I.A JKUXR ALLEMAGNE 39t
— Je croyais que vos montagnes étaient un pays de liberté.
— Excepté pour nous autres réfugiés, sujet continuel d'inquiétude pour les monarchies qui entourent la Suisse, et qui souffrent une république au milieu d'elles, à la condition seulement qu'on donnera à leurs susceptibilités politiques toute satisfaction à notre égard.
— Ce n'est pas moi qui la leur refuserai. Oà faut-il aller ?
— Ragatz dépend du canton de Saint-Gall.
— C'est donc à Saint-Gall que je dois faire ma déclaralion?
— Entre les mains du bourgmestre, excellent homme, que nous connaissons et qui prendra votre signature pour la forme. Mon garçon de ferme vous conduira, car moi je suis aujourd'hui retenu aux ehamps par des travaux qu'on ne peut pas remettre.
— J'entends bien que, pour moi, vous ne «ou (gêniez en rien ; serai-je de retour aujourd'hui ?
— Si vous partez de bonne heure.
— Je pars donc à l'instant.
Oswald donna une poignée de main à son hôte et se hâta de monter en voiture. Il n'éprouvait qu'un chagrin : c'était de partir sans avoir revu Thérèse, et sans s'être convaincu de nouveau qu'elle habitait bien sous le même toit que lui.
Il sortait tout pensif de la ferme et longeait le mur extérieur, lorsqu'il entendit une fenêtre s'ouvrir au-dessus de lui. Il leva la tête et vit, à la croisée du chalet, une apparition qui le ravit.
Dans un encadrement formé par la vigne vierge et le chèvrefeui'le, il aperçut deux yeux divins; c'étaient bien ceux du tableau de Donnersberg, et il entendit une gracieuse voix murmurer doucement : Bon voyage et prompt retour!
Aussi, pendant toute la journée, ces mots retentirent à son oreille, et cette image céleste demeura sans cesse devant ses yeux. Il arriva à Saint-Gall, exhiba au magistrat fédéral son passeport, fit la déclaration de son séjour chez Ludovic
S'èA PROVEHUES — NOUVELLES — ROMANS
Gazali, à la ferme de Valentz, et signa le tout du nom de Joseph Linski. Le galant bourgmestre lui demanda des nouvelles de sa charmante hôtesse et de son mari qu'il avait vus au commencement de l'année, lors de leur arrivée au pays, et Oswald, ravi d'entendre parler de Thérèse, se mit à questionner le digne magistrat, qui n'avait rien à faire, et qui ne demandait pas mieux que de causer.
Thérèse était la fille unique du seigneur Bartholoméo, riche joaillier de la ville de Milan. Ludovic, fils d'un fermier, était un des commis de l'orfèvre.
Lors des émeutes et des massacres qui accompagnèrent l'insurrection lombarde, et qui précédèrent la bataille de Novare, la ville fut abandonnée et reprise par les impériaux. On se battit dans les rues; les maisons furent pillées, autant par les nationaux que par les ennemis. Les boutiques d'orfèvres furent les premières auxquelles on songea.
Ludovic défendit jusqu'à la dernière extrémité son vieux maître et sa jeune maîtresse. Il avait tué de sa main trois Autrichiens, et accompagné, dans sa fuite, Bartholoméo qui était au nombre des riches frappés de proscription.
Le vieillard, dangereusement blessé, ne tarda pas à succomber ; il avait pu sauver de son désastre quelques bijoux de prix qui devinrent la seule ressource de sa fille. Il ne restait plus à Thérèse d'autre protecteur que Ludovic, obligé lui-même de fuir , pour se soustraire à la mort ou à la prison. Dans une situation pareille, il était tout naturel que Thérèse, abandonnée de tous, choisit ou plutôt acceptât pour époux le seul défenseur que le ciel lui eût laissé.
Ils se marièrent et parvinrent à sortir d'Italie et à gagner l'Allemagne ; mais de nouveaux dangers les y attendaient. N'ayant pas de passe ports, ils avaient à chaque instant à redouter la surveillance des autorités autrichiennes, et ce fut avec grand'peine qu'il leur fut permis de s'y soustraire, d'atteindre le Hanovre, etde se réfugier dans les montagnes. — Les montagnes du Hartz, se dit Oswald, en se rappelant le récit de la vieille Marianne.
