AGATHE, ZOÉ
Qu'as-tu donc?
AGATHE
Âh! je formais un vœu que le ciel a entendu... puisque te voilà I
zoé.
Eh oui! sans doute... je viens passer toute la journée avec toi.
AGATHE
Quel bonheur I
ZOÉ
« Mon mari est en grande affaire ; il se rend à Saint-Denis
pour cette élection, où la manufacture, dont il est on des
principaux propriétaires, lui donne une grande influence.
AGATHE, virement.
Est-ce qu'il voudrait se faire nommer ?
. ZOE.
Je l'ai cru d'abord... mais je me trompais... Il porte, ainsi que ses amis, M. Oscar Rigaut.
AGATHE
Et eux aussi!... Tout le monde est donc pour lui?... un homme qui est la nullité mômel...
ZOÉ
C'est peut-être pour cela!... personne ne le craint !
AGATHE
Et notre pauvre Edmond?...
ZOÉ
Franchement, j'ai bien peur qu'il n'y ait plus de chances pour lui.
AGATHE
Àhî que me dis-tu là?... voilà ce qui m'explique le désespoir que j'ai vu dans ses traits.
ZOÉ
Je crois bien.., aigri comme il l'est par l'injustice et Tinfortune, tu ne sais pas ce dont il est capable. Il me répétait souvent qu'il était voué au malheur, que personne ne s'intéressait à lui, que la vie lui était à charge... ce que disent maintenant tous les jeunes gens... c'est l'usage... c'est convenu... Cela ne m'effrayait pas... mais tout à l'heure, en rentrant un instant chez moi, où j'avais dit que je ne reviendrais pas de la journée, j'apprends qu'Edmond est venu en mon absence... sans doute en sortant de chez toi... et que, ne me trouvant pas, il a écrit à la hâte la lettre que voici... qui m'a indignée...
AGATHE
Qu'est-ce donc ?
ZOÉ
Ce n'est pas tant l'ingratitude, quoique déjà ce soit bien mal; mais lui qui est distingué... quia de l'esprit... de bonnes manières... donner dans des idées pareilles!... c'est si commun, si mauvais genre I...
SOA COMÉDIES -— DRAMES
AGATHE, lai arrachant la lettre.
Eh 1 donne donc! (usaot.) m Tous mes efforts sont inutiles; « je vais échouer encore, p.t le rival qui remporte sur moi... « c'est Oscar... Je ne me sens pas le courage de lutter plus « longtemps. Adieu, vous qui fûtes mon amie, et qui serez ma « seule confidente... Un amour sans espoir faisait le malheur « de ma vie... et ce soir, quand vous lirez cette lettre, ne me « plaignez pas. .. j'aurai cessé de souffrir. » (Poassant un cri.) Ah !
ZOE, lui reprenant la lettre.
Qu'as-tu donc?... ne t'effraye pas... tu sens bien que j'ai envoyé chez lui... et il viendra ici tantôt pour que nous le sermonnions à nous deux... Car, en vérité, cela devient absurde ; si les amants malheureux n'ont pas de patience et commencent par se tuer, qu'est-ce que nous allons devenir?... Pauvre Edmond I.., moi, d'abord, je ne m'en consolerais jamais.
AGATHE
Et moi... j'en mourrais d'abord !
ZOÉ, avec effroi.
ciel I que dis-tu ?
AGATHE
Ce que j'ai caché jusqu'ici à lui... à toi... ce que j'aurais voulu me cacher à moi-même... Eh bien! oui, je l'aime depuis mon enfance, depuis ces jours où il nous appelait ses sœurs... car alors il était pour nous deux un frère, un ami... ah! pour moi plus encore !... J'admirais déjà sa franchise, sa rigide probité, son âme à la fois si aimante et si désintéressée, ce respect surtout qui lui faisait renfermer si avant dans son cœur un secret que j'avais deviné avant lui peut-être!... Aussi, libre de ma main et de ma fortune, je lui dirais surle-champ et sans hésiter : « Soyez riche, car je le suis; soyez heureux, car je vous aime. » Zoé, qu'as-tu donc?...
■ ZOÉ
Rien.
LA GAMARADEftiE âOo
AGATHE
Si vraiment I
ZOÉ) un peu émue.
Écoute donc, on n'est pas maîtresse de ça... et tu as bien fait de, parler... c'est ce qu'on devrait toujours faire entre amies... non pas que je songe à lui, ne le crois pas !... mais cette maudite lettre qui ne nommait... qui ne désignait personne... j'ai cru un instant, je l'avoue, que c'était pour moi qu'il voulait se... Cela effraye... mais cela flatte toujours... (Gaiement ) C'estfini... je n'y pcusc plus... Et puis j'ai mon mari qui n'est pas aimable tous les jours... mais c'est égal ; pour lui et pour moi tout est pour le mieux. Ainsi, ma petite Agathe, n'aie pas peur, aime-moi toujours et continue.
