V. ^ vu
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l'absence.
Quelques jours se passèrent. Bientôt Ton ne parla plus du terrible accident ; on eût dit que tout le monde Tavait oublié, et chacun y pensait. Tout paraissait calme, et Forage grondait ; et jamais Oswald ne s'était senti plus malheureux; il ne pouvait plus parler à Thérèse, il ne pouvait même plus Tapercevoir seule, elle ne quittait pas son mari.
Un jour, cependant, un voyageur, un Américain, grand amateur de la* race bovine et désireux de slnstruire dans Fart d'élever et de soigner les bestiaux, vint trouver Ludovic, dont il avait entendu parler à Ragatz. II le consulta longue* ment, l'écouta attentivement, et le fermier, flatté de son admiration, lui montra sa ferme dans les plus grands détails; il fit plus : il lui offrit de le mener voir ses troupeaux, qui, à cette heure, étaient à la montagne.
L'Américain fut charmé de la proposition, et Oswald de leur départ, qui lui permettait enfin de rester quelques instants seul avec Thérèse, bonheur qui ne lui était pas arrivé depuis l'aventure de la grotte de Pfœffers.
La fermière était assise près d'une table, travaillant à Taiguille, les yeux baissé^sur son ouvrage et sans faire la moindre attention au pauvre Oswald qui la dévorait de ses regards.
Ce fut lui qui rompit lé silence.
— Thérèse, lui dit-il d'une voix émue, ne vous rappelezvous donc pas?...
— Non, ditrelle en l'interrompant, j'ai tout oublié, à la
condition que jamais un mot de vous ne me rappellera le passé ; sinon, continua- t-elle en se levant, je m'éloignerai et je ne vous reverrai plus.
— Restez! restez! je me tairai, je vous le jure, dussé-je en mourir !
Thérèse alla se rasseoir près de la table et reprit son ouvrage. Oswald cacha sa tête dans ses mains et garda quelques instants le silence ; mais il lui fut impossible de contenir sa douleur, et il éclata en sanglots.
Thérèse, émue malgré elle, se leva, alla près de lui, etiui dit :
— Qu'avez- vous?
— Vous m'avez défendu de parler... je ne parle pas.
— Non, vraiment, mais la douleur que je vous vois...
— Et, celle que vous ne voyez pas ! s'écria-t-il avec un accent déchirant. ,
— Vous n'êtes pas raisonnable, dit Thérèse avec douceur.
— Vous me parlez de raison, à moi, dont la tête est perdue, à moi qui regrette maintenant de ne pas m'étre précipité avec vous dans l'abîme !
Thérèse comprit que, dans un état d'esprit pareil, la rigueur n'était pas de saison, et qu'il fallait calmer plutôt qu'irriter la fièvre qui le brûlait.
— Ami, lui dit-elle, je sais par moi-même que, quand on le veut bien, il n'y a pas de douleur, si cruelle qu'elle soit, dont on ne puisse triompher. Croyez-en l'amitié qui vous dit vrai, ne croyez pas votre imagination qui vous égare et vous trompe.
— Quoi ! vous pensez que mes tourments sont imaginaires? Ah 1 quand je m'étais épris de cette grande dame dont vous me rappelez les traits, cette grande dame à qui je n'avais jamais parlé et qui n'existait plus, fOus pouviez croire que mon imagination égarait mon cœur. Mais quand, grâce à vous, l'ombre a pris une forme; quand la chimère est devenue une réalité, vous vous étonnez que mon amour soit devenu réel, vous ne comprenez pas que je vous aime comme je l'aimais... ah! mille fois plus encore!
Et ne pouvant contenir Famour qui remplissait son cœur et qui débordait de toute part, il tomba à ses genoux et lui dit tout ce que la passion peut inspirer de plus éloquent el de plus tendre, de plus insensé et de plus vrai !
A ces paroles brûlantes, qu'elle n'avait jamais entendues, mais qu'elle avait rêvées peut-être, à celte fièvre dont l'ardeur est contagieuse, Thérèse porta la main à son cœur qu'elle sentait défaillir ; mais si la lutte fut terrible, elle ne fut pas de longue durée. Se relevant plus forte et plus courageuse ;
— Joseph, lui dit-elle d'une voix ferme, écoutez-moi. Je ne connais pas de bonheur possible dans Toubli de ses devoirs. Je ne suis pas libre, je suis mariée, j'appartiens à un autre. J'ai juré devant Dieu de n'appartenir qu'à lui, et, vous qui parlez, croiriez-vous jamais à mes serments, si je trahissais pour vous ceux que j'ai faits comme épouse ?
— Oh! quelle idée, et comment pouvez-vous me faire une telle injure!
