‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 153 sur 176 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

M. DE ROUVRAY, puis EDGARD.

M. DE ROUVRAY, sortant de la porte â droite, et parlant encore.

Adieu, mademoiselle; j'attendrai vos ordres, et'vous pouvez

compter sur tout mon dévouement!... (La porte se referme.)

Elle est vraiment fort bien! et de Tesprit, du jugement; une

femme supérieure ! (Apercerant Edgard qui entre par la porte du fond.)

Ehl... c'est mon cher neveu !

Qui vous remercie, mon cher oncle, de votre recommandation auprès de votre ami. M. Dhennebon est un fort galant homme!... très-obligeant... et je lui apporte les papiers qu'il m'a demandés.

M. DE ROUVRAT.

Pour ton mariage avec mademoiselle de Néris ?

Oui, mon oncle, je suis tout à fait décidé, et je vous prie de vouloir bien faire la demande dès aujourd'hui !

Diable !... tu es donc bien amoureux !

Non, mon oncle, un mariage de raison !

il4 COMÉDIES — DRAMES

M. DE ROUVRAY

S'il en est ainsi, il fallait qu'il fût plus raisonnable,.. quMl fût plus riche !... quand on prend de la raison, on n'en saurait trop... et elle n'a presque rien !

EDOARD.

Qu'importe!... Le caractère... la famille, tout est convenable... et puis... (D'un air rêveur.) d'autreS raisOUSl... (Se repr*.

nant ) le roi daigne s'intéresser à ce mariage.

M. DE ROUVRAT.

Je comprends !... et vous serez admis à toutes les fêtes... aux présentations... aux bals de la cour !...

Pourquoi pas? Il y a là aussi bonne compagnie qu'ailleurs ! et c'est, du reste, fort agréable I

H. DE ROUVRAT.

Et moi, je te l'avoue, je ne conçois pas qu'un jeune homme de sens, et qui a de la fierté dans le cœur, consente volontairement à enchaîner son indépendance, et à être, comme autrefois, gentilhomme à la suite. Et qu'est-ce qui lui en revient î de se montrer couvert d'un brillant uniforme, au camp ou au chftteau ; escorte indispensable, accompagnement obligé de toutes les revues et entrées solennelles ; tapisserie permanente des fêtes royales où il se trouve honoré d'être debout dans la foule, quand il pourrait rester chez lui, Ubre, indépendant... et assis !... Attendre son bonheur d'un sourire, sa fortune d'un caprice, et son opinion... de celle du maître !... Je ne dis pas cela pour toi, mon neveu, mais voilà le courtisan du prince 1 *

Et moi, mon oncle, je ne conçois pas qu'un homme libre, riche, qui n'a besoin de personne, et qui a quelque dignité dans l'âme, s'établisse volontairement le complaisant de la multitude, et aille chercher au-dessous de lui des maîtres pour caresser leurs exigences ; je ne conçois pas que, pour se

faire populaire, il se fasse esclave; qu*il mendie Taumône de la faveur publique, et sacrifie tout au désir de la conserver ou à la crainte de la perdre; défenseur du contribuable, ennemi des impôts, et n*osant se soustraire à celui des souscriptions! préchant la liberté, et n'osant manquer une ovation libérale, ou un banquet patriotique !... humble et respectueux avec le journaliste dont il paye les éloges ! ami du moindre industriel, et lui touchant dans la main... quand il est électeur!... Dénigrer ce qui est en haut, exalter ce qui est en bas, suivre le torrent qui passe, sans Tarrèter ni le braver ; se mettre aux gages de tous, et faire antichambre dans la rue !... Je ne dis pas ça pour vous, mon cher oncle ; mais voilà le courtisan du peuple !

M. DE RQUVRAT, riant.

C'est beau I... mais c'est fier I...

Chacun Test à sa manière ; et tenez, mon oncle, il vaudrait mieux peut-être ne dépendre de personne; mais comme ici-bas il paraît que c'est difficile... je préfère, tout calculé, obéir au moins de maîtres possible.

M. DE ROUVRAT.

Je n'obéis à personne ; je n^appartiens qu'à moi, et à mes amis.

Oui, mais vous en avez tant I... En tout cas, je suis du nombre, je Tespcre ; et malgré nos discussions, il est un chapitre sur lequel nous nous entendrons toujours.

