LES CAMARADES
Le lendemain Ulrich apporta à Godfricd le code du duel qu'il lui avait promis ; lecture qui ne réjouit que médiocrement le fils du bon docteur.
— Tespère bien, dit-il, qu'il ne me sera pas nécessaire.
— Impossible, mon cher, il faut toujours s'être battu, plus ou moins, c'est indispensable : l'honneur et la considération se mesurent sur le nombre de duels. 11 est triste sans doute de se battre sans succès, ce qui m'est rarement arrivé ; mais il est plus déplorable encore de ne s'être jamais battu ; il n'y a alors aucune espèce d'influence à espérer dans le corps des étudiants.
— Je n'y liens pas ; je n'ai l'humeur ni ambitieuse ni querelleuse, et j'aime mieux ne me battre avec personne.
— Vous ne vous battrez pas, cher ami? Ce sera encore pis. Lisez l'article 6. du Comment : « Celui qui reçoit une insulte... >;
— Et pourquoi voulez-vous que j'en reçoive?
— Parce qu'aussitôt qu'il sera connu que vous n'êtes pas brave, tout le monde le sera contre vous.
— Ah! ahl dit Godfried en se grattant l'oreille, .car Godfried n'était pas lâche, mais il n'aimait pas à se battre.
11 continua à lire l'article 6 :
« Celui qui reçoit une insulte sans en demander raison, est puni du Verchis ou petite excommunication. Il peut se réhabiliter en se battant, dans un temps donné, avec un de ses camarades, n'importe lequel ; mais s'il laisse passer ce
délai, sa sentence devient irrévocable ; aucune puissance humaine ne peut lui rendre son honneur et ses droits. Il devient infâme, et le même châtiment atteint tous ceux qui le fréquenteraient. »
— Eli! mon Dieu, oui, dit Ulrich en soupirant, nous ne pourrions plus ni vous serrer la main, ni boire, ni fumer avec vous. Et ce n'est rien encore, Usez l'article 7.
— Article 7 , dit Godfried : On 2)eut Vinsulter impunément,
— Ah! ah! murmura Godfried en se frottant toujours roreilie, un vrai paria !
— Vous l'avez dit : mis au ban de l'empire académique, il reste isolé au milieu de ses condisciples et en butte à toutes sortes d'avanies et d'outrages.
— Ce no sera pas ! s'écria Godfried.
— A la bonne heure ! et comme je vous l'ai dit, comptez sur moi.
— Décidément, se dit Godfried, quand il se vit seul, j'aurais pu me dispenser de venir à l'Uniyersité ; mais, puisque m'y voilà, il faut bien y rester... Que diraient mes nouveaux camarades, et mon père lui-môme, et Oswald, qui a le courage inné! Moi, je ne l'ai pas... il ne me vient que par la réflexion... et je n'en ai que plus de mérite. Mais, après tout, continua t-il en se promenant dans sa petite chambre, il ne faut pas croire que tous ces fanfarons, à commencer par notre ami Ulrich, se battent, comme ils le disent, par partie de plaisir; cette vaillance dont ils se vantent... ils l'ont achetée de leur professeur d'escrime; je ferai comme eux.
Et Godfried se rendit à h salle d'armes. Oswald, de son côté, s'occupait beaucoup ])lus de ses éludes que de ses camarades.
Chaque matin il se rendait au Carolinum, c'est ainsi qu'on nomme rUniversit:» de Prague, fondée en 1348 par l'empereur Charles IV. Oswald était un des plus assidus aux cours des professeurs, et ces cours, il faut le dire, se passent presque
toujours dans un ordre admirable. Chaque élève se place tranquillement sur son banc, met son bonnet d'étudiant dans sa poche, en tire son petit portefeuille et une écritoire armde d'une pointe de fer qui la fixe dans le dossier du banc placé devant lui. Le professeur a sur son pupitre des notes et le livre qui sert de texte à sa leçon ; mais il ne lit pas, il improvise, seul moven de soutenir constamment l'attention de Pélève, seul moyen aussi, selon l'éloquence du professeur, de faire circuler dans les rangs l'entraînement et l'enthousiasme.
