‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 48 sur 54 · LE NIAGARA · texte numérisé non relu

LE NIAGARA

C'était la même écriture, il le lui semblait du moins. Mais une telle idée était absurde ! Thécla n'était-elle pas morte? Et en supposant que, par impossible, elle ne le fût pas, comment admettre que la comtesse de Donnersberg. aurait pu épouser Ludovic Cazali î

Elle lui avait cependant avoué qu^eUe était mariée, qu'elle n'était pas libre... et cette confidence entière qu'elle avait promis de lui faire, à son retour, n'avait-elle pas rapport à ce sujet? Toutes ces idées se croisaient, se combattaient dans soû esprit ; il les accueillait et les repoussait tour à tour, et elles n'étaient pas de nature, on le pense bien, à le faire renoncer à son projet de poursuivre Thérèse jusqu'en Amérique.

Cette résolution, quelque extravagante qu'elle fût, finit par lui sembler si naturelle, qu'en arrivant le soir à Zurich, dans le palais qu'on appelle Yhôtel de VEpée, la première chose qu'il fit fut d'écrire au comte de Staremberg son départ pour le Havre et pour New-York ; puis, la lettre envoyée et après avoir commandé son souper, il demanda un journal. Au lieu d'un, on lui en apporta dix en langues différentes.

Les yeux d'Oswald, je ne sais par quel instinct, aperçurent, au milieu des longues et nombreuses colonnes, le mot Niagara, écrit en lettres italiques et plusieurs fois répété.

C'était dans un journal anglais, et Oswald ne savait pas l'anglais. Dans son impatience, il s'adressa au maître de l'hô-

rj

tel, qui mit à sa disposition celui de ses gens spécialement attaché à TAngleterre, car, dans toutes les grandes auberges de la Suisse, il y a, pour l'utilité et Tagrément des voyageurs, autant de domestiques qu'il y a de langues diverses en Europe.

— • Lisez, dit Oswald en mangeant à la h&te, et sans trop savoir ce qu'il faisait, une excellente truite du lac ; lisez-moi tous les endroits où vous voyez imprimé le mot Niagara^

— Oui, Excellence.

Le domestique se mit à traduire, non sans peine et en recommençant plusieurs fois chaque mot, les phrases suivantes :

CONSEIL DE l'amirauté DE BOSTON.

« Le président. — Capitaine de C Ontario, levez-vous. « Le capitaine de V Ontario, M. Wilson, se lève. » •— Ce n'est pas là ce que je vous demande! s'écria Oswald avec humeur, ce sont les endroits où il est question du Niagara,

— Nous y voici, Excellence, donnez-moi le temps.

« — Capitaine Wilson, à quelle hauteur étiez-vous quand « vous avez rencontré le paquebot le Niagara ?

« Réponse, — Le point de midi précédent nous plaçait à « quatre-vingt-quinze lieues dans le nord-est de New-York.

« — Quelle heure était-il î

« Réponse. — Minuit vingt minutes. Je peux ajouter, et « tous les gens de mon équipage l'attesteront comme moi, « que la nuit était extrêmement noire et la tempête vio- « lente.

« — Le Niagara ayait-il ses feux allumés î

« Réponse. — Nous n'avons rien vu, et pourtant Votre K Excellence sait que, dans les bateaux à vapeur, on doit, « dès qu'il fait nuit, porter un feu blanc en tôte du mât, un « feu rouge à tribord et un feu vert à bâbord. Quant à nous, a sur VOntario, nos fanaux de côté et de tôte de mâts étaient a allumés.

44i PROVERBES — NOUVELLES — ROMANS

« — Quand Tabordage des deux bâtiments a eu lieu, où « étiez-vousî »

Oswald qui, jusqu'alors, avait à peine écouté, prêta dès ce moment une attention soutenue.

« Réponse. — J*étais sur le pont, sur le gaillard d'arrière, « auprès du compas d'habitacle ; j'entendis tout à coup la « vigie crier : Navire devant / Au même instant, un choc « terrible se fit sentir. Je me précipitai au porte- voix, pour « faire stopper la machine, et je courus à l'avant pour me « rendre compte de ce qui. venait d'arriver. J'aperçus, malgré « la nuit, et à la lueur des éclairs, le corps d'un navire à moi- « tié submergé, et qui achevait de disparaître à mes yeux, « couvert par une lame monstrueuse qui vint déferler sur « notre avant. »

Oswald jeta un cri perçant qui éveilla en sursaut deux ou trois voyageurs qui s'étaient endormis dans la salle, en lisant aussi leur journal.

— Qu'est-ce que cela signifie ? s'écria-t-il en saisissant le garçon d'hôtel au coUet.

— Vous m'avez dit de lire, monsieur, je vous obéis.

— Mais ce que tu lis là n'est pas possible !

— Il me semble cependant, Excellence, autant que j'ai compris, que ce sont deux bâtiments dont l'un a coulé l'autre... ça arrive souvent... rOntorto ou le Niagara,,, je ne sais pas au juste lequel.

— Mais achève donc... achève! dit Oswald avec fureur, que je sache au moins si les passagers ont été sauvés... ou quels sont ceux qui ont échappé au naufrage... quels noms?... quels noms?... lis, jet'écoute...

