‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 6 sur 54 · LES ETUDIANTS · texte numérisé non relu

LES ETUDIANTS

Le géndral avait tout réglé dc^s la veille. Il avait congédié M. Schlankopf, ainsi que sa rhélorique et sa philosophie. Pendant le temps que le professeur avait passé au château, le comte n'avait eu aucun reproche à lui faire. II n'avait eu, au contraire, que des éloges à lui donner. Il lui devait donc une gratification. M. Schlankopf préféra une recommandation auprès du gouverneur de Prague. Il trouvait cela plus honorable, et le comte, qui le trouvait peut-être plus économique, s'empressa de lui délivrer la lettre la plus pressante et la plus chaleureuse. Elle eut un plein effet. Le comte, partisan des idées anciennes et conservatrices, était au mieux avec M. de Metternich, et l'on ne pouvait rien lui refuser, au moment surtout où la cour le chargeait d'aller combattre en Italie les idées révolutionnaires.

M. Schlankopf ne pouvait être nommé professeur ordinaire : toutes les places étaient occupées; mais il obtint dans l'Université, et c'était beaucoup pour lui, le grade de professeur suppléant. Il n'était pas en' titre et n'avait point d'appointements, mais il remplaçait le professeur malade ou absent, et îl avait droit à sa survivance.

Quant à Oswald, soumis aux ordres de son oncle, il avait, de grand malin, quitté le château. Il se rendit d'abord chez le curé Berthold, l'ami de sa more, pour lui demander sa bénédiction, puis chez le docteur Mœnch pour lui faire ses adieux et embrasser son ami Godfried. Quel fut son étonne-

ment en voyant celui-ci, le bAton à la main, le sac sur le dos, et prêt à partir !

— Où vas- tu donc?

— A Prague. Je pars avec toi î Puisque tu es étudiant, je le suis aussi. Je Tai déclaré à mon père, qui n'était pas d'abord trop bien disposé en faveur de l'Université, non pas qu'il n*estime la science qu'on y donne, mais il craint les idées qu'on y reçoit. Je l'ai rassuré. Je n'ai pas d'idées, il le sait, et je lui ai juré que je n'en aurais jamais. Je ferai plus, je veillerai sur les tiennes ; à ces conditions, il consent à ce que nous ne nous quittions plus.

Les deux amis partirent ensemble.

Ils entrèrent dans Prague par le pont sur la Moldau, ot ils s' arrêtèrent en face de la slalue de Jean Népomucène ;« ils embrassèrent d'un seul coup d'oeil les aiguilles, les clochers, les dômes, les tourelles, les minarets des innombrables édifices publics qui s'élèvent sur les deux rives du fleuve, et qui font de Prague la plus curieuse et la plus belle ville de la monarchie autrichienne, sans en excepter Vienne elle-même ! Ils se retournèrent pour jeter un dernier regard sur les riantes collines du Hradschin, du Vysserhad ci du Ziskaherg^ et se dirigèrent vers Thôtel de Y Étoile-Bleue^ tenu par la veuve Traumandorf, qui logeait d'ordinaire les étudiants comme il faut et leur fournissait, pour un prix modéré, des logements sains, aérés et commodes.

La vie indépendante et artistique des étudiants d'Allemagne, leurs costumes, leurs réunions, leurs usages ont offert de tout temps aux romanciers et à Thistorien un point de vue pittoresque, mais jamais aussi curieux et aussi singulier qu*à l'époque où se passe cette histoire.

De tous les souvenirs qui se rattachent aux étudiants, une des choses les plus dignes de remarque, c'est leur système constant d'association sous le titre do Landsmannschaft et de Burschenschaft,

Bursch signifie un jeune garçon, un éttidiant boursier.

