CHAPITRE VI
Du Mnverain ponlib.
La philosophie de ces derniers temps, fille de l'bérésie et aveugle comme elle, n'a jamais pu rien comprendre ni à la religion ni à la société. De se* théories étroites et stériles il n'est sorti, dans l'ordre des idées, qu'un doute universel; et, dans l'ordre politique, que des révolutions. Impuissante à créer aucun système durable , à établir aucune doctrine , elle n'a pas même conçu celles qu'elle attaquait. Pendant près d'un siècle elle a travaille à démolir le christianisme , comme de stupiJes manœuvres démolissent un palais dont les belles proportions, l'ensemble et le plan leur sont totalement inconnus.
e bii qui ID t«Debrl* et lo nmbrâ
AVEC L'ORDRE POUTIQUB ET CIVIL
Tout hébétée de matérialisme au moment même où eDe annonçait des prétentions si exciusi?es à la pensée et â la raison, a-t-elle seulement entrevu la profondeur et l'admirable harmonie des dogmes chrétiens? Encore aujourd'hui , ces hautes vérités qui recèlent le mystère de l'intelligence humaine et le |Nrincipe de sa Tie , que sont-elles à ses yeux , sinon des rèreries incompréhensibles, ou tout au plus des formes variables et passagères de notre entendement? La nature de l'Église , sa constitution , ses lois , l'influence même temporelle qu'il était de sa mission d'exercer pour le salut des peuples et le perfectionnement de la société, tous ces grands olijcCs ont échappé à ses profondes méditations. Il était plus aisé, et apparemment plus philosophique, de verser â pleines mains la calomnie , le sarcasme d Toutrage sur les ministres de la superstition : tat c'est ainsi que le nom de prêtre se traduit en son langage. Du reste, vous l'entendrez répéter éterndlemenl les déclamations surannées du vulgaire des protestants contre Rome et les papes, et leurs ttorpfttions, et leur tyrannie. Là s'arrête sa logiqoe, sa science ; et, en eflFet, n'est-ce pas assez pour h plnpart de ses disciples ?
Mais lorsque, dégagé de ces idiotes préventions entretenues par l'esprit de secte, on considère attentivonent rhistoire de l'Europe depuis l'établisse- Bient du christianisme, il est impossible qu'en voyant les papes diriger sans interruption ce grand mouvement spirituel, et constamment à la tête de la , dès qu'il exista une société chrétienne, on
soit pas frappé de cette double prééminence, i que du sentiment universel qui en attestait la légitimité. Alléguer l'ignorance des peuples et de leurs cheh pour expliquer ce fait éclatant, ce serait dire que le monde a été civilisé par une religion que personne ne connaissait avant Luther ; que l'ordre social et l'ordre religieux avaient jusque-là reposé sur des bases fausses ; qu'avant ce moine apostat, le christianisme n'avait été prêché aux hommes que par des imbéciles ou des imposteurs ; et qu'enfin , pour en venir aux dernières conséquences de la réforme, jamais Jésus-Christ n'eut rintention d'inslitner un sacerdoce, et que sa doctrine bien comprise se réduit à l'affranchissement de toute autorité , au droit qu'a chacun de nier tous les dogmes et conséquemment tous les devoirs.
Voilà , de l'aveu des protestants (1) , le christianisme réformé; et, si on ne veut pas y reconnaître le véritable christianisme , il faut bien ou renoncer à le découvrir, ou le concevoir comme l'ont conçu les catholiques pendant dix-huit siècles. S'il y a
(I) ■ he protetUntltme conaitte â croire ce qu'on veul el à « pTOfèawr ceqa'on croit. » L'évéque anglican WaUon, cité par M. mxkotti. Vojei Th€ end ofreiigUnu controver^r, etc., part.Ui,
quelque chose au monde de ridiculement absurde , c'est , en rejetant le principe athée qui constitue le protestantisme, de prétendre fixer arbitrairement les bornes d'un pouvoir divin, d'en combattre l'influence , d'en restreindre l'exercice et de se déclarer juge de sa propre obéissance. Assez de trônes ont tombé par l'application de cette théorie à l'ordre civil, pour que les princes dussent au moins se défier un peu de ses conséquences. Elle détruirait également la société religieuse , si l'Église pouvait être détruite ; et c'est pourquoi les plus habiles et les plus sages d'entre les protestants , Mélanchton , Calixte, Grotius, Leibnitz surtout, se sont montrés si favorables à l'autorité du pape, dont ils sentaient profondément l'indispensable nécessité pour le maintien de la foi et pour la conservation de la société européenne.