— Là, continua le bourgmestre, le mari, se trouvant à peu près sans argent, n'avait pu aller plus loin et s'était rendu seul dans le grand-duché de Bade chez un orfèvre, aneien ami du seigneur Bartholoméo ; cet orfèvre lui avait acheté une partie des bijoux appartenant à Thérèse, et lui avait fait obtenir un passeport pour la Suisse ; alors Ludovic avait écrit à sa femme de venir le rejoindre.
— A Offenbourg ! acheva vivement Oswald.
— Ah ! vous le savez ? dit le bourgmestre.
— Oui... oui, répondit Oswald avec embarras, il me l'a raconté.
— Vous savez alors comment ils ont gagné Fribourg et la forêt Noire?
— Oui... oui, parfaitement.
— Schaffhouse... Constance et Ragatz, où ils se sont arrêtés, où ils ont acheté, grâce aux bijoux de Thérèse, quelques arpents de bonne terre, si toutefois il y en a en Suisse ; mais comme Ludovic est fils de fermier et s'entend en agriculture, j'ai idée qu'ils feront de bonnes affaires.
Oswald remercia le bourgmestre de ses renseignements, et remonta en voiture ; c'est avec un certain battement de cœur qu'il se vit, le soir même, de retour à la ferme où on l'attendait pour souper.
Les gens de la ferme mangeaient tous ensemble à la même table, présidée par le maître et la maîtresse de la maison. Oswald fut placé à côté de Thérèse, et enfin il lui fut permis de l'examiner tout à son aise, car jusque-là il l'avait aperçue, il ne l'avait pas regardée.
Elle avait adopté le costume des paysannes suisses, qui, chaque jour, devient plus rare, et qu'on ne rencontre plus guère que dans les montagnes, ou chez les marchands d'estampes. La coquetterie la plus adroite n'aurait pu mieux la conseiller que ne l'avait fait sa simplicité naturelle ; ce costume lui allait à ravir : de belles tresses de cheveux blonds descendaient le long de ses épaules; le corset de drap rouge dessinait l'élégance de sa taille, et il n'y avait pas
jusqu'à la jupe courte, qui, moins discrète que celles de la ville, ne révélât une jambe et un pied adorables.
Du reste, bonne, affable et gracieuse, la candeur et la naïveté de son âme étaient peintes dans ses yeux; c'était là sans doute ce qui les rendait si séduisants.
C'était là» comme Godfried l'avait dit tant de fois, ce regard d'ange et d'enfant qu'il admirait dans Thécla et dont Thécla semblait avoir laissé à Thérèse la douce magie.
Tous les gens de la ferme lui portaient à la fois affectiou et respect. Ludovic lui-même ne lui adressait la parole ou ne parlait d'elle qu'avec une espèce de déférence!... Enfin, et Oswald l'avait déjà remarqué, il ne la tutoyait pas.
Ce respect s'expliquait, jusqu'à un certain point, par leur ancienne position. Simple commis dans la maison Bartboloméo, Ludovic avait été, pendant longtemps, habitué à lui parler comme à la tille de son maître. De plus, quoique trèsconvenable dans sou ton et dans sa terme, Ludovic n'avait qu'une instruction très- sommaire, et Oswald s'aperçut bientôt que Thérèse, grâce sans doute à la tendresse paternelle, avait reçu une très-brillante éducation.
C'est par là qu'elle se trouvait si heureuse au milieu de ces montagnes de neige, c'est par là que, du matin au soir, tous ses jours s'écoulaient sans un instant d'ennui. Sa matinée était consacrée à la direction de la maison et aux travaux de la ferme, et, le soir, retirée dans sa chambre, elle lisait ou faisait de la musique.
Cette nuil-Ià même, lorsque chacun était livré au sommeil, Oswald, qui ne dormait pas, entendit tout à coup des accents mélodieux retentir dans la montagne et remonter vers les cieux. C'était la voix de Thérèse, s'accompagnant sur le piano, car, au prix de toutes ses économies, Ludovic lui en avait acheté un à la ville.
