‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 40 sur 54 · III I 1 1 II I · texte numérisé non relu

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auprès de mes juges, aupn^s des ministres, auprès de l'empereur lui-même.

— Oui, tous m*ont repoussé, ce qui prouve- qu'il ne faut compter que sur soi-même. C'est moi, grâce au ciel, qu'on a nommé pour assister à lexécution et pour en dresser le procès-verbal, fonctions qu'en toute autre occasion j'aurais repoussées avec indignation, mais que j'ai acceptées avec empressement et que j'avais môme, s'il faut vous l'avouer, suggéré adroitement l'idée de me confier.

Le concierge, le geôlier en chef de celte prison, Jaklen, placé ici par moi, me doit sa fortune, son existence et celle de sa famille. Et tout cela, il n'a pas craint de l'exposer par reconnaissance ; c'est donc pour lui qu'il faut surtout redoubler de précautions et de prudence.

— Et pour vous, mon ami, pour vous, qui risquez voire crédit, votre faveur, vos jours peut-être I

— Ah ! je ne crains pas la mort, et pourtant j'avoue qu'elle me paraîtrait cruelle, à la veille, comme je le suis, d'épouser Éléna. Mais, poursuivit-il avec gaieté, aucun de nous ne mourra et nous nous retrouverons tous dans des temps meilleurs, quand l'orage sera passé. Écoutez-moi bien. Vous êtes mort, mon ami, bien mort I

En disant cela, il l'embrassa, comme pour s'assurer qu'il mentait.

— Vous avez été fusillé ce matin dans la cour de la prison ainsi que beaucoup d'autres. Je l'ai signé, je l'ai attesté sur lo procès-verbal adressé par moi au ministre. C'est là mon vrai crime, le seul pour lequel on pourrait me poursuivre. J'ai fait un faux.

Oswald fit un geste d'effroi.

— Je ne m'en repens pas, je ne me sens pas coupable, dit Staremberg en portant une main sur son cœur et en tendant l'autre à Oswald. Maintenant, continua-t-il, il faut délivrer notre brave geôlier, notre bon Jaklen, d'un prisonnier qui n'a plus le droit de vivre chez lui et dont l'existence pourrait compromettre la sienne.

Redoublez d'atteDtion.

*'Yous souvient-il d'un de nos camarades de rUniversilc, Joseph Linski, un exilé polonais, qui avait un cœur excellent comme vous; une imagination exaltée comme la vôtre, plus raisonnable, cependant, car il se battait pour sa patrie, et vous, pour des idées...

Oswald fit un mouvement, et Staremberg s'écria gaiement :

— Je me tais, je me tais... car vous allez dire, comme le fabuliste français :

Eh! mon ami, tire-moi de danger; Tu feras, après, la harangue !

Je reviens à Joseph Linski. Il combattait avec Bem dans les rangs de la légion polonaise. Blessé et fait prisonnier, il se rappela qu'il avait à Vienne, à la cour et près de l'empereur, un ancien camarade de l^Université. Il s'adressa à moi, il n'avait pas, comme vous, marqué parmi les chefs, il n'avait pas, comme vous, été le banquier de Tinsurrection.

Je demandai sa grâce à notre empereur, que ses ennemis appellent un tyran et que ceux qui l'entourent et le connaissent appellent le bon Ferdinand. — On veut que je sois sévère, me dit-il, et il n'y aurait pas de grâce pour moi si je m^avisais de siyner celle que vous me demandez; mais faites évader votre amt, je fermerai les yeux,,. Aussi bien^ conlinua-t^il avec un sourire mélancolique, t75 disent tous que je ne sais rien et que je ne vois rien. Je baisai la main de mon empereur; je courus, je me procurai un passeport pour Joseph Linski, se rendant en Suisse par le Tyrol, et je me hâtai de le porter à notre camarade.

Hélas! ses blessures, que Ton croyait peu dangereuses, avaient pris tout à coup un caractère alarmant, la gangrené s'y était mise et le pauvre Joseph ne put profiter des bienfaits de notre souverain, ni du passeport que j'avais obtenu pour lui et dont vous vous servirez... vous.

