‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 4 sur 54 · I ■ MM · texte numérisé non relu

I ■ MM

comprendre à son malade que son nom, son rang, la haute position qu'il occupait, lui imposaient Tobligation de donner à son neveu une éducation de gentilhomme , moins pour ce neveu que pour lui-même, comte de Donnersberg. Il lui démontra qu'un gentilhomme ne saurait commencer ses exercices de trop bonne heure; que lui, comte de Donnersberg, montait à cheval et faisait des armes dans la perfection, avant Tàge de quinze ans. Tout cela dit entre deux consultations; et le résultat de cet entretien, que le docteur savait quitter et reprendre à propos, fut que Ton donnerait au jeune Oswald un maître d'équitalion et un maître d'armes.

Quelques années se passèrent ainsi, et alors, exploitant encore, au profit de son élève, un nouvel accès de goutte, le docteur Mœnch prouva à son malade qu'Oswald, ayant terminé ses humanités et sachant suffisamment le grec et le latin, ne pouvait plus rester exclusivement livré aux mains du curé ; qu*il fallait donc lui donner, pour sa rhétorique et sa philosophie, un professeur qu'on ferait venir de Prague, et qui habiterait au château.

Le docteur demanda qu'il fût permis à son fils Godfried de profiter des leçons de Tillustre professeur, et, dès ce moment, les deux jeunes gens, qui avaient déjà Tun pour l'autre une tendre amitié, devinrent inséparables.

Godfried était aussi tranquille, aussi calme, aussi Allemand qu'Osvvald était ardent et impétueux. L'un représentait la raison, l'autre l'imagination. Godfried ne se hâtait jamais, Oswald était toujours pressé. 11 faut dire aussi que l'un arrivait parfois trop tard, mais l'autre arrivait toujours trop tôt. Jamais caractères ne, s'étaient moins ressemblés, et c'est pour cela peut-être qu'ils se convenaient si bien. Le fils du docteur concevait difficilement ce que son jeune camarade saisissait sur-le-champ ; mais l'instinct d'une nature excellente, l'instinct plus que le raisonnement lui faisait discerner le bien du mal. Le moindre sophisme, le moindre paradoxe, s'il était brillant, ravissait Oswald et le séduisait. Godfried, au contraire, résistait, se défendait, même sans moyens de

défense, quitte à les trouver plus tard et à prouver alors qu'il avait raison de résister.

Les deux jeunes gens, bons, honnêtes, candides, sortant des mains de M. Berthold, le digne curé de Donnersberg, avaient à peu près quinze ans lorsque vint s'établir au château le nouveau professeur chargé de leur enseigner la rhétorique et la philosophie. On le nommait M. Schlankopf.

M. Schlankopf était le fils d'un bon laboureur, qui destinait son fils au même état que lui. Ce fils rêvait de plus hautes destinées, et comme son père ne pouvait payer son éducation, il avait pris le parti, pendant tout le temps qu'il resterait à l'Université, d'entrer chez un maître menuisier, où il poussait le rabot, depuis huit heures dû soir jusqu'à deux heures du matin, payant ainsi par le travail de ses nuits, l'instruction qu'il acquérait le jour.

Ses études achevées, il n'avait ni les titres, ni le crédit suffisant pour être nommé membre du corps universitaire. Mais, avec son diplôme de docteur, il avait le droit d'ouvrir un cours particulier. C'est ce qu'il fit. Il ne lui vint personne, on ne le connaissait pas : le moindre maître de langue, d'escrime, d'équitation, ou de danse avait plus de chances que lai de trouver des élèves.

11 fallait vivre, cependant. 11 retourna chez son menuisier, ne se plaignant pas, ne se plaignant jamais, mais la rage dans le cœur. Le menuisier de Prague, chez lequel il travaillait, avait fait une partie des boiseries nouvelles du château de Donnersberg ; il parla de son ouvrier au docteur Mœnch, celui-ci au comte, et M. Schlankopf fut admis comme professeur, aux appointements de quinze cents- florins : de plus, la nourriture et le logement.

M. Schlankopf était un grand jeune homme pâle et blond, dont les yeux bleus regardaient rarement en face ; il les tenait volontiers baissés, comme un homme absorbé dans une contemplation intérieure, ou bien il les levait vers le ciel, comme pour en appeler à lui des injustices de la terre.