Quelques auteurs allemands prétendent qu^à l'époque dont

nous parlons, il n'y avait qu'un petil nombre de membres, des chefs tels que M. Schiaukopf et ses amis, dans le secret des complots que l'on tramait alors, et que la plupart des étudiants revêtus du titre de Burschen demeurèrent toujours fort innocenls de tous les projets sanguinaires auxquels on les associait. D'autres prétendent, au contraire, qu'il y avait dans toute la Durschenschaft un mouvement politique, vivace, ardent, continu, et que, vers les dernières années, se dessinaient trois nuances d'opinions bien marquées : celle des révolutionnaires, qui demandaient l'abolition de tout ce qui existait, aristocratie, religion et société ; celle des républicains, qui ne voulaient ni royauté, ni noblesse, mais qui consentaient aune autorité et à un pouvoir quelconque, pourvu qu'il fût remis entre leurs mains; enfin celle des constitution" nelSy qui se seraient contentés de voir l'Allemagne dotée d'une charte et d'un gouvernement représentatif plus ou moins libéral. Nous verrons plus tard combien, avec une telle dissidence d'opinions, il était difficile de maintenir l'accord entre les divers membres de l'association.

Nos deux amis venaient d'entrer à l'hôtel de VElode-Bleua et la veuve Traumandorf, qui les reçut à merveille, les invita î\ inscrire leurs noms sur un registre que Ion portait, toutes les semaines, à l'Hôtel-de- Ville. Godfried venait d'inscrire son nom en grosses lettres et de l'orner d'un superbe paraphe, lorsqu'un grand jeune homme, debout derrière lui, et qui, pendant qu'il écrivait, lisait par-dessus son épaule, s'écria d'une voix grêle et-criarde :

— Godfried Mœnch! Seriez-vous, par hasard, parent du docteur Mœnch, de Donnersberg?

— Je suis son fils, monsieur.

Il n'avait pas achevé ces mots, qu'il se sentit pressé avec la plus tendre effusion dans les bras de l'étranger. Godfried le regarda d'uH air étonné et lui dit :

— Je ne vous connais pas, monsieur.

—r Parbleu ! ni moi non plus. Mais votre père, qui vient souvent à Prague, m'a guéri l'année derrière d'une blessure

gTîive, d'une blessure presque mortelle, reçue dans ce terrible duel de la Judenstadt. Je suis Ulrich, Ulrich dont il vous a sans doute parlé, Ulrich, étudiant en médecine de seconde année.

— En effet, dit Godfried, un peu troublé par la volubilité (le sou interlocuteur... Je crois qu'il nous a parlé d'un combat dans le quartier des Juifs, où il passait un soir... d'un étudiant qui se croyait mort...

— C'était moi.

— Et qu'il a pansé sur place... une égratignure.

— Pour lui... qui a la science infuse !... pour lui, le plus grand praticien de l'Allemagne, et il m'a sauvé ce bras, celte main dont je presse la vôtre.

Pendant que le nouvel arrivé parlait ainsi, Oswald cherchait comment cette voix, qui frappait son oreille pour la première fois, ne lui était pas inconnue. Elle résonnait pour lui, je ne dirai pas comme une harmonie, mais comme un refrain déjà entendu.

— J'y suis, se dit-il ; c'est un des étudiants mystérieux qui venaient tous les samedis visiier mon professeur , M. Sclilankopf, dans la tourelle de Donnersberg. ^ans voir ses traits, je l'entendais, et cette voix criarde est trop remarqaal)lc pour ne pas laisser de souvenir.

— Vous arrivez à notre Université, continua Ulrich avec la môme impétuosité et sans presque attendre leur réponse. Dans quelle Faculté?... dans celle oii je suis inscrit? dans celle qui est indiquée par l'état môme de votre père, la Faculté de médecine?

— Non, les Facultés de droit et de philosophie.

— C'est la môme chose. Tous les étudiants sDnt frères. Heureux de vous présenter, de vous patronner... Mais ne restez donc pas debout sous' ce vestibule. En attendant que madame Traumandorf, notre hôtesse, ait fait préparer vos chambres, ce qui ne sera pas long, veuillez me faire l'honneur d'entrer dans la mienne.

En parlant ainsi, il ouvrait une porte située au rez-de-

54 PROVERBES — NOUVELLlfiS — ROMANS

chaussée, et nos deux amis ne purent, sans impolitesse, refuser riîospitalité que leur offrait leur nouveau camarade.

