‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 45 sur 54 · PROMENADE DANS LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

PROMENADE DANS LA MONTAGNE

Deux mois s'écoulèrent ainsi pour Oswald dans une ivresse qu'il croyait la plus pure et la plus innocente qu'on eût jamais ressentie, ivresse qui, par sa naïveté même, avait bien son côté dangereux et coiîtagieux ; comment se défier du péril là où Ton n'en voit pas?

Souvent, vers le milieu du jour, pendant que les ouvriers se reposaient, Oswald et Thérèse parcouraient les environs. Les prairies à mi-côte, ou sont situés les jardins elles granges de foin de Valentz, offrent de nombreuses promenades, et ces promenades d'admirables points de vue ; le ilanc des montagnes, couvert de forêts et de tapis de verdure, les ravins sauvages qu'on a sous ses pieds, les déchirements affreux et les pics neigeux du Galanda, les pâturages alpestres du Monte Luna et ses groupes de chalets; enfin les deux montagnes qui couronnent Valentz et qu'on nomme les cimes griseSj hérissées de glaciers, au pied desquels croissent des touffes de fleurs rouges, le rhododendron ferrugineum, la rose des Alpes.

Tantôt, Oswald et Thérèse, déjà habitués aux courses périlleuses des montagnes, se dirigeaient du côté de l'est , par les chemins qui mènent à Ragatz et au couvent de Pfœffers, situé sur l'autre rive de la Tamina ; tantôt, par un sentier raide et presque à pic, ils s'élevaient depuis la station nommée la Solitude jusqu'au haut de la colline qui porte, à juste titre, le nom de Belvédère du Galajida^ d'où ils découvraient, dans

son âpre beauté, cette montagne pyramidale et sauvage.

Un jour, gravissant toujours la montagne, ils étaient arrivés, épuisés de fatigue, à un endroit où ils furent obligés de se reposer. Du promontoire de rochers où ils étaient assis, et comme suspendu^ entre le ciel et la terre, le panorama qui s'offrait à leurs yeux était immense et sublime ; ils admiraient le spectacle de ce groupe de montagnes éclairées par les rayons du soleil couchant; ils admiraient les nuages se jouant autour de leurs sommets, et dont les formes capricieuses et bizarres changeaient à chaque instant.

Leurs yeux, se reportant vers la terre, aperçurent, juste au-dessous d'eux, un petit sentier étroit, bordé à son extrémité par deux antiques sapins dont le feuillage se balançait au-dessus de l'épouvantable abîiAe formé par la gorge de la Tamina.

Tout à coup apparaît, dans ce sentier, un homme que tous les deux reconnaissent en même temps : c'était Ludovic. 11 s'avançait pensif et rêveur, les bras pendants, la tête baissée, et tellement absorbé par l'idée qui le préoccupait, qu'il ne faisait point attention au précipice qu'il côtoyait ; mais ce n'était rien encore.

Arrivé aux deux sapips où le sentier s'arrête et au delà desquels il n'y a plus que quelques pas à faire pour tomber dans l'abîme, Ludovic, sans se douter du danger qu'il courait, continuait sa route, lorsque soudain partent à la fois et arrivent à son oreille deux cris d'effroi ; il sort de sa rêverie, il s'éveille, il s'arrête, et voit, devant lui, un rocher k pic de sept ou huit cents pieds de hauteur, au bas duquel roulait la Tamina. Un pas de plus, il se précipitait lui-même dans le gouffre. Epouvanté, il recule et s'appuie contre l'arbre séculaire qui s'élevait derrière lui. Un second cri, un cri de joie, retentit encore, il lève les yeux et aperçoit ceux à qui il doit son salut.

Oswald, en signe de triomphe, agitait son mouchoir, et Thérèse, debout, pâle, les cheveux dénoués et agités par le

vent, étendait vers lui les deux bras, comme un ange du ciel, l'ange de la délivrance.

Un instant après, ils étaient réunis et redescendaient en- , semble la montagne, s'entretenant tous les trois du danger que Ludovic avait couru sans s'en douter.

— Qui pouvait donc vous préoccuper ainsi? demanda Oswald.

— A quoi pensais-tu donc? demanda Thérèse.

— A vous, répondit Ludovic, avec un accent qui partait du cœur; puis, comme honteux du cri qui venait de lui échapper, il rougit.

En ce moment, par bonheur (c'était leur spectacle de tous les soirs), sortait des épaisses forêts situées au nord un nombreux troupeau de chèvres blanches et de vaches qui rentraient à la ferme en agitant leurs sonnettes, pendant que les deux côtés des montagnes retentissaient, de toutes parts, du son des cornes des bergers.

Ce riant tableau chassa toutes les idées sombres que l'événement du jour avait fait naître, et le soir, rassemblés autour de la grande table, tous les gens de la ferme buvaient à la santé de leurs maîtres.

