LE RETOUR AU CHATEAU
Oswald ne pouvait retourner à Donnersberg avant d'avoir été à Vienne remercier le jeune empereur et son ami Staremberg. Au moment où il entrait dans Thôtel de ce dernier, deux jeunes gens en sortaient; ils ne reconnurent point Oswald, tant il était changé depuis quelques jours, mais Oswald les reconnut parfaitement : c'était Ulrich, c'était Otto.
-^ Qu'est-ce qui les amenait chez vous ? demandait-il à Staremberç; des souvenirs d'amitié?
— Non. Otto, qui veut une place de conseiller aulique, me prie de présenter à l'empereur un dithyrambe qu'il vient de composer à l'occasion de son avènement. C'est superbe de poésie et d'inspiration.
— Lui patriote et républicain! comment a-t-il pu trouver des vers pour un pareil sujet?
— Les poètes et les républicains en trouvent pour tout le monde, même pour les empereurs.
— Mais Ulrich? lui qui écrivait en prose!
— C'est la même chose, dans un autre genre. Il sollicite aussi.
— Quoi donc?
— Une place dans la magistrature ; ne faisant rien comme avocat, il abandonne les plaidoyers pour les réquisitoires.
— De sorte qu'il court grand risque de requérir contre nos anciens camarades de l'opposition, s*il lui en tombe sous la main.
— La justice porte un bandeau et ne reconnaît personne. Mais comment vous, mon ami, êtes- vous encore en Europe, VOUS qui m'aviez annoncé votre prochain départ pour New- York ?
' Oswald lui raconta alors ses nouveaux malheurs, qu'il envisageait avec la fougue d^magination qui lui était ordinaire.
Staremberg Técouta froidement, et lui dit :
— Pourquoi renoncer aussi' vite à tout espoir? Il sera toujours temps d'en venir là.
Tous les jours, en fait de naufrage, on apprend que tel on tel passager a été miraculeusement sauvé. Qui vous dit d'ailleurs que Thérèse et son mari fussent à bord du Niagara ?
— Leur lettre prouve qu'ils s'y sont embarqués.
— Rien ne prouve qu'ils soient partis. Un événement imprévu n'a-t-il pas pu retarder ou empêcher leur départ? Dans toutes les villes où nous avons des consuls, et nous en avons un au Havre, les émigrants allemands qui arrivent ne peuvent partir, ceux qui sont sujets autrichiens du moins, sans une autorisation de notre consul. En a-t-il donné une à Ludovic Gazali et à sa femme? C'est ce dont je m'informerai,
Oswald sauta au cou de Staremberg. Une lueur d'espoir brillait déjà à ses yeux. Et puis, enfin, continua l'ami, qui voulait à tout prix ramener dans le cœur d' Oswald une tranquillité que lui-même peut-être n'avait pas, attendez l'issue des recherches que l'on fait de tous côtés, et qui ne pourront vous être connues avant un mois ou deux.
Oswald, un peu plus calme, et après avoir pris toutes les précautions pour que les nouvelles, s'il y en avait, lui parvinssent le plus tôt possible, se mit en route pour le château de Donnersberg, où tous ses amis l'attendaient avec tant d'impatience, le bon Godfried surtout, qui l'avait pleuré ^lort et qui le revoyait vivant. .
Le docteur Mœnch et le curé Berthold qui, tous deux,
LÀ JEUNE ALLEMAONE 453
rayaient toujours regardé comme un fils, tous ses vassaux et ses serviteurs, qui Taimaient comme un père, étaient là réunis, dans le grand salon, pour célébrer son arrivée et sa résurrection.
Son cœur, quoique flétri par bien des chagrins et des déceptions, ne put rester insensible à tant de témoignages de véritable affection ; il leur serrait la main, il les embrassait tous ; et quand Godfried vint se jeter dans ses bras, il sentit son visage inondé de larmes, des larmes de joie ! n ne croyait plus qu'il lui fût possible d'en répandre.
— Ah! s'écriait le notaire, moitié riant, moitié sanglotant, nous le tenons enfin, nous ne le laisserons plus repartir ; il faut qu'il nous le promette, qu'il s'y engage ici, devant tous ses amis et par-devant notaire 1
Au milieu de tous ces témoignages d'amitié, le curé Berthold s'étonnait de son air triste ; le docteur Mœnch le regardait avec attention, et, plus clairvoyant, s'effrayait de son air souffrant et des lignes profondes que le chagrin avait déjà creusées sur son front et sur ses joues.
— Pauvre malade 1 se disait-il, avec lequel il faut user de prudence et de ménagements, si Ton ne veut pas que la mort reprenne bientôt ce qu'elle vient de nous rendre.
Dans le salon se tenait à l'écart une jeune tille qui, au bout de quelques instants, se hasarda enfin à s'avancer. Oswald l'aperçut, jeta un cri, courut à elle, et, l'embrassant avec effusion :
— Gretly ! ma chère Gretly 1 est-ce toi que je revois enfin ?
— Oui, monseigneur. II y a un an, vous m'aviez écrit de revenir du pays : j'ai tout quitté, je suis accourue, et, quand je suis arrivée, vous étiez parti.
— Et tu es restée ?
— Pensant toujours que vous reviendriez.
— Et lorsqu'on t'a' annoncé ma mort?
— Que voulez-vous! c'était absurde, mais j'espérais encore ! Tout le monde avait beau me répéter : C'est fini.
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ta ne reverras plas toa maître; moi, malgré tout le moade* je me diaais : je le reverrai.
— Oui, oui, s'écria Oswald, il y a ainsi de» miracles auxquels on croit fermement... et qui arrivent ! dea rèvea im-^ possibles qui se réalisent... n'e&t^ce pas? n'est-ce pas?... Eépète-le-moi... j'en ai besoin I
— Oui, mon maître I En voilà la preuve, puisque je tous vois.
Le lendemain, Godfried voulait déjà parler à OswBld de ses affaires, qui, florissantes à la mort de son oncle, se trou^vaientf par son inexpérience et ses profusions, dans un état déploraMid. Oswald ne voulut rien entendre; il avait besein, disait-il, de repos, de promenades, de grand air, et la pre^ mière chose qu'il fit fut de s'enfermer dans le boudoir de Tbécla et de relire ses lettres. Il lui semblait, en les lisant, entendre Thérèse ; c'étaient, comme il le lui avait dit à elk» méme, sa bonté et sa grâce ; il n'y manquait que sa voix et son sourire. Quant à récriture, quoique la ressemblance ' fût grande, il hésitait à se prononcer, tant il craignait de prendre ses désirs pour la réalité.
Il sortait tout pensif du boudoir de Théda et tcaversait Tapp^rtement qui fut autrefois sa chambre à coucher. De la fenêtre de cette chambre, on jouissait du plus beau pcmit de vue de l'antique manoir ; on découvrait au loin un horizon iounense, et au-dessous même du balcon, qui était eonune suspendu sur l'abîme, roulaient à une immense profondeur les flots mugissants d'un des bras de la Moldau.
Une femme était appuyée sur la rampe de ce balcon, plongée dans ses réflexions, contemplant avec plus d'attention que d'effroi l'horrible gouffre entr'ouvert scNia ses yeux. Les flots qui arrivaient en tourbillonnant étaient si nq>id6S en cet endroit, que nul objet ne pouvait rester à leur sur- ' face et était à l'inatant même entraîné et en^uli pour ne plus reparaître.
A la vue de cette robe blanche, de cette jeune fille penchée au-dessus du torrent, et dont il ne voyait pas les traits,
LA JKUNB ALii.£lfAGNE 455
Oswald tressaillit... Était-ce une apparition? U s'élança. La jeune fille se retourna : c'était Gretiy. Le bruit des flots, ou ridée dont elle était préoccupée, Favaient empêchée d'entendre les pas de son maître ; elle rougit en l'apercevant ; sa figure était inondée de larmes.
— Greliy, s'écria t)swaldy qu'as-iu» mon enfant?
-** Rien, monsieur, répondit^elle avec émotion; j'étais là... seule... et je pensais à ma pauvre maîtresse... dans cette chambre qui fut la sienne.
--> Âb'l s'écria Oswald en la forçant à s'asseoir près de lui; toi qui l'as connue, toi qui l'as vue si longtemps, toi qu'eUe aimait, parle-moi d'elle.
— De votre jeune tante, dit Gretiy avec nn soupir ; si bonne, » charmante et si malheureuse 1 Moi qui ne la quittais pas, j'étais, à chaque instant^ témoin de sa patience, de sa douceur ; et si vous l'avies entendue parler de vous, son ennemi et la cause de toutes ses peines,vous l'auriez adorée.