Oswald respirait à peine, et les chants avaient cessé, qu'ému et attendri il écoutait encore cette voix céleste qui charmait sou oreille, mais qui ne valait rien à son cœur, à son imagination, et surtout ù sa situation do malade.
Il était arrivé à la ferme avec une fièvre ardente que les émotions éprouvées par lui, depuis deux jours, n avaient pas calmée. Il ne voulait pas en parler ; mais, le lendemain du jour où il était revenu de Saint-Gall, il fut pris d'une attaque si forte, qu'il n'y eut pas moyen de cacher à Ludovic la violence du mal.
Celui-ci força Osvvald à se mettre au lit et courut à Ragatz chercher lui-même le docteur, qui commanda le silence, le repos et les potions calmantes, promettant, à ces conditions, une prompte guérison. Fidèle aux ordres du médecin, le malade fit tous ses efforts pour s'endormir : il finit par en venir à bout. U ré va que Thécla, sa jolie tante, lui apparaissait, et que, se penchant vers son lit, elle lui disait :
« Insensé ! tu t'étais mis à m'adorer, moi qui n'étais plus «( de ce monde, moi qui ne pouvais te rendre ton amour. « Aussi, j'ai chargé une autre moi-même, à qui j'ai donné « mes traits et mon cœur, de veiller sur toi; je n'en serai « pas jalouse ; nous ne ferons qu'une à nous deux pour t'ai- « mer : elle, sur terre, et moi, dans le ciel ! »
Oswald s'éveilla enivré de ces douces paroles, et en ouvrant les yeux, il vit près de lui, près de son lit, n'était-ce point son rêve qui continuait? il vit Thérèse debout, qui, sans rien dire, lui présentait la potion ordonnée par le docteur.
Il voulut s'écrier. Elle lui fit signe, en plaçant gracieusement son doigt sur ses lèvres, qu'il fallait se taire ! Il obéit en niurmurant tout bas : Est-ce Thécla? est-ce Thérèse?... Ah! se dit-il, la vision a raison... Impossible maintenant de les séparer dans mon cœur et dans ma pensée.
Le lendemain, Thérèse était encore au chevet de son lit. Il ne distinguait pas bien les objets qui l'entouraient; mais, elle... il la voyait parfaitement. Il entendit Ludovic entrer sur la pointe du pied, et dire à sa femme :
— Que Dieu le sauve I car sans lui ces infâmes coquins m'auraient tué.
— C'est pour cela qu'il est notre ami, dit Thérèse, en lui
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tendant la main. Aussi, sois tranquille, nous le soignerons bien : c'est mon devoir.
Ce devoir, Thérèse le remplit pendant huit jours avec une assiduité et une bonté angéliques, ne quittant presque pas la chambre du malade, qui bientôt se trouva mieux. Il ne se levait pas encore ; mais la fièvre l'avait quitté, et, pour l'empôcher de parler (ce que le docteur avait expressément recommandé), Thérèse lui faisait la lecture.
Ludovic venait, le plus souvent possible, savoir de ses nouvelles, mais il ne restait pas longtemps avec eux, il avait ses travaux de la ferme, et puis la lecture l'ennuyait.
Oswald, au contraire, y trouvait un charme infini. Thérèse, sans s'en douter, lisait dans la perfection, car elle lisait avec une expression simple et vraie. Sa voix dbuce et harmonieuse s'animait aux sentiments nobles et généreux, et souvent l'émotion la forçait de s'arrêter, quand elle arrivait à quelque tableau d'intérieur et de famille, à quelque scène de dévouement, d'amitié et de tendresse filiale.
— Vous aviez une tendre affection pour votre père? lui dit un jour Oswald.
— Ah ! la seule^ affection de ' ma vie, répondit-elle vivement.
— La seule ! reprit Oswald , en la regardant d'un air étonné.
Thérèse rougit, et, sans doute pour détourner la conversation, lui dit :
— Et vous, monsieur Joseph ?