— Oui, oui, dit-elle avec son doux sourire, vous seriez indulgent, mon ami, vous me pardonneriez ; mais moi, je ne me le pardonnerais jamais. Si donc, vous voulez que nous puissions nous revoir, si vous attachez quelque prix à une amitié bien tendre, bien dévouée, à une amitié qui ne vous manquera jamais, il faut renoncer à cet amour...
— C'est impossible !
— Ne me dites pas que vous ne pouvez vaincre une passion que vous n'avez pas môme essayé de combattre. Pour me persuader, il faudrait au moins le tenter.
— Que faut-il faire? parlez.
— Jurez-vous de m'obéir?
— Oui.
— Bien vrai ?
— Vrai, comme je vous aime.
— Eh bien ! il faut, pour quelque temps, vous éloigner d'ici.
— Moi?
— Partir dès demain.
— Je ne le peux.
— Je vous en supplie ! dit-elle en joignant les mains, pour vous!
— Jamais ! s'écria-t-il avec désespoir.
— Eh bien!... lui dit-elle avec une expression indéfinissable, pour moi-même I
Il y avait dans cet aveu une tendresse si noble et si confiante, qu'elle éveilla dans Tâme d'Osvvald tout ce qu'il y avait de sentiments généreux. Il jeta un cri de joie et de reconnaissance, et se jeta à genoux en disant :
— Je partirai !
En ce moment, la porte s'ouvrit; Ludovic entra. Oswald se hâta de se relever. •
Ludovic était pâle, son front était sérieux, mais calme. Il parla à Thérc^se de M. EUiot, c'était le nom de l'Américain, et de la singulière proposition faite par lui d'acheter leur exploitation, proposition qu'il avait refusée; mais l'Américain ne s'était pas découragé et 'devait revenir.
Après avoir, comme à l'ordinaire, rendu compte à sa femme de ses projets pour le lendemain, il allait se retirer, Thérèse l'arrêta :
— Mon ami, lui dit-elle, voici notre hôte qui parle de nous quitter.
— En vérité? dit froidement Ludovic, et pourquoi?
— Il se porte mieux et il pense qu'un mois de voyage ne peut que consolider sa santé. J'ai idée aussi que cela lui fera du bien.
Et voyant le geste de douleur d'Oswald :
— Nous en jugerons, du reste, continua-t-elle, car il nous reviendra dans un mois, il me l'a promis ; n'est-ce pas, Joseph ?
— Oui, balbutia Oswald, je le promets.
— C'est bien, dit Ludovic, d'un air encore plus froid, nous préparerons tout ce qu'il faut pour son voyage.
Il sortit, les laissant tous les deux ensemble.
— Pourvu, dit Oswald d'un air inquiet, qu'il ne m'ait pas vu à vos genoux.
— Je rignore, répoadil Thérèse, sans se troubler; c'est possible.
— Ah ! s'écria Oswald, j'espère qu'il ne soupçonnera jamais ce malheureux amour que je voudrais me cacher à moi-même.
— U le connaît, dit Thérèse en baissant la voix.
— 0 ciel! et qui le lui a dit?
— Moi!... je lui dis tout!
— Est-il possible I
— Vous voyez qu'il fallait partir, et Je vous remercie d'avoir consenti de vous-même à ce qui pouvait devenir une nécessité.
Oswald ne revenait pas d'une pareille conduite, qui, au premier coup d'œil, lui parut inexplicable, et, en y réfléchissant, toute simple et toute naturelle, dans une honnête femme.
Ce qui l'embarrassait maintenant, c'était la conduite à tenir avec Ludovic. Il ne savait comment se représenter devant lui, et le soir, à table, il lui fut impossible de cacher, à sa vue, son trouble et sa rougeur. Ludovic ne manifesta aucune émotion, et sa figure impassible resta toujours la même.
Oswald annonça qu'il était décidé à partir. Pour quel endroit? c'était un point qui n'était pas encore arrêté, et qui fut discuté le soir, entre les trois amis, dès qu'ils se trouvèrent seuls.
Oswald désirait voyager en amateur et visiter d'abord les montagnes les plus remarquables. On lui proposa le Mont- Blanc, la Jung-Frau ou le Righi; mais ces lieux, rendezvous de tous les curieux, étaient trop fréquentés par le monde élégant de tous les pays, et Linski, réfugié polonais, tenait à la solitude. U fut alors question du Mont-Rose, la plus haute cime des Alpes après le Mont-Blanc, et dont les sentiers sont rarement parcourus par les touristes.
Oswald se décida en sa faveur, pour cette raison d'abord, et puis le Mont-Rose c'était encore la Suisse, et, même en quittant Thérèse, il tenait à s'éloigner d'elle le moins possible.
n fut donc convenu que, le lendemain, de grand matin, Joseph Linski partirait avec le sac de cuir et le bâton ferré. G*est Thérèse qui veilla à Tarrangement de son sac, ce fut Ludovic qui donna ses soins à la confection du bâton ferré, compagnon indispensable du voyageur , surtout dans les excursions de la montagne.