M. Schlankopf était grave et pensif; c'était un r(>veur ; et,

jeune, ii jouissait déjà d'une vieillesse hâtive. Moins gai, ^^ moins confiant, moins expansif que le vieux curé, qui, tout 9 en instruisant ses élèves, daignait rire avec eux, M. Schlankopf ne riait pas. Il ne riait jamais. Il semblait, plus que le curé, étranger aux choses d'ici-bas, et plus* que lui, occupé des intérêts d*un autre monde ! Lequel ? C'est ce cpi'on ne pouvait deviner.

Du reste, il savait beaqcoflp et très-bien, enseignait à merveille, et ses élèves firent en peu de temps des progrès remarquables. 11 menait une vie très-rangée, sortant rarement du château, n'allant qu'une fois par semaine à Prague, ne recevant -personne, et employant dans sa chambre, à écrire, tout le temps qui n'était point consacrer aux leçons. On ne pouvait rien lire sur sa figure impassible, qui ne té» moignail ni bonne, humeur ni impatience. Seulement, les jours où il y avait réception au château, Godfried qui observait, car Oswald n'observait rien, Godfried avait remarqué, . qu'au lieu d'être enchanté de voir le beau monde, et les riches équipages, et les brillantes toilettes, leur professeur avait peine à cacher une espèce de dépit et d'indignation, qui se trahissait, non par des paroles, mais par un sourire ironique.

Il voyait du même œil la magnificence et le confortable qui régnaient dans le château ; au lieu d'être flatté, lui fils de fermier, lui longtemps ouvrier, de l'heureuse et douce position qui lui était faite, il en semblait humilié, mécontent, et regardait avec mépris ces riches tapisseries, ces divans moelleux, ces glaces, ces dorures que chacun enviait.

Une nuit qu'Oswald ne dormait pas, il eut l'idée de prendre l'air à sa fenêtre.

On était en automne ; la nuit était déjà fraîche, mais belle. Tout le monde reposait au château, excepté son professeur, M. Schlankopf, qui n'était pas encore couché, car on apercevait de la lumière à travers les vitraux gothiques de sa chambre. Il travaillait, sans doute... et Oswald s'extasiait sur son amour pour l'étude... lorsque, sur le rideau derrière

lequel se dessinait la tête du professeur, une autre tôte apparut.

Oswald était l'innocence môme, et aucune pensée douteuse/ ^ ne s'offrit à son esprit ; mais la chose le surprît et lui sembla plus singulière encore, lorsqu'à côté des deux premières têtes en apparut une troisième, puis une quatrième, dont la silhouette accusait de longues barbes se terminant en pointe. M. Schlankopf était justifié : à coup sûr ce n'étaient point des dames; mais que venaient faire ces hommes, si ce n'é^ taient point des lutins, à une pareille heure, au château de Donnersberg ?

Tout à coup les ombres de quatre bras se levèrent, les ombres de quatre mains se joignirent, et Oswald crut voir, sur le rideau blanc de la croisée, la fantasmagorie du serment des Horaces, ou de celui du Grutli. La lumière s'éteignît. Oswald ne vit plus rien ; mais il entendit des pas retentissants sur les dalles de Tescalier; puis, un instant après, il entendait craquer le sable de l'ailée, puis crier les gonds rouilles d'une petite porte du parc, d'ordinaire fermée, qui donnait sur la campagne.

Oswald ne dormit pas de la nuit. Le lendemain était un dimanche. C'était jour de congé. Godfried ne devait pas venir au château, et Oswald, impatient, lie pouvait pas attendre au lendemain. Il courut chez le docteur, prit son jeune camarade par-dessous le bras, l'entratna au jardin, et là lui fit part du secret qui l'étouffait ; ce qui enchanta Godfried. On est si heureux à cet âge-là d'avoir un secret ! Un secret ' à deux 1 Jugez des exclamations et des recherches des deux amis !... Qu'est-ce que cela signifiait?

L'idée de trahir leur professeur et de confier son secret au comte de Donnersberg, ou même au docteur, ne vint à aucun de nos jeunes gens , tous deux avaient trop d'honneur pour cela. Mais l'honneur n'exclut pas la curiosité, et il fut convenu que les deux amis* poursuivraient et exploiteraient ce mystère à eux deux et sans associés.

Les nuits suivantes, Oswald se mil donc en sentinelle à

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sa fenêtre et n'y gagna rien qu*un rhume de cerveau. Personne ne vint ; et, tout découragé, il allait renoncer à l'entreprise, quand le samedi, à minuit sonnant, la petite porte du parc s'ouvrit; les pas retentirent sur le grand escalier, et la croisée du professeur s'illumina -de nouveau. Il était évident que les rendez-vous avaient lieu le samedi à minuit, et les deux jeunes amis prirent leurs mesures en conséquence.

