TOME II
manifestation , l'exercice extérieur de la souveraineté de Dieu, et la société est une comme l'homme même.
Qu'on rejette , au contraire , le christianisme catholique , on est contraint de nier l'existence d'un moyen infaillible de connaître la loi divine, lu justice et la vérité éternellement immuables. I^e pouvoir n'a plus de règle que sa pensée propre ; et aussitôt il faut conclure qu'iV n^y a point, sur la terre y de souveraineté de droit, ou , en d'autres termes, point de droit de commander, point de devoir d'obéir : maxime qui exclut radicalement la possibilité qu'il existe une société légitime quelconque.
Telle est la théorie philosophique du jour (3). Il est clair que Dieu y apparaît uniquement pour la forme , puisqu'en supposant qu'il ait parlé on ne peut savoir ce qu*il a dit ; aucune autorité infaillible ne peut apprendre aux hommes quelles sont les lois qu'il leur a prescrites , ce que c'est que la vérité , b justice, l'ordre enfin. Ainsi, en réalité, le Dieu souverain n'est que la raison souveraine, et c'est encore ce que l'on avoue formellement.
« La révolution de 1814 remit tout en question , u les doctrines encore plus que les couronnes. « Mais , comme le droit divin se donnait pour « l'emblème particulier du pouvoir absolu , la soute Yeraineté du peuple ne manqua pas d'être arborée <( comme l'étendard de la liberté. Les courtisans de «( Bonaparte, les fonctionnaires sans emploi , se « rappelèrent que leur ancien maître avait régné u en vertu des constitutions de l'empire, lesquelles (( avaient été sanctionnées par le peuple. A ceux-ci » se joignirent quelques vieux républicains , quelle ques vieux philosophes encyclopédistes; et la <c France resta d'autant plus fidèle au culte de la t( souveraineté du peuple, qui se retrouvait au fond (c de tous les écrits de l'oppositioii , que jadis elle « l'avait invoquée avec succès contre une tyrannie « dont elle se croyait encore menacée.
<( C'est alors qu'une nouvelle école philosophique (( osa s'élever contre les prétentions d'une doctrine t( qui, depuis trois siècles, servait de bannière aux u opprimés. La nouvelle école démontra que le » pouvoir absolu ne change point de nature parce (c qu'il est exercé par le peuple , ou au nom du u peuple, ou par une caste, ou par un maître, et au u nom de Dieu. Aux droits de l'homme invoqués <( jadis contre la cour, elle opposa les droits de u l'individu, si souvent sacrifiés par la société. La « doctrine beaucoup plus profonde de rindivi-
« professeur , H. Cousin , la déduisait alors aussi de ses études M métaphysiques et psycholoftiques ; et, pou de temps après, « ■■ Benjamin Constant l'établissait dans son Commentaire sur ■ rilanglerl. m Globe du 25 novembre 1S26.
DES PROGRÈS DE LA RÉVOLUTION
<; dualisme devint la hase de la nouvelle polili- <( que rationnelle. L'iiulividii fut en ({iielque sorte li créé éléinenl vivant de la cité, obéissant aux lois <c ((u'elle lui impose, mais n*en reconnaissant d'abu solues que celles qui sont justes; se soumettant à <( ton tes les souverainetés, mais n'acceptant comme i: légitime que celle de la raison (1). ><
Tant que la puissance publique contient les résistances particulières, force est bien aux individus de se soumettre aux lois, aux souverainetés établies, lirais il s'^iqH de savoir s*il eu est de légitimes ou cpii aient droit de commander robéissancc. Or, selon la philosopbie du siècle, point de souveraineté légitime (pic celle de la raison. Et comme, en même temps, cette philosopbie ne reconnaît de raison que la raison individuelle , donc aussi point de souveraineté que la souveraineté individuelle. Chacun est souve* rain de soi-même dans le sens absolu du mot. Sa raison, voilà sa loi , sa vérité, sa justice. Prétendre lui imposer un devoir qu*il ne se soit pas auparavant imposé lui-même par sa pensée propre et sa volonté, c'est violer le [)Ius sacré de ses droits , celui qui les comprend tous; c'est commettre le crime de lèsemajesté individuelle. Donc nulle législation, nul pouvoir possible; et la même doctrine qui produit Fanarchiedes esprits produit encore une irrémédiable anarchie polili((ue, et renverse jusque dans ses premiers fondements la société humaine.
0|)endant Thomme ne vit ((uc dans la société. Si donc ces prodigieux principes, déjà si répandus, menaient à prédominer entièrement, que pourrait-on ]>révoir que des troubles , des désordres, des calaniilés sans fin et une dissolution iniivcrsclle? L'étal extérieur du monde nVsl jamais que l'expression fidèle de Tétai des intelligences. Point de chimère plus vaine que celle d'un ordre purement matériel. Les institutions, les lois, les gouvernements tirent toute leur force d'un certain concours général des pensées et des volontés. Qu'est-ce que le pouvoir sans l'obéissance? qu'est-ce que le droit sans le devoir? L'individualisme, qui détruit l'idée même d'obéissance (;t de devoir, détruit donc le pouvoir, détruit donc le droit; et alors que resle-t-il qu'une effroyable confusion d'intérêts, de passions, d'oj)inions diverses? Telle est la base de la nouvelle politique ratioiuiollp, et le terme inévitable où doit aboutir toute doctrine exclusive du chrislianisnie. La souveraineté de chaque raison dans l'ordre spirituel une fois admise, la souveraineté de chaque homme dans l'ordre politique s'en déduit immé<îialenienl, et de ces deux maximes inséparal»lement liées il résulte que la domination, toujours dépourvue de droit, n'a d'autre fondement (juc la force ;
(i; ^;/o^e(lu 30 Janvier 1828.
qu'il ne saurait y avoir sur la terre que despoufoirs usurpés, des gouvernements tyranniques par leseiil fait de leur existence ; qu'ainsi les corps peuvent être soumis, mais la raison , la conscience jamais; que nul commandement n'oblige ; qu'au contraire, commander c'est opprimer, et que dès-lors , sitôt qu'il en a la puissance, chacun est libre de rentrer (lans son indépendance première, ou de reconquérir sur la force usurpatrice son inaliénable souveraineté. On nous dit que cette doctrine est celle du siècle ; et cela est vrai en partie , comme il est vrai qu'entre elle et la doctrine du christianisme il n'existe aucun milieu. 11 faut nécessairement se décider pour l'une ou pour l'autre, et l'avenir des peu|des dépendra du choix auquel ils s'arrêteront. Les destinées de l'homme sont celles qu'il se fait : Dieu Fa laissdy dès le commencement, dans la main de ton conseil (â) ; et quand viendra la tin , quand le dernier jour luira sur le monde, l'extinction totale de la société , la mort du genre humain, ne sera point le chAlimenl d'une simple erreur de la raison, mail d'un crime de la volonté.