Au sortir de ses cours de droit et de philosophie, Oswald prenait des leçons de dessin et de peinture... voire même de sculpture en bois, où il montrait déjà de l'adresse et du talent. Le souvenir de sa mère et son deuil récent lui servaient de prétexte pour éviter des réunions nombreuses et tapageuses, et son penchant naturel l'éloignait de la tabagie et de la taverne. Il avait renouvelé connaissance avec M. Schlankopf, son ancien professeur, qui avait ouvert, de nouveau, un cours particulier, et cette fois avec plus de succès. Son titre de professeur suppléant à l'Université lui avait donné quelques élèves; son talent et ses nouvelles doctrines, quoiqu'il eût soin de ne les émettre qu'avec une certaine réserve, lui en avaient attiré un plus grand nombre encore. Oswald était un de ses! auditeurs les plus fidèles, un de ses disciples les plus ardents.
Oswald, par le rang et" la fortune qu'il était appelé à recueillir un jour, par là vivacité de son intelligence, par l'ardeur de son imagination, par la probité et la chaleur de ses convictions, était un prosélyte bien autrement précieux à conquérir que tous ses autres camarades. Schlankopf n'y épargna rien, et sa tâche, il faut le dire, ne fut pas difficile.
Ces grands principes de la liberté individuelle, de l'égalité devant la loi, de l'admission, par le mérite, à tous les rangs, k tous les emplois, à tous les honneurs, ces grands principes, qui en 89 avaient fait battre le cœur de nos pères et excité leur enthousiasme, devaient produire le même effet
sar une jeune tête impressionnable, sur une àme où régnait le sentiment du vrai et du juste. Cette liberté sage et modérée, que Ton croit possible, offre des rêves si séduisants, qu'il est impossible de ne pas s'en éprendre! Elle est comme ces maîtresses dont on admire les charmes tant qu'on ne les possède pas.
Oswald était de bonne foi, les autres ne l'étaient pas tous, à commencer par son professeur, qui, en lui expliquant ses théories, se gardait bien de lui faire connaître les conséquences qu'il en attendait et le but où il comptait arriver. Parmi ses camarades, les uns, aveugles et sans expérience, se laissaient conduire par leur professeur; Iqs autres, plus clairvoyants, prenaient pour guides leurs mauvais instincts, leurs penchants avides et leurs coupables espérances.
Reding était de ce nombre. Il en était à sa quatrième ou cinquième année d'Université. Ses camarades étudiaient pour arriver un jour à prendre un état, il avait pris celui d'étudiant... il n'en voulait pas d'autre 1 Celui-là, bien exploité, pouvait, selon lui, mener à tout. Otto, le poêle de la patrie et de l'indépendance, se souciait peu de l'une et de Tautre, mais il voulait paraître, il voulait briller, il voulait parler surtout 1
Ulrich, bruyant, tapageur, important, n'ayant par luimême aucune consistance, était enchanté, pour s'en donner une, de s'allier à une association, à un parti, quel qu'il fût.
Tels étaient parmi les étudiants de notre connaissance ceux qui, ainsi qu'Oswald, étaient admis dans l'intimité du professeur Schlankopf. Il y en avait d'autres encore qui paraîtront plus tard, d'autres plus dangereux, et comme il s'en rencontre toujours lorsque les révolutions fermentent et se préparent.
Oswald se rendait volontiers chez M. Schlankopf, aux heures où Godfried se rendait à la salle d'armes; il lui parlait peu des conférences et des opinions de son ancien professeur, certain qu'ils différeraient d'avis à son sujet, et ils
68 PROVERBBÔ — NOUVELLES -— ROMANS
n'avaient déjà que trop d'occasions de discussions. Le système de Hégel, qui avait succédé à celui de Kant, mcUait en émoi, dans les Universités d'Allemagne, tous les professeurs de philosophie et tous les apprentis philosophes. Oswald était passionne pour ces nouvelles doctrines et Godfried furieux contre elles ; il n'y comprenait rien, et les efforts qu'il faisait pour comprendre finissaient par lui faire perdre la raison.
Il n'était pas le seul! Hégel lui-même, disait en mourant, et l'anecdote est authentique, il disait de Henning, le plus cher et le plus intelligent de ses disciples : a II n'y en a qu'un! il n'y a que lui qui m'ait compris... et encore m'a-t-il mal compris!... »
On assure que, plus tard, Henning mourut à la tâche; cela n'aurait rien d'étonnant; le style de Hégel est abstrait et obscur; sa phrase, pénible et enchevêtrée, semble se mouvoir lourdement dans le vide. Jamais sphinx n'a mieux caché le mot de ses énigmes et n'a pris plus de plaisir h ne pas être deviné. Aussi, depuis 1831, époque de la mort de Hégel, tous ceux qui développèrent à l'envi, ou plutôt traduisirent son système, lui donnèrent une interprétation, ou en tirèrent des conséquences tellement différentes, que le maître fut entièrement dépassé, et doit être absous, par la génération à venir, des absurdités, des impiétés et des crimes dont il a été, de nos jours, le prétexte et non la cause.