— Et c'est ce que je fais, Gretiy I Je ne me pardonnerai jamais de l'avoir méconnue. Ah I que ne puis-je réparer mes torts 1 mais elle n'est plus.
— * Hélas 1 oui, dit Gretiy en essuyant une larme. -^ Tu en es bien sûre ?
— Gomment, dit Gretiy en le regardant d'un air étonné* est-ce que vous en douteriez, par hasard ?
— Tu me disais hier que ce qu'on désirait ardemment pouvait arriver. N'avais-tu pas fini par te persuader que je pouvais revenir?
— 'Oui, parce qu'après tout je n'avais pas été témoin de votre mort, et que je pouvais encore douter et espérer. Mais quand on a vu là, devant ses yeux, les gens périr, et d'une manière si horrible 1...
— Que veux-tu dire?... Estrce que la comtesse n'est pas morte, comme on l'a dit, de la poitrine ou d'une affection au cœur?
Gretiy regarda autour d'elle, puis, baissant la voix, elle dit à son maître d'une voix émue :
456 FHOVKRBES — NOUVELLES — ROMAf<S
— Non.
— Pourquoi alors a-t-on répandu ce bruit V qui avait-oii intérêt à tromper ?
— Personne, ou plutôt tout le monde ! Ne pâlissez pas ainsi, mon cher maître, remettez-vous et écoutez-moi.
M. le comte de Donnersberg, votre oiicle, m'avait fail jurer que jamais je ne révélerais, à qui que ce fût, ce donl j'avais été témoin. Je Tai juré, et, tant qu'il a vécu, nonseulement j*ai tenu mon serment, mais, pour l'honneur de son nom et de sa famille, j'étais bien décidée à cacher ce secret désormais à tout le monde.
— Même à moi, Gretly ?
— Ohl vous, monsieur le comte, vous n'êtes pas tout le monde, vous êtes le iils de ma bienfaitrice, de celle qui m'a élevée ; je vous dois affection et obéissance, et dès que vous m'ordonnez de vous dire ce que je sais...
— Non, Gretly, je ne t'ordonne rien, mais je t'en prie.
— Voici comment les choses se sont passées; elles m'ont causé assez de peine, dit-elle en essuyant une larme, pour qiie je n'en oublie aucun détail.
Vous saurez que le général, qui avait été beau et jeune, et qui n'était plus ni l'un ni l'autre, était jaloux de sa femme, jaloux de vous, qui ne la connaissiez pas, jaloux de tous ceux qui la trouvaient belle... autant dire qu'il était jaloux de tout le monde, et Dieu sait, cependant, s'il y eut jamais de femme moins coquette ! Elle ne se souciait ni de belles robes, ni de dentelles, ni de diamants, et quand je l'habillais, elle me disait toujours :
— Prends garde, tu vas me faire trop belle 1
— Tant mieux ! disais-je.
— Non, répondait-elle... cela ne me cause aucun plaisir, et cela lui causera de la peine... il sera jaloux.
C'était vrai. Monseigneur aimait volontiers que madame la comtesse restât renfermée ici au château.
Un soir, cependant, il y avait une grande fête à Prague, il fallut bien s^y rendre. Le général m'avait donné ses ordres.
Il voulait ce- jour-là, par exception, que sa femme fût charmante, cela la regardait, et qu'elle fût très-brillante, c'était mon affaire.
Il parait que nous réussîmes toutes «deux, car madame eut un immense succès et deux fois plus d'adorateurs encore qu'à Tordinaire, ce qui mit M. le comte de mauvaise humeur.
Il était trois heures du matin, la voiture ne rentrait pas, et j'attendais avec Frantz le retour de nos maîtres, moi pour déshabiller la comtesse, et lui, M. le général. Frantz était ce jeune soldat de mon pays, dont je vous ai parlé dans le temps, et qui devait m'épouser.
Depuis votre départ, il était revenu d'Italie ; mais le mariage avait été rompu ; c'est lui qui l'avait voulu, ce dont j'avais manqué mourir de chagrin. Mon père vous contera cela. N'importe, je l'aimais toujours bien et lui m'aimait aussi, et nous causions de bonne amitié, quand nous entendîmes les roues de la voiture retentir sous la voûte du château.
Frantz courut à l'instant dans la chambre de monseigneur, car c'était un zélé domestique que Frantz, dévoué à son maître et dévoué à madame la comtesse, pour qui il se serait jeté dans le feu.
Moi, je montai dans la chambre de madame où je l'attendis. C'était celle-ci, monsieur, celle où nous sommes tous les deux, dans ce moment.
— Continue, dit Oswald avec émotion.
— Monseigneur était dans un état où jamais encore je ne l'avais vu ; c'était effrayant. Il était pâle de colrre, et madame pâle d*effroi. Je voulus m'approcher d'elle pour lui donner mes soins et défaire sa robe.
— Laissez-nous, me dit le général d'une voix terrible, et en frappant de sa canne le parquet avec violence.
Je sortis ; mais j'avais tellement peur, pour madame, de la scène qui allait se passer, que je me cachai là, dans le petit cabinet de toilette dont vous voyez la porte, et j'écoutai.
— Bien ! dit Oswald.
— N'est-ce pas?... c'était plus prudent. Le général re- V. — VII. 26
459 PR0VERBB9 «-* HOUYBI^LKI^ -^ ROMANS
procbail à madame d'avoir valsé avec le pHoee d'S^rhazy, et d'avoir, en valsant, laissé tomber exprès un bonquet qu'il s^était empressé de ramasser, et qu'il aurait probablement gardét si lui, le général, n'eût pas été là.
Que vous dirai- je ? Plus madame opposait de calme et dis douceur à ses soupçons absurdes et jakmx, plus sa jalousie MkgmmimU II semblait qu'il s'enivrât de sa propre fhreur, et enfin, hors de lui, furieux, oubliant toutes les convenances, il leva la main sur elle et la fra^a à la joue»
An cri d'indignation et de douleur qu'elle jeta, i/em'élan^ hors du cabinet de toilette, et voici le tableauqni s'oÊùritàmoi i
Le général, honteux de l'action qu'il venait de coaunettre, s'était Uimé topober snr le canapé où nous sommes assis, tournant le dos au balcon et cachant sa tète dan» ses mains; il ne vayait plus nen de ce qui se passait autour de lui, madame venait d'ouvrir la fenêtre qui donnait sar le gouffre, et, fMrant que j'eusse pu l'arrêter, i^le s'était élancée et avait
dtf^aiVt
Au cri horrible qu^ je jetai, Frantz sortit tout efGaré delà chambra du génial, et le généml se lev^a vivement de son siège. .
■^ Qu'est-ce ? qu'y a441 ?
-** Madawe» madame I criai- je éperdue, là).>. et sans pouvoir prononcer un mot de plus, je montrai Tabime où elle venait de s'élancer.
Monseigneur j0ta un cri, sonna, appela au secours. Frantz n'avait pas dit un mot, pas un seul ; mais déj il s'était prédpitéf Je mWançai^ je ne le visplus... La unit était fi<Hr)e... La Moldau mugissait plus t^rible et phiséeumai^qu'à l'ordinaire. Je m'avançai »ir le buleon» je reg^jrdaâ, j'éeoutai, rien ne reparut plus à la surface, le gouffre avait tout englouti.
Gretly garda quelques instants le silence. Oswald^ par un inouvement involontaire, s'était élancé vers le balcon, dont la fenêtre était restée ouverte. Son œil sonda quelque temps avec effroi la profondeur du gouffre. Du balcon jusqu'à sa surface, il y avait cinquante à soixante pieds pour le moins,
et les eaux arrivaient et tourbillonnaient avec une telle impétuosité et un tel fracas, qu'elles devaient se précipiter dans un abîme sans fond.
Malheur à quiconque y tombait, il n*y avait pour lui, à coup sûr, aucun espoir de sàlut.
- Les doutes d'Oswald revinrent de nouveau et plus forts que jamais. Ce n'était point Thécla qu*il avait revue dans la ferme de Yalentz. D^ailleurs, se disait-il avec désespoir, qu'importe qu'il me reste des doules sur leurs personnes, il ne m'en reste pas sur leur sort. Mortes toutes les deux 1... et par une ressemblance fatale qui continue encore, mortes de la même moft... englouties, l'une par la Moldau et l'autre par l'Océan!
Il retint près dé Gretly, et lui dit brusquement!
— Eh bien ! achève.