La soirée fut froide et triste. Thérèse était pensive, Oswald désespéré de son départ, et Ludovic, malgré son calme apparent, déguisait mal le profond chagrin et la jalousie ardente qui le dévoraient.
— Voilà donc mon ouvrage ! se disait Oswald ; le malheur est entré avec moi dans cette maison, avant moi si heureuse et si tranquille.
Le remords lui donna du courage, ^feuf heures venaient de sonner à Thorloge de bois du chalet, et le voyageur devait partir le lendemain à cinq heures du matin. Oswald prit tout à coup une résolution courageuse, il se leva et fit ses adieux à ses hôtes.
n n'osa demander à Thérèse de Tembrasser : il osa encore moins tendre la main à Ludovic ; ce fut Ludovic qui lui présenta la sienne. Oswald la saisit avec reconnaissance et la serra, pour le remercier du pardon généreux qu'il lui accordait.
— Adieu, lui dit Thérèse, revenez-nous bientôt tout à fait guéri.
— Revenez-nous, dit Ludovic, avec la santé et avec le bonheur...
Il s'arrêta, mais son regard acheva la phrase, et semblait dire : Avec le bonheur que vous nous avez enlevé.
Oswald s'élança hors du chalet sans regarder Thérèse ; il ne serait pas parti ! Mais à peine eût-il quitté celle de qui désormais dépendait sa vie, à peine fut-il seul dans sa chambre, qu'il se sentit au cœur uue douleur horrible et un vide affreux.
Il avait quitté Thérèse si brusquement, qu'il avait oublié mille choses qu'il était nécessaire de lui dire et de lui appren-
dre, une foule de recommandations essentielles. Il y avaii quelques minutes seulement qu*il était séparé d'elle, Tabsence, pour lui, commençait à peine, et déjà il avait besoin de la voir, besoin impérieux, irrésistible ; et sans se demander ce que Ludovic, ce que Thérèse elle-même allaient penser de ce brusque retour, il rentra dans le chalet, dont la porte n*était pas encore fermée.
Il entendit marcher dans le corridor du rez-de-chaussée, et, pour éviter d'être vu, il gravit quelques degrés du premier étage; c'était là qu*élait la chambre de Ludovic et de Thérèse. Il entendit marcher derrière lui, il gravit quelques marches de plus. On montait encore. U se jeta à rentrée du corridor du premier étage, dans un renfoncement pratiqué sous l'escalier, espérant qu'on passerait devant lui sans Tapercevoir.
En effet, les deux personnes qui s'avançaient ainsi étaient Ludovic et Thérèse qui rentraient ensemble dans leur chambre à coucher, rencontre qui, dans ce moment, porta à Oswald comme un coup de poignard.
La jalousie l'avait mordu au cœur ; et sans aucun dessein arrêté, il fit un pas en avant. Il vit s'ouvrir la porte de la chambre. D frémit de rage. Thérèse y entra seule, et, faisant à Ludovic un geste gracieux de la main :
— Bonsoir, mon ami, lui dit-elle.
La porte de Thérèse se referma. On entendit en dedans le bruit des verrous que l'on tirait. Oswald tressaillit de joie, et rentra sous l'enfoncement de l'escalier, d'oîi il pouvait voir, sans être vu, ce qui se passait dans le corridor.
Quel fut son étonnement! Ludovic était resté quelques instants sa lampe à la main. Il regarda longtemps, avec abattement et douleur, la porte de Thérèse ; puis, avec une expression de désespoir et de rage difficile à rendre, il éleva son regard vers le ciel. Peu à peu son exaspération se cabna, des larmes abondantes coulèrent de ses yeux et couvrirent sa figur^.
Sortant dQ l'espèce d'anéantissement où il était plongé,
il parut interdit de se trouver encore dans ce corridor; il essuya, du revers de sa main, les pleurs qui mouillaient ses yeux , descendit rapidement Tescalier et sortit du chalet.
D'une des fenêtres qui donnaient sur la ferme, Oswald lo vil se diriger vers un bâtiment situé à l'extrémité de la cour. Un instant après, une lumière parut à l'une des croisées do ce bâtiment; c'était la chambre de Ludovic, qui se jeta sur son lit et éteignit sa lampe.
Oswald, étonné de tout ce qu'il venait de voir, éprouvait un sentiment qui n'était pas seulement celui de la curiosité. Tout lui disait qu'il y avait là un mystère d'où dépendait le bonheur de sa vie; mais il ne- devait point abuser de l'hospitalité pour chercher à surprendre le secret de ses hôtes; aussi voulait-il à l'instant môme quitter ce corridor, et, sans trop savoir comment, il se trouva près de la chambre de Thérèse.
