‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 5 sur 54 · DON JUAN ET ZERLINE · texte numérisé non relu

DON JUAN ET ZERLINE

Le lendemain de grand matin, Oswald était chez M. Mœncli et racontait à Godfried, dans les plus grands détails, les sublimes, les merveilleuses choses qu'il avait entendues. Mais, soit que ces belles choses perdissent, en passant par sa bouche, de leur éclat et de leur autorité, soit qu'il ne sût pas imprimer à ses paroles Tenlhousiasme révolutionnaire convenable, Godfried resta froid et désappointé.

Peut-être aussi toute espèce de conciliabule ou de société secrète effrayait-elle la prudence de Godfried ! Il avait entendu dire que M. de Metternich n'entendait point raillerie sur ce chapitre ; il avait entendu parler des cachots du Spielberg, comme d'un endroit où l'on envoyait volontiers habiter les amis de la liberté, et Godfried aimait le grand air.

Quant à Oswald, une conspiration lui paraissait la plus belle chose du monde. Il aurait conspiré, rien que pour les périls et les émotions qu'il en attendait. Dans son patriotisme impétueux, il lui tardait de se mettre à Tœuvre. Déjà, et s'il n'avait été retenu par Godfried, il aurait déclaré à M. Schlankopf, son professeur, qu'il savait tout, qu'il partageait ses principes,, qu'il s'associait à sa cause, lorsqu'un événement fatal, et qui n'était que trop prévu, vint donner un tout autre cours à ses idées et lui faire oublier et ses nouvelles opinions, et ses projets, et ses rêves de félicité universelle ; sa mère se mourait !.«.

Tant de chagrins de toutes sortes Pavaient accablée, tant de secousses avaient ruiné sa santé et altéré en elle les sources de la vie, que c'était un miracle de la science d'avoir pu, comme l'avait fait le docteur Mœnch, prolonger aussi longtemps son existence ! Depuis onze ans que, grâce à lui, la comtesse Amélie était revenue près de son frère, il l'avait entourée de soins si éclairés et si assidus qu'il l'avait conservée jusque-là à la tendresse de son fils ; mais le terme de ses jours était arrivé : la comtesse allait rejoindre son époux bien-aimé, et ce fils qu'elle couvrait de ses larmes, ce fils, qui jamais peut-être n'avait eu plus besoin de conseils, elle le recommandait au comte de Donnersberg, son frère, et surtout au docteur Mœnch et au bon curé Berthold, son premier professeur.

Je ne dépeindrai pas la douleur d'Oswald, avec son àme aimante, son CQCur si ardent, sa tôte si exaltée ; le docteur craignit longtemps les suites de son désespoir. Mais comme toujours, la vivacité même de ses sentiments amenait bientôt chez lui la prostration et l'abattement ; peu à peu, par les soins attentifs du docteur, le calme revint, la raison reprit son empire, Tamitié fit le reste.

Il ne s'entoura pendant longtemps que des amis de sa mère. Je ne parlerai pas du comte de Donnersberg, son frère, qui sanglota et pleura à chaudes larmes, le premier jour, et qui, le lendemain, partit pour Vienne. Il n'aimait pas le malheur. Le malheur lui faisait mal à voir et surtout à éprouver. Aussi quand il fallait absolument qu'il fût malheureux, il se hâtait de l'être et même beaucoup, pour en être quitte le plus tôt possible.

Les autres personnes, avec qui Oswald pouvait parler de sa mère, étaient M. Mœnch et M. Bcrthold qui, tous deux, l'avaient tendrement chérie ; et puis une jeune Tyrolienne qui, depuis l'arrivée de la comtesse au château, avait été placée près d'elle, en qualité de femme de chambre, et qui ne la quittait presque jamais.

Gretly était la fille de M. et de madame Wolf, jardi-

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niers du château. C'était une belle fille, fraîche et rose, ayant un an ou deux de plus qu'Oswald, c'est-à-dire à peu près dix-huit ans. Sa figure, assez niaise et assez insignifiante jusque-là, avait tout à coup pris de Texpression, sa taille s'était développée. Aussi on la remarquait au village et même au château. Le seigneur châtelain, le noble comte de Donnefsberg, avait quelquefois déjà laissé tomber sur elle un regard protecteur, un regard de sultan ! C'était pour lui une bien médiocre conquête que la fille de son jardinier ; mais nous avons dit que, depuis longtemps, il avait pris don Juan pour modèle, et à côté des noms de grandes dames, telles que dona El vire et dona Anna, don Juan ne dédaignait pas d'inscrire le nom de Zerline, ne fût-ce que pour compléter sur sa liste le fameux nombre de mille e Ire ! mille et trois.