^ Eh bien I reprit-eUe, vous côrtpf ene» maintenant com ment M. le comte deDonnersberg, voire oncle, ne voulut ja mais cmtveiiif que âa femme était lïiorte par sa faute et par ses matfvsils procédés.
L'àb««nce du docteur Mœtich servit ses projets. On fit courir le bruit qu'elle atait succombé à une maladie du coenr, que le général, tout entier â sa douleur, n'avait pas quitté sa femme d'un instant, qu'il s'était enfermé avec elle, et l'avait ensevelie de ses propres mains. La vérité, c'est que son amour égalait sei regrets et ses remords, qn'il ne lui survécut que peu de jours, et qu'il mourut en l'appelant et en demandant pardon.
Moi seule possédais son secret, qu'il m'avait fait jurer de ne jamais trahir; moi seule je l'ai assisté dans ses derniers moments, et l'aï vu si malheureux, que plus d'une fois j'ai prié l'ange qu'il nous a ravi d'intercéder pour lui auprès du bon Dietf.
l'idée fixe.
Depuis le jour où Gretly lui fit cette confidence, un changement total se manifesta chez Oswald. Insensible à la . douleur comme à la joie, aux plus doux comme aux plus cruels souvenirs, indifférent même àFamitié, on eût dit qu'il n'existait plus, qu'il n^habitait plus ce monde, ou que du moins son corps y demeurait seul, mais que son âme l'avait quitté.
Aucun travail, aucune occupation ne venaient le distraire. 11 ne parlait plus de Thécia,. il ne parlait plus de Thérèse, ni à Godfried ni à Gretly. On aurait pu croire qu'il les avait oubliées, si de temps en temps Gretly, dont il ne se méfiait pas, ne lui eût entendu murmurer ces deux noms. . Il passait la journée à se promener, en silence, dans l'allée d'arbres verts qui conduisait au chalet situé sur la Moldau ; là, il s'asseyait, il tirait de sa poche les lettres de Thécia ou la lettre de Thérèse, il les relisait, les comparait, puis restait des heures entières la tète dans ses mains. 11 semblait qu'en ce moment il se livrât, dans son cerveau,un combat entre la folie et la raison, et le docteur Mœnch craignait que cette dernière ne succombât.
Gretly ne le quittait plus ; comme si la comtesse Amélie, sa bienfaitrice, lui eût légué le soin de protéger son fils, elle le traitait comme son frère, comme son enfant, et le surveillait sans cesse.
Du reste, il lui était facile de le garder. Il y avait tel mol avec lequel elle obtenait tout de lui. Plus d'une fois, le soir,
elle l'avait vu s'avancer au bord du chalet, contempler attentivement ta Moldau, et en sonder, du regard, la profondeur. Elle lui disait alors :
. — Il fait froid; voici Theure où madame la comtesse rentrait au salon.
Il ne répondait rien, baissait la tête et retournait au château. Un seul événement, dans la journée, le tirait de la torpeur où il semblait plongé et le rappelait à la vie: c'était l'arrivée
du facteur.
— Y a-tp-il des lettres de Vienne?
— Non, monseigneur.
— Y en a-t-il du Havre?
— Non, monseigneur.
— Y en a-t-il de Boston ?
— Non, monseigneur.
11 ne laissait échapper aucune plainte, aucun signe d'impatience; mais il retombait dans son engourdissement, et son air de résignation semblait dire : Attendons !
Un jour enfin, à cette demande : Y a-t-il une lettre de Vienne? le facteur répondit :
— Oui, monseigneur.
Elle était de Staremberg ! Un éclair de joie brilla dans ses yeux, le sourire revint sur ses lèvres. Il ne parla du contenu de celte lettre ni au docteur Mœnch,ni àGodfried, nia personne. Son idée dominante était toujours la crainte qu'on ne se moquât de lui et de sa folie, dont il voulait bien mourir, mais dont il ne voulait plus parler.
Ses amis auraient donc ignoré les nouvelles annoncées par Staremberg^ si Gretly n'eût été là; entrant le matin et le soir dans la chambre de son maître, pour lui rendre des soins qu'il ne voulait plus maintenant recevoir que d'elle, elle parcourait, pendant son sommeil, ses lettres et ses papiers, remerciant la comtesse Amélie, sa bonne maîtresse, de lui avoir appris à lire. Elle avait même fait pratiquer, dans la boiserie, des trous par lesquels elle espionnait son jeune maître intrépidement et sans remords.
402 IMIOVKRBKS — NOUVELLES — ROMANS
Elle vînt donc annoncer au docteur Mœnch, à son fils et au curé Berthold, que la lettre du comte de Starembèrg <îoti* tenait ces mots, ou à peu près :
« Je vous ai promis la vérité. Les personnes auxquelles vcns « vous intéressez étaient bien réellement au nombre des pas- « sagers du Niagara, Notre consul au Havre, qui avait signé « leur passeport, a assisté à leur embarquement, et les a vus « sur le vaisseau, au moment où le vaisseau sortait du port.
« Mais attendez et ne perdez pas courage. Je reçois linè « nouvelle dont je peux vous garantir la véracité.
« Le NiagarOy au moment où il sombrait, a pu mettre à « flot deux embarcations. On avait fait monter dans la plus « grande les passagers, en commençant par les femmes ; le « capitaine et son équipage s'étaient élancés dans Fautre. On « n'a point de nouvelles de la seconde, et tout fait craindre « qu'elle n'ait péri ; mais la première embarcation est parvenue « à toucher terre, elle a abordé non loin d'Halifax, dans la « Nouvelle-Ecosse.
« Tout n'est donc pas encore désespéré, mon cher « Oswald ; j'ai écrit qu'on m'envoyât, courrier par courrier, « la liste des passagers qui ont été ainsi miraculeusement « sauvés, et, avant une vingtaine de jours, je vous l'expé- « dierai... D'ici là, ne vous laissez point abattre et reprenez « des forces ; il vous en faudra pour supporter, en homme, « la joie ou la douleur ! »
A dater de la réception de cette lettre, Oswald parut, en effet, revenir à la vie et à la raison.
tiraignant toujours quelque' nouvelle déception, il ne parlait à personne de ses nouvelles espérances ; mais ce n'était plus le même homme. Il avait besoin de partager avec d'autres le bonheur intérieur qu'il éprouvait. Il était bon et affectueux avec ses amis, il s'occupait de leurs plaisirs, de leurs chagrins, de leurs affaires. Godfried crut alors que c'était le moment de lui parler des siennes...
— Garde-t'en bien, lui dit son père ; éloigne de lui toute occupation sérieuse.
— Cela le distraira.
'— Cela fatiguera son cerveau, qui a besoin de calme.
— Mais la situation a besoin de toute son attention, car elle est grave. D a d*abord dépensé, au profit de la république, tous ses revenus depuis quinze Ott dix-huit mois.
— Qu'importe I
— Mais ses revenus montent à près d*un million par an.
— Ëh bien ! cela fait quinze cent mille francs, pas davantage.
— Ah ! vous trouvez, mon père, que ce n'est rien I
— Rien, auprès du bonheur et de la santé.
— D'accord ; mais il n'a eu, pour son argent, ni bonheur, ni santé, et le revenu ne serait rien encore ; mais le capital est sérieusement attaqué, ce capital que J^avais juré d'augmenter et que je n'ai pas su défendre.
— Qui donc a pu le lui ravir ?
— Personne que lui-même, car j'étais là ; mais comment taire quand il disait : Je le veux I quand il mettait étourdiment sa signature au bas d^actes absurdes? Vous connaissez les idées socialistes de tous les frères et amis qui l'entouraient.
•— ' Oui, oui, communauté de biens, d'autant plus facile à pratiquer, que ceux qui la prêchaient n'avaient rien.
— Eh bien! ce Schlankopf et les autres ont persuadé à Oswald qu'un grand seigneur, tel que lui, devait prêcher d'exemple. Il n'y était que trop disposé. Du temps même qu'il était encore à l'Université, il avait approuvé plusieurs fois la communauté des biens, le partage des richesses; et sommé, plus tard, de mettre sa conduite d'accord avec ses principes, il n'a point hésité.
— Que me dis-tu là ?
— L'année dernière, à Fribourg enBrisgau, ils étaient une vingtaine réunis en conférence, entre autres Schlankopf, notre ancien professeur; Ulrich et Otto, nos anciens camarades; Im et Piper^ gens du peuple, ouvriers aussi avides et aussi l)abiles, en matière d'intérêts, que des gens comme il fout.