La lumière brillait à travers les fentes de la porte. Il frappa, et ce fut avec un effroi mortel, avec un battement do cœur inexprimable, qu'il entendit que l'on tirait les verrous.
Thérèse s'arrêta stupéfaite et jeta un cri de terreur en apercevant Oswald.
— Vous, monsieur, vftus ici, à une pareille heure! Qu'estce qui vous amène?
Oswald ne franchit point le seuil de la chambre. Il lui dit à voix basse et avec respect : Pardonnez-moi... je venais pour parler, avant mon départ, à vous et à Ludovic, de choses que je croyais importantes...
— Eh bien!... achevez... quelles sont-elles?
— Je l'ignore à présent... je les ai oubliées... en apercevant... malgré moi et sans le vouloir...
— Quoi donc?
Oswald lui raconta en peu de mots ce dont il venait d'ô-. Ire témoin.
— Taisez-vous, lui dit vivement Thérèse, non pas avec trouble, comme il s'y attendait, mais avec une frayeur qu'elle cherchait vainement à dissimuler; taisez-vous, au nom du ciel ! . . .
\'*iO IMtOVEHtiES — NOUVELLES — ROMANS
— N'avez-vous pas confiance en moi? ne croyez-vous pas en mon dévouement?...
— Si vraiment... mais éloignez-vous, je vous en conjure; ce n*est ni Theure, ni le lieu pour traiter un pareil sujet.
— Vous oubliez que demain je pars.
— Oui, oui, reprit-elle avec force, il le faut.
— Sans ^connaître le secret qui environne votre vie, car il y en a un !
— J'en conviens, dit Thérèse en tremblant.
— Et vous craignez de le confier à moi... qui vous adore, à moi qui donnerais pour vous jusqu'à la dernière goutte de mon sangl... vous le savez.
— C'est vrai!... Mais partez, au nom du ciel!... Plus tard, je ne dis pas !.,. A votre retour...
— Vous me direz tout?
— A la condition que vous vous éloignerez à Tinstant.
— Je me retire.
— Et que demain vous partirez.
— Je partirai, je vous le jure. Adieu donc.
— Adieu.
La porte se reterma.Oswald resta seul dans le corridor. Un nstant après il avait franchi Tescaliei^et s'était renfermé dans sa chambre où, comme on le pense bien, il dormit fort mal.
Personne, cette nuit-là, ne dormit mieux que lui dans le chalet.
Le lendemain, avant cinq heures du matin, Oswald jetait un dernier regard sur ces prairies, sur ces coteaux, où pendant trois mois il avait vécu si heureux ; plus d'une fois il retourna la tête, plus d'une fois, dans la journée, il aperçut encore de loin le sommet du Galanda et les cimes grises qui couronnaient Valentz. Le lendemain, il était sur la route du Mont-Rose.
l' AMNISTIE.
Pendant quelques jours, Ludovic et Thérèse restèrent comme accablés d'une profonde douleur, mais ils ne s'évitaient point ; au contraire, ils se cherchaient. Us avaient besoin d'être ensemble ; lui pour la voir ; elle, pour chercher, auprès de lui, appui et consolation, car elle avait dit la vérité à Oswald ; elle confiait tout à Ludovic.
— Non, jamais je ne serai coupable, lui disait-elle, jamais je ne manquerai à mes devoirs, je le jure ici-bas, devant toi, et là-haut, devant mon père, qui nous entend et nous regarde.
En ce moment leur attention fut attirée par le bruit d'un char de côté, qui entrait dans la cour de la ferme.
Un jeune seigneur d'une tournure et d'une mise élégantes, portant à la boutonnière de son habit les insignes de différents ordres, était assis à côté d'une femme charmante, enveloppée de riches fourrures, et sur les genoux de laquelle il avait jeté encore son manteau, tant il avait peur sans doute que l'air de la montagne n'enrhumât sa compagne de voyage.
Celle-ci le laissait faire et le remerciait, en levant sur lui un regard si doux et si reconnaissant, qu'il était difficile que ce ne fût pas là un regard d'amour ; mais, à l'air dont il la prit dans ses bras pour l'enlever du chariot, à l'air modeste et heureux dont elle s'appuyait sur lui, il était facile de voir que c'était un amour chaste et pur. Aussi, Ludovic qui montrait ce joli couple à Thérèse, lui dit : . ^ C'est le mari et la femme. D'où nous vient celle visite de grands seigneurs ?
Thérèse regarda à travers les petites vitres entourées de plomb dont se composaient les fenêtres du chalet. Elle aperçut les deux jeunes gens, jeta un cri et changea de couleur.