Toute autre que Gretly se fût aperçue des préférences de son seigneur ; toute autre en eût été flattée, pcut-ôtre. Mais Gretly était une honnête fille ; elle avait été élevée par la comtesse Amélie ; elle allait avec elle tous les dimanches à la chapelle, et elle se confessait, tous les mois, à M. Berthold, le curé. Et puis, elle avait encore une autre sauvegarde, un sentiment, un souvenir qui l'eût défendue contre le noble seigneur et contre tous les amoureux du monde.

Il y a trois ans, elle avait obtenu de la comtesse Amélie la permission de passer quelques mois dans le Tyrol, sa patrie, pour visiter sa famille dont elle était séparée depuis son enfance. Là, elle avait vu Frantz, son cousin, le plus honnête garçon et le plus beau du pays... tellement beau, que l'empereur Ferdinand avait voulu le prendre dans sa garde.

Il n y avait pas eu moyen de le soustraire à une telle faveur, et Frantz et Gretly, qui s'aimaient déjà et qui allaient so marier avec le consentement de leurs familles, furent forcés, à leur grand regret, d'ajourner une si douce espérance. Ils échangèrent leurs anneaux, se donnèrent un baiser de promis et de promise, baiser pur et tendre, et, après ces fiançailles, Frantz partit pour Vienne, où il devait servir cinq ans dans la garde, et Gretly retourna près de sa maîtresse à qui elle

dit tous ses chagrins. Elle lui disait tout, et nous avons même quelques raisons de croire qu'elle lui confia les projets amoureux et les propositions du noble comte, car Amélie ne laissait jamais la jeune fille seule avec son frère. Excès de prudence, dont celui-ci lui sut très-mauvais gré ; il en avait été blessé comme d*une injure faite à sa moralité, et en avait longtemps gardé rancune à Gretly et à sa sœur.

La mort de celle-ci enlevait à la jeune fille un gardien et à lui une surveillante incommode. Au bout de quelques mois, le comte était de retour de son voyage à Vienne, où la situalion politique prenait une physionomie assez sombre. On parlait, pour le général comte de Donnersberg, d*un commandement important en Italie ; on parlait de l'envoyer sous les ordres du feid-maréchal Radetzki, avec une division de la garde, à Milan ou à Vérone, où Ton redoutait quelque soulèvement. L'empereur n'avait pas de sujets plus difficiles à gouverner que ses peuples d'Italie ; on avait beau les accabler d'impositions, de précautions, de vexations, ils n'étaient jamais contents.

Le comte, avant son départ pour l'armée, avait youlu s'arrêter quelques jours à Donnersberg pour embrasser, disait-il, son neveu et régler différentes affaires qu'il avait à cœur de terminer.

En traversant un des corridors du château, il aperçut Gretly occupée k repasser dans une chambre basse. Il y entra pour lui donner quelques ordres. Celle-ci interrompit son ouvrage et se tint respectueusement debout devant son seigneur et maître. Gretly était charmante ; l'habit de deuil qu'elle portait en souvenir de sa bonne maîtresse relevait à merveille la blancheur de sa peau. Elle avait la tournure d'une grande dame, et bien des grandes dames n'avaient ni sa fraîcheur, ni son éclat.

— Bonjour, ma chère enfant, lui dit le comte, d'un air de protection conquérante. Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus, et je te soupçonne de m'avoir oublié,

— Oh ! non, monseigneur.

— Quant à moi, qui suis bon prince, je ne veux pas me rappeler notre dernier entretien et la manière dont tu m'as traité...

— Moi, monseigneur?

— N'en parlons plus. Je veux te prouver que je n'ai pas de rancune et je t'apporte de bonnes nouvelles. Je vais à Milan, où il y a un régiment de hulans de la garde, dans lequel sert, je le crois, ton fiancé, M. Frantz.

Qretly devint toute rouge d'émotion.

— Oui, dit le comte, peu flatté du trouble qu'il faisait naître, M. Frantz sera sous mes ordres ; je peux lui faire avoir de l'avancement.

