‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 41 sur 54 · V. -- VII. ii-i · texte numérisé non relu

V. -- VII. ii-i

LA FEBMË DE VALENTZ.

Au bout de quelque temps, il revint à lui. ïl n'était plus sur terre, il se sentait emporté rapidement; l'air qu'il tendait ainsi venant agiter ses cheveux et rafraîchir son visage, l'avait sans doute rappelé à la vie. Il était enveloppé d un épais manteau et assis sur un de ces chars de côté traînés par un seul cheval et dont tout le monde fait usage en Suisse. Un homme placé près de lui le regardait avec un grand intérêt, sans perdre de vue pour cela son cheval qu'il dirigeait et qui descendait une côte au grand galop.

— Ah ! s'écria-t-il d'une voix forte et joyeuse, Dieu soit loué ! il revient à lui. Monsieur I monsieur ! continua-t-il, en secouant rudement Oswald, qui ouvrait à peine les yeux ; monsieur 1 vous ne me reconnaissez pas ; mais moi, je vous reconnais bien I

Oswald tressaillit d'effroi. C'était jouer de malheur. Le premier individu qu'il rencontrait sur cette terre étrangère était justement de sa connaissance. Il fut cependant rassure par les mots suivants :

— Tout à l'heure, en revenant du marché de Coirc, je vous ai aperçu sans mouvement au bord de ce fossé ; j'ai sauté à bas de mon char à bancs, et jugez de ma surprise en retrouvant un ami dont j'ignorais le nom, mais que je n'avais pas oublié, et maintenant que je vous ai retrouvé, je ne vous quitterai plus que je ne sache qui vous êtes.

Oswald respira. Il avait eu le temps de reprendre ses sens,

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de se remettre et de jeter un coup d'œil sur le nouvel ami que le ciel lui envoyait, juste au moment qù il se plaignait de ne plus en avoir sur terre. C'était un jeune et beau paysan suisse, d'une trentaine d'années environ, frais et robuste, respirant la santé, le bonheur et la gaieté. 11 lui semblait que ses traits ne lui étaient pas inconnus, mais il ne pouvait se rappeler où il les avait vus.

— Ah I dit son compagnon de voyage en remarquant son embarras, vous oubliez vite les services que voas rendez ! lyoi, j'ai, grâce au ciel, plus de mémoire que vous, et je vois encore aux environs de Fribourg en Brisgau, dans la forêt Noire...

— La cabane du charbonnier ! s'écria vivement Oswald.

— Ah I vous y êtes enfin ! dit le paysan en riant d'un gros rire, oui cette cabane ou, sans vous, trois coquins m'auraient fait un mauvais parti.

— C'est cela même, dit Qswald en pressant cordialement la main que lui tendait son conducteur.

— C'étaient de mauvaises gens, continua celui-ci, et d'apri^s le peu de mots que j'avais entendus de' leur conversation, cela m'effrayait de vous laisser avec de tels amis, vous qui m'aviez l'air d'un brave jeune homme; mais, de nos jours, je sais cela, il y a des amitiés, je veux dire des sociétés, qui vous mènent plus loin qu'on ne voudrait.

— Quoi! dit Oswald, vous avez deviné...

— Que vous conspiriez, comme bien d'au 1res, contre le gouvernement, contre les Autrichiens. Tout le monde conspire aujourd'hui... nous-mêmes, tous les premiers.

— Quoi ! vous seriez ?...

— Un réfugié italien, Ludovic Cazali, de Milan.

— Moi, un réfugié polonais, Joseph Linski.

— Et vous venez comme nous, chercher un asile en Suisse. Vous avez raison, c'est un bon pays, où, pour peu que vous restiez tranquille, nul ne s'inquiète de vous et ne fait attention à vous.

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— C'est justement ce que je veux, dit Oswald, car je ne viens ici que pour me bien porter.

— Je vois en effet que vous êtes souffrant, mais nous allons arriver à Ragatz où il y a un bon médecin, je vous conduirai chez lui, je vous conduirai partout où vous le voudrez, je connais le pays, disposez de moi.

Ludovic paraissait si heureux de rendre quelque service à son bienfaiteur que celui-ci se laissa faire et s*abandonna à ses soins.

Ds arrivèrent, bien avant la fm du jour, à Ragatz. C'est un joli village à l'embouchure de la Tamina. Ludovic y jouissait d'une grande considération. Tous les paysans lui donnaient la main ; on lui demandait de ses nouvelles et de celles de sa femme, qui restait toujours à la ferme et ne descendait jamais au village, ce dont on se plaignait. On s'informait aussi du résultat de son voyage, des bestiaux qu'il avait achetés ou vendus, au marché de Coire.

— Tout va bien, tout va bien, disait-il. J'ai fait aujourd'hui une bonne affaire, j'ai retrouvé un ami, et il montrait Joseph Linski. Le docteur est-il chez lui? demanda- t-il à une servante qui passait près d'eux, portant sur sa tête un seau en bois blanc rempli de lait jusqu'aux bords.