— Qu'avez-vous ?
— Rien. Mais descends recevoir ces nouveaux hôtes, el tant qu'ils resteront ici, tâche qu'ils ne m'aperçoivent pas. Moi, d'abord, je ne sortirai pas de ma chambre.
— Et pourquoi ?
— Va, te dis-je ! il y va de notre secret.
— J'obéis.
— Renvoie-les le plus tôt possible. Informe-loi de ce qui les amène, et viens m'apprendre tout ce que tu auras pu savoir à ce sujet.
— C'est dit.
Ludovic descendit dans la cour et vit les deux voyageurs s'avancer vers lui.
— Monsieur, lui dit le jeune homme, pendant que sa femme regardait autour d'elle, d'un air ravi, l'intérieur d'une ferme suisse, n'est-ce pas vous qui êtes monsieur Ludovic Cazali, propriétaire de cette ferme ?
— C'est moi-même, monsieur. A qui ai-je l'honneur de parler ?
— Au comte de Staremberg, dit celui-ci.
— Et à la comtesse, sa femme, dit Éléna Lobkowitz d'un petit air fier.
— Nous venons vous demander si vous n'avez pas donné chez vous l'hospitahté à un jeune Polonais réfugié, Joseph Linski !
— Oui, vraiment, monsieur le comte.
— Il est donc ici ! s*écria vivement Éléna ; menez-nous vers lui, dites-lui que ce sont des amis qui arrivent de bien loin...
— Pour le voir et l'embrasser ! s'écria le comte d'un air joyeux.
— Mais prévenez-le d'abord de notre visite, ajouta la comtesse, dont la bonté prévoyait tout, de peur que la surprise
LA JEUNE ALLEMAGNE ASii
ne lui fasse du mal, surtout s'il est souffrant encore. Étourdie que je suis, j'oublie de vous demander s'il est guéri de ses blessures, s'il se porte bien, s'il pense à nous I
Toutes ces questions étaient faites avec une telle rapidité, que Ludovic n'avait encore eu le temps de répondre à aucune.
— Madame la comtesse, dit-il enfin, Joseph Linski se porte à merveille et ne se ressent plus de ses blessures. Il est resté ici trois mois, et il y a quelques jours il y était encore.
— 0 ciel I II est parti ?
— Oui, monsieur le comte.
— Sans dire où il allait ?
— Pardonnez-moi : nous avons jugé qu'un voyage dans nos montagnes lui ferait du bien, et il est parti, il y a trois ou quatre jours, pour le Mont-Rose.
— Nous irons 1 s'écria Staremberg. Ma femme et moi nous sommes partis, aussitôt notre mariage, pour faire le voyage de Suisse ; et le Mont-Rose est, dit-on, des plus curieux à visiter.
— Mais des plus difficiles et des plus dangereux, répondit Ludovic.
— Justement ! dit Éléna en riant, un voyage de plaisir, c'est ce que nous avons entrepris... et quand il s'agit de retrouver un ami !...
— Quand il s'agit de lui apporter de bonnes nouvelles î ajouta Staremberg.
— Aussi, continua la jeune femme, nous nous faisons une fête de le rencontrer.
— Et si vous ne le rencontrez pas, dit Ludovic, s'il prend un autre chemin pour revenir ici ? car il doit y revenir dans un mois...
— C'est juste, dit le comte : nous pourrions nous croiser. Je vais lui laisser un mot. Avez- vous, dans cette ferme, de l'encre et du papier ?
— Pas beaucoup, dit Ludovic. Mais si monsieur le comte veut entrer dans cette salle basse (il montrait le rez-de-chaussée du chalet), il y trouvera à peu près ce qu'il lui faut.
* ScRiBB. — Œuvres coniplètef. V"»* Série. — 1"»e Vol. — 25
Staremberg se mit à écrire, pendant que, sur un signe du fermier, on apportait à la jeune comtesse une tasse de lait chaud, dont la blanche écume s élevait au-dessus des bords, et qui lui parut délicieux.
Staremberg n'avait pas trouvé de papier à lettres. On nlccri* vait jamais de lettres dans la ferme de Yalentz, on y vivait loin de toutes communications, sans relation aucune, sans journaux, et partant sans nouvelles du reste de TEurope. C'était un pays privilégié.
Staremberg n'avait rencontré sous sa main que du gros papier d'écolier, et il avait écrit quelques lignes à la hâte. Quant à de la cire et à des pains à cacheter, il n'y avait pas à y penser ; mais ce qu'il écrivait n'était pas un secret, tout le monde maintenant le savait.