Oswald, haletant de crainte, écoutait, avec un battement de cœur horrible, la suite de la déposition du capitaine.

« — Malgré la grosse mer et la nuit, je donnai ordre de « mettre à la mer mes deux canots de côté, et je manœuvrai « de manière à rester jusqu'au jour sur le lieu présumé du f< sinistre.

« Mes deux embarcations revinrent après trois heures de

« recherches infructueuses; seulement, un peu de temps « après, la vigie du mât de misaine signala un objet flottant « par notre bossoir de tribord. Je fis mettre le cap dans « cette direction et nous reconnûmes un débris d'embarca- « tion que Ton ramena ; c* était Tarrière d'un canot sur le- « quel était écrit : le Niagara,

« Du reste, rien n'apparut à Thorizon, tout avait été subie mergé : nous-mêmes, nous faisions dix-huit pouces d'eau «c à l'heure. Notre guibre, notre poulaine et le beaupré étaient « brisés ; une grande brise du sud ne m'ayant pas permia, « de retourner à New- York, je me suis décidé à venir relâ- « cher ici à Boston. »

Le garçon aurait pu continuer à lire toute la soirée, Oswald n'entendait plus rien. Une catastrophe aussi effroyable, aussi imprévue, l'avait frappé de stupeur, dans le moment surtout où il s'imaginait que Thécla existait encore, lorsqu'il voulait se persuader que Thécla et Thérèse ne faisaient plus qu'une seule personne I

Qui lui dira maintenant le mot de cette énigme, désormais inexplicable? D'où la lumière pourra-t-elle jamais luire à ses yeux?

Il fut deux ou trois jours encore à douter de son malheur. Il n'y pouvait croire, malgré tous les détails répétés par tous les autres journaux; malgré l'acquittement du capitaine Wilson, annoncé plus tard, il ne fut pas persuadé.

Les actionnaires et propriétaires du Niagara avaient organisé une expédition de recherches, pour s'assurer si quelque passager avait pu échapper au naufrage. 11 souscrivit pour une somme énorme ; il voulait même se mettre à la tète de cette entreprise, et l'on eut toutes les peines du monde à l'en dissuader et à lui démontrer qu'il n'y entendait rien.

U attendit alors, comme son dernier espoir, comme sa dernière planche de salut, le retour de l'expédition.

Dans l'intervalle, il écrivit à M. EUiot ; il écrivit en Amérique, promettant, dans les papiers publics, des récompenses

eontidérables à quiconque lui donnerait le moindre renseignement sur les passagers du Niagara ; puis, tout à coup, il prit la résolution de retourner au ch&teau de Donnersberg.

C'était là, en effet» qu'étaient restées les lettres de Tbécla, qu*il pourrait comparer avec celles de Thérèse; c'était là, près de Godfried, du docteur Mœnch et du curé Berthold, qu'il pouvait avoir les meilleurs renseignements à ce sujet.

A quoi lui serviraient-ils maintenant? Â rien. Et pourtant une ardente curiosité le poussait à percer un mystère dont Téclaircissement le rendrait peut-être plus malheureux encore.

LE BAPTEME.

n se dirigea donc en toute hâte vers Prague, en prenant par Leipsick ; alors seulement le souvenir de Fridoline et de son père se représenta à sa pensée ; sa négligence, à leur égard, ne lui avait causé aucun remords ; il les avait complètement oubliés ; mais eux, sans doute, n'avaient pas les mêmes torts à se reprocher. Quelle avait dû être leur douleur en apprenant sa mort, et combien il était coupable de ne pas leur avoir encore appris son retour à 1^ vie.

11 était décidé à se rendre auprès de Fridoline, non pour Tépouser, cela lui semblait désormais impossible, mais pour avouer ses torts, pour lui en demander pardon, pour lui offrir, en dédommagement, le quart, le tiers de ce qui lui restait de sa fortune : c'est avec ces idées-là qu*il entra dans Leipsick.

La chaise de poste fut arrêtée, aux environs de Saint- Thomas, par un tel embarras de monde et de voitures, qu'il fut impossible à la sienne d*avancer. Il descendit et se dirigea à pied vers la boutique de Thonnète marchand tabletier.

Que de souvenirs vinrent en foule se présenter à lui ! Que d'événements s'étaient passés depuis deux ans! Gomme il avait vieilli depuis ce temps-là !... Qu'il était heureux alors, lorsque indifférent sur le présent et sur Tavenir, il aimait Fridoline avec un calme qu'elle ne partageait sans doute pas ! Peut-être en ce moment était-elle aussi malheureuse que luil Peut-être la pauvre fille n'avait-elle pu se

consoler de sa perte, pas plus que lui de celle de Thérèse.

Cette idée, qui Tabsorbait tout entier, avait redoublé sa tristesse. Il arrivait, en ce moment, au pied du grand escalier de Téglise de Saint-Thomas.