— Oui, messieurs, répondit la jeune fille.

Ludovic et son compagnon entrèrent chez le docteur. Il examina Oswald longtemps avec attention avant de se prononcer; c'était un homme de talent.

— Vous avez reçu plusieurs blessures, lui dit-il, blessures à peine cicatrisées; ce ne sera rien. Une seule serait dangereuse, si elle était négligée, car elle menace la poitrine.

— Que dites- vous là? s'écria le brave Ludovic avec une inquiétude visible.

— Rassurez-vous ; votre ami n'est pas plus poitrinaire que vous et moi, mais il le pourrait devenir; c'est ce qu'il faut empêcher.

— Comment cela?

— En suivant exactement le régime que je vais lui près-

crire et qui n*est pas difficile : du repos, du silence, un exercice modéré, du bon lait comme celui-ci (et il montrait celui que sa servante venait d'apporter), et surtout, si cela ne vous répugne pas trop, respirer jour et nuit, autant que possible, Tair de Tétable, et je vous garantis, dans trois mois, complètement guéri.

— Merci, monsieur le docteur, répondit Oswald, il n'y a que votre dernière prescription qui m'embarrasse un peu : pourriez-vous m'indiquer où je trouverai, moi, étranger, la chambre à coucher que vous m'ordonnez ?

— Chez moi, s'écria Ludovic, à Valentz, au-dessus de la grotte de Pfœffers. Le docteur vous dira que j'ai là de belles vaches, je m'en vante, U quoique j'en aie vendu deux ce matin à Coire, il m'en reste encore dix-huit, les plus grasses du pays... et une étable qu'on prendrait pour un salon, tant elle est proprement et coquettement tenue. Je vous y offre l'hospitalité.

— J'accepte, dit Oswald, à condition, bien entendu, de vous payer pension.

— Ce n'est pas ainsi que je Tentends.

— Et moi, c'est ainsi que je le veux.

— Mais on vit pour rien dans nos montagnes.

— Aussi j'accepterais sans façon, si je n'avais pas de quoi payer ; mais, contiaua-t-il en frappant sur sa poche, Joseph Linski a le gousset bien garni, et ce sera comme je l'ai dit, sinon je refuse.

— Vous refusez! s'écria Ludovic d'un air de reproche.

— Cela me ferait grand'peine, continua Oswald, et à vous aussi, je le vois, et vous ne voudrez pas, n'est-il pas vrai, vous brouiller avec un ami, pour quelques florins?

En disant ces mots, il lui tendait la main que Ludovic serra vivement, et le marché fut conclu.

Il était temps de partir, si l'on voulait arriver avant la nuit. Ils gravirent lentement la montagne qui domine les bains de Pfœffers^ chemin qui offre des points de vue magni-

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fiques, car il y a des plaines et des vs^llées au milieu même de la montagne.

Cest dans. un de ces vallons, abrité du vent du nord et exposé au plein midi, qu'était située la ferme de Ludovic. Au moment où ils arrivaient, les derniers ravons du soleil couchant doraient la cime de la montagne, les vaches rentraient à rétable en faisant sonner leurs clochettes. Un garçon de ferme vint recevoir son maître, qui descendit le premier de voiture. Osvvald le suivit lentement ; Ludovic se dirigea rapidement vers la maison d'habitation; une jeune femme en sortait :

— Je vous amène, lui dit-il, un étranger qui n'en est pas un pour moi, car il m'a sauvé la vie. C'est un pauvre jeune homme blessé et malade, bien malade, voyez plutôt.

En disant ces mots, il se retourna vers Oswald qui, arrivé près d'eux, poussa un cri et chancela. Ludovic le retint dans ses bras et le fit asseoir sur un escabeau, pâle, immobile, " le regard fixe, et comme sous le coup d'une apparition : il venait de reconnaître dans la femme de Ludovic, l'inconnue du chemin de fer, Thérèse, et, en môme temps, les yeux et le regard de Thécla.

— Que vous disais- je! s'écria Ludovic, montrant à Thérèse les traits bouleversés et le trouble d'Oswald... Il n'a pu supporter la fatigue de la roule, voyez à lui donner quelques soins et à lui procurer du repos.

Thérèse s'approcha alors de l'étranger, et, d'une voix douce et suave :

— Ne restez pas dehors, monsieur, lui dit-elle ; la fraîcheur du soir pourrait vous faire mal; veuillez entrer dans l'intérieur du chalet, où l'on va préparer votre appartement.

Oswald ne répondait pas. Il écoutait. Il voulait se persuader que, cette fois, c'était bien aile qu'il voyait, qu'il entendait, et qu'elle n'allait pas s'évanouir à ses yeux, comme un nuage. Enfin, rappelant ses sens, il essaya de balbutier quelques mots. Cela lui fut impossible; il fil également quelques efforts pour se soulever de son siège, et il

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