L'appartement se composait de deux pièces, la chambre à coucher et le salon, si l'on peut lui donner ce nom ; toutes deux offraient un désordre scolastique, dont il était impossible de ne pas être frappé. La chambre contenait un lit, un porte-manteau, une toilette et un grand coffre. Dans le salon, des livres, des pipes, des fleurets, du tabac, des habits, des papiers, même des ustensiles de ménage, gisaient pêle-mêle sur deux chaises; un fauteuil, un bureau, quelques rayons de bibliothèque, un vieux sofa usé et un poêle allemand.

Ce qu'il y avait de plus remarquable c'était la décoration des quatre murs : l'un était orné de portraits au daguerréotype enchâssés dans des cadres de bois.

— Ce sont, s'écria Ulrich, les portraits des amis qui ont contribué à rendre ma vie douce et agréable, pendant les trois semestres que j'ai passés jusqu'ici à l'Université, et j'espère bien que vous me donnerez les vôtres. Chaque membre d'un Chor fait un pareil cadeau à ses camarades.

— Qu'est-ce que c'est qu'un Chor? demanda Oswald avec curiosité.

— Dès qu'il arrive à l'Université, répondit Ulrich, l'étudiant, le Burschy devient aussitôt membre d'un Chor... ou d'un club, comme disent les Anglais... Vous serez du mien, je vous fais inscrire dès aujourd'hui.

Les deux amis remercièrent, et Oswald, en levant les yeux, reconnut dans la collection de portraits celui de son professeur, M. Schlankopf. Deux autres côtés de la muraille étaient consacrés au culte des pipes, si l'on peut à'exprimer ainsi. Il y en avait en effet de toutes les grandeurs, de toutes les couleurs, de toutes les. formes; et, en les comptant, on en aurait peut-être trouvé pour tous les jours de l'année.

Une vieille rapière occupait le centre du quatrième murj à droite, était accrochée une guitare ; à gauche, un bonnet d'étudiant.

Dn domestique vint avertir les jeunes gens que leurs chambres étaient prêtes.

— Combien vous les fait-on payer? demanda Ulrich.

— Seize florins par mois.

— C'est trop cher. Douze, c'est assez. Ç*est ce que je paye, et un ou deux florins pour le service. J'arrangerai cela avec notre hôtesse, madame veuve Traumandorf, qui ne craint pas d'exploiter l'inexpérience des nouveaux arrivants. C'est elle qui se chargera en outre de vos petites emplettes déménage, de vous acheter votre huile, votre bois, etc. Quant au reste, le domestique qui sort d'ici y suppléera, ce sera votre stiefelfuchs ou renard botté,

— Que signifie ce nom ?

— Le mot Fuchs ou renard est le mot dont les étudiants font le plus fréquent usage, et on l'applique ici en y ajoutant le mot bottCf parce que, moyennant un florin par mois, cet individu cire nos bottes, brosse nos habits et fait nos cornmissions.

En disant ces mots, Ulrich était passé dans là chambre des deux amis, dont l'ameublement lui parut convenable et obtint son approbation.

— Vous savez, mes chers camarades, dit-il, en se jetant sur un canapé de velours d'Utrecht jaune, qui en était à sa vingtième ou trentième génération d'étudiants, vous savez, ou je me hâte de vous l'apprendre, si vous l'ignorez, que Tétudiant qui arrive à l'Université doit respecter ceux qui y ont déjà passé quelques semestres. Il fait partie de leurs réunions ou de leurs fôtes, mais il ne jouit d'aucune autorité, d'aucune prérogative... Je vous en préviens d'avance. Le seul privilège qui lui est accordé, dans sa première année, c'est de payer une contribution plus forte que les autres.

— Qu'à cela ne tienne ! s'écria Oswald.