— Moi! s'écria Oswald.

382 PHOVEKBES — NOUVELLES — UOMANS

— Vous-même; vous êtes désormais Joseph Linski pour tout le monde, et vous partez dès ce soir pour la Suisse. •'

— Comment cela?

— Dans ma voiture, avec moi qui me suis fait donner une mission pour le Tyrol, et qui ne voyagerai que de nuit, de peur que quelqu'un ne vous reconnaisse.

— Et pour sortir de cette prison?

— Oubliez-vous que le geôlier nous attend en bas, avec impatience, pour nous ouvrir la porte? car il lui tarde, encore plus qu'à nous, de vous voir hors de chez lui. Venez, ne perdons pas de temps.

Stareraberg enveloppa Osvvald d*un manteau qu'il avait apporté pour lui. Ils sortirent du cachot, descendirent l'escalier, au bas duquel les attendait en effet le geôlier en chef, qui, plus tremblant que le prisonnier, marcha en silence devant lui ; ils franchirent de longues voûtes et de nombreux guichets qu'ils trouvèreût déserts, et arrivèrent enfin à la porte extérieure; le pauvre Jaklen, qui avait eu soin d'éloigner tout son entourage, môme sa famille, tira les verrous dont le bruit le fit tressaillir, et, plus mort que vif, il tourna la large clef dans la serrure.

— Calme-toi, lui dit Staremberg avec bonté, nous te jurons un secret inviolable.

— Sur l'honneur I dit Oswald.

— J'y compte, répondit Jaklen eu les poussant dehors et en refermant vivement la porte de la prison.

Les deux amis se trouvèrent dans la rue, et ce ne fut pas sans plaisir que le prisonnier respira l'air extérieur. Se pressant Fun contre l'autre, ils marchèrent quelque temps en silence, choisissant les rues les plus sombres, les plus écartées, et parvinrent enfin à un endroit du faubourg où la berline de Staremberg les attendait. Au lieu de prendre le chemin de fer, ils se firent conduire jusqu'à la première poste.

C'était une bonne fortune assez rare pour le maître de poslc, qui s'en étonnait. Service de l'empereur, répondit sèchement Staremberg ; puis il ajouta ù voix basse : Au nom

LA JEUNE ALLEMAGNE î}^3

du directeur de la police, célérité et discrétion. 11 est inutile que Ton sache demain, dans Vienne, qu'une voiture de la cour est partie cette nuit.

Le maître de poste s'inclina avec respect. La tranquillité n'était pas assez complètement rétablie pour que de pareilles mesures ne lui parussent pas toutes naturelles. Les deux amis voyagèrent ainsi toute la nuit. A l'entrée de chaque ville, et chaque fois qu'un ofBcier paraissait à la portière, Staremberg s'avançait et répétait : Service de l'empereur ! exhibant la mission dont il était porteur.

Dès que le jour paraissait, ils s'arrêtaient dans une auberge, sous prétexte de se reposer, motif qui n'était que trop réel, car la fatigue avait déjà donné la fièvre à Oswald, et ses blessures, à peine cicatrisées, menaçaient de se rouvrir.

Aussi ce ne fut qu'à force de soins, de précautions et de ménagements qu'ils achevèrent ce long voyage. Us avaient traversé le Tvrol et étaient arrivés eu Suisse, Oswald était sauvé.

— Ami, lui dit Staremberg en l'embrassant, n'oubliez pas que le secret de votre résurrection et de votre fuite doit rester entre nous deux; il doit être ignoré de tous, même du docteur Moench, même de Godfried, son fils.

— Quoi ! des amis si fidèles et si chers, les laisser plongés dans la douleur quand d'un mol je pourrais les consoler I

— La moindre imprudence pourrait vous peyrdre vous et d'autres encore, ne fût-ce que l'imprudence de la joie.

— Vous avez raison, dit Oswald ; aussi, je le jure devant Dieu et par notre amitié, jusqu'à ce que vous m'ayez relevé de mon serment, je serai mort pour tout le monde.