Oswald, retiré dans sa chambre, pensait à la phrase de Ludovic, et surtout au regard passionné qui l'avait accompagnée. Il n'aurait jamais cru que le bon fermier, calme et froid d'ordinaire, aimât à ce point sa femme.

Thérèse, du reste, ne paraissait pas s'en douter ; et le lendemain, assis près d'elle dans le chalet où elle venait lui donner sa leçon d'italien, poussé par je ne sais quel instinct jaloux qu'il ne s'avouait pas, Oswald aborda ce sujet. , — Vous êtes heureuse, lui dit-il, et je vous félicite de votre bonheur.

— Lequel?

— De l'ardent amour que vous porte Ludovic.

Thérèse le regarda avec un étonnement qui n'avait rien d*atfecté.

— Un ardent amour, dites- vous?... Je crois, Joseph, que

VOUS VOUS trompez; de Testime, de l'amitié, à la bonne heure; de ce côté-là, vous pouvez, comme moi-môme, croire à toute retendue de son dévouement.

— Ne pas vous aimer autrement, c^est impossible, vous qui Taimez d'une tendresse si vraie, si vive.

Thérèse rougit et ne put cacher son embarras; puis, s'etforçant de sourire :

— En vérité, dit-elle, vous êtes disposé aujourd'hui, Joseph , à voir jArtout de la passion.

— N'en avez-vous donc pas ?

— Mais, non ; et, grâce au ciel, on peut, je crois, être heureux sans cela.

— Quoi I vous n'avez jamais aimé ? s'écria vivement Oswald.

— Jamais, répondit naïvement Thérèse.

Sans s'expliquer pourquoi, Oswald sentit son cœur inondé de joie, et il continua, d'une voix tremblante d'émotion :

— Chez votre père, qui était riche et qui recevait beaucoup de monde... ds^s cette brillante société italienne qui vous environnait d'hommages, il est impossible que vous n'ayez pas remarqué tel beau jeune homme, tel élégant cavalier.

— Si cela était, j'e vous le dirais... répondit Thérèse avec candeur.

— Quoi I cette ivresse de deux âmes qui s'entendent d'un mot, qui se comprennent d'un regard, ce bonheur des anges, ce paradis sur terre, vous ne l'avez jamais connu?

— Jamais !

— Vous ne l'avez jamais rêvé ?

— Je crois que si I dit Thérèse avec une naïveté et un charme inexprimables; mais je croyais, je l'avoue franchement, que des rêves semblables ne devaient exister que dans mon imagination, ou bien, continua-t-elle en montrant le Tasse et l'Arioste, dans les poèmes épiques 1

— Ainsi donc, reprit Oswald avec sati^action, vous n'avez jamais aimé?

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— Non. Et vous?

Cette question, adressée avec une adorable simplicité, surprit Oswald tellement à Timproviste qu'il rougit, se troubla et* ne put balbutier que quelques mots sans suite. ^ — Ai-je été indiscrète ? demanda-t-elle vivement.

— Vous, jamais!... Mon bonheur, au contraire, serait de confier à votre amitié toute ma vie, toutes mes pensées.

— Tant mieux, dit-elle avec une joie naïve, quelle bonne matinée nous allons passer ! Parlez donc, je vous écoute.

Et elle s'arrangea commodément dans le grand fauteuil de bois où elle était assise, prit sa broderie, et, voyant qu*Oswald ne parlait pas, elle leva vers lui ses yeux si beaux, si doux, si expressifs, qui lui disaient mot pour mot :

— Commencez, votre amie sera heureuse de vous entendre !

Oswald, emporté par un mouvement involontaire, avait parlé sans réfléchir, et maintenant il réfléchissait.

A coup sûr il lui eût été doux de confier sa vie entière à Thérèse, de lui dire son nom, son rang ; de lui raconter, dans les moindres détails, les raisons même qui le forçaient à se cacher. C'est un si grand bonheur de n*avoir point de secret pour ce qu'on aime I Mais ce secret n'appartenait pas à lui seul, n avait juré à Staremberg de ne le révéler à personne! ni amis^ ni maîtresse, avait dit celui-ci, Eléna elle-même ne U connaîtra pas, 11 fallait donc refuser à Thérèse la confidence qu'il venait si imprudemment de lui promettre, ou bien ne pas lui dire qui il était ; déguiser, altérer la vérité, mentir en un mot, et mentir à Thérèse lui coûtait beaucoup.

D eût mieux aimé maintenant ne pas parler ; mais Thérèse, voyant son trouble et son embarras, lui dit d'une voix affectueuse :

— Qu'avez-vous ?

— Rien. Mais ce que j'ai à vous dire vous paraîtra si invraisemblable, que j'hésite à vous le raconter; et puis, il y

aura peut-être dans mon récit des choses qui vous feront de la peine.