La chambre de M. Schlankopf était située, comme celle d'Oswald, dans une des tourelles du vieux manoir. Elles étaient en face l'une de l'autre. Chacune d'elles avait une issue sur le grand escalier; c'est par là que l'on descendait dans les appartements du château, et plus bas dans le parc. C'est par là que les hôtes mystérieux de M. Schlankopf montaient tout uniment la nuit jusqu'à sa chambre ; mais chacune des tourelles avait une seconde issue : c'était un petit escalier étroit et tournant par lequel les hommes d'armes descendaient autrefois dans les cours du château.

C'est par là que les deux amis s'introduisirent avec précaution dans la tourelle et arrivèrent au dernier étage, où ils furent arrêtés par une porte en chêne qu'on avait condamnée. Elle était fort solide et garnie de clous en fer; mais grâce aux injures du temps, elle était lézardée et vermoulue, et, à travers les fentes, il leur fut facile de s'assurer que c'était bien la chambre du professeur. Il n'y était pas en ce moment ; mais c'étaient bien son lit, sa table, ses papiers et sa pipe.

Les deux conjurés redescendirent enchantés de cette première réussite, et, le samedi suivant, bien avant minuit, Osv^ald descendait, à pas de loup, de sa tourelle, traversait la cour du château, gravissait Tescalier, sa nouvelle conquête, et arrivait tout essoufflé et tout ému à la porte du professeur, contre laquelle il collait son oreille.

Par malheur, il était seul dans son expédition. Son ami Godfried n'avait pu rester au château, il fallait qu'il retournât coucher le soir chez M. Mœnch, son père. Ce soir-là, minuit

se fit attendre plus longtemps qu'à Tordinaire; mais enfin il sonna, et, un quart d*hcure- après, Oswald entendait son professeur s'écrier avec une voix vibrante et joyeuse qu'il ne lui connaissait pas : Ulrich 1 Reding et Otlo ! amis de la patrie, amis de la liberté, soyez les bienvenus !

C'était l'époque ou redoublait, de Tautre côté du Rhin, la sourde agitation qui y régnait depuis 1830. C'était l'époque où l'exaltation, l'enthousiasme, le besoin de nouveauté, la soif de l'indépendance, avaient donné à la vieille Allemagne le délire et la fièvre au cerveau.

Ce n'était plus rAlIcmagne mélancolique et vaporeuse, conservant, avec un sentiment pieux, les traditions ou les légendes religieuses et historiques, aimant la vie de famille et les scènes de la nature, les épanchements du cœur et les vagues caprices de la pensée 1 C'était l'époque où toutes les passions fermentaient comme dans un volcan prêt à faire éruption; Vépoque enfin où Henri Heine écrivait :

« Prenez garde I si une révolution éclate en Allemagne, votre révolution française ne sera qu'une idylle auprès d'elle. » Lorsque les rois avaient eu intérêt à soulever les peuples contre Napoléon, ils avaient crié :

— Accourez sous nos drapeaux, repoussez le tyran! donnez-nous la victoire, nous vous donnerons la liberté.

Confiante en cette promesse, l'Allemagne entière avait

couru aux armes; l'ouvrier avait quitté l'atelier, le laboureur

la charrue, et l'étudiant l'Université. C'était un touchant

spectacle que de voir, sur toutes les routes, celte longue

file d'étudiants abandonnant leurs livres et marchant le fusil

ù la main, inhabiles à la manœuvre, et marquant le pas, non

point au son du tambour, mais au refrain des chansons pa-*

triotiques. Ils disaient dans leurs refrains :

— Haine aux Français! et vive la liberté!

Mais quand ces Français, qui combattaient seuls contre

l'Europe entière, eurent été vaincus, la liberté ne vint pas,

et les rois, au contraire, rivèrent plus que jamais les fers

des vainqueurs* Ceux-ci déposèrent répéc pour recevoir des

chaînes; ils les acceptèrent en silence. Ils les portaient sans murmurer, lorsque la révolution de Juillet éclata et retentit dans toute l'Europe comme un coup de tonnerre.

Les Allemands, qui jusqu alors détestaient le peuple français, ne virent plus en lui que Tami, le vengeur de tous les peuples; la haine se changea en sympathie et ils n'eurent plus qu'un désir : l'imiter; mais il fallait l'oser.

La jeunesse surtout était la plus ardente ; c'était au sein des Universités que se formait l'esprit nouveau, l'esprit de révolte contre les vieilles idées, la vieille poésie, la vieille aristocratie.