M. DE ROUVRAY, Ini tendant la main.

Tu dis vrai !.,.

J*y compte bien!...

M. DE ROUVRAT.

Et puisque tu le veux, puisque cela te fait plaisir, j'irai dès aujourd'hui chez M. de Néris faire ta demande.

Ce n'est pas tout ; et pendant que j*y suis, j*ai encore un service à vous demander.

M. DE ROUVRAT.

Parle.

n me faut de Targentl

M. DE ROUVRAT.

Pour ta corbeille?...

EDGARD, secovant la tête.

Non, pour autre chose!... U m'en faut beaucoup.

M. DE ROUVRAT.

Permets donc!... je suis libéral, c'est connu; mais ta abuses de Texpressionl... j'ai donné pas mal le mois dernier.

EDâARD.

Ce n'est pas pour moi, vous le savez, c'est pour mon ^ère l'agent de change.

M. DE ROUVRAY

Passe pour lui donner des affaires! mais de l'argent!... cela devient une mauvaise spéculation !

Non, mon oncle, c'en est une bonne ! Vous sauvez un honnête homme, victime de désastres et de faillites qu'il ne pouvait prévoir ! grâce au ciel on n'a rien su ! tout est réparé!... Son honneur... le nôtre est intact; venez encore ce mois-ci à son aide, et un bel avenir s'offre à lui!... C'est une trentaine de mille francs qu'il lui faut.

M. DE ROUVRAT.

Trente mille francs I

Je m'engagerai pour lui... je signerai... J'ai fait ce que j'ai pu... vous le savez! sans cela...

M. DE ROUVRAY

Oui... oui... je sais que tu es un brave jeune homme, et un bon frère!... mais trente mille francs 1... diable!... trente mille francs!

Qu'est-ce que c'est que ça, pour vous qui êtes garçon ?

M. DE ROUVRAY

Garçon... garçon!... ils n'ont que ce mot-là!... tous ceux qui me demandent, me disent: « Vous êtes garçon;.. » La belle avance! et le beau profit!... On ne se marie pas, pour n'avoir ni dépense de ménage, ni embarras de famille... et voilà les neveux, les parents, les filleuls !...

Ah! vous avez été parrain!... c'est de droit!... c'est le revenu habituel des célibataires.

M. DE ROUVRAY

Ëh, non !... tu sais bien... ce que je t'ai dit dans le temps... V

Ah ! oui, mon petit cousin Télémaque !

M. DE ROUVRAY

Eh bien, oui !... Télémaque!... Télémaque n'est pas sage.

C'est peut-être la faute de Mentor?

M. DE ROUVRAY

Eh I non; je l'ai élevé comme un prince !... et ce gaillard-là est devenu républicain !... il ne veut obéir à personne... il s'étonne de ce que je suis riche et de ce qu'il ne l'est pas !... et il voulait me prouver dernièrement que nous devions partager.

C'est de l'égalité.

418 GOMÉDIBS — DRAMES

M. DE ROUVRAY

Pas pour moi I... sans compter d'autres emiuis, d^anciemies passions dont on ne sait comment se défaire, des exigences féminines 1

Oui... oui... mademoiselle Glorinde ou mademoiselle Amanda, dont j*ai entendu parler hier soir au foyer de rOpéra...

M. DE ROUVRAT.

Du tout... du tout... mais elles ou d*autres... tourmenté ainsi de tous les côtés, je ne sais souvent où donner de la tête.

Faites comme moi, mariez-vous.

M. DE ROUVRAY

J'en ai eu quelquefois l'idée... il est de ces remèdes violents auxquels on se décide tout à coup ; mais j'y voyais une foule d'obstacles : toi, d'abord... dont je n'ai jamais eu qu'à me louer, et que je ne veux pas priver de mon héritage.

N'est-ce que cela, mon cher oncle? je n'y ai jamais compté, et je vous ai toujours aimé gratis. Je mourrai probablement avant vous, car je parviendrai ou je me ferai tuer; dernièrement cela a bien manqué... Vous voyez bien que, de toutes les manières, je n'aurai besoin de personne. Ainsi, que cela ne vous inquiète pas ; mariez-vous quand il en est temps et que vous êtes jeune encore : quarante ans, c'est le bel âge !