GrjBtly le remercia par un gracieux sourire.

— Je peux même plus encore : il ne sera peut-être pas impossible de lui accorder son congé.

Gretly le regarda avec des yeux pleins do reconnaissance et d'amour. Ce dernier sentiment était de trop ; le général ne lui en demandait pas tant.

— Oh ! monseigneur, dit Gretly en étendant vers lui deux mains suppliantes, monseigneur, si vous faites cela...

— Ëh bien ! dit le général, en regardant les mains qui étaient fort belles.

— Eh bien!... ma vie entière se passera à vous remercier et à faire des vœux pour votre bonheur.

— Des vœux, dit le général, pas autre chose? C'est bien peu ! et si, moi aussi, je formais des vœux, qu'il ne tînt qu'à toi d'exaucer ?

— Que voulez-vous dire? répondit Gretly en tremblant.

— Que dans ce monde, ma chère enfant, on ne fait rien pour rien, et qu'on ne peut pas continuellement obliger des ingrats. Puisque tu parles de reconnaissance, ce qui est fort beau, j'en voudrais au moins quelques preuves.

Et, voyant que la jeune fille reculait effrayée :

— Mon Dieu, celles que je te demande ne son^ pas si grandes, et surtout, continua-t-il avec une* nuance de fatuité,

si pénibles à accorder !... C'est déjà, je crois, un honneur que je te fais, en les sollicitant.

— Trop d'honneur mille fois, monseigneur, s'écria Gretiy en reculant toujours, un honneur que je ne mérite pas !

— Eh bien 1 alors, s'écria le comte, en la pressant légèrement dans ses bras, nous voilà d'accord.

— Laissez-moi ! monseigneur, s'écria la jeune fille, en se défendant vivement, laissez-moi t

— Ne l'espère pas, ma toute belle ! De plus grandes dames que toi m'ont résisté en vain... et tu as beau dire...

En ce moment, une voix jeune et vibrante se fit entendre dans le corridor : Gretiy ! Gretiy ! es-tu là ?

C'était la voix d'Oswald qui accourait. Gretiy bénit son jeune maitrc, le comte maudit son neveu. Mais, dans le trouble où il était, il ne voulait pas être vu par Oswald, il ne voulait pas non plus battre en retraite devant lui, et puis un soupçon jaloux lui disait tout bas à l'oreille : Qui sait si le jeune écolier ne vient pas aussi avec des intentions sur la gentille femme de chambre î Toutes ces réflexions avaient, en une seconde, traversé son esprit, et sans aucune idée arrêtée, apercevant tout ouverte près de lui une grande armoire à serrer des robes de femme, il s'y élança en murmurant à Gretiy, à voix basse, avec colère :

— Renvoic-le, renvoie-le à l'instant, je le veux! je te l'ordonne !

Oswald arrivait. Le comte n'eut que le temps de se jeter au fond de Farmoire ; mais il n'en ferma pas la porte sur lui, d'abord pour respirer, et puis pour écovter ce qui allait se dire.

Hélas! la comtesse elle-même eût pu l'entendre et eût béni son fils. Il venait, comme toujours, pour parler de sa mère, et ce sujet de conversation, que Gretiy prolongeait toujours avec plaisir, lui semblait, en ce moment, bien pénible, et elle faisait ses efforts pour l'abréger.

— Qu'as-tu? dit le jeune homme, en remarquant son trouble.

— Je souffre ! Il fait trop chaud en cette cliambre... où j'étais^à repasser... et j'aurais besoin de prendre Tair.

— Viens ! sortons, dit vivement Oswaid, en faisant quelques pas vers la porte.

Le général respira et se crut délivré ; mais son neveu s^arrêta :

— Je venais aussi, dit-il à Gretly, te demander si l'écharpe de soie que ma mère me montra quelque temps avant sa mort n'était pas celle que mon pure portait le jour où il fut blessé si dangereusement?

— Oui, monsieur.

— Ah ! Gretly, je voudrais bien l'avoir.

— Et pourquoi?

— Elle ne me quittera plus désormais I Tiens, dit-il en montrant Tarmoire qui contenait en ce moment le général, c'est là que je te Tai vu serrer.

Et sa main était déjà posée sur la clef de la porte en- Ir'ouverte. Le général sentit une sueur froide mouiller son front. Sa position devenait intolérable.

