‹ Œuvres complètes de Eugène ScribeChapitre 184 sur 186 · M. TRICOT, UN ANGLAIS · texte numérisé non relu

M. TRICOT, UN ANGLAIS

l'anglais.

Oh! monsieur... n'est-il pas ici, le Théâtre-Françate ?

TRICOT

Oh! non, monsieur, nous en sommes bien loin.

l'anglais.

Tant mieux, je suis très-content.

TRICOT

Et pourquoi donc, monsieur?

l'anglais.

Pourquoi?... Cet diable de Molière il m'ennuie beaucoup... et je vois aujourd'hui sur toutes les... toutes les... Comment appelez- vous ces papiers attachés contre les murs?

TRICOT

Ahl... les affiches.

l'anglais.

Oui... je voulais dire que je vois son nom sur toutes les affiches, en grosses lettres.

byGoOgk

TRICOT

Ce n'est pas étonnant.

AI^ : de La Sentinelle.

Avec raison ils fêtent l'heureux jour Qui de Molière a marqué la naissance ; De ses bienfaits c'est un juste retour.

Ne blâmez point notre reconnaissance.

S'illustrant dans tous les travaux.

De tous les arts la patrie est la mère.

y La France, en ses jours les plus beaux,

A fait naître mille héros

Et n*a vu naître qu'un Molière.

L'ANGLAlâ.

Goddam !... C'est encore beaucoup trop.

TRICOT

Peut-on savoir d'où vient la prévention que vous avez contre lui?

l'anglais.

Oh I... je ne puis le souffrir.

tricot.

Mais pour quelle raison?

l'anglais.

Par la raison que je puis pas le souffrir.

TRICOT

Peut-être monsieur ne le connaît-il pas?

l'anglais, "riant.

Oh! je le connais parfaitement bien, je vous jure; je l'ai joué très-souvent dans ma maison de campagne, où milady donnait des spectacles magnifiques et très-chers.

TRICOT

C'était vous qui payiez?

l'anglais.

Yes„. On donnait les comédies âmes dépens; je me rap-

pelle que c'était iin membre du parlement qui avait joué le Tartufe, et milàdy, mon femme, faisait un rôle dans le George battu et puis conlcnt.

TRICOT

Ah ! George Dandin.

L'ANGLAIS

Yes».. C'était moi qui faisais le Dandin... La pièce elle était fort à la mode, et ils avaient ri beaucoup de moi.

TBTCOT.

Puisque vous devez un pareil succès à Molière, je ne conçois pas pourquoi vous ne pouvez pas le souffrir. l'anglais.

Ce était pour des considérations personnelles ; car je suis, comme tous les Anglais, grand admirateur de Molière. Cet diable d'homme, il m'a ruiné.

TRICOT

Pas possible!

L'ANGLAIS

C'est très-possible... J'avais un oncle complètement riche et très-avare ; espérance bien confortable pour les héritiers I eh bien!... pour avoir vu le Harpagon^ il était devenu un petit dissipateur, et il ne se laissait manquer de rien ; il buvait, il mangeait tous les jours : c'est une chose bien terrible pour moi !

TRICOT

Je conçois maintenant votre colère contre Atolière.

L'ANGLAIS

Ce n'était rien encore... J'avais un autre oncle très- vieil, qui avait vingt mille livres sterling de revenu et qui était attaqué du spleen... du moins... la famille... il l'espérait...

AIR : Dit partage do la richesse. {Fanchon lo vtelieute.)

Triste et chagrin dans sa sombre enveloppe,

Il méditait un fun<>sle dessein,

Quand par hasard il voit le Misanthrope ;

ScBiBi. — Œun'es complètes. II m* Série. — C»* Vol. m. 21

Voilà, monsieur, qu'il hésite soudain.

Le Pourceaugnac, avec Tapothicaire,

L'a presque rendu gOîlleret,

Et le Malade imaginaire,

H Tavait guéri tout à fait.

Il faisait plus que rire... Il pariait toujours de Thomas . Diafoirus; et quand je- lui demandais de l'argent, il me disait : Clysterium donarCf ensuita purgare... Il y a de quoi se pendre!

TRICOT

Sans doute, c'est une horreur... Un auteur qui guérit du spleen... chez vous c'est sans exemple.

L'ANGLAIS.'

Je croyais bien... Nous av<nis lord Byron qUi suerait cai>able pour le donner lui seul à toute l'Angleterre; mais ce n'eçt pas tout encore... Je avais une tante...

TRICOT

Âh 1 mon Dieu, quelle famille !

L'ANGLAIS

Qui faisait des romans très-longs, aussi longs que lady Morgan^ et qui les vendait aussi cher que Walter Scott... Elle avait eu le malheur de voir à ArgaiVs rooms les Miladies savantes...

tRICOTC

Ah 1 les Femmes savantesé

L'ANGLAIS

Fes... Et elle avait jeté au feu les dix premiers volumes d'un petite roman dont le libraire de London il offrait six mille guinées... et je devais payer les dettes à moi avec le roman de ma tante.

TRICOT

Je conçois alors qu'entre Molière et vous c'est une guerre à mort.

L'ANGLAIS

Et jearriyais jostement pour le anniversaire... car vous êtes bien sûr que ce était le anniversaire?.-

TRICOT

Monsieur, on le dit... c'est une de mes pratiques, le cariUonneur de Saint-Eustache, qui a fait cette découverte-là sur les registres de la paroisse...

L*ANGLAIS

11 paraîtrait alors que le lieu de sa naissance...

TRICOT

Monsieur, on ne le connaît pas.

L*ANGLAIS

Ah ! et le jour précis ?

TRICOT

On n*£n est pas sûr.

L*ANGLA1S.

Mais... son tombeau?

TBIGOT.

Monsieur, c'est fort incertain.

l'anglais^

AIR : Muses des jeux et des accords obampAtces. Convenez-en, vous êtes économes Dans les honneurs que Ton doit aux talens ; Si nous avons, moins que vous, de grands hommes, Sur leurs autels nous brûlons plus d'encens.

Rendez au moins justice à l'Angleterre :

Votre Molièr-e, applaudi tant de fois, Obtint chez vous à peine un peu de terre ; Garrick repose à côté de nos rois !

TRICOT

AIR 4u vaudeville de Partie fiarr^.

Il est trop vrai, par une aveugle rage, Ce grand homme fut outragé ; Mais des préjugés d'un autre âge

byGoodie

Notre siècle l'a bien vengé.

L'homme obscur tout entier succombe, Mais Molière est encor debout; Qu'importe enfin où se trouve sa tombe?

Son génie est partout. (Bis,)

Et je ne dois pas vous cacher» monsieur, que le modeste Gymnase se promet aussi de fêter aujourd'hui ranniversaire de sa naissance.

l'anglais.

Goddam!... ce Molière, qui avait persécuté moi... qui avait poursuivi tous les ridicules...

TAICOT.

Vous ne pouvez pas lui échapper.

(Le théâtre change, et représente l'intérieur d'an temple, au fond daqael on Toit le boite de Molière, placé sur un piédestal. Tous les aeteors du prologue sont groupés autour de lui, et s*apprét«nt à le couronner •)

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