Il se contenta donc de plier le papier en quatre, et pria Ludovic de le porter dans la chambre de Joseph Linski, afin qu'il le lût à son retour, si toutefois, contre leur attente, ils ne l'avaient pas rencontré au Mont-Rose, vers lequel ils se dirigeaient.
La comtesse récompensa généreusement les gens de la ferme pour sa tasse de lait, et remonta avec son mari dans le char qui les emporta rapidement, eux et leur bonheur.
— Ils sont partis, dit Ludovic à Thérèse, rassurez-vous.
Il lui raconta alors tous les détails de leur visite, qui ne lui apprenaient rien. Mais, continua-t-il, en lui présentant le papier, ceci vous en apprendra davantage.
— Une lettre adressée à Joseph Linski.
— Elle n'a ni adresse, ni cachet , M. de Staremberg luimême ne paraît pas y attacher grande importance, et ce chiffon de papier restera ici à tout jamais, s'il rencontre Joseph au Mont- Rose.
— Tu crois?...
— Sans doute, car dans ce cas-là il est probable que Joseph ne reviendra pas ici.
Thérèse prit vivement le papier, et l'ouvrit ; il contenait ces mots :
LA JEUNfi ALLEMAGMB 4%
c Mon cher Oswald,
« Il n*y a plus besoin de déguisement ; l'empereur Ferdi- « nand a abdiqué en faveur de son neveu, François-Joseph, . « dont autrefois j'ai presque été le camarade. Notre jeune « souverain, à qui j'ai tout avoué, m'a accordé votre grâce ; « il n'a au cœur que des idées de clémence, et voudrait, s'il « le pouvait, réunir tous les partis autour de son tr6ne. « Vous pouvez donc reparaître sans crainte et reprendre votre « nom. J'étais venu vous annoncer ces bonnes nouvelles avec « Éléna Lobko\vitz. Nous comptons vous rencontrer au Mont- « Rose ; mais si notre espoir est déçu, voici notre itinéraire : « nous serons à la fin de ce mois de retour à Vienne, et, le « 45 du mois prochain., nous irons vous retrouver au château « de Donnersberg.
« Votre ami,
« Comte de Stàremberg. »
La lecture de cette lettre, ïmn simple eo apparence, avait jeté Ludovic et Thérèse dans uu éta( de stupeur inexprimable. Depuis quelques minutes ils se regardiUeni avec effroi, elaoeun d'eux n'avait encore osé rompre U sileocef Th^è$e enfin laissa éduipper lentement ttB mots :
•p.- Le vrai nom de Josepb Ltnski est donc.».
Et elle s'arrêta,
— Oswald de Donnersberg, dit Ludovic en achevant sa phrase.
— Et s'il renent ici Y continua Thérèse trembUiiie*
— n ne faut pas qu'il y revienne, répondit froidement Ludovic.
'— Gomment l'en en^écher ? Nous ie lui ayons permis.
En ee moment on vint annoncer une visite. Elle ne pcw* vait pins mal arriver. C'était M. EUiot, l' Américain, eehii ({^ était venu quelques jours auparavant visiter (a ferme, hxi* dovic sortit pour le recevoir et laissa Thérèse livrée à ses réflexions.
Quelles furent ces r^lexions? Dieu seul les e^nut, et il
4â6 PROVERBES — NOUVELLES — ROMANS
avait sans doute exaucé les prières qu*elle lui adressa ; il lui avait envoyé la force et le courage, car, lorsque Ludovic rentra, elle était calme et résignée à tout.
Le comte de Staremberg et sa gentille femme avaient rencontré Oswald au pied du Mont-Rose. En apprenant Tacte de clémence qui lui rendait son nom, sa fortune et la vie, sa première pensée avait été d'écrire sa résurrection au docteur Mœnch et à son ami Godfried, à Fridoline et à son père. Mais rien ne pressait. 11 lui semblait qu'il serait toujours temps de leur causer cette surprise ; son désir eût été de retourner sur-le-champ à Valentz, et d'apprendre à Thérèse qui il était.
Mais il avait promis de rester un mois éloigné d'elle; c'est à cette seule condition qu'elle devait lui confier le secret qu'il brûlait de connaître ; il fallait donc, quoi qu'il lui en coûtât, continuer son excursion au Mont-Rose, ce qu'il fit, eu maudissant peut-être les deux charmants compagnons de voyage que le ciel lui avait envoyés.
Malgré leur présence, malgré les bonnes nouvelles qu'il venait de recevoir, Oswald était si triste, si malheureux, si indifférent à la we, que Staremberg soupçonna ses peines ; Éléna les avait déjà devinées. Tous les deux l'interrogèrent avec la discrétion et l'intérêt de l'amitié, et Oswald avait tant be'soin de conseils et de consolations, qu'il leur avoua tout.