Inutile de dire que Schlankopf et ses élèves étaient de l'école hégélienne. Et la philosophie de Kanl n'avait guère pour elle qu'un seul défenseur ; c'était, il est vrai, un des plus éloquents et des plus anciens professeurs de l'Université de Prague, le vieux docteur Johannês. Comme il était professeur en titre, il fallait bien que tous les élèves en philosophie suivissent son cours, mais ce cours était souvent interrompu par des murmures.
De là, à la sortie des classes, des discussions et des duels, car maître Johannês avait aussi, dans ses élèves, des défenseurs pris surtout parmi les étudiants do familles riches et
nobles, ce qui faisait crier à Taristocratie et contribuait encore à dépopulariser le vieux professeur. Un de ses plus chauds partisans était le jeune comte Ernest de Staremberg, qui, allié aux meilleures maisons de la monarchie, avait devant lui, dans la carrière diplomatique, un avenir brillant et assuré.
C'est pour cela qu'après le cours de philosophie, où il s'était fait inscrire pour son plaisir, il suivait assidûment les cours de droit. Jeune, élégant et distingué dans ses manières, il avait eu grand'peine à s'habituer à celles de ses camarades. Quelques duels heureux l'avaient bien posjâ et on lui permettait de vivre à sa guise.
n était né à Prague, qu'il estimait la plus belle ville du monde ! Prague dont il admirait les antiquités, les monuments, les chefs-d'œuvre!... Mais Prague renfermait d'autres trésors qui lui étaient encore plus chers.
Il avait été élevé avec une jeune fille charmante, orpheline de haute naissance, mais sans fortune, Éléna Lobkowitz, pupille du gouverneur de Prague, et que, dans soji cœur, il regardait comme sa fiancée; mais orphelin lui-môme, et sous la tutelle d'un des plus redoutés et des plus puissants seigneurs du royaume, il attendait qu'il fût maître de ses biens et de sa hberté, pour les offrir à celle qu'il avait choisie. Jusque-là, simple étudiant, mais reçu chez le gouverneur, il y voyait tous les soirs sa bien-aimée.
Quant à ses matinées, elles étaient consacrées à l'élude et à ses cours de droit; et de tous les camarades qu'il y rencontrait, un seul excitait sa sympathie, c'était Oswald, dont il aurait volontiers fait son ami. Mais celui-ci répondait peu à ses avances et semblait môme l'éviter. Les partis sont exigeants et intolérants, et Oswald, pour ne point mécontenter ses nouveaux amis, libéraux forcenés, n*osait fréquenter un jeune homme charmant qui lui plaisait beaucoup, mais qui, noble et riche, était à des yeux républicains entaché du plus grand des crimes, celui d'aristocratie.
Un malin, cependant, Slaremberg aperçut Oswald, qui, «^
la sortie, du cours de Johannês, s'était dirigé vers le centre de la ville et s'arrêtait en contemplation devant quelques pierres, 'seuls débris d'un ancien édifice.
— Que faites-vous là, mon jeune camarade? lui dit Staremberg en Tabordant.
— J'éludie, monsieur le comte, et j'en ai grand besoin. Né en France, élevé au château de Donnersberg, dont je ne suis presque, jamais sorti, j'ai passé mon enfance à quelques lieues de la ville de Prague, et je ne la connais môme pas... Je suis d'une ignorance dont je rougis. Vous qui êtes du pays, veuillez me dire quelles sont ces ruines.
En ce moment sortit du palais du gouverneur une calèche où étaient plusieurs dames en toilettes élégantes. Oswald vit tout à coup rougir M. de Staremberg, et il allait lui demander : Vous connaissez ces dames? Mais les jolies dames saluèrent gracieusement le jeune comte qui ôta avec respect sa casquette d'étudiant. Oswald remarqua qu'une de ces dames était excessivement pâle : c'était la plus jeune et la plus jolie. Staremberg suivait des yeux la calèche qui s'éloignait, et un soupir imperceptible effleura ses lèvres. Puis, tout à coup, et comme cherchant à se remettre de son trouble, il se tourna vivement du côté d'Oswald, et lui dit :
— Vous me demandiez, je crois, quelles étaient ces ruines?
— Oui vraiment.