— Vous avez donc été bien malheureux ! dit-elle avec une expression qu'une femme seule peut avoir.

— Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire : des choses qui vous fâcheront contre moi.

— Voulez-vous que je pardonne d'avance ?

— Oui.

Elle lui tendit la main, qu'il serra dans la sienne et que, par un mouvement plus rapide que la pensée, il porta sans le vouloir à ses lèvres ! Thérèse retira sa main en rougissant, et dit d'une voix émue :

— Commencez donc.

— Eh bien! dit^Oswald, en cherchant à rassembler ses idées et en les arrangeant dans sa tète de manière à ne trahir personne, eh bien ! il y a deux ans à peu près que j'aperçus de loin, à Vienne, une jeune dame, une comtesse qui ne lit môme pas attention à moi,

— Elle était bien difficile I dit Thérèse.

— Je n'étais rien I Joseph Linski, réfugié polonais, sans titres, sans fortune, et elle... jeune, belle et immensément riche. Elle venait d'épouser un grand seigneur, un feld-maréchal.

— Et vous lui fûtes présenté ?

— Non, elle ne m'a jamais vu ; je ne lui ai jamais parlé, et cependant j'en étais devenu amoureux à en perdre la tète.

— En vérité ? dit Thérèse avec émotion, cela n*est guère vraisemblable.

— Je vous en avais prévenue, et ce n'est rien encore.

— Vous l'avez revue...

— Non.

— Vous espérez du moins la revoir?

— Jamais I je l'ai perdue ; elle est morte.

— Ahl la pauvre femme! s'écria Thérèse, et alors voire amour s'est évanoui.

— Non vraiment... je l'aimai encore... Je l'aimai toujours,

depuis surtout que le hasard m'a permis de lire quelques lettres d'elle, où se peignaient l'âme et le caractère le plus adorables ; elle n'est plus, et chacun sans doute Ta oubliée sur cette terre, excepté moi, ami inconnu, resté fidèle à son souvenir, et qui lui garde un culte si profond, que j'aime, que j'adore tout ce qui me la rappelle.

— Vous disiez vrai, c'est plus invraisemblable, plus romanesque encore que vous ne le prétendiez, et que je n'aurais pu l'imaginer... Pauvre Joseph! dit-elle, en lui tendant la main d'un air de compassion.

D serra cette main contre son cœur, et cette fois Thérèse ne pensa pas à la retirer.

— Une personne qui a pu inspirer un pareil amour, un amour par delà le tombeau, à un homme tel que vous, mon ami, ne devait pas être une femme ordinaire, et je voudrais bien... ce n'est pas curiosité, ajouta-t-elle avec un doux sourire, mais c'est afin d'en causer souvent avec vous, je voudrais bien la connaître et savoir son nom.

Et comme Oswald semblait hésiter :

— Puisqu'elle est morte, dit-elle, il n'y a, je crois, ni indiscrétion, ni inconvénient?

— Non sans doute, répondit Oswald.

«— Eh bien! alors?...

— Eh bien ! c'était la jeune comtesse Thécla de Donnersberg... Qu'avez-vous? dit-il à Thérèse, en la voyant pâlir.

— Pendant que vous parliez... un frisson m'a pris; une idée sinistre s'est offerte à moi... Nous autres Italiennes, nous sommes superstitieuses... U m'a semblé qu'aimer à ce point une morte était un péché mortel... qui devait porter malheur... à ceux qui osaient parler d'un tel amour... à ceux môme qui l'écoutaient.

— Y pensez-vous?

— Je vous ai dit, continua Thérèse, en s'efforçant de sourire, que j'étais superstitieuse... Ainsi, je vous en prie, ne répétez jamais cette, histoire devant moi, ne m'en dites jamais un mot... vous me feriez mourir de frayeur.

— Hélas ! dit Oswald, tout porte en cette aventure le cachet de la fatalité, et vous y êtes vous-même mêlée plus que VOUS ne le croyez.

— Comment cela ? dit Thérèse avec effroi.

— Vous allez, pour le coup, m'accuser d'absurdité et de folie ! Apprenez que, par l'effet du hasard le plus incompréhensible, vous, Thérèse, vous Italienne, fille du seigneur Bartholoméo et femme de Ludovic, vous ressemblez à s'y méprendre... à. feu la comtesse Thécla de Donnersberg.

— Ah ! vous voulez vous jouer de ma crédulité ? dit Thérèse en tremblant.

— Non, ce sont les mêmes traits, le même regard, les mêmes yeux, et, s'il faut vous dire plus encore, il me semble, quand vous parlez, retrouver en vous la bonté qui respirait dans toutes ses lettres ! . . .

— Décidément, vous n'avez plus votre raison, dit Thérèse en se levant. Voici Ludovic, ne parlez pas ainsi devant lui, il serait inquiet de vous et enverrait chercher le docteur.

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