Ce sont ces derniers qui, lorsque les autres se contentaient des promesses d'Oswald, ont exigé sa signature. Il Ta donnée, il a consenti au partage de ses biens avec une vingtaine de bandits, dont les trois quarts ne sont plus de ce monde, grâce au ciel et au prince Windischgratz ! mais il n'en reste encore que trop.
— Qu'importe? est-ce qu'un pareil acte ne peut pas être aujourd'hui attaqué en nullité?
— Je n'en sais rien ; mais, en tous cas, Oswald ne l'entend pas ainsi. Il veut faire honneur à sa signature, et j'ai déjà reçu, de trois ou quatre procureurs de Vienne ou de Prague, des assignations, oppositions etc., etc., au nom de MM. Ulrich, Otto, Piper et consorts, comme copropriétaires des château, terres, forêts et domaines de Donnersberg et autres lieux.
— Ne voudront-ils pas aussi être tous Comte par indivis?
— Probablement ! il faudrait cependant bien pouvoir s'entendre à ce sujet avec Oswald.
— Pas en ce moment.
.. — Mais il y a urgence. On m'envoie sommations sur sommations, commandements sur commandements, et, un jour ou l'autre, au moment où nous nous y attendrons le moins, on viendra saisir le château. Quel affront! quel opprobre î
— Pour le comte de Donnersberg ?
— Et pour son notaire.
— N'importe, te dis-je. Ne lui offre même pas la perspective de pareils embarras et d'un tel ridicule ; c'est déjà trop pour lui de la préoccupation constante qui l'absorbe ; s'il lui fallait supporter de nouvelles inquiétudes, son cerveau, dans l'état d'excîlation pu il est en ce moment, n'y résisterait pas, et, d'après les symptômes que j'ai observés en lui, nous le mènerions à Timbécillité, ou à la folie.
— Je me tais, je me tais. Que tous les partageux, quo tous les gueux de la Bohême, viennent assaillir le château, je les recevrai de mon mieux, quitte à les jeter, si je peux, dans )a Moldau.
Le père et le fils aperçurent en ce moment Gretly qui s'avançait vers eux. Son air était triste, et la pauvre fille essuyait une larme.
— Qu'est-ce donc ? s'écria M. Mœnch, qu'y a-t-il de nouveau? Il m'a semblé, ce matin, que notre malade allait beaucoup mieux.
— Sauf votre respect, monsieur le docteur, je ne le crois pas.
— Je lui ai trouvé, continua M. Mœnch, ce qui depuis longtemps ne m'avait pas frappé en lui, de la gaieté, de la liberté d'esprit. Il m'a rappelé d'anciens souvenirs, il m*a parlé des services qu'autrefois j'avais rendus à sa mère et à lui... Et quand les malades ont de la mémoire...
— Quand ceux qui se portent bien en ont dans ce genrelà... dit Godfried, c'est bon signe,
— Aussi, continua Gretly, la conversation avait bien commencé. Il était bon, il m'aimait comme s'il avait eu toute sa raison. Il s'occupait des miens, de mon avenir, de mon établissement, et moi je lui répondais que j'avais renoncé au mariage depuis la mort de Frantz, mon fiancé.
Il se mit alors à m'interroger sur Frantz, dont je ne me lasse jamais de parler. Il écoutait avec bienveillance tout ce que je lui disais du pauvre soldat, de son attachement pour son maître, de son dévouement pour madame, et, à la fin de la conversation, pour lui montrer combien était beau mon fiancé, je tirai de mon corset ce petit portrait ^ue je conserve toujours.
A peine monseigneur l'eut-il regardé, qu'il resta comme terrifié. Il devint pâle, ses lèvres étaient tremblantes, ses yeux hagards ; c'était comme un accès de folie qui lui prenait, cet accès dont M. le docteur nous avait menacés, et que je ne lui avais pas encore vu.
Il resta longtemps, très-longtemps, sans prononcer une parole, et moi, sans faire un geste, tant cela m'effrayait.
Enfin, il leva les veux vers moi, et me dit d'une voix émue :
466 PROVERRES — NOUVELLES — ROMANS
— C*est là le portrait de Frantz!... ce sont bien ses traits ?
— Oui, monseigneur.
— Tu en es bien sûre?
— Sans doute, monseigneur !... Mon pèfe et tout ce qtti reste au château de domestiquer de son temps vous le diront comme moi... demandez-leur.
— G^est bien, c'est bien, répondit-il ; puis il retomba dans son silence ordinaire. Il se dirigea dt côté de l'allée d'arbres verts. Je le suivis de loin. Il entra dans le chalet, situé au-dessus de la Moldau. Je m*approchai le plus possible, je vis qu'il tenait encore à la main ce malheureut portrait ; mais déjà sans doute il pensait à autre chose, 6ar il nltifmurait entre ses dents et répéta plusieurs fois ce mot : Ludovic ! Ludovic !
Oswald, en rentrant au château avait justement rencontré le jardinier en chef, le père de Gretly;.
— Maître Wolf, Im dit-il, connais-tu ce portrait-lâ ?
— Monseigneur Taura trouvé dans le parc, il appartient à Grelly, ma fille. C'est le portrait de Frantz, son fiancé. Le pauvre garçon le lui avait envoyé quand il était soldat en Italie ; il l'avait fait faire par un peintre à bon marché, qui logeait près de la caserne... Il parait qu'ils sont tons peintres dans ce pays- là.
— Dis-moi, maître Wolt, pourquoi Frantz n'a-t-il pas épousé ta fille ?
— Pourquoi, monseigneur ! parce que le pauvre garçon ne pouvait épouser personne.
Il lui raconta alors les horribles scènes de Milan et la barbarie dont Frantz avait été la victime. Oswald rentra ati château en rêvant, et plusieurs fois encofe dans la soirée Gretly l'entendit, sans y rien comprendre, répéter ces piots : Ludovic!.., Ludovic!... mari de Thérèse!
La lettre du comte de Staremberg, que l'on n^attendait que dans une vingtaine de jours, arriva beaucotip plus tôt. Ce fut Gretly qui la reçut des mains du facteur. Elle recon-
LA JëiTnë ALLEMA'ONE 46*7
nut le timbre de Vienne et récriture de M, de Staremberg. A coup sûr, cette lettre contenait le sort d'Oswald. C'était la réalisation ou la perte de ses espérances. Gretiy aurait bien voulu la lire, mais elle n'osait pas ; elle la remit donc à son maître et courut prévenir Godfried.
— Il allait me rapporter, lui dit celui-ci avec colère, je l'aurais décachetée par mégarde, comme la prenant pour une lettre d'affaires, c'est le droit des notaires ; mais, après tout, c'est trop important pour qu'il ne me la montre pas.
— Sinon, dit Gretiy, je trouverai moyen de la lire pour vous, *
— Attendons.
Ils attendirent vainement. Trois jours se passèrent. Oswald ne parla pas de la lettre qu'il avait reçue.
Godfned étudia de son mieux ses traits, son regard, sa démarche : il ne découvrit rien. II n'était pas assez gai pour avoir reçu une bonne nouvelle ; il n'était pas assez désespéré pour en avoir reçu une mauvaise. Il était tranquille, ne laissait plus voir aucune préoccupation, et souriait même quelquefois.
Il semblait surtout, ce qui ne lui arrivait pas auparavant, prendre plaisir à la vue et à la conversation de ses amis. C'était bon signe.
D'un autre côté, Gretiy, malgré son espionnage si dévoué et si zélé, n'avait rien pu découvrir. Oswald ne laissait pins traîner aucun papier, il serrait tout précieusement ; il pe causait plus avec elle, se renfermait dans son appartement, et écrivait une partie de la nuit ; c'était mauvais signe.
Un matin, cependant, eUe le vit de son observatoire, c'est-àrdire des trous pratiqués dans la boiserie, jeter quelque chose dans un vase du Japon placé sur la cheminée de sa chambre, A peine était-il sorti qu'elle entra.
Dans le vase du Japon était une clef; cette clef ouvrait un coffre en laque placé sur le bureau, et ce coffre renfermait les lettres de Thécla, qu'il relisait tous les soirs ; miis
4 »8 PROVEIIBKS — NOUVELLES — ROMANS
elle ne trouva point ce qu'elle cherchait, le billet du comte de Staremberg. C'était tout simple. Les lettres de Thécla étaient, pour Oswald, un trésor sacré, et il n'aurait voulu le profaner par le contact d'aucune autre lettre, d'aucune autre écriture.
Les inquiétudes redoublèrent avec le calme d'Oswald.