— Celles du palais de Wallenstein. Ici , à l'endroit où nous sommes, s'agitait autrefois une foule nombreuse do courtisans, et je pense, continua-t-il en voyant l'air dédaigneux d'Oswald, que vous n'auriez pas été de ceux-là?
— Noii, dit brusquement Oswald... Malheur à toutes les tyrannies, même à celle de la gloire !
— Ah ! ah ! dit Staremberg en souriant, puisque nous parlons de la tyrannie des grands... allons plus loin; peut-être trouverons-nous des traces de la tyrannie du peuple.
— En vérité! s'écria Oswald étonné... Où donc?
— Par ici... venez... montons au Hradschin, cette colline où s'élèvent le palais des rois de Bohême et l'église métro-
politaine. Quand nous serons arrivés au château, je vous raconterai une histoire qui vous concerne un peu.
— Moi 1
— Vous, ou du moins votre famille; ne connaissez-vous pas vos ancêtres du côté des Donnersberg?
— Très-peu, et je suis à cet égard aussi ignorant que sur les antiquités de la ville de Prague.
— Tant mieux ! je vais faire le professeur, et, chemin faisant, cela vous expliquera peut-être la haine de votre oncle, le feld-maréchal actuel, contre les idées révolutionnaires.
11 y a plus de deux siècles, continua Staremberg, en prenant le bras de son jeune camarade et se dirigeant avec lui vers la ville liante où il demeurait, il y a plus de deux siècles qu'un de vos aïeux, Diepold Martinitz de Donnersberg, présidait, dans la grande salle du château, l'assemblée des états, 011 Ton discutait une grande question.
— Il y avait donc alors de la liberté en Bohême ? s'écria Oswald.
— S'il y en avait! répondit Staremberg, vous allez en juger : on discutait ce jour-là, comme je vous le disais, une grave question, car il s'agissait de la liberté religieuse; votre grand-oncle DiépoId Martinitz, et son collègue Slavata, gouverneurs royaux, défendaient, en bons catholiques, leur opinion au milieu de rassemblée des députés, dont la minorité tumultueuse appartenait à la religion réformée. Il s'agissait de trouver des arguments pour leur réïK)ndre ; voici ceux que Ton employa : A mort les catholiques ! à mort les tyrans! C'était le peuple "qui avait envahi la salle du gouvernement, le peuple qui demandait aux députes protestants les tètes de leurs collègues... elles leur furent accordées» Du haut de la fenêtre que vous voyez, et qui s'élève à soixante pieds du sol, on précipita dans les fossés du châ* teau votre arrière-grand-oncle Diépold Martinitz, et son collègue Slavata, et par-dessus le marché, Philippe Plater, le secrétaire. La question préalable ainsi discutée, la question principale fut votée librement et la minorité remporta»
Ipï^T:^''^*?^?!^*''
— Ah 1 s'écria Oswald avec indignation, on était alors dans la barbarie.
— Et de nos jours où l'on n'y est plus, répondit Staremberg en souriant, on pourrait bien encore délibérer de celte manière, si on laissait voter le peuple !
— Vous ne le pensez pas.
— Si vraiment, mon cher camarade, et plaise au ciel que nous n*en soyons jamais témoins I Mais pour calmer votre indignation, je me- hâte d'ajouter, chose des plus miraculeuses ! que ni votre arrière-grand oncle, ni aucun de ses compagnons de voyage... aérien, ne périrent dans cette chute épouvantable.
Dangereusement blessé, mais vivant encore, Diépold Martinitz fut, ainsi que son collègue, relevé par quelques bons Samaritains, et transporté dans la maison du chancelier Lobkowitz, où on leur prodigua tous les secours nécessaires. Une heure après, le peuple, qui les avait crus morts, se présentait irrité devant la maison, criant qu'on l'avait trompé, et réclamant ses victimes... Mais l'épouse du chancelier, Po« lixena Lobkowitz, les sauva en déclarant à la multitude furieuse qu'il faudrait la tuer avant de la forcer à livrer des malheureux qui avaient reçu sous son toit l'hospitalité.
— Ah ! s'écria Oswald, les larmes aux yeux, qu'elle soit bénie, elle et toute sa race I
— Vous venez de voir une de ses descendantes, répondit Staremberg en rougissant de plaisir : cette jeune fille que vous trouviez* tout à l'heure si jolie, c'est Éléna Lobkowitz, qui , toute faible qu'elle vous ait paru, aurait, au besoin, le môme courage et la môme énergie que son aïeule.