— Il doit se montrer soumis envers les anciens, et, au besoin même, je ne vous le cache pas, leur ouvrir sa bourse, ou leur prêter sa garde-robe. Gela fait bon effet... cela pose un étudiant. Du reste, rapportez-vous-on à moi du soiq de

VOUS taire bien venir de nos camarades. Par exemple, et je ne dois pas vous le dissimuler, pendant le premier semestre et malgré tout mon crédit, il vous faudra endurer la désignation dont nous parlions tout à Theure. Chacun vous appellera Fuchs (Renard).

— Je m'y résigne, dit Godfried.

— Et moi aussi, dit Oswald.

— Mais, au second semestre, continua Ulrich, vous monterez en grade, et, au troisième, vous aurez comme moi le litre de junger Bursch... jeune Bursch^ et successivement vieux Bursch et Bursch moussu, ou Renard d'or!

— C'est superbe, s'écria Godfried, et d'autant plus agréable qu'on n'obtient ce titre, je le vois, qu'à la troisième année, c'est-à-dire celle où l'on quitte l'Université .

— Eh bien ! dit Ulrich en voyant les deux amis à peu près installés, voulez -vous qu'aujourd'hui même je vous présente à nos camarades? Demain vous commencerez votre vie d'étudiants qui se règle à peu pr^'s ainsi :

Le matin à huit heures, l'étudiant prend son café et fume une pipe de tabac.

Cette opération préliminaire accomplie, il travaille, ou il se bat en duel.

A dix heures, il va au cours.

A midi, il dîne.

De une heure à six heures, il va à la salle d'armes ou court les rues et les promenades pour se faire remarquer, car il faut que partout on remarque l'étudiant; il marche, il court, il heurte les passants, enfin, et par tous les moyens possibles, il vexe le Philistin, c'est là le plaisir.

— Qu'entendez-vous par le Philistin? demanda encore Oswald.

— Quoi! vous ne le savez pas?... C'est l'habitant de la ville, c'est le bourgeois, c'est, généralement parlant, tout ce qui n'est pas étudiant, tout ce qui n'entend rien aux sciences et aux arts, ce qui répond au mot fran^jais de pékin pu d*e'picier.

Enfin, la nuit venue, l'étudiant se rend où je vais vous conduire, à la Kneipe ! et il y passe une partie de sa soirée jusqu'à rheure du souper; venez, suivez-moi.

— Volontiers, dit Godfried en prenant son chapeau, mais qu'appelez- vous la Kneipe?

— C'est la taverne oùse réunissent d'ordinaire les membres de notre Chor, de celui auquel vous allez appartenir.

Les trois étudiants sortirent ensemble, Goilfried et Oswald heureux de rencontrer, dans ce nouveau camarade, un cicérone qui les initiait, dis le premier jour, à tous les détails de la vie universitaire ; car Ulrich, vantard et bavard, avait justement les deux défauts qui pouvaient leur ôlre le plus utiles. Il n'y avait, dms tout ce qu'il leuravait raconté, qu'un seul point qui ne paraissait pas à Godfried suffisamment éclairci... c'était l'étudiant qui après avoir, chaque jour, expédié son déjeuner, expédiait son duel...

— C'est donc une occupation habituelle ? dcmanda-t-il h Ulrich, dont il tenait le bras, je ne comprends pas.

— Je vous donnerai à lire le Commenty le code des étudiants, un livre sacré qui établit entre nous nos devoirs et nos droits ; il règle surtout, dans les moindres détails, h grande affaire de chaque jour, celle des duels.

— On se bat donc tous les jours ? demanda timidement Godfried. '

— • On n'a que cela à faire quand on n'est pas en classe... mais soyez tranquilles, vous n'aurez à vous occuper de rien. Tout est prévu par le Comment : la manière de conduire une querelle et de la terminer; h manière d'en demander raison ; le costume, le choix des armes, leur portée, la distance des combattants. Je serai là, d'ailleurs, et il ne dépendra pas de moi que l'occasion de vous rendre service ne se présente bientôt, car je tiens avant tout à vous bien poser. Gare donc!... gare donc. Philistins ! cria-t-il à un groupe de bourgeois qui, causant ensembla au coin de la rue, l'empêchaient de passer. •

— Fait-il son embarras, celui-là ! dirent les bourgeois

en haussant les épaules, mais en se rangeant cependant.