— Non, non, ce n*est pas là, s'écria vivement Gretly, en arrêtant la main d'Oswald, c'est là-haut dans la cluimbre de votre mère.

— Soit, dit vivement Oswaid, dont la main était toujours appuyée sur la clef. Viens-y tout de suite.

Le général respira de nouveau.

— Mais avant, continua-t-il en donnant un tour de clef à la porte de l'armoire, ne laisse pas ainsi entr'ouvertc celte armoire oj la poussière peut entrer.

Le général ne respira plus du tout, et, dans sa fureur, il envoya au diable son neveu.

Celui-ci, prenant Gretly par la main, sortit avec elle de la chambre, où plutôt il la traîna après lui, car la pauvre fille pouvait à peine se soutenir sur ses jambes.

— Est-ce que tu te trouves mal? lui demanda Oswaid; et comme elle ne répondait pas, il commença à s'effrayer et redoubla d'efforts pour l'entraîner hors du corridor.

Arrivé à l'entrée du parc et au grand air :

— Tu dois te trouver mieux maintenant ? lui dit-il.

— Au contraire... plus mal... Que faire î qu*àllons-nous devenir ?

— Qu'y a-t-il donc?...

La pauvre fille lui raconta alors, comme elle l'eût fait à la comtesse Amélie sa mère, tout ce qui venait d'arriver.

— Vous avez enfermé votre oncle dans cette armoire où il est capable d'étouffer.

— Je cours le délivrer, s'écria Oswald, et il fit quelques pas dans le corridor. Mais il ne me pardonnera jamais, dit-il, d'être venu à son secours en un pareil moment et en un pareil endroit!... Tu seras censée ne m'avoir rien dit. Je mo sauve... Vas-y, toi, cela vaut mieux.

— Seule ! non vraiment... il y a trop de danger ! je ne m'y exposerais pas de nouveau.

— Mais, pendant ce temps, répliqua Oswald, il étouffe peut-être.

— Eh ! oui, vraiment ! le manque d'air et le charbon laissé dans mon réchaud...

— II y a de quoi l'asphyxier! s'écria Oswald épouvanté.

— Quoi qu'il arrive, j'y vais, répliqua Gretly, mais ne m'abandonnez pas.

— Quoi qu'il arrive, j'y vais, répondit le jeune homme.

— Tous deux rentrèrent ensemble dans la lingerie. Aucun bruit ne se faisait entendre. Le général ne frappait point à la porte de l'armoire, et il y avait pour cela de bonnes raisons.

Il était à moitié affaissé derrière les robes et complètement évanoui. Le dépit d'une telle situation, la colère, la honte, la rage, peut-être aussi, comme disait Gretly, le manque d'air et le charbon l'avaient privé de connaissance.

Les deux jeunes gens tirèrent non sans peine le captif hors de sa prison. Tous les deux le prirent alors, l'un par les pieds, l'autre par la tête, et, en se reposant de distance en dislance, ils traversèrent ainsi le corridor, sans être vus

de personne et sans que le général revint à lui. Mais, en descendant les marches qui conduisaient au jardin, Tair frais qui le frappa tout à coup rappela le sang à son visage, et ses lèvres pâles commencèrent à se colorer. Il poussa un soupir, mais ne reprit pas encore connaissance. Et les deux jeunes gens, redoublant de courage et d'eflbrls, arrivèrent enfin à un bosquet voisin, où il y avait un banc auprès d'un ruisseau. Ils le déposèrent sur ce banc, réparèrent le désordre de ses habits, puisèrent au ruisseau quelques gouttes qu'ils lui jetèrent à la figure, et au moment où le général secouait la tête et revenait à lui, tous deux s'enfuirent et disparurent au milieu des arbres dont le feuillage épais les eut bientôt dérobés à tous les yeux.

Le général ouvrit lentement les paupières, regarda autour de lui d'un air étonné, et chercha à rappeler ses idées confuses. Ses derniers souvenirs l'avaient laissé enfermé dans une armoire étroite, entouré d'étoftes de soie, de robes de femme qui interceptaient l'air déjà vicié par une horrible odeur de charbon, et il se retrouvait sur un banc -du jardin, au bord d'un ruisseau ; un air pur venait rafraîchir sa poitrine oppressée, et des arbres balançaient au-dessus de sa tête, en guise d'éventail, leur feuillage où se jouaient des rayons de soleil. Qui m'a mis là?... qui m'y a transporté? C'était la question qu'il s'adressait à lui-môme, lorsqu'il entendit un garçon jardinier passer devant le bosquet en chantant.