Staremberg, après l'avoir attentivement écouté, le raisonna et le blâma avec force. Éléna ne raisonna pas, mais elle le plaignit.
— Qu'avez-vous à attendre d'une pareille passion ? lui dit Staremberg. Vous échouerez, c'est probable, et vous serez plus malheureux que jamais; ou vous réussirez, ce qui serait plus regrettable encore... car voilà un bon et heureux ménage troublé par vous.
— C'est vrai, dit Éléna.
— C'est vrai, répéta en lui-même Oswald.
— C'est. préparer, continua Staremberg, à vous des re-
LA JItlUNE ALLEMAGNE 137
mords, à elle d'éternels chagrins, à son mari le déshonneur et le désespoir, car il l'aime !
— Éperdûment, mais pas autant que moi.
— La belle raison pour lui enlever son bien ! Réfléchissez, Oswald : c'est une mauvaise action, c'est la première que vous aurez commise, et vous choisissez, pour cela, le moment même où le ciel vient de vous protéger si évidemment.
— Oui !... oui ! s'écria la jeune femme, c'est mal. Oswald, accablé, cacha sa tète dans ses mains.
— Quelque sévère que soit pour moi votre amitié, dit-il à la fin, j'écouterai sa voix, je m'éloignerai de Thérèse ; mais laissez-moi la voir encore une fois, lui faire mes adieux, et puis je renoncerai à elle pour jamais.
Staremberg trouvait plus prudent pour son ami de ne pas la revoir du tout et de repartir sur-le-champ, avec eux, pour Vienne. Mais, disait Éléna à son mari, d'une voix suppliante, il ne faut pas non plus être trop sévère ; demander l'impossible, c'est s'exposer à ne rien obtenir.
Oswald la remercia d'un regard reconnaissant. Il fiit donc convenu que les deux époux retourneraient à Vienne et Oswald à Valentz.
Le cœur lui battit du plus loin qu'il aperçut la cime du Galanda, Il traversa Ragatz sans s'y arrêter. Il prit par la route nouvelle qu'on venait de tailler dans le roc et qui longe la Tamina jusqu'aux bains de Pfœffers.
Là, ses souvenirs l'assaillirent en foule. II se rappelait le jour qui avait failli être le dernier de sa vie, et regrettait le danger, si terrible et si doux, auquel il avait dû le bonheur de serrer Thérèse dans ses bras. Il commença enfin à gravir la montagne qui, de Vœtis et du moulin de la Tamina, conduit à Valentz.
Il avait monté presque en courant, tant il avait hâte d'arriver, et maintenant il redoutait ce moment. Il ralentissait le pas, il craignait de revoir Thérèse autant qu'il l'avait désiré, car cette entrevue devait être la dernière.
4â8 PROVERBES — NOUVELLKB •- -' ROMANS
En entnfcnt danii ia ferme, il n*aperçiit pas Ludovic et %'en réjouit, mais il ne vit pas non phis Thérèse, et lui en fil presque un reproche en loi-mdme. Elle aurait dû, se disaitil, deviner le jour et Fheure de son arrivée* H entra dans le chalet, et ne rencontra personne. Il monta vrremetit VeA-^ caller, entra avec crainte dans la chambre de Thérèse... T<mi y était dérangé ; aucun meuble n'y était à son ancienne pâace.
Étonné, indigné de ce qui lui semblait une profanation, il redescendit dans la cour de k ferme, et se <Ûrigea ver» la chambre de Ludovic. Il se trcmva face à face avec M« Ëlliot, qu'il avait k peine entrevu le jour de sa première visite.
— Que désires(-v0U8, monsieur? lui demanda r^éricain.
— Le maître de k ferme f
— C'est moi, monsieur^
— Et M. Lttdovic Câzali?
— ' n est parti, monsieur.
— Et sa femme?
— Partie aussi.
— Et depuis quand?
-^ Depuis une quinzaine de jours.
— Potir quel endroit ?
— Ils m'ont défendu de le dire dans le pays.
— Mais à moi, monsieur, s'écria vivement Oswald, à moi leur ami, à moi qui habitais avec eux, car, vous vous le rappelez, vous m'avez vu ici, dans leur intimité, il y a un mois à peine. Regardez bien : vous me reconnaissez.
— C'est vrai, dit l'honnête SI. Elliot, après avoir attaché sur lui un regard attentif, je me le rappelle... et puis vous m'avez l'air d'un brave garçon qui leur est dévoué.
— Oh ! beaucoup, dit Ôswald avec émotion, plus que Je ne peux vous l'exprimer.
— Eh bien I mon cher monsieur, j'avais déjà proposé à M. Cazali de lui acheter le terrain, le bâtiment et les bestiaux de cette ferme; il avait d'abord refusé, mais, il y a une vingtaine de jours» je suis revenu, }*ai renouvelé ma proposition; — il a dit otii. — J'ai fait mon prix ; — il a
accepté. — J'ai [)ayé comptant, et le lendemain, lui et sa femme sont partis pour T Amérique.