En ce moment, et comme les deux jeunes gens causaient ainsi en amis et en se donnant le bras, ils aperçurent, au détour d'une rue, un groupe d'étudiants escortant leur professeur, M. Schlankopf. Un sentiment qu'il ne pouvait ou n'osait définir, un sentiment de malaise ou de honte fit rougir Oswald ; par un mouvement involontaire il voulut . retirer son bras passé dans celui de Staremberg, il n'en fit
rien pourtant et continua à marcher et à causer avec lui, non sans observer, du coin de Foeil, Tair froid et les regards mécontents de ses amis les libéraux. Il se disait en luimême : Je ne leur dois rien, après tout, et je suis maître de mes actions ; qu'ils disent ou pensent ce qu'ils voudront, peu m'importe !
C'était beau! c'était fier! et pourtant, après avoir serré la main de M. de Staremberg qu'il venait de reconduire, ses pas se dirigèrent comme malgré lui vers la demeure de Schlankopf, où il entra. On le reçut froidement. Quiconque s'est affilié à un parti ou à une opinion, en devient l'esclave; il ne s'appartient plus, il doit des comptes à ses nouveaux amis ou à ses nouveaux maîtres, et, cette loi, Oswald dut la subir. Il fut obligé de raconter comment le hasard, et non sa volonté, lui avait fait rencontrer M. de Staremberg dont il n'avait pu refuser la proposition : démontrant ainsi que l'on voyait à tort un but politique dans une promenade d'agrément.
Et comme les défiants du parti semblaient n'accueillir encore qu'avec froideur ces loyales explications :
— - J'ignore quel sort m'est réservé, messieurs, dit- il à haute voiX; mais loin de pactiser avec les partis opposés au nôtre, fidèle à mes opinions et ennemi des privilèges et de l'aristocratie, je déclare ici que si jamais j'avais, comme' M. de Staremberg , un rang ou un titre, j'y renoncerais de moi-même I
— Hourra ! hourra ! vive Oswald I S'écrièrent tous les étudiants, entraînés par la franchise de leur jeune camarade.
— Je déclare, continua Oswald dont leurs cris excitaient encore l'ardeur, que si jamais je deviens possesseur d'une grande fortune, le seul usage que j'en prétende faire est de la partager avec celui ou ceux de mes frères qui seraient malheureux.
Pour le coup, l'enthousiasme ne connut plus de bornes. Les hourras redoublèrent. Tous les assistants, dont aucun probablement n'avait d'héritage à espérer, rivalisèrent avec
ScaiiBB. — ŒuTres complètes. V"»» Série, — 7«n« Vol. — 5
pswald de générosité et de dévouement. C'était une fièvre, un délire de désintéressement, et chacun semblait perdre la tête, excepté Schiankopf, qui se leva et, profitant d'un moment de silence, dit froidement :
— Je reçois le serment du comte Oswald de Donnersberg, et, au nom de son pays, au nom de ses amis, je l'en remercie.
L'assemblée alors se sépara, et Oswald retourna à son logis où il n'avait pas paru de la journée et où d'autres événements l'attendaient.
VlU
LB TRIBUNAL D*HONNBUH.
Le malin, en sortant du cours de maître Johannès, Godfried rentra chez lui pour écrire à son père. Il avait déjà, en bon fils qu*il était, rempli les deux premières pages de sa lettre, quand on frappa rudement à sa porte. C'est Oswald, se dit-il ; mais Oswald avait sa clef. Ce ne pouvait être lui, Godfried alla ouvrir.
11 vit entrer Ulrich, l'air grave et triste; Ulrich qui, les yeux baissés, lui serra 1^ main sans le regarder et alla tomber plutôt qu'il ne s'assit sur une chaise, vis-à-vis de lui. Il gardait le silence, mais de temps en temps, poussait un soupir prolongé , aucjuel servait d'accompagnement le bruit d'une légère badine dont il frappait la tige de ses bottes.
— Que diable as-tu donc? s'écria Godfried. •
— De mauvaises nouvelles à l'apprendre ; mais, un jour ou l'autre, il fallait que cela arrivât... Autant alors que cela se passe ainsi, entre amis, en famille, cela vaut mieux.
— Si tu voulais t'expliquerî s'écria Godfried avec impatience.
— M'y voici. Depuis six mois qtt'Oswald et toi vous êtes arrivés à l'Université, vous ne vous êtes pas encore battus; cela produit un mauvais effet.