Ce calme n'était pas naturel ; on eût dit que sa résolution était prise, que tout était réglé et prévu par lui, et qu'il n'avait plus désormais à s'inquiéter ni à se préoccuper de rien . ^
II y avait quelque temps qu'il n'avait vu le docteur Mœnch, il alla chez lui un matin. On lui dit qu'il était absent, absent depuis huit jours. II en parut étonné et affligé.
— Monsieur le comte, lui dit le domestique, avait-il quelque chose à aire à mon maître?
— Non, je voulais lui serrer la main et l'embrasser.
Il dirigea ses pas vers le presbytère, pour voir le curé Bertlîold, l'ami et le directeur de sa mère, son premier précepteur, à lui. La servante. lui répondit que, pendant quatre jours, il avait été en voyage, qu'il était revenu dimanche pour dire sa messe, qu'il était reparti le lendemain lundi, et qu'il ne reviendrait plus que le samedi suivant.
— Tant pis, dit Oswald avec émotion, j'ai moi-même un voyage à faire et j'aurais été heureux de l'embrasser avant mon départ.
— D'autant, répondit la servante, que M. le curé est bien vieux, et qu'à son âge, quand oti quitte ses amis, on risque de ne plus les revoir.
— ' Vous dites vrai; aussi je veux lui écrire quelques mots d'adieu.
• Il traça quelques lignes qu'il cacheta, et dit à la servante :
— Vous remettrez ceci à votre maître, à son retour.
11 revint au château en longeant les rives de la Moldau. Il s'arrêta longtemps en face du balcon de la chambre de Thécla.
Le soir venait, et, au heu de centrer chez lui, il prit tout
à coup un parti qui sembla lui sourire : il traversa le village de Donnersberg et alla frap|)er à la porte du notaire, qui vint lui ouvrir lui-môme.
— Toi ! s'écria Godfried, c'est toi, monseigneur, qui me fais rhonneur de venir chez moi.
— Oui, je viens te demander à dîner, à toi, en tête à tôte.
— Ah ! la bonne idée I Tu penses donc à tes amis ? tu les • aimes donc encore ?
— Toujours ! s* écria Osvvald : ma dernière pensée, comme ma dernière poignée de main, sera pour toi, mon bon Godtried.
— A la bonne heure ! voilà qui est parler.
Et le notaire se mit à crier de sa voix la plus perçante :
— Charlotte, distmgue-toi et hâte-toi do nous servir ! Mon ami, M. le comte de Donnersberg, dine avec moi.
Et se retournant vers Oswald :
— Te souviens-tu du jour de ton arrivée et de ton installation au château ? C'est ici, c'est avec ton vieux camarade, que tu vins dincr. C'était le bon temps, nous étions joyeux, nous étions heureux alors.
— Je le suis toujours avec toi.
— Restes-y donc. Ne retourne plus au château; là sont les idées folles qui troublent l'imagination, les chagrins qui torturent le coaur; ici, il n'y a que l'amitié !... l'amitié qui n'enivre jamais... mais qui se grise parfois, dit-il en voyant apporter une table élégamment servie, où brillaient deux flacons de Pods-Kalski^ le roi des vins de la Bohême.
— A table ! monsieur le comte, à table ! et buvons! Ce que j'aime dans deux^ amis qui trinquent ensemble (et il rapprochait son verre de celui d' Oswald), c'est que rien ne les sépare ; plus rien entre leurs cœurs, plus rien entre leurs verres, et tu vas tout me dire.
Osvvald tressaillit.
— Oui, plus de secrets. Heureux, tu m'appartiens 1 malheureux, plus encore ! Voyons ! dis- moi la vérité : Tu as reçu des nouvelles de Vienne ?
ScBiBK. — Œuvres cowplète» Vuic Série. — T»"» Vol. — a7
— Oui.
— Elles sont mauvaises ?
-.Oui.
— Ainsi donc... celle que tu espères et que tu attends toujours est perdue pour toi.
• — Sans retour. Staremberg me Fannonce avec tous les ménagements et tous les soins de Famitié. Avant que le courrier, envoyé par lui, fût de retour d'Halifax, la liste des passagers sauvés a été publiée par les journaux. U me l'a envoyée, de peur que le coup ne me frappât à Timproviste. Il y ajoute tous les conseils qu'un homme de cœur peut donner à un ami...
— Et tu ne seras pas sourd à sa voix 1
— Non ! j'ai compris, comme lui et comme toi, que depuis trop longtemps je m'abandonnais à une faiblesse... qui devait, à tous les yeux, finir par me rendre lâche ou ridicule ; qu'il était temps d'eu finir et de prendre un parti. Je le prendrai, je te le jure !
— A la bonne heure !
— J'en aurai le courage, et mes amis n'auront plus à rougir de moi ; c'est là, mon bon Godfried, ce que je suis venu te dire.
— Et je t'en remercie... tu reviens à la raison, tu reviens à l'amitié; l'enfant prodigue est de retour!... Charlotte, cria-t-il avec un joyeux éclat, Charlotte, il faut encore aujourd'hui tuer le veau gras.
— Il n'y a qu'une poularde^ monsieur, répondit d'en bas la vieille cuisinière.
— N'importe ! monte-la si elle est rôtie à point. Godfried la découpa lui-même, et il était si heureux de
retrouver son ami, sa joie était si franche et si naïve, qu'Oswald ne put s'empêcher d'en être touché ; une larme roula dans ses yeux. Godfried s'en aperçut et lui dit :
— Né t'en cache pas, je te la pardonne... C'est la dernière, n'est-ce pas?
— Oui, la dernière, répondit Osvvald avec émotion ; puis,
LÀ JEUNK ALLEMAGNE 171
saisissant vivement la bouteille, il remplit le verre de son ami et le sien :
— A toi, le meilleur de mes amis, s'écria-t-il, mon bon Grodfried, mon frère ! Buvons à notre jeune âge, à notre bon temps, à nos jours de sagesse.
— Buvons à nos erreurs ! dit Godfried, nous boirons plus longtemps. Aux erreurs qui passent, à Tamitié qui reste, et qui console de tout !
Plus d*une heure s'écoula ainsi entre les deux jeunes gens. Oswald ne pouvait se résoudre à quitter Godfried. Il fallut s*y décider enfin.
Le notaire avait reconduit son ami jusqu'à la porte, quand tout à coup la porte se rouvrit ; Oswald rentra, serra son ami dans ses bras, l'embrassa une derniùre fois et s'enfuit, laissant le notaire stupéfait, attendri et effrayé.
A peine Oswald fut-il dans la rue, que l'air extérieur lui rendit le calme et le sang-froid. 11 essuya les .pleurs qui mouillaient encore ses joues et sentit renaître sa force et son courage. Sa résolution était arrêtée, rien ne pouvait l'en détourner.
U rentra au château, dit adieu en souriant à la bonne Gretly, qui lui souhaitait le bonsoir, donna ses ordres pour le lendemain et recommanda surtout qu'on vint le réveiller de bonne heure. Rien enfin dans ses traits ou dans ses manières ne put faire soupçonner le projet qu'il méditait.
Rentré chez lui, il s'enferma, et seul enfin, il pensa une dernière fois à Thécla, ses seuls amours, car, pour lui, Thécla et Thérèse ne formaient plus qu'une seule femme, rêve et idole de toute sa vie. Ludovic, qui n'était autre que Frantz, avait été, non le mari, mais le serviteur dévoué de Thérèse.
Comment l'avait-il sauvée et protégée? C'est ce qu'Oswald n'avait pu savoir ; mais qu'en avait-il besoin, désormais? N'était-il pas prouvé, pour lui, que Frantz et Thécla n'existaient plus ? C'étaient là de ces douleurs dont rien ne console; et, 'quant au reste, il pouvait dire, comme le phi-
losophc : Je doute encore et je 'veux m'éclairer. Il était seul; aucun bruit- ne se faisait entendre; tout reposait dans le château.
C'était la dernière nuit qu'il devait y passer, et, comme un voyageur décidé à partir, il avait tranquillement préparé et placé sous sa main tout ce qui était nécessaire à son départ; mais, auparavant, il voulait relire une dernière fois les lettres de Thécla, et il ouvrit le coffret qui les renfermait.
XVIÏI
THKCLA.
Un soir, la semaine qui précéda cet événement, le docteur Mœnch était assis chez lui, devant une table ; il étudiait un livre de médecine ouvert devant lui; il étudiait à toutes les heures de sa vie. La nuit élait sombre, il pleuvait à verse ; on frappa à sa porte.