Un baptême en descendait, arrêté par la foule que le suisse et sa hallebarde pouvaient à peine écarter ; tiré de sa rêverie par les cria de joie de la multitude, qui désignait de loin le père et le parrain, il suivit la direction de tous les yeux, et reconnut dans le père son camarade d'autrefois, Jérémie, et dans le parrain M. Niklaus lui-même, M. Nikians son patron, son ami, son beau-père ! Derrière eux s'avançait la nourrice, portant dans ses bras le nouveau-né.

Jérémie était triomphant, M. Niklaus pleurait de tendresse ; l'un jetait à la foule des dragées par poignées, et l'autre des pièces de cuivrç, avec prudence, de crainte sans doute de blesser personne.

Le parrain allait, dans un excès d'entraînement et de générosité j lancer quelques pièces blanches, lorsque tout à coup ses yeux devinrent hagards, sa bouche se dilata, la main qui tenait l'argent se crispa, se referma et rentra machinalement dans sa poche, tandis que l'autre main, s'appuyant sur la hallebarde du suisse, qui se trouvait à sa portée, préserva le marchand tabletier d'une chute certaine ; ses jambes et son corps avaient été saisis d'un tremblement général, il venait d'apercevoir Oswald ; Jérémie, à qui la même vision, était apparue, n'était guère plus rassuré, et, excepté la nourrice et l'enfant, les principaux acteurs du baptême semblaient transformés en statues.

Oswald, posant sa main sur l'épaule du marchand, le fit tressaillir.

— Ce n'est donc point une ombre, un fantôme ! s'écria celui-ci.

^— Non, maître Niklaus, lui répondit une voix bien connue, c'est votre ancien apprenti, et toujours votre ami, qui est bien heureux de vous revoir.

— Quoi ! dit Niklaus en prenant son bras, pour s'assurer du fait, vous êtes vivant... bien vivant?

— Oui, sans doute...

— Et toujours garçon ? dit-il en balbutiant, toujours libre?

— Oui vraiment, et j'ai, à ce sujet, bien des choses à vous

dire.

— Et nous aussi, dit le marchand, dont les lèvres pâlissaient.

— Venez alors, dit Oswald, sortons de la foule ; aussi bien, nous ne sommes pas loin de votre maison, où nous parlerons de tout cela plus à notre aise.

Quelques instants après ils étaient devant la boutique. Jérémie en ouvrit la porte et passa le premier pour montrer le chemin à Oswald, qui s'apprêtait à le suivre, Niklaus l'arrêta et lui dit avec embarras :

— J'aurais grand plaisir, monsieur le comte, et grand honneur à vous recevoir chez moi, mais je craindrais qu'en ce moment votre présence ne fit trop d'effet sur l'accouchée.

— L'accouchée ! dit Oswald ; quelle est-elle ^

— Hélas ! Fridoline, ma fille.

— Fridoline ! s'écria Oswald suffoqué, et son mari ?

— Jérémie que vous venez de voir, Jérémie qu'elle n'a jamais cessé d'aimer, même de votre temps; et alors vous comprenez que la nouvelle de votre mort nous étant parvenue...

— Je comprends, dit Oswald en baissant la tête.

— Ah I les révolutions, monsieur le comte, les révolutions! s'écria l'ex- républicain avec désespoir, que de mal elles font ! elles bouleversent tout I A l'heure qu'il est, ma tille serait comtesse.

— C'est probable, dit Oswald, écoutant à peine les doléances du marchand.

— Ah I je ne m'en consolerai jamais ! continua celui-ci ; pourquoi aussi avons-nous différé ? Si le mariage avait été fait avant votre départ du château de Donnersberg, Fridoline serait aujourd'hui une grande dame, elle aurait en vous un mari...

450 PROVRRBSS -^ NOUVCLLISB — R0M\N8

^ Elle en aurait deux ! interrompit brusquement Oswald ; car, se croyant veuve, elle serait revenue, comme elle l'a fait, à ses premières amours.

— Je ne dii pas non, dit timidement Tex-bean-pôre.

— • £t moi, continua Oswald avec un peu de dépit, moi qui croyais lui devoir des indemnités.

•— Ce serait justice I s'écria le marchand désolé, car ce qu'elle a ne vaut pas ce qu'elle a perdu.

— J'en suis bien contrarié, dit Oswald d'un air distrait et sans penser à ce qu'il disait.

«— Ce n'est pas votre faute, je le sais, et je ne vous en veux pas I C'est la faute de ma fille, qui s'est trop pressée ; on ne veut pas écouter les pères, on ne m'écoute jamais.

C'est ce qui arrivait encore en ce moment ; car Oswald, replongé dans ses réflexions, avait complètement oublié Jéré • mie, Niklaus et Fridoline. Son âme tout entière était revenue près de Thérèse, et sa physionomie reprenait une expression de douleur qui avait frappé Niklaus.

— n en mourra, disait-il en regardant le jeune homme.

— Adieu, maître Niklaus, dit Oswald ; adieu, j'ignore maintenant quand nous nous reverrons, mais ne m'oubliez pas auprès de Taccouchée.

En disant ces mots il s'éloigna lentement et la tète baissée.

— Il en mourra, répéta le marchand avec désespoir, et sans aucune chance, pour nous, de succession !

Page 1