- — Ça m'est égal. ' '
— n est vrai qu'Oswald travaille toute la journée, que tu ne le quittes pas, et que vous ne paraissez presque jamais à la Kneipe.
16 PHOVEHBES — NOUVELLES — ROMANS
— Conduite que chacun doit approuver, dit Godfried.
— Et que tout le monde blâme.
— Ça m'est égal.
— Et vous vous seriez déjà fait des ennemis de tous nos camarades, si je n*avais pas été là constamment, le pot de bière à la main, pour vous défendre; mais enfin, il est des choses que Ton ne peut empêcher, des événements plus forts que les hommes... Ce matin, par exemple... et Ulrich poussa un nouveau soupir.
— Eh bien I... quoi, ce matin? demanda Godfried.
— Tune le souviens pas?
— Non.
— Tu es sorti du cours de maître Johannès en te dispu* tant avec Oswald.
— Sur la philosophie de Hegel. Oui, cela nous arrive souvent.
— Précisément ! tu as dit à voix haute, et avec chaleur : Cela n'a pas le sens commun!
— La philosophie de Hegel... Est-ce qu'on ne peut pas y toucher? est^e qu'elle est inviolable?
— Non; mais Oswald, te prenant par la boutonnière de la redingote en te secouant vivement, t*a crié avec colère, devant trente ou quarante de nos camarades qui sont prêts
* à l'attester : C'est toi, Godfried, c'est toi qui n'as pas le sens commun !
— C'est possible, répondit froidement Godfried ; je n'y tiens pas.
— Mais tes amis, tes camarades y tiennent ! s'écria vivement Ulrich ; et je viens, au nom de tous, te prévenir et l'engager à prendre tes^avantages^ sans attendre plus longtemps, car on craint déjà que ce ne soit trop tard.
— Prendre mes avantages ? dit Godfried d'un air interdit, qu'est-ce que cela signifie ?
— N'as-tu pas lu le Comment^ le code du duel que je t'ai prêté ? Tiens, lis : Prendre ses avantages, c'est-à-dire demander raison avant que personne vous ait priméy c'est-à*
dire avant qu'une injure plus grave ait donné à quelqu'un le droit de prendre ton rang et de se battre, avant toi, avec Oswald.
— Avant ni après, s'écria Grodfried en haussant les épaules, car je ne me battrai pas.
— Tu ne te battras pas ?...
— Avec mon meilleur ami?... allons donc ! Et je suis enchanté qu'Oswald ne soit pas là, car il eût reçu tes propositions autrement que moi, qui me contente d'en rire.
— D'autres n'en riront pas, je le le jure, et le tribunal d'honneur s'est déjà assemblé à ce sujet.
— Où cela ?
— A la taverne du Pélican où il tient ses séances ordinaires.
— J'y vais, dit Godfried en prenant son chapeau, je vais leur expliquer la chose, avant qu'eUe n'aille plus loin, et avant même qu'Oswald en soit instruit.
— Je ne le quitte pas, s'écria Ulrich, qui n'était pas fâché de voir une affaire dont il s'était mêlé prendre des proportions sérieuses.
La taverne du Pélican était à deux pas. Le tribunal était déjà assemblé... c'est-à-dire attablé. Il se composait de cinq membres qui avaient devant eux des pipes et des pots de bière, ^u papier, une écritoire et un exemplaire du Com^ ment, La séance était publique, et qui voulait pouvait entrer, boire et écouter. Les assistants avaient même le droit d'improuver le jugement par leurs murmures, ou de l'approuver par leurs bravos.
Plusieurs étudiants étaient déjà assis et avaient pris rang d'auditeurs derrière les conseillers. Le président, celui qui était placé au milieu de la table, était un élève en théologie, un étudiant de troisième année, nommé Krabb, pilier des salles d'armes et le plus fort tireur de l'Université ; ses duels nombreux et toujours heureux^ ses connaissances dans la matière et l'effroi qu'il inspirait généralement, l'avaient porté de droit à cette place honorable. Il n'y avait pas exemple
PROVERBES — HOUVELLBS — ROMANS
qu'on eût appelé de ses jugements, lesquels, comme nous rayons vu plus haut à Toccasion du Comment^ pouvaient avoir de graves conséquences, car ils décidaient parfois de Thonneur ou de la vie.
A sa droite, était le secrétaire Gandolf, étudiant en philosophie, chargé de rédiger les. arrêts, et maniant avec distinction la plume et Tépée, car c*était aussi une excellente lame et un garçon de mérite.