Le docteur se douta qu'un client renvoyait chercher, et avant de savoir qui c'était, il avait donné ordre, malgré la nuit et l'orage, d'atteler le cheval à la carriole, quand il vit entrer dans son cabinet le pasteur du village, le curé Berthold, tremblant d'émotion autant que de froid ; ses cheveux blancs étaient trempés par la pluie, et l'ardeur seule de la charité pouvait le faire sortir de chez lui à une heure et par un temps semblables.
— Docteur, dit-il, je viens vous chercher. Je n'ai plus d'espoir qu'en vous. Partons vite, car je crains que nous n' arrivions trop tard.
— Me voici, je suis prêt, dit le médecin en se levant et prenant son manteau. Où me menez-vous!
*— A deux lieues d'ici... à une auberge de village qu'on appelle la Croix -Blanche, près d'une pauvre femme qui est bien malade et que vous seul pouvez sauver.
— Vous vous y intéressez ?
— Comme à mon enfant.
-— Et quelle est-elle?
— Je vais vous le dire en route, pour que nous ne perdions pas de temps.
474 PIIOVERBKS — NOUVELLES — ROMANS
La voilure était déjà prête. Ils y montèrent. Le docteur prit les guides et conduisit. Pendant ce temps, le curé, s*approcbant de son oreille, lui disait d'une voix tremblante :
— Il y a à peu près deux ans, par un temps pareil à celui d'aujourd'hui, je fus, au milieu de la nuit, réveillé en sursaut par quelqu'un qui frappait à grands coups à ma porte. Vous savez que le presbytère est loin du village, dans un endroit complètement isolé et sur le bord même de la Moldau.
De plus, j'étais seul, ma gouvernante étant allée à Prague, chez ma sœur ; aussi j'avais peur et n'osais ouvrir, lorsque Ton me cria :
— Ouvrez ! ouvrez ! monsieur le curé, au nom de madame la comtesse de Donnersberg, ma maîtresse.
Cette jeune et noble dame, continua le pasteur, en s'adressant à 31. Mœnch, pour laquelle vous et votre fil,s avez été si longtemps injustes !
— Injustes! Oui, je le sais maintenant, je le sais par Oswald, s'écria le docteur, avec un accent de remords, tandis que vous, monsieur Berthold...
— Moi qui étais son confesseur, et qui connaissais toutes SOS pensées, moi qui savais combien elle était malheureuse, je la respectais, comme un ange qu'elle était, et à son nom seul, je me précipitai à la porte du presbytère.
Je vis, je reconnus un jeune homme de sa maison, nommé Frantz, un ancien soldat, alors valet de chambre du général; il tenait dans ses bras une jeune femme évanouie ; c'était madame la comtesse qu'il venait d'arracher aux flots de la Moldau. .
Le docteur jeta un cri de surprise.
— Tous deux, continua le curé, avaient grand besoin de secours ; je rappelai à la vie et la comtesse et son fidèle serviteur, qui, exténué par les efforts inouïs qu'il avait faits, venait aussi de perdre connaissance.
Ce qui redoublait ma surprise, c'est que la comtesse était en grande toilette et couverte de diamants. Voici ce que j'appris :
Le général, en revenant du bal, avait, dans un accès de jalousie, dépassé toutes les bornes : il avait frappé sa femme, et celle-ci, hors d'elle-même, s'était, du haut de son balcon, jetée dans la Moldau.
Frantz, témoin de celte scène, s'était élancé après sa mattresse. Par sa vigueur, par sa présence d'esprit, ou plutôt par un miracle de Dieu, il était parvenu à la sauver ; il Tavait saisie au moment où elle reparaissait à la surface deTabtme, et l'avait retirée, au risque d'y rester lui-même, de ce gouffre dont on ne revient pas; mais, roulé par les flots furieux, il n'avait pu résister au torrent, et, en quelques rhinutes, il avait été emporté, à un quart de lieu de là, lui et son précieux fardeau.
Arrivé à un endroit où la Moldau est plus calme, il avait abordé, au milieu de la nuit, non loin de mon presbytère, et il était venu me demander Fhospitalité.
Je fis sentir à la comtesse toute l'étendue du crime qu'elle venait de commettre, en osant ainsi attenter à ses jours. Elle se jeta à mes genoux, en implorant le pardon de Dieu et le mien. ♦
Je lui dis qu'au point du jour il faudrait retourner au château. Elle se leva effrayée, en s'écrjant que nul pouvoir au monde tie pourrait désormais la contraindre à un supplice pareil ; qu'il s'agissait non-seulement de son bonheur sur terre, mais de son salut dans le ciel, de son salut éternel, car, si je la forçais à retourner auprès du comte de Donnersberg, elle ne répondait pas de ne point attenter de nouveau à ses jours.
Je la vis si froidement et si résolument décidée à exécuter ce dessein, que je craignis, en la réduisant au désespoir, d'être cause moi-même d'un péché mortel que j'aurais un jour à me reprocher. Mais que faire?
— Tout ce que vous ordonnerez, mon père, me dit-elle. Si je pouvais entrer dans un couvent, sans crainte d'être réclamée par mon mari, je le ferais à l'instant. Indiquez-moi quelque endroit lointain, écarté, où, cachée à tous les yeux, je passerai ma vie à prier et à travailler, mais une vie libre
et exempte d*outrages. Jamais le monde n'entendra parler de moi, je serai morte pour tous, excepté pour vous, mon père.
— Mais, imprudente que vous ^tes, lui répondis-je, comment pourriez-vous meqer à bonne fin un tel projet, vous, pauvfe femme, seule au monde et sans appui?... Quand vous serez loin de moi, qui veillera sur vous?... qui vous protégera ?
— Moi, dit Frantz d'une voix forte. Si ma noble maîtresse veut se fier au pauvre soldat, je lui jure respect, obéissance, dévouement de tous les instants 1 Que Dieu, dont la main s'est" déjà appesantie sur moi, que Dieu, qui m\i déjà séparé du reste de la terre, me maudisse à jamais, mon père, si je manque au serment que je prononce aujourd'hui devant vous !
— Frantz, s'écria la comtesse avec une noble confiance, je te crois, je me fie à ton honneur et à ton dévouement; nous partirons ensemble, nous ne nous quitterons plus- Dès le lendemain, dans la nuit, ce projet fut exécuté. J'avais employé toute la journée à préparer leur départ. Je
donnai à ia comtesse les habits de ma gouvernante ; je donnai à Frantz des lettres de recommandation pour les curés des divers villages qu'ils auraient à traverser. Ils devaient voyager de nuit, à pied, à petites étapes, gagner le Hanovre et les montagnes du Hartz ; de là les bords du Rhin, puis, selon les circonstances, choisir pour asile la France ou la Suisse, et cacher leur vie, soit au fond des Pyrénées, soit au fond des Alpes.
Depuis ce jour, je n'avais pu recevoir de leurs nouvelles, ni leur donner des miennes; car, dans la crainte de lettres interceptées, il avait été convenu que Frantz et la comtesse, morts pour moi, comme pour le monde entier, resteraient au moins deux ans sans m'écrire.
Tout ce que je viens de vous dire, continua le curé, et bien d'autres choses encore, m'avaient été confiés par la comtesse, sous le sceau de la confession ; c'est vous dire que de pareils secrets ne pouvaient être révélés qu'avec la permission de Thécla : elle me l'a donnée.
— Vous Tavez revue ? s* écria le docteur.
— Pas pour longtemps, répondit M. Berthold. Hier, je reçois une lettre dont l'écriture m'est bien connue et bien chère.
« Mon père, je suis seule au monde... Je venais à vous et « n'ai pu arriver jusqu'à vous; la maladie m'a forcée de « m'arrêter à deux lieues d'ici, au village d'Osten,à \2l Croix- « Blanche.,. Venez.., j'attends votre bénédiction. »
J'ai couru.... je la lui ai donnée, à la pauvre enfant ! Les anges du ciel peuvent maintenant la recevoir, elle est résignée à mourir!... Mais moi, j'ai pensé à vous... je me suis dit:
— Si quelqu'un peut nous la conserver encore, c'est lui... et je suis venu vous chercher.
La carriole venait de traverser le village d'Osten et s'arrcta devant l'auberge de la CroiX' Blanche j dont on apercevait l'enseigne à la lueur du fanal allumé toute la nuit.
Le curé et le docteur entrèrent dans une chambre au premier étage. Une jeune femme, belle etp&le, était étendue sur un lit et presque sans connaissance.
Le docteur tressaillit en reconnaissant la comtesse de Donne rsberg. Il examina attentivement ses traits, interrogea son pouls et les battements de son cœur ; quelques minutes s'écoulèrent qui parurent mortelles à M. Berthold.