Dès ce jour, la Jeune Allemagne fut constituée, et un puissant auxiliaire lui vint en aide : le professeur Hegel, dont la philosophie était alors en grande vogue, philosophie qui n'avait rien d'irréligieux et de révolutionnaire quant au fond, mais dont la forme était si obscure que chacun pouvait, comme l'Apocalypse, l'interpréter à sa manière, et y puiser des armes pour la défense de son opinion. Aussi, depuis près de dix ans, c'étaient les Universités d'Allemagne qui répandaient, semaient et faisaient fructifier les- idées nouvelles, en attendant que, de la pensée, il fût permis de passer à l'action.

M. Schlankopf et ses amis étaient de la Jeune Allemagne, cela va sans dire. Fils de laboureurs ou d'ouvriers, ils n'avaient rien à attendre de la société actuelle, et ils avaient tout à espérer de son bouleversement, ou, comme ils le disaient, de sa régénération.

Ulrich était un étudiant de première année, Otto de seconde, et Reding de ces étudiants qui étudient toujours. Ulrich parlait haut et avait à sa disposition plus de mots que d'idées. Otto, au contraire, sombre et taciturne, avait la prétention des grandes pensées ; de plus, il était poëte, le poète inspiré, le poëte patriote. Quant à Reding, il se posait toujours comme un farouche républicain de l'ancienne Rome ; il aspirait aux vertus romaines.

Tous trois, étudiant encore, regardaient Schlankopf, qui

avait fini ses études, comme leur maître. Ils reconnaissaient sa supériorité, ses talents, son audace, et auraient voulu le voir arriver au professorat. Il aurait pu, du haut de la chaire, proclamer leurs doctrines et aider parla à un mouvement qui, de tous les côtés, se préparait déjà.

A défaut de ce moyen, ils avaient eu recours à un autre, aussi puissant et moins dangereux. Chacun alors conspirait à sa manière; chacun apportait sa pierre àrédifice. Schlankopf et ses amis avaient constitué une société secrète pour la propagation de Tenlhousiasme.

— Eh bien ! s'écria Schlankopf, après les premières embrassades, dont l'étudiant allemand est toujours prodigue, quelles nouvelles, mes amis, quelles nouvelles de France ?

— Des nouvelles î dit Reding en secouant la tête d'un air sombre, mauvaises... point d'émeutes ! tout est tranquille. Il n'y a rien de romain parmi ces gens-là, au lieu de se fâcher ils se sont fait mutuellement des concessions.

— Ah ! voilà ce qui nous tue !

— Le roi Louis-Philippe est habile.

— Il l'est trop !

— Ainsi, pas encore de réforme^ ni de révolte, ni de république !

— C'est partie remise. L'opposition nous le promet.

— Nous n'avons d'espoir qu'en elle, car lorsque tout est calme de l'autre côté du Rhin, il n'v a rien à faire de celui- ci.

— Buvons donc, dit Schlankopf, en préparant les pipes et le pot de bière ; buvons au bouleversement de la France, car lorsque la France remue, l'Allemagne tressaille et l'Europe est ébranlée.

— Cela ne tardera pas, je l'espère, reprit Otto ; ain'ii, mes amis, courage et persévérance 1 ne nous ralentissons pas, et que l'événement, quand il arrivera, nous trouve prêts.

— A table-, mes amis, s'écria Schlankopf, et acceptez le pot de bière de l'étudiant, en attendant qu'il vous offre du Johannisberg.

ScntBB. — Œavres complètes. V™* Série. — 7™<* Vol. — 3

— Hourra ! hourra I s'écrièrent tous les jeunes gens. Buvons à la liberté !

— Et au Jol^annisberg !

— Mort à la tyrannie !

— Et aux caves de Metternich I

La chope de bière circula alors, les pipes s'allumèrent et, jusqu'à deux heures du matin, les jeunes gens burent à la patrie, à sa délivrance, à la chute des rois et de l'aristocratie, à la richesse en commun, au bonheur universel, et l'enthousiasme augmentant en raison des nuages de fumée, ce fut bientôt à ne plus rien voir et à ne plus s'y reconnaître. Quant à Oswald, pour qui ce délire démagogique et cette exaltation patriotique étaient chose toute nouvelle, il était ravi, enchanté; il croyait entendre les héros de la Grèce et de Rome descendus dans la tourelle de Donnersberg pour sauver TAllemagne. Il applaudissait à leur élan généreux, jurait d'avance de partager leur gloire et leurs périls, et, en remontant chez lui se coucher, il se trouvait républicain et socialiste... sans s'en douter.

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