A la vue de Godfried, chacun poussa un hourra : Vive God* fried ! Le tribunal se leva ; le président lui offrit un pot de bière et un banc, en Tinvitant à s* asseoir, et dit d'une voix grave :
— Apprenant que Fin jure de ce matin, injure publique, n'avait pas encore obtenu de satisfaction, nous allions délibérer; mais votre présence et celle du brave Ulrich, votre témoin, nous attestent suffisamment que le combat a eu lieu, que Toffenseur est puni et que votre honneur est intact.
De nouveaux hourras s'élevèrent : Vive Godfried I L'affaire s'engageait mal, c'était déjà une difficulté de plus pourGrodfried, de redescendre du haut degré d'estime où Tenthousiasme prématuré de ses condisciples venait de le placer.
— Messieurs, dit-il d'une voix incertaine, ce n'est pas cela que je venais vous dire...
Longs murmures dans l'assemblée.
— Quoi I le combat n'a pas encore eu lieu î dit le président d'une voix sévère : c'est bien tard : n'importe, le défi a. été porté... il a été accepté... pour quelle heure?
— Pour quelle heure?... crièrent plusieurs étudiants dont l'intention évidente était d'assister au combat.
— Messieurs, reprit Godfried en balbutiant, il n'est pas encore question de cela.
Les murmures redoublèrent.
— Permettez-moi, continua Godfried en éle\'ant la voix et en cherchant à se donner de l'assurance, permettez-moi de vous expliquer comment les choses se sont passées... L'affaire n'était rien dans l'origine, et sans l'importance qu'a voulu y donner cet imbécile d'Ulrich...
LA JEUNK ALLEMAGNE 79
A cette épithète, un éclair d'hilarité parcourt l'assemblée, tous les regards se tournent du côté d'Ulrich, qui lève la tète avec indignation et veut prendre la parole.
— C'est inutile, dit le président en l'interrompant, vos droits sont reconnus par le tribunal. Le mot est prévu ))ar le Comment et signalé comme un terme habituel des plus insultants, v(ms pouvez prendre vos avantages,
— Je les prends, s'écria impétueusement Ulrich, qui probablement n'en avait pas grande envie, mais que les regards dç l'assemblée forçaient à une démonstration énergique, je demande raison de l'épithète !
— Et nous, dit le président après avoir consulté le tribunal, nous déclarons que cette seconde injure, étant plus grave que la première, doit avoir sur elle la primauté ; donnons acte à Ulrich des avantages qu'il réclame, et décidons que Grodfried ne pourra se battre avec Oswald qu'après satisfaction donnée, par lui , à Ulrich.
— Bravo ! s'écria l'assemblée... bien jugé ! bravo le président !
Et le secrétaire Gandolf, qui avait déjà pris la plume pour transcrire l'arrêt, s'adressa à Godfried en lui disant :
— Vous reconnaissez la justice du président du tribunal ? • — Non, morbleu! s'écria Godfried dont la colère commentait à s'emparer ; au diable le président et le tribunal !
Une explosion générale d'apostrophes, d'imprécations, retentit dans toute la salle et s'échange entre le prévenu, le président, le tribunal et les assistants. Quelques personnes essayent de parler, tout le monde crie, et le président, à dé- . faut de sonnette, casse un pot de bière sur la table.
Le silence se rétablit.
— Messieurs, dit le président Krabb d'une voix solennelle, en me nommant votre président vous n'avez point entendu me plajeer en dehors de la justice que je rends moi-même et qui est due à tous. Insulté publiquement, je prends mes avantages.
— C'est son droit, il a raison, il fait bien, s'écrièrent plusieurs assistants «
— Je prends mes avantages, continua vivement le président, et demande raison, tant en mon nom qu'au nom du tribunal que je représente. Quant au droit de priorité, je demande pardon à notre condisciple Ulrich, si je me permets de le discuter. Je conviens qu^au premier abord l'avantage paraît être de son côté, et qu'il semble y avoir des droits, par la qualité d'imbécile qui vient de lui être attribuée, et dont nous ne pouvons, comme lui, nous prévaloir, je le reconnais, car il faut être juste, messieurs, surtout quand on est l'offensé.
Marques nombreuses d'assentiment. .
— Il est évident que traiter quelqu'un d'imbécile est une injure plus grave que d'envoyer quelqu'un au diable, comme le prévenu Godfried vient de le faire en ma personne ; mais ce n'est pas moi seulement, ce n'est pas moi, son condisciple, qu'il vient d'insulter, c'est votre président, le président nommé par vous ; et l'importance de l'insulte augmente par l'importance du rang. Je crois donc avoir le droit de réclamer la primauté.