— Oh ! moi, j'ai à peine connu mon père. J'étais bien jeune quand je l'ai perdu, en pays étranger ; mais ma mère fut pour moi l'amie la meilleure et la plus tendre.
— La meilleure de vos amies, n'est-ce pas ? fit-elle avec un sourire.
— Oui, sans doute, s'écria Oswald avec chaleur.
— C'est ce que je voulais dire de mon père, continua Thérèse en baissant les yeux. *^
— Mais vous, Thérèse, c'est bien différent. Daijs cette
belle ville de Milan, que de gens ont dû votis aimer, à commencer par votre mari !...
— Monsieur Joseph ! dit Thérèse en souriant, il vous est défendu de parler ; et elle reprit sa lecture.
Oswald écouta en silence et n'osa plus Finterronipre.
Ali bout de quelques jours, le médecin rendit à son malade la parole et même la liberté de sortir, à la condition de 'ne pas étendre trop loin ses promenades, de ne pas abuser de ses forces, et surtout de ne choisir, dans la montagne, que les endroits d*un facile accès.
— Soyez tranquille, docteur, répondit Thérèse qui assistait à la consultation, nous veillerons sur notre hôte. Allons, monsieur Joseph, donnez-moi votre bras !
— Quoil s'écria Oswald tout ému, vous daigneriez?...
— Vous accompagner dans votre première sortie, pour être bien sûre qu'il ne vous arrivera rien de fâcheux ; nous ne voulons pas de rechute, et nous n'avons pas envie de vous servir encore, pendant huit jours, de garde-malade, pas plus que vous d'être malade, je le suppose!
— Peut-être I dit Oswald en lui-môme.
— Et puis vous ne connaissez aucun sentier de la montagne, et tapt que je serai avec vous, vous ne vous perdrez pas.
En parlant ainsi, elle présentait son bras à Oswald, qui se hâtait de s'en emparer.
— Doucement I doucement I vous allez trop vite; marchons plus lentement, et appuyez-vous sur moi, n'ayez pas peur!
ns s'éloignèrent ainsi, elle, veillant sur lui, réglant sa marche sur la sienne, le soutenant, de peur de faux pas ; lui, tremblant, agité, se soutenant à peine, et Thérèse, remarquant son émotion, s'arrêta et lui dit :
— Voyez comme vous êtes faible ! D ne faut pas, je crois, aller plus loin aujourd'hui : c'est assez pour une première promenade.
— Non ! non ! s'écria Oswald en retrouvant ses forces et marchant d'un pas ferme. Je me sens mieux.
Et il entra avec elle dans un sentier étroit qui serpentait sur le flanc du rocher et que le soleil de midr échauffait de ses rayons.
— Ah ! que je me sens bien ! disait-il en aspirant l'air parfumé de la montagne.
— Oui, cet air doux et tiède doit être bon pour vous; mais, reposons-nous un instant, là, au pied de ce rocher, d'où Ton aperçoit toute la vallée. Regardez comme c'est beau! En face de nous le Galanda, élevant son sommet couvert de neige. Sous nos pieds la Tamina, qui brise ses flots d'écume contre les rochers noirs. A notre droite, ce vallon fertile entouré de sombres forêts de sapins, et qui, autrefois, dit-on, renfermait les eaux d'un lac.
Que cette nature est grande et imposante ! comme elle élève l'àme et la transporte au delà de la terre 1 quel silence autour de nousl quelle solitude! quel calme I et le calme, ditelle avec un soupir, c'est le bonheur.
— Vous avez raison, dit Oswald en la regardant avec émotion; mais, pour parler ainsi, il faut avoir beaucoup souffert.
— Oui, dit-elle en souriant, il fut un temps où je Jus bien malheureuse ; mais, depuis que je suis ici, le pasgé me semble un rêve, un mauvais rêve dont il ne reste plus de trace; la nuit est finie, voici le jour, je m'éveille. Oh ! le doux réveil, quand il est éclairé par un soleil comme celui-ci!
-7- Vous me semblez, en effet, bien gaie, bien heureuse.
— Comme jamais je ne l'ai été ; il me semble que je n'ai plus rien à désirer. Plus de craintes, plus de chaînes!