— Viens ici, lui cria-t-il.

Le garçon s'approcha et salua avec respect.

— Qui m'a mis là? demanda vivement le général. Le garçon jardinier le regarda d'un air étonné.

— Est-ce que tu ne me comprends pas, imbécile ? Je te demande qui est-ce qui m'a mis là?

— Vous, sans doute, monseigneur... car je vous ai aperçu, il y a un quart d'heure, qui daigniez vous promener vousmême, dans le parc, et je suppose que, se trouvant fatigué, monseigneur se sera assis.

— Moi I...

— Vous !

— Est-ce que c'est possible? Va-t'en... laisse-moi.

Le garçon jardinier ne se le fil pas dire deux fois, et disparut, en faisant ses réflexions sur la nonchalance et la fainéantise des grands seigneurs, qui ne veulent plus maintenant ni marcher ni s'asseoir eux-mêmes... tandis qu'eux, pauvres paysans, sont obligés de tout faire.

Pendant ce temps, le comte, à qui là mémoire était revenue, se rappelait à merveille la scène humiliante dont il avait été le principal acteur ; et, sans rien comprendre à ce qui lui airivait, il se félicitait du moins de n'avoir pas eu à rougir aux yeux de son neveu. Mais qui donc l'avait soustrait à un pareil affront ?

Il s'était levé, marchait avec agitation, et cherchait vainement dans sa tête Texplication de cette énigme... lorsqu'il trouva soudain à ses pieds la casquette du jeune écolier que, dans sa préoccupation ou dans sa fuite, Oswald avait laissée tomber à terre, près d'un banc.

Le conile senlit le rouge lui monter au visage ; son neveu savait tout; son neveu avait joui de sa honte! Bien plus, il avait osé lui venir en aide et prendre pitié de lui !

Nous avons dit qu3 le comte était tout orgueil, et c'était là, pour son orgueil, une blessure que rien ne pouvait guérir. Il voulait, dans son premier mouvement, renvoyer Gretly, la chasser du château, et accabler Oswald de sa colère. La raison vint le calmer et lui dire qu'il fallait se taire et n'apprendre à personne ce que lui-même devait paraître ne pas savoir!...

Mais lui, lui, ce neveu le savait !... Grelly avait tout dit à ce jeune homme, à cet écolier, et de toutes les confidences qu'elle avait pu lui fiiire, celle que le général lui pardonnait le moins, était le récit de l'échec essuyé par lui, comte de Donnersberg, auprès d'une femme de chambre.

11 rentra au château où il avait de nombreux convives à dîner. Oswald descendit Tun des derniers dans le salon ; son oncle jeta sur lui un regard sévère, et, s'il avait pu rester

quelques doutes encore au général, ce seul coup d'oeil les eût dissipés. Oswald, interdit et déconcerté, rougissait et baissait les yeux, comme si c'était lui qui eût été le coupable. Les notabilités de Prague venaient faire leurs adieux au général; le docteur Mœnch venait lui donner ses derniers conseils hygiéniques et lui rappeler les précautions à prendre pour se bien porter en voyage.

Quand tout le monde fut parti, le général annonça au docteur qu'il n'entendait point, pendant son absence, laisser au château son neveu à ne rien faire , qu^Oswald avait seize ans passés; qu'il était temps qu'il commençât ses études universitaires, et qu'en conséquence, dès le lendemain, au moment où le général partirait pour l'Italie, Oswald partirait pour Prague.

— D'où vous vient cette subite détermination ? demanda le docteur.

— Je le veux, répondit le général.

— II règne en ce nioment dans nos Universités des idées d'indépendance qui ne s'accordent guère avec vos principes...

— Oswald ira à l'Université, répondit le général d'une voix forte. Je lui f^iis doux mille florins de pension.

— Que cela ? s'écria le docteur, ce n*est pas assez.

— C'est trop, et ce sera ainsi, car je le veux.

Le général se portait bien ce jour-là, et le crédit du docteur avait singulièrement baissé. On se sépara, car le comte de Donnersberg devait, le lendemain, monter en voiture à six heures.

A six heures précises, Oswald se rendit dans la chambre de son oncle pour lui faire ses adieux et l'embrasser ; le général était parti depuis une heure.

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