Approbation prolongée.
Le président consulte le tribunal et dit à haute voix :
— Le tribunal, consulté, décide que cette troisième injure, étant plus grave que les précédentes, doit les primer toutes. En cons*équence, donnant acte au président Krabb des avantages qu'il réclame, règle comme il suit l'ordre des satisîactions que chacun a droit d'exiger :
Godfried se battra : l<»avec Krabb; 2<» avec Ulrich ;3<» avec Oswald, sans que, sous aucan prétexte, ledit ordre puisse être interverti.
— Trois duels maintenant I s'écria Godfried avec rage.
— L'assemblée approuve-t-elle? demanda le président en s' adressant à l'assistance.
— Oui I... oui ! bien jugé ! s'écria-t-on de toutes pa^rts.
— Très-mal jugé! répondit une voix forte, partie d'un des coins de la salle.
Tous les regards se portèrent de ce ^ôté et Ton aperçut M. de Staremberg qui, entré depuis quelques instants, se tenait debout contre la porte et regardait le tribunal.
Un profond silence avait succédé au tumulte.
— Messieurs, dit-il, comme étudiant en droit, je commencerai par vous rappeler un axiome que notre professeur nous répète tous les jours, c*est celui-ci : On ne peut être à la fois juge et partiel
— Bravo I s'écria Godfried, en voyant le puissant auxiliaire que sa bonne étoile lui envoyait.
— M. Krabb, le président, se prétend insulté, ainsi que le tribunal, continua Staremberg, c'est ce que nous examinerons tout à rheure ; en tout cas, ce n'était pas à eux à décider du fait. On a, dit-on, vingt-quatre heures au Palais pour maudire ses juges, et vous ne voulez pas accorder cinq minutes à celui que vous venez de condamner, et vous voyez une insulte là où il n'y a qu'un mouvement d'impatience. Ce n'est pas juste. Il y ^ plus : et ceci me paraît plus grave, dit Staremberg, en ' faisant quelques pas vers le tribunal ; depuis longtemps je désirais m'en expliquer, soit avec M. Krabb, soil avec le président ; je m'adresserai à celui des deux qui vous conviendra le mieux.
— A tous les deux. Ils sont prêts à vous entendre.
— M. Krabb est le plus habile tireur de nous tous , c'est presque le premier maître d'armes de l'Université. La modération sied bien à la force, et une telle supériorité devrait lui faire une loi de s'abstenir de toute querelle. Loin de là, il est le premier à les provoquer, à les rechercher ; il a môme une tendance à s'immiscer, ainsi qu'il vient de le faire, comme partie principale, dans des affaires où il ne devrait apparaître que comme juge, ou tout au plus comme témoin.
— Votre intention est-elle de m'insulter ? demanda Krabb avec fierté.
— Non, mais de vous empêcher, s'il est possible, d'insulter les autres.
— Très-bien I s'écria Godfried à voix haute.
— Je ne crois pas, continua le président, en promenant sor la saUe on regard de satisfaction, qn'on doute ici de ma loyauté, pas plus que de mon courage.
— C'est sdon la définition du mot.
— M. le comte de Starembei^, dit Krabb, en jetant sur lui un regard insultant, aurait peut-être de la peine à le définir !
— Nullement. Se battre chaque jour, quand on est sûr de vaincre, ce n'est pas du courage, c'est de la lâcheté.
-^ Cette fois, monsieur, s'écria Krabb, c'est Thomme et e président que vous insultez à la fois... et je prends mes avantages.
— Je ne vous en empêche pas.
— Je renonce, puisque vous l'exigez, à M. Godfried.
— Allons 1 se dit celui-ci avec un mouvement de joie, cela m'en fait toujours un de moins.
— Je n'y renonce pas, s*écria M. Gandolf, le secrétaire ; comme membre du tribunal, je me déclare insulté et réclame le bénéfice de l'arrêt qui vient d'être rendu.
— Je vous raccorde, répondit KraBb, et ne m'adresse plus qu'à M. de Staremberg.
— Je suis à vos ordres.
— A demain donc.
— A demain.
Et séance tenante, l'ordre des duels fut ainsi réglé : Krabb et M* de Staremberg, puis (rodfried et (randolf, puis Godfried et Ulrich, puis enfin Godfried et Oswald.
— Cela m'en fait toujours trois I se dit Godfried.
— La séance est levée, dit le président.