AGATHE
Ah ! que tu es généreuse !
ZOE, lui prennnt la main.
Les hommes, dit-on, sont cause que les femmes ne s'aiment pas; prouvons le contraire; et puisque tout le monde forme une ligue contre Edmond, formons-en une en sa faveur... Deux bonnes amies, deux camarades de pension' qui conspirent en secret et sans intérêt pour un pauvre jeune homme... le motif est si louable... notre cause est si juste 1!... le ciel sera pour nous !... et les femmes aussi !
AGATHE
Bel appui !
zoé.
Pourquoi pas?... la camaraderie des femmes vaut bien celle des hommes... elle est plus franche... quand elle l'est.
AGATHiS.
Oui, mais elle n'a pas le même crédit! Pouvons-nous, par exemple, à nous deux, vaincre tous les obstacles qui s'op-
posent à son avancement ? pouvons-nous le faire nommer député ?
ZOÉ
Peut-être bienl... sinon par nous-mêmes... au moins par les autres, ceux sur lesquels nous exerçons de l'influence... Mais, règle première, il ne faut rien dire à Edmond de ce que nous voulons faire pour lui ; il n'y verrait que de l'intrigue ; il refuserait ou il gâterait tout.
AGATHE
Tu crois?
ZOÉ
Je le connais... Mais il est ici une personne influenle qu'avec un peu d'amabilité tu pourrais gagner pour notre ami...
AGATHE
Qui donc ?
ZOÉ
Le docteur Bernardet, l'ami de la maison, le confident de ta beUe-mère... Il est rempli de soins et d'attentions pour toi, a toujours peur que tu ne t'enrhumes, te fait croiser ton ch&le, et a toujours pour toi dans sa poche de la pâte pectorale.
AGATHE
Oui... je l'ai déjà remarqué... mais je te dirai en grande confidence que je crois qu'il me fait la cour.
ZOÉ
A. toi?
AGATHE
Non I à ma dot.
ZOÉ
Alors ce n'est plus cela... et il n'aura garde de protéger on rival.
AGATHE
A qui alors nous adresser?... comment faire? quel moyen employer?...
ZOé, sautant de joie*
Ah I j'en ai un... j'en ai un^qui renforce notre coalition.,, une femme de plus... Tout dépend de ta belle-mère... c'est elle ici qui mène tout, qui dirige tout... il s'agit de la gagner ; et je serais sûre du succès si Edmond pouvait se décider à être pour elle... un peu aimable, un peu galant...
AGATHE
Fi donc! *
ZOÉ
A lui faire un peu la cour !
AGATHE
Mauvais moyen, mauvais... il n'y consentirait jamais, car il ne peut la souffrir.
ZOÉ
Je le sais !
AGATHE
Et elle le lui rend bien !
ZOÉ
Peut-être... j'ai toujours eu des idées que lu ne partageais pas I Autrefois, quand elle était notre sous-maîtresse, j'observais... à la pension l'on n'a que cela à faire, et j'ai cru voir souvent mademoiselle Césarine Rigaut regarder M. Edmond d'une certaine manière... Je ne m'y connaissais pas alors... mais maintenant que j'ai quelques connaissances... et de la mémoire... il me semble bien que... Enfin, sois tranquille, j'ai mon projet.
AGATHE
Que veux- tu faire?...
ZOÉ
Que t'importe ? puisque ni toi ni Edmond n'y serez pour
rien, et que seule je veux tenter une entreprise téméraire peut-être... car il n'est pas facile de jouter avec Césariae... Mais elle marche tellement dans sa force et dans sa puissance, elle a tant d'esprit et m*cn suppose si peu, qu'elle ne se méfiera pas de moi. D'ailleurs nous n'ayons pas le choix des moyens ; c'est par elle qu'il nous faut triompher ou succomber, et si j'échoue...
AGATHE
Tu t'en fais une ennemie I...
zoé.
C'est déjà fait... et si je réussis... j'assure laïortune d'un ami... son bonheur... le tien... et alors... (Loi tendant la main.) le mien aussi !
AGATHE
Ma bonne Zoé I
ZOÉ
Tais-toi !... c'est ta belle-mère !... Quel air grave et sourieux !
AGATHE
Elle est presque toujours ainsi.
ZOÉ
Gela sied bien aux femmes qui sont hommes d'État!... Rentre, il faut que nous soyons seules!