— Ils sont bien heureux de n'être que des Philistins, dit à demi-voix Ulrich à ses deux amis; car si un camarade, un étudiant, s'était permis un mot pareil, mon duel de demain était trouvé, et je n'avais pas besoin d'en chercher d'autres.

— Diable! dit Godfried, à part lui, il paraît qu'il faut peser ici ses paroles, et, malgré son amitié pour Oswald, il commença à se poser cette question : Etait-il bien nécessaire que je vinsse à l'Université, et ne pouvais-je pas m'en dispenser?

Ils arrivèrent enfm dans un faubourg de Prague, à une maison d'assez chétive apparence, à la porte d'une espèce de cabaret.

— C'est la Kneipe, dit Ulrich en ouvrant la porte, c'est-àdire la taverne que nous avons adoptée. Présentés par moi, vous serez les bienvenus. Regardez d'abord.

Mais les deux amis eurent beau regarder, ils n'aperçurent d'abord rien qu'une fumée de tabac tellement épaisse, qu'elle les aveuglait et les suffoquait. Du sein de ce nuage apparaissaient quelques lueurs incertaines, et peu à peu, à mesure qu'ils s'habituaient à cette atmosphère vaporeuse, ils voyaient poindre des tables, des pots d'étain, et enfin des figures humaines.

— Il n'y a que le premier pas qui coûte, dit Ulrich en poussant en avant ses deux compagnons. Tout cela, s'écriat-il avec emphase, n'est rien pour des apprentis philosophes! c'est comme Tambition, c'est comme la gloire... de la fumée et pas autre chose !

Pendant cette tirade, la porte restée ouverte avait laissé entrer un peu d'air frais : on respirait et Ton commençait à y voir.

De chaque côté d'une longue table, une vingtaine de jeunes gens, le bonnet sur la tète, le pot de bière à la main, tenant à la bouche la pipe ou le cigare, apparaissaient dans toute la fierté de l'étudiant allemand et dans toutes ses illusions, se posant comme modèle de franchise, de générosité et d'hé-

roïsme, régénérateur de TEurope et représentant de l'indépendance germanique. L'un d*eux chantait d'une voix retentissante le couplet suivant, dont le refrain était répiélé en chœur par tous les assistants :

Allons frères, nous menons joyeuse vie, Vivallerallerallera! '

Que l'édho de notre voix ébranle les plafonds,

Vivallerallerallera !

Pas de vin... du tabac, de la bière et chantons

Notre chanson chérie

Vivallerallerallera ! Vivallerallerallera !

— Vous avez raison ! s'écria Ulrich, de sa voix aiguo qui domina le bruit des pots et des éclats de rire. C'est Martin Luther qui l'a dit : Vive la bière ! vive l'amour, vivent les femmes, vivent la musique et les chansons I Ces grandes et sublimes vérités, proclamées parle frère Martin, sont devenues le premier acte de foi de la religion des Burschen.

Mais Martin Luther a dit aussi : « Vive l'amitié ! Faitesvous des amis, on ne peut trop en avoir, » et en voici deux nouveaux que je vous présente, deux camarades qui désirent être admis parmi vous.

Tout le monde se leva, et, au milieu des nuages qui commençaient à se dissiper, apparurent, comme des dieux de rOlympe, Oswald et Godfried, qui répondirent par des éternuements redoublés aux nombreuses et bruyantes ovations dont ils étaient l'objet.

— M. Oswald d'Albray, fit Ulrich en le présentant à l'assistance; M. d'Albray, fils d'un officier français.

^ Vive la France ! crièrent les étudiants.

— Et M. Godfried Mœnch, fils d'un savant docteur médecin. •^ Vive la médecine I

— Deux nouveaux camarades qui, pour leur bienvenue, demandent à payer ce soir un bol de Crambambouli.

— J'en paierai deux pour ma part, dit gaiement Oswald. ~ Et moi autant pour la mienne I cria Godfried;

— Quatre bols de Grambambouli I cria Ulrich de sa voix la plus stridente. Garçon, dépèchez-vous !