— Le monde entier, répéta Staremberg, amis ou maîtresse. Éléna elle-même... ne saura pas que vous vivez, et pourtant elle vous regrette, et vous pleure comme un ami qu'elle a perdu ; elle m'accuse et me reproche de ne pas vous avoir sauvé.

^ Et ne pouvoir la remercier ! s'écria Oswald alloudri.

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— Rassurez-vous, cela ne tardera pas. Quelques mois encore et le calme renaîtra, et ce qui semble impossible à présent deviendra alors facile.

En politique, le proscrit d'aujourd'hui est souvent le héros du lendemain. C'est le temps qui fait Finnocence, et fiezvous à moi du soin de faire reconnaître la vôtre et d'obtenir votre grâce. Jusque-là courage, patience et silence. Choisissez quelque endroit de la Suisse bien écarté, bien isolé, évitez tous ces lieux célèbres et fréquentés qui semblent le rendez-vous de toute l'Europe voyageuse, l'Oberland Bernois, Thun, Interlaken, Lauterbrunnen, Lucerne, la Jung- Frau ou le Mont-Blanc; les curieux parcourent tous la même route, écartez-vous-en.

Nous voici, par exemple, dans le canton des Grisons, canton âpre et difficile où presque jamais le voyageur amateur ne met le pied. Dirigez-vous vers Coire, qui en est le chef-lieu. Plus loin, par de là Ragàtz, au-dessus d'un effroyable torrent qu'on appelle la Tamina, il y a un endroit, le plus pittoresque et le plus horrible du monde, la grotte de Pfœffers, caverne située entre deux montagnes ; il y a là des eaux chaudes excellentes pour vous, dont la santé m'inquiète, bains fréquentés seulement par les paysans suisses, bains totalement inconnus du monde fashionable, et que les médecins se garderaient bien de mettre en vogue, car on ne s'y amuse pas et on y guérit.

C'est là, iîroyez-moi, qu'il faut passer, le temps de votre, exil, que j'abrégerai, du reste, le plus qu'il me sera possible. •

Oswald se jeta dans les bras d'un ami si dévoué, il promit tout ce que Staremberg voulait. Il fut convenu qu'aussitôt installé il lui écrirait une fois, une seule fois, pour lui faire connaître au juste le lieu de sa retraite, et encore sous son nom de Joseph Linski, et avec des précautions qui devaient éloigner tout soupçon et tout danger.

Enfin l'heure de la^séparation arriva. Heure cruelle pour tous les deux et surtout pour Oswald. C'est quand il vit s'é-

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loigner et disparaître la voiture qui emportait son dernier ami, qu'il comprit tout ce que sa situation avait d'horrible.

Il était seul, seul au monde. Inconnu de tous, il n'avait plus rien, plus de famille, plus d'ami, pas même de nom !... Il était mort, en effet, réellement mort.

Au moment où Staremberg l'avait quitté, il s'était de son côté mis en marche, à pied, espérant que le mouvement e( le grand air le ranimeraient, lui donneraient du courage et chasseraient les idées sombres auxquelles il ne pouvait se soustraire.

11 parvint, non sans peine, jusqu'à Coire. C'était un jour de marché. Cette agglomération de gens qui lui étaient tous étrangers, et auxquels il était totalement indifférent, ce bruit, cette activité, au lieu de l'égayer, l'attrista encore plus. On n'était qu'au milieu du jour ; il voulut continuer sa route et sortit de la ville; mais au bout d'une heure do marche, il se seutit tellement accablé, soit par la fatigue, soit par les souffrances que lui faisaient ressentir ses blessures, qu'il fut obligé de s'arrêter et de s'asseoir au bord d'un fossé.

Là, tout ce qu'il avait perdu, tout ce qu'il aimait, Staremberg, Godfried, Thécla, vinrent s'offrir à son souvenir, et presque à ses yeux. C'était, sans doute, le délire de la fièvre, car il frissonnait et brûlait tour à tour en les appelant, en leur parlant; puis tout à coup une sueur froide couvrit ses membres, ses yeux se fermèrent, et le comte de Donnersberg, seul et abandonné de tous, resta évanoui dans un fossé, au bord de la grande route.

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