu, ami, à bientôt... et à toujours!
— Gandolf ! Gandolf! s'écria Oswald en sanglotant, oui, h bientôt!... Je te rejoins.
On appelait en ce moment le numéro sept,
— Ali ! se dit Oswald, voici mon tour !
Il y eut un instant de silence, et la voix qui jusqu'alors avait fait Tappel» cria :
— Numéro huit,
Oswald se leva et s'apprêta à sortir !
C'était bien le numéro de son cachot qu'Oswald avait en-
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tendu prononcer, et cependant la porte ne s*ouvrit pas, et cependant dans les corridors au-dessous, ceux du premier étage et du rez*de-chaussée, la voix du geôlier, lente et monotone, continuait Tappel ; puis de cinq minutes en cinq minutes, les feux de peloton retentissaient dans la cour.
Ils cessèrent enfin I
Au bout d*une demi-heure, un profond silence, le silence du tombeau, régnait dans la prison, les portes extérieures crièrent sur leurs gonds pesants. Des chariots couverts roulèrent sous la voûte, emportant et cachant, aux yeux du peuplé, les corps des victimes.
Oswald attendait toujours Theure du supplice, qui n arrivait pas pour lui. L'aurait-on otiblié exprès ou par hasard? Et, dans Tun ou Tautrc cas, comment expliquer un pareil oubli ?
Cependant les heures s'écoulaient, le soir avait succédé au jour, Qt la nuit était arrivée. On n'avait, de toute la journée, apporté à Oswald aucune nourriture ;'la veille, il est vrai, il en avait fait la remarque, on lui avait donné, par mégarde sans doute, une double ration, de sorte que la provision de la veille lui avait encore servi . pour le lendemain.
Dix heures sonnèrent à l'horloge de la prison, la porte de son cachot s'ouvrit sans bruit et se referma de même. Un homme était entré. La lanterne sourde qu'il portait éclaira tout à coup rintérieur de la prison, et Oswald poussa un cri de surprise.
— Staremberg!
rr Silence ! lui dit celui-ci en lui mettant la main sur la bouche. Vous avez sauvé l'honneur et la vie d'Éléna Lobkowitz, ma fiancée, je viens payer nos dettes.
— Je ne tenais pas à vivre !
— Et moi je tiens à vous sauver, vous ne pouvez pas m'em-
pêcher de m'acquitter.
Oswald se jeta dans ses bras.
— Je sais, lui dit-il, ce que vous avez déjà fait pour moi
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