M. DE ROUVRAY

C'est ce que me disent toutes les veuves, et même quelques mamans qui ont encore des filles à marier.

N'attendez pas davantage ; songez à votre vieillesse. Sans appui et sans consolation, voyez en perspective les rhuma-

tismes, la goutte, dernière compagne du vieux garçon... et la seule souvent qui lui demeure fidèle 1 Songez aux collatéraux, aux filleuls môme, qui peut-être déjà calculent l'instant du partage !

H. DE ROUVRAY

Tais-toi I... tais-toi!... tu me fais peur!

C'est ce qu'il faut!... La seule difficulté, c'est de trouver quelqu'un qui vous convienne... car vous n'êtes pas aisé à marier.

Je le sais bien... mais j'ai depuis quelques moments une idée... c'est d'abord d'épouser une femme très-riche... c'est nécessaire pour réparer quelques brèches déjà faites, et d'autres qui se préparent : témoin tes trente mille francs.

Très-bien raisonné !

M. DE ROUVRAY

Ensuite, d'épouser non pas une jeune personne de seize à dix-sept ans, mais une femme de vingt-six à trente, fraîche et jolie encore... commençant sa seconde jeunesse... enfin les premiers beaux jours d'automne, ce que nous appelons l'été de la Saint-Martin.

C'est très-convenable.

M. DE ROUVRAY

N'est-ce pas? Bien entendu qu'elle gardera sa liberté, comme moi la mienne ; elle fera ce qu'elle voudra et moi aussi ; cela ne changera ni mes habitudes ni les siennes ; et nous nous trouverons placés sur un territoire neutre, qui ne sera ni le mariage ni le célibat.

EDGARD, riant.

Un plan superbe! Mais où diable trouverez-vous une femme pareille?

M. DE ROUVRAT.

Elle est trouvée ! ici môme, dans cette maison... je viens de lavoir... la belle-sœur de mon ami Dhennebon.

EDGARD, arec émotion.

Mademoiselle Ësther !

H. DE ROUVRAY

Précisément! et j'espère que je te donne là une jolie tante I

Je vous en remercie bien ! mais vous oubliez le premier article de votre programme : une femme riche ! et mademoiselle Esther n'a rien !... elle est sans fortune !

M. DE ROUVRAY

C'est ce qui te trompe. Mon notaire de Bretagne m'a envoyé pour elle des papiers que nous venons de lire ensemble; une arrière-cousine à nous, cousine au dixième degré, une vieille fille, mademoiselle Palmire de Vaucresson, me nomme son exécuteur testamentaire, et institue pour sa légataire universelle mademoiselle Esther Delaroche, sa seule amie.

EUGARD.

Ah! c'est elle!...

M. DE ROUVRAY

A qui je viens d'apporter cette bonne nouvelle, quarantecinq à cinquante mille livres de rente en terres, ce qui en vaut le double en cinq pour cent.

Et vous vous êtes proposé sur-le-champ ?

H. DE ROUVRAY

Du tout!... ce n'était qu'une idée, car je n'étais pas encore déterminé!... maisje le suis maintenant, grâce à ton exemple et à tes conseils ! Seulement, comme il n'est ni convenable ni agréable de se proposer soi-même» je compte sur ion amitié.

EDGARD, troublé.

Moi!...

M. DE ROUVRAT.

Tu peux bien faire- pour moi ce que je vais faire pour toi!

Certainement!... mais vous me chargez là d'une mission où je cours grand risque d'échouer!... j'ai entendu dire que mademoiselle Esther avait à ce sujet des idées très-arrélées!

M. DE ROUVRAY

Comme moi 1

Chérissant avant tout son indépendance !

M. DE ROUVRAY

Comme moi !

Et qu'elle avait juré de ne jamais se marier !

H. DE ROUVRAY

Comme moi !... Tu vois que nous nous convenons à merveille... que nous sommes faits l'un pour l'autre... et pour la décider, tu lui diras...

Quoi?

M. DE ROUVRAY

Ce que tu m'as dit I

Je ne demanderais pas mieux ! mais pour traiter un semblable sujet... je connais peu mademoiselle Esther!

V M. DE ROUVRAY

Je croyais, au contraire, que tu avais été lié' autrefois avec ces dames ?

Page 1