Fervet opus ! redolentqae tbymo ûagrantia mella I

— Quelle est donc cette liqueur inconnue accueillie avec enthousiasme ? demanda Godtried.

— Vous voulez le savoir ? écoutez. Et, semblable à la magicienne antique on à la sorcière moyen-âge qui compose un philtre, Ulrich formula, d'un ton imposant, la recette suivante, dont plus d'un de nos lecteurs français pourra faire son profit :

Prenez deux bouteilles d'ale ou de porter et faites-les bouillir ; mcttez-y une demi-pinte d'eau-de-vie ou de rhum, tempérée par une livre de sucre ; laissez bouillir ce mélange pendant quelques minutes; puis, en le retirant d'un feu ardent, versez-y les blancs et les jaunes de sii à huit œufs préalablement battus ensemble. Remuez le tout et servez chaud, à moins que vous n'aimiez mieux le boire froid ; cela dépend des goûls.

En ce moment entraient quatre garçons portant quatre bols qui, projetant leur flamme bleuâtre au milieu des ténèbres, donnaient à la taverne une teinte de l'enfer, mais de l'enfer en goguette !

Un long hourra salua Tapparition du Uquide cndammé, et pendant que la lave du volcan circulait déjà dans tous les verres, Ulrich entonna ce chant de triomphe :

« CrambambouU, c'est la liqueur qui enflamme le sang et « durcit le cerveau. Lorsqu'il en est plein, mon verre con- « tient une panacée contre tous les maux de la terre 1 Le (( malin, à midi, le soir et la nuit, Grambambouli est ma joie ! « Grambambouli ! Grambambouli !

« — Si j'étais l'empereur Ferdinand, je créerais un nouvel « ordre de chevalerie, et j'écrirais cette devise en lettres « rouges sur un fond blanc ;

« Toujours fidèle et sans souci, « C'est l'ordre de Grambambouli !

« — Quand ma bourse doit à mon revenu, absorbé par 9 les boules et le billard, quand la poste m'apporte une « lettre au cachet noir, quand ma maîtresse adorée oublie « de m'écrire, pour chasser ma tristesse, à moi Crambama bouli 1 Crambambouli !

« — Oh ! si nos chers parents savaient avec quelle vitesse « s'envole Targent qu'ils nous envoient, combien, dans « leur désespoir paternel, ils verseraient de larmes, pendant « que leurs fils bien-aimés versent tes flots, ô Crambam- « bouli ! Crambambouli !

a — Lorsque l'étudiant se voit forcé d'emprunter, il a emprunte aux Philistins, et quand vient le jour fatal, le <c jour du remboursement, à qui doit-il l'oublî de ses dou- « leurs... et de sa dette? à toi seul, ô Crambambouli ! Cram- (( bamboulil

« — Mon devoir d'étudiant m'oblige-t-il de voler à la « défense et à l'indépendance de ma patrie, les tonnerres « des canons ne m'effraieront pas. En avant ! en avant ! « Que les boulets sifflent et dansent autour de moi... je les «c brave et bois à leur santé ces flacons où tu brilles, ô Cram- « bambouli I Crambambouli !

« Vous ne buvez pas de vin et vous n'aimez pas les filles, « Teetotallers. Dieu bénisse un pareil régime ! Descendants « des ânes sur la terre, comment espérez-vous devenir des « anges dans le ciel ? Buvez de l'eau, nous gardons pour a nous ta liqueur divine, ô Crambambouli I Crambambouli! »

Les cris, les chants, l'enthousiasme redoublèrent I... on but I on trinqua à l'arrivée des nouveaux Burschen. On se donna la main, on s'embrassa, on se jura une amitié éternelle, et enfin après deux heures d'une gaieté que nos amis commencèrent à trouver assez fatigante, il leur fut permis de se retirer et de gagner leur logis.

Les rues étaient presque désertes. On n'y rencontrait guère que des étudiants attardés comme eux et qui, en rentrant se livrer au repos, troublaient, par tous les moyens possibles, celui des bourgeois déjà endormis. Us frappaient

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