La figure de M. Mœnch peignait la douleur et le découragement.
— Ah ! s'écria le curé, devinant l'arrêt qu'il allait porter, vous n'avez pas d'espoir?
— Non, dit le docteur à voix basse, la science est impuissante, mais la nature jie l'est pas.
— Ni Dieu non plus, s*écria le digne prêtre, en tombant à genoux et en priant près du lit de la malade^
— Je prolongerai ses jours le plus que je pourrai, dit M. Mœnch; jusqu'au moment fatal, je resterai près d'elle, je ne l'abandonnerai pas. Puissent mon zèle et mon affection expier, en partie, les torts que j'eus autrefois envers ellel
i7S PROVKHBES — NOUVKLLBS — ROMANS
En effet, le docteur ne quitta plus sa malade, et pendant huit jours on ignora au village de Donnersberg ce qu'il était devenu.
Il avait commencé par donner à la comtesse des cordiaux ({ui avaient ranimé ses forces. Elle avait rouvert les yeux, clic avait roconnu le curé et le docteur, et leur avait tendu la main.
Tous deux avaient essayé alors de lui adresser quelques questions sur ses dernières souflFrances, sur sa position actuelle, sur le sort de Frantz. Elle avait fait signe qu'elle était trop faible pour leur répondre ; mais elle leur montra du doigt un papier cacheté: c'étaient quelques pages d'un journal qui commençait au moment de son départ du presbytère et finissait quelques jours avant son arrivée à la Croiœ^Blanche.
Dans les moments où Thécla dormait, les deux amis parcouraient avidement ces notes et interrompaient leur lecture dès que la malade ouvrait les yeux.
lis apprirent ainsi tout ce qui était arrivé à Yalentz et à Pfœffers entre Thécla, Oswald et Frantz. Nous passerons ces détails que le lecteur connaît déjà et nous arriverons à l'embarquement de Thécla au Havre.
25 juillet. — Notre passeport a été visé au consulat d'Autriche. Ludovic et Thérèse Cazali de Milan peuvent partir pour l'Amérique. Nous avons quitté lé Havre sans y avoir vu personne, sans avoir parlé à personne. Nous sommes en pleine mer, et, sans crainte d'être arrêtés, nous pouvons sortir de notre cabine et prendre l'air sur le pont.
27 juillet. — Quitter sa patrie et l'Europe et tout ce qui nous est cher, et pour toujours peut-être ! c'est bien triste... Il y a trois mois, j'aurais eu plus de force et plus de courage; je n'en ai plus à présent.
Depuis longtemps je suis exilée, et d'aujourd'hui seulement il me semble que mon exil commence. Depuis longtemps je souffre, et d'aujourd'hui seulement, il me semble qtie je suis réellement malheureuse.
Mon Dieu ! que se passe-t-il en moi ? Mon Dieu, venez à mon aide, et vous, mon seul ami, bon curé Berthold, priez pour moi !
29 juillet. — Ludovic ne me ressemble pas, lui si sombre et si découragé dans ces derniers temps, n'est plus le même depuis que nous sommes en mer. Le calme lui est revenu et presque la gaieté.
11 est vrai que, parmi les passagers qui émigretit comme nous pour l'Amérique, il a rencontré des Allemands qui sont de notre pays, qui sont même des environs de Prague et qui, par un grand bonheur, ne nous connaissent pas. Cela permettra à Ludovic de causer de la patrie, cela l'amusera et le distraira, le pauvre garçon ; car, depuis plus d'un an, vivant cachés près de Pfœffers, aucune nouvelle du monde n'est parvenue jusqu'à nous.
31 juillet. — On signale à l'horizon un vaisseau. Il marche sur nous.
l®' août. — Ludovic entre vivement dans la chambre. Il est pâle, ses traits sont décomposés, il n'a plus cet air joyeux que je lui trouvais ces jours-ci.
— Madame, me dit-il, voici un vaisseau qui vient à nous et qui retourne en Europe. Il faut profiter de cette occasion, qui ne se trouvera peut-être pas de toute la traversée, et passer à son bord, s'il veut nous y recevoir. ,
— As- tu perdu la tête ? Voilà cinq jours à peine que nous sommes embarqués sur le Niagara.
— C'est vrai, madame, mais il est inutile que nous y restions plus longtemps.
— Pourquoi ?
— Pourquoi ? me dit-il d'une voix altérée ; j'ai causé depuis hier avec plusieurs de nos compagnons de voyage qui sont nos compatriotes, et ils m'ont appris des nouvelles étranges.
— Lesquelles ?
— M. le feld-maréchal comte de Donnersberg, votre mari, est mort depuis plus d'un an.
480 PROVJJRBES — NOUVELLES — ROMANS
Il paraît que j'ai pàli et que mon trouble a été si grand, que j'ai été obligée de m'asseoir.
— Ne craignez rien, a continué Frantz, ne croyez pas que la nouvelle soit fausse, il n'y a pas à en douter; tous Font attestée : plusieurs même ont avec eux des numéros de la Gazette autrichienne, ou Tempereur nomme à des places, à des emplois vacants par la mort du feld-maréchal comte de Donnersberg.
Ces nouvelles, nous les aurions apprises aussitôt notre arrivée à New- York. Il n'y a donc aucune nécessité de continuer une traversée pénible, qui déjà vous a fait souffrir beaucoup, et qu'un bon hasard nous offre en ce moment le moyen d'abréger.
Pendant qu'il me parlait, je ne voyais, je n'entendais rien; toutes mes facultés étaient absorbées par cette idée : libre! je suis libre, je puis revoir mes amis et M. Bertbold, et ma bonne Gretly, peut-être d'autres encore !
Pendant ces réflexions, le vaisseau arrivait toujours sur nous. C'était un vaisseau anglais, se dirigeant vers Southampton; le capitaine anglais consent à nous prendre à bord, Xious et nos bagages.
Nous abandonnons au capitaine américain, Mp Dumbster, le prix de notre passage que nous lui avons déjà payé, et c'est, j'en conviens, avec un plaisir inexprimable que je me vois sur le paquebot VAréthuse, dont le cap est dirigé vers l'Angleterre, vers l'Europe !
3 août. — J'ai peine à cacher ma joie, et je ne comprends pas l'air triste et malheureux de mon bon, do mon excellent Frantz, que je vais pouvoir enfin récompenser comme il le mérite , si toutefois de pareils services peuvent jamais s'acquitter autrement que par Tamilié, et la mienne est à lui pour la vie ! l'amitié la plus vraie et la plus vive.
6 août. — Frantz est souffrant, très-souffrant même. Je l'ai soigné de mon mieux pendant la traversée, et je suis heureuse de nous voir débarquer à Southampton.
0 mon bon Frantz, mon ami | je médecin anglais que j'a i
fait venir prétend que la maladie qui se déclare est bien dangereuse, une fièvre typhoïde, dil-il.
Il veut que je prenne une garde. Frantz n'en aura pas d'autre que moi. J'ai si longtemps porté le nom de sa femme, qu'il est juste que j'en remplisse les devoirs ; cela me sera facile. Il est si bon, et je Faime tant 1
26 août. — Vingt jours se sont écoulés. Frantz no va pas mieux, au contraire, et j'ai eu avec lui aujourd'hui une étrange conversation, dont je suis encore tout émue. Il me voyait bien affligée, et c'est lui qui cherchait à me consoler.
— Rassurez-vous, madame, me dit-il, le ciel permet que je vous quitte au moment où vous n'avez plus besoin do moi.
— Que dis-tu là ? d'où te viennent des idées pareilles?... elles sont absurdes; tu guériras, mon bon Frantz... je te le jure.
— Non... non... madame... Je n'en reviendrai pas, je le sens ; mais qu'importe ? Vous allez avojr tant d*amis qui vous entoureront 1
— Jamais d'aussi chers que toi.
Il me répondit par un sourire d'incrédulité.
— Vous ctefi libre, madame, me dit-il, et M. OswaUl, votre neveu, vous aime.
Je fis un geste pour le faire taire.
— Oh ! il vous aime, madame, continua-t-il ; il vous aime ! vous me l'avez dit à Valentz, et je l'aurais bien vu sans cela; il vous aime d'un amour brûlant, insensé, d'un amour qui ne peut être comparé... qu'à...
— A quoi ? lui demandai-je.
— A rien, dil-il ; et vous-même, madame, vous-même, vous Taimcz.
— Tu t'abuses...