M. Elliot, en achevant ces mots, ne se doutait pas de l'effet qu'ils venaient de produire sur Oswald. Celui-ci ne Técou* tait plus ; il marchait dans la cour de la ferme comme un fou, comme un furieux, jetant des cris, des sanglots et des phrases sans suite.
Revenant enfin vers le nouveau fermier : '*
— Partis pour FAmérique 1 s'écria-t^il... vous m'abusez 1... ce n'est pas. possible I...
— A telles enseignes, mon cher monsieur, que je leur ai indiqué, pour iîdre le voyage, le paquebot le Niagara, qui m'a débarqué au Havre.
— Au Havre, dites-vous? j'y cours.
. — II serait trop tard : depuis vingt jours ils sont partis. Le paquebot devait reprendre la mer le 25 juillet, et voici une lettre que j'ai reçue depuis.
11 la lui donna. Elle était ainsi conçue :
« Mon bon monsieur EUiol, nous sommes arrivés aujour- « d'hui, 24 juillet, au Havre. J'ai présenté sur-le-champ votre « lettre de recommandation au capitaine du Niagara, <c M* Dumbster, qui nous a parfaitement reçus.
« Nous partons demain 25, et j'ai fait tout de suite porter « nos effets à bord, sans nous arrêter à aucune auberge. Le « capitaine nous a donné la cabine numéro 13. C'est celle « que vous occupiez; elle est excellente et située sur le pont. « On y est, diton, moins exposé au mal de mer, et j'en suis « enchanté pour ma femme, qui n'a encore voyagé que sur « terre.
« Recevez, monsieur, mes remerclments et -ceux de Thé- « rêse, qui veut aussi vous écrire.
« Ludovic Cazali.
« Oui, je ne veux pas partir sans adresser au bon M. Elliot « mes amitiés et mes bien, affectueux souvenirs.
(( Thérèse Cazali. »
— Malédiction!... s'écria Oswald en froissant cette lettre. Nous sommes aujourd'hui le 12 août.
— Dix-huit jours qu'ils sont partis I s'écria M. ElUot, ils doivent être arrivés, car maintenant on va à New- York en quinze jours.
— Quinze jours ! vous avez raison... je pars.
— Et le temps de traverser la Suisse et la France?
— N'importe, je pars ; vous disiez le Niagara^ capitaine Dumbster. Je ne l'oublierai pas. Adieu, monsieur. Adieu.
Oswald descendit la montagne en courant. Get.homme, qui venait à Valentz annoncer à Thérèse qu'il renonçait à jamais à la voir, allait faire quelques milliers de lieues pour convenir avec elle d'un fait qui, dès ce moment, se trouvait accompli.
En remontant dans la voiture qu il avait laissée au bas de la montagne, il s'aperçut que, dans son trouble, il avait gardé et froissé en sa main la lettre de Ludovic que lui avait communiquée M. Elliot. n la relut en route, il la relut de nouveau.*
C'est bien le 24 qu'ils étaient arrivés au Havre, le 25 qu'ils en étaient partis ; il n'y avait donc plus d'espoir de les rejoindre, même'en route. Mais, arrivé à New- York, il s'informerait du Niagara et du capitaine Dumbster. Il obtiendrait par lui tous les renseignements désirables sur Ludovic et sur Thérèscj sur leur voyage, sur le lieu où ils avaient débarqué. Tout en combinant ainsi son plan, ses yeux s'attachaient machinalement sur la dernière ligne de la lettre qui .avait déjà fixé son attention. .. Pourquoi ? Elle n'avait rien de remar quable :
« Je ne veux pas partir sans adresser au bon M. Elliot « mes amitiés et mes bien affectueux souvenirs.
« Thérèse Gazali. »
Cependant ces quelques mots écrits à la hâte lui faisaient éprouver une émotion dont il avait peine à se rendre compte ; c'était l'écriture de Thérèse, il est vrai ; mais jamais à la ferme
il n'avait çu occasion de lire une ligne crelle ; ses livres de comptes ne traînaient jamais et étaient toujours serrés sous clef; pourtant cette écriture ne lui semblait pas inconnue ; ce n'était pas la première fois qu'elle frappait ses yeux.
Tout à coup son cœur se mit à battre avec force, le sang lui monta à la poitrine et à la tète... Un éclair passa devant ses yeux ; il se rappelait, oui, il n'y avait pas à en douter, il se rappelait ces lettres que tant de fois il avait lues et relues et couvertes de ses baisers... les lettres de Thécla, sa tante !... C'était la même écriture.