— Quoi î vous ne regrettez point l'air de la patrie ?
— Je préfère celui de la liberté !
— J'ai pensé comme vous autrefois, dit Oswald avec un soupir.
— C'est vrai... vous Polonais! vous proscrit!
— J'ai sacrifié à de vaines idées ma jeunesse, ma santé, ma fortune; mais, de tous les biens auxquels il me faut renoncer... je n'en regrette qu'un seul, l'amitié !
— N*avez-vous donc plus d'amis ?
— Je les ai tpus perdus.
— Vous vous trompez, monsieur, vous en avez ici. Rîoi, du moins, j'en connais.
— El lesquels? s'écria Oswald vivement.
— Ludovic, mon mari, qui n'oubliera jamais le service que vous lui avez rendu.
— Par malheur, je ne l'ai rendu qu'à lui, à lui seul !
— Qu'importe, si nous sommes deux à vous en remercier? Quant à Ludovic, il ne vous parlera jamais de sa reconnaissance, vous pouvez en être sûr; mais, par tous les moyens possibles, il vous la prouvera. 11 est si bon, si dévoué ! Plus vous le connaîtrez, plus vous l'aimerez. Il est impossible que ce soit autrement.
— Ce qui veut dire, Thérèse, que vous l'aimez?
— Beaucoup ! s'écria la jeune femme avec chaleur ; je lui dois tout, et je ne l'oublierai jamais.
En parlant ainsi, ses yeux étaient brillants, son teint animé, sa voix avait un accent de chaleur et de vérité qui ôtait tout espoir à Oswald , mais qui ne l'empêchait pas de l'admirer et de l'aimer.
— Allons, se dit-il avec exaltation, soyons digne de l'amitié qui m'est offerte, et surtout respectons le toit hospitalier qui abrite tant de candeur et de vertus.
Dès ce moment, toute mauvaise pensée fut bannie du cœur d'Oswald; il semblait, comme le disait Thérèse, que l'air de la montagne eût élevé et purifié son âme. Heureux de voir près de lui, en réalité, l'image qu'il avait si longtemps rêvée, il ne demandait plus d'autre bonheur que de passer sa vie auprès d'elle. Le contentement de lui-môme lui était revenu, et en même temps la joie et la santé.
Le malin, il aidait Ludovic dans les travaux de la ferme, et, le soir, il lisait ou faisait de la musique avec Thérèse, qui, peu habituée à une société élégante, instructive et spirituelle, trouvait un grand charme à la conversation de son hôte.
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La franchise et la simplicité d'Oswald éloignant d'elle toute défiance, elle se livrait sans crainte à Tamitié qu'il lui témoignait et qu'elle-même éprouvait pour lui ; amitié entre homme et femme ! amitié la plus douce et la plus charmante qui puisse exister, si jamais elle existe !
Ludovic et sa femme parlaient parfaitement l'italien; Oswald le savait à peine, et Thérèse lui donnait des leçons.
Il faut avoir étudié avec un maître ou une maîtresse aimés, pour savoir ce qu'il y a de délices et d'émotions dans ces séances intimes, chaque jour renouvelées; dans cette voix si douce et si dangereuse quand elle vous loue ou vous encourage ; plus redoutable encore quand, s' efforçant d'être sévère, elle vous reprend et vous gronde ; dans le contentement et le triomphe du professeur, dans la reconnaissance de l'élève, dans mille détails msignifiants, qui, peu à peu, acquièrent une telle importance que l'on croit étudier encore, et qu'on s'adore depuis longtemps !
Aussi, quand, la tête penchée sur l'épaule de Thérèse, et si près de sa poitrine qu'il pouvait en compter les battements, Osv^rald suivait d'un œil attentif le joU doigt du professeur indiquant les vers de TArioste ou du Tasse qu'il s'agissait de traduire, il n'eût pas changé son sort contre celui de l'empereur lui-m^me !
Rêves de gloire, d'ambition, de liberté, tout était oublié. Dans ce coin de la terre, une vie paisible, heureuse, inconnue, s'était révélée à lui; et, depuis qu'il était mort pour le monde entier, il avait seulement commencé à exister.