— Non... non... vous qui d'ordinaire me disiez tout, c'est la seule chose que vous m'ayez cachée ; c'est ce qui m'a fait le plus de peine,
— Eh bien ! oui, mon bon Frantz; pourquoi ne pas te dire la
48t PROVBRBBfl ^« NOUVELLES — ROMANS
vérité, pourquoi aurais-je des secrets pour toi ?... oui, je l'aime !
— Ah ! vous êtes beaux et jeunes tous les deux... vous êtes libres... Vous vous marierez... Rien ne s'y oppose désormais.
11 s'interrompit en ce moment en poussant un cri douloureux.
— Qu*as-tu ? lui dis-je en me précipitant vers lui.
— Je souffre beaucoup... Je crois que mon mal augmente.
Depuis ce jour, en effet, j*ai commencé à m*alarmer.
28 août. — Le médecin n'a plus d'espoir, il veut m'éloigner de sa chambre, et moi, je Tai juré... je ne Tabandonijerai pas.
Dût cette nuit, que je passe seule près de lui, être la dernière, je resterai près de mon meilleur ami... c'est à moi de fermer ses yeux !
i*"^ septembre. — Son agitation redouble.
— Thérèse, dit-il, Thérèse !...
Il ne m'entend pas... 11 ne me voit pas... il ne me reconnaît plus... il aie délire... Ah ! le malheureux 1 le pauvre insensé ! Ah ! si j'ai deviné le secret qu'il emporte avec lui... Mon Dieu I qu'il a dû souffrir !...Mon Dieu! que je le plains !
J'ai passé toute la nuit à prier près de lui et pour lui !
2 septembre. — Prantz n'est plus ! que Dieu maintenant me protège! Comment retourner seule dans mon pays? Que deviendrai-je ? quel parti prendre ? quelle démarche tenter ?
Faut-il me cacher encore ou dire qui je suis ? Voudra- t-OH seulement me reconnaître ? Ne passerai-je pas pour une intrigante, pour une femme sans aveu?... Et puis, je souffre... ma tête est brûlante.... je n'ai pas toutes mes idées à moi...
Le médecin prétend que ce sont les symptômes de la fièvre qui a emporté Frantz, que je l'aurai gagnée en le soignant ; ce n'est pas vrai, je souffre de la tête... et du cœur, mais je ne suis pas malade.
LA JEUNB ALLEMAGNE 483
3 septembre. — Il voudrait m'engager à rester en Angleterre. Non, non, je veux partir... Si je meurs, Je veux que ce soit dans mon pays, près des miens... j'ai des forces... elles sont loin d*ôtre épuisées... je continuerai ma route... en me cachant toujours à tous les yeux... Je ne me ferai connaître qu*à une seule personne,. au curS Berthold... j'irai près de lui... ce sera mon conseil.
15 septembre. — J*ai fait les deux tiers et plus de ce pénible voyage. J'ai revu l'Allemagne, j'approche de Prague et de Donnersberg. Que Dieu me donne la force d'y arriver!
Le journal de Thécla finissait U.
Deux jours cependant s'étaient écoulés, la malade n'allait pas mieux, mais elle n'allait pas plus mal. Grâce au dévouement, grâce au talent du docteur, l'œuvre de destruction s'était arrêtée ; c'était beaucoup.
Thécla fit signe à M. Mœnch qu'elle voulait lui parler, et ' elle eut la force de lui adresser quelques mots.
— Je sens... malgré vos soins... qu'il me reste peu de temps à vivre... et je voudrais... avant de mourir... voir mon neveu... Oswald. Est-ce possible?
Le docteur tressaillit, se recueillit un instant, puis répondit d'une voix lente :
— D'abord, madame la comtesse, je n'ai pas perdu l'espoir de vous sauver, et j'ai la certitude que ce que vous me demandez là vous tuerait sur-le-champ.
— N'irhporlel murmura-t-elle.
— Quant à Oswald, après vous avoir retrouvée et revue pour quelques instants... s'il lui fallait vous perdre de nouveau et pour toujours, je ne répondrais ni de sa raison... ni de sa vie.
La comtesse fît signe de la main qu'elle renonçait à le voir, et le docteur se retournant vers le curé, lui dit :
— Demain dimanche, en allant dire la messe à Donnersberg, informez-vous de l'état d'Oswald, envoyez-moi Gretly, car moi je reste ici près de madame la comtesse et ne la (|uitterai pas d'un instant.
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Thécla le remercia par un de ses doux regards, si expressifs et si éloquents!
Le lendemain Grelly accourait, et un bonheur aussi inat- (eiidu que la vue de sa maîtresse lui porta un coup terrible, à elle forte et bien portante ! On pouvait juger par là de Teffet qu*une telle rencontre eût produit sur. Thécla et sur Oswald.
Mais celui-ci inspirait bien d'autres craintes à Gretly.
— Monsieur le docteur, lui dit-elle, notre jeune maître médite quelque sombre projet; j'en suis d'autant plus sûre qu'il affecte d'être calme et même joyeux ; mais il veut se tuer, c'est son idée. Cette idée-là, il ne la confiera à personne, et personne au monde ne pourra l'empêcher jie l'exécuter,. J'aurai beau veiller du matin au soir e,t avoir l'œil et l'oreille au guet, la Moldau coule sous ses fenêtres, ses pistolets sont
- sous sa main, dans son secrétaire.
— Tu as raison, dit k docteur en réfléchissant, s'il le veut bien, il en trouvera toujours les moyens. Le coup de maître serait de l'empêcher de vouloir.
— Et comment cela?
Le docteur s'approcha du lit de la malade et lui dit : Thécla, vous qui, toute votre vie, vous êtes sacrifiée pour les autres, vous sentiriez-vous la force, pour sauver Oswald... do faire ce que je vais vous dire ?
Elle ne répondit pas, mais elle regarda le docteur : un rayon d'énergie et de courage brillait dans ses yeux mourants.
— Il faudrait écrire une ligne que je vais vous dicter. En aurez-vous la force ?
Elle se souleva. Gretly et le docteur la soutinrent. Elle traça d'une main ferme le peu de mots qu'on lui demandait, puis retomba accablée. M. Mœnch s'empressa auprès d'elle, lui donna un cordial qui la ranima, ensuite il remit le papier à Grelly et lui prescrivit ce qu'elle en devait faire.
Quatre jours après la scène dont *nous venons de parler, Oswald était seul, la nuit, dans son appartement. C'est là
LÀ JEUNK ALLEMAGNE 485
que nous l'avons laissé. Il avait voulu, avant de quitter la vie, relire encore une fois les lettres de Thécla.
Il venait d'ouvrir le coffret d'ébène qui les renfermait et dont lui seul avait la clef.
La première lettre qui lui tomba sous la main avait été moins froissée, c'est-à-dire moins lue que les autres. Il la regarda vivement, elle ne contenait que ces mots •
« Oswald, je vous défends de vous tuer,
« Votre tante, Thécla. »
Il resta immobile, se frotta les yeux et, tremblant, relut encore.
C'étaient bien, cette fois, l'écriture et la signature de Thécla, les autres lettres en faisaient foi... il n'y avait pas à s'y méprendre ! et puis, quelle autre que Thécla aurait pu ainsi deviner son dessein et lire dans sa pensée 1
Révait-il?... était-il éveillé?... Comment expliquer un tel prodige ?
On comprend qu'en ce moment il ne pensait plus à se tuer... et qu'il aurait vécu maintenant... par amour et par curiosité.
Quand Gretly entra de grand matin dans sa chambre, il ne s'était pas couché, il n^avait pas dormi de la nuit et il n'en avait pas envie ! il avait l'œil ardent, la tête en feu ; il n'adressa pas un mot à la jeune fille, mais il désirait voir Godfried, que Gretly se hâta d'avertir et de prévenir.
— Qu'est-ce? dit le notaire en se présentant d'un air joyeux; comme te voilà le teint animé! Est-ce que notre souper d'hier, est-ce que mon bon vin de Pods-Kalski l*aura porté à la tête ?
— C'est possible, dit Oswald à demi-voix. Ferme la porte et approche-loi de moi.
Il tira de son sein la dernière lettre de Thécla et la lui montra.
— Il y a quelques 'heures, lui dit-il, j'hésitais encore à croire la chose possible, je doutais de ma raison; j'étais seul
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et il faisait nuit : mais il fait jour; mais te Toici, toi, Godfried, mon ami, en qui j*ai confiance autant qu*cn moi, ah 1 plus qu'en moi-môme, dans ce moment i parienmoi avec franchise... le malheur que je redoutais et auquel je voulais me soustraire, est'il donc arrivé? Ne suis-je plus qu'un misérable insensé qu'il faut renfermer désormais?...