Elle n'était point, quoi qu'on ait dit, une production du génie de l'homme, le résultat des prévoyances , des volontés , des combinaisons de quelques puissants esprits, mais l'œuvre du christianisme qui, surmontant, au contraire, la continuelle résistance des hommes , perfectionnait sans cesse les mœurs , les lois , les institutions : et , lorsqu'on réfléchit à l'immensité des obstacles qu'il eut à vaincre pour opérer cette grande régénération , ce n'est pas la lenteur du succès qui étonne, mais plutôt son étendue et sa rapidité. Quand Jésus-Christ parut, le monde allait périr ; il succombait visiblement à une double cause de mort. Terreur et les passions. Les passions ou les intérêts arment les peuples contre les peuples, et les hommes contre les hommes; l'erreur les divise , les isole , et dissout ainsi la société jusque dans ses éléments. Que fit le christianisme? il ranima la foi presque éteinteTil promulgua de nouveau la loi des croyances et la loi des devoirsj\ et, pour en assurer l'empire, il constitua sur les debris des sociétés humaines, destinées à renaître bientôt sous une autre forme, une société divine et impérissable. Ce n'est ni à l'Église ni à ses ministres qu^on doit demander raison de l'influence qu'elle exerça, mais à Jésus-Christ, mais à Dieu qui voulut sauver le monde et le renouveler par elle. Considérée particulièrement sous le point de vue politique , son action, qui, nous le répétons, n'était que le développement du principe même de son existence j tendait à tout ramener à l'unité, à coordonner les nations, comme les membres d'une seule famille, dans un système de fraternité universelle par l'obéissance au père commun , et à établir la prééminence du droit sur les intérêts, en substituant partout la justice à la force. Il faudra bien convenir qu'il
pag. 125.— «LeproleaUntlame ett, en matière religieuse, Tacte « d'indépendance de la raison bumalne.» Revue proUttante, quatrième Urraitoo, page 151.,
DE LA RELIGION DANS SES RAPPORTS
■erait difficile d'imaginer ud but plus noble, plus généreux, plus ulilti â rhumanité; et. quanil on penne qu'on a pu espérer de le voir atteiat, on est peu disposé â juger avee rigueur ce que les liommes peul-6tre ont mêlé quelquefois de faiblesses et de torts personnels â l'exccuiion d'un si maijniHque dessein.
Qu'un y prenne garde , nous ne parlons ici que selon des idées lout à lait ludépcndanies des questions de droit qu'on peut former sur le pouvoir réel de l'Église. Nous discuterons plus lard ccl important sujet \à présent nous ne l'envisageons que dqns ses rapports avec la paix et le bonheur des peuples^ Or, il est sans doute permis d'admirer,au moins comme le résultat d'une conception vaste el grande, ce long elForl du christianisme pour unir entre elles toutes les nations, et pour les garantir également de l'anarchie et du despotisme. Le célèbre historien de la Suisse, Jean de Huiler (I),H.AnciUon (S) et M. Sismondi lui-même (3), ont rendu sur ce point un hommage non suspect à la conduite des papes. Mais nul, parmi les protestants, n'a mieux senti que Leibnilz les avantages ^lolitiques de la suprématie pontTllcale. A propos du praiel de paix perp^tuelteàe l'abbé de Saint-Pierre, projet fondé sur l'érection d'un tribunal européen : " Pour moi, " dit-U , je serais d'avis de l'établir à Rome , el d'en u faire le pape président, comme, en elfel, d faisait •1 auirefbis Hgure de juge entre les princes chrcu liens. Mais il faudrait en mârae temps que les <• ecclésiastiques repiissent leur ancienne autoiilé, " et qu'un interdit et une excommunication ftl » trembler des rois et des royaumes , comme du " temps de Nicolas I ou de Grégoire VII. Voilà des H projets qui réussiront aussi aisément que celui de ■' M, l'abbé de Saint-Pierre : maïs, puisqu'il csl pcr- H mis de faire des romans, pourquoi trouverious- « nous mauvaise la Rclîon qui tioua ramènerail « le siècle d'or {i)7 •'
Si Leibnilz eût écrit de nos jours, il n'échapperait certainement pas à l'accusation de fanatisme el de Jésuilitnte ; U serait traduit devant le public comme un ennemi des rois el des peuides; on peindrait sa doctrine des plus noires couleurs , un lui supposerait des desseins secrets. Voyez-vous? dirait-on ; entendez-vous? u La conséquence esl iné- « Titable , ce sont les gibets et les bûchers , le
(1) GeicIMchleSeliicelzerUclirr.KidtenaucaKtatt, 11», i.o.iiii, {!) L'iveu da ceL dciiviln cCLfebre nitrlte d'être elle : • Dam le.
lal)let que retpcctei : elle prorlat et uTdia le detpoUaino îlot
» despotisme et l'inquisition. La per^peetlrt «tt « louchante !x
Ce noble genre de discussion est devenu si familier aux admirateui^ de la eitilisalion nouvelle, de cette civilisation par écrit, qui compte déjà près de douze années d'existence et de traverses , que nom craignons beaucoup d'exposer à leurs délatioDS et i leurs insultes un éloiiucoi écrivain , dont le tenu^ gnage a cependant trop de poids dans la qucstios qui nous occupe, pour qu'il nous soit possiblede le passer sous silence; peui-ètre aussi son autorité nous scrvira-t-eUe de sauvegarde.
« Rome chrétienne a été pour le monde moderne H ce que Rome païenne fut pour le monde antique, u le lieu universel. Celte capitale des nations Tcm- « pljt toutes les conditions de sa destinée, et sembla 0 véritablement la ville éternelle. 11 viendra peut- >■ être un temps oii l'on trouvera que c'était ponru tant une grande idée , une magnifique institution ' u que celle de ce père spirituel, plane au milieu def H peupicspour nnir ensemble les divci-ses parties de ■ la cbrélienté. Quel beau rAlc que celui d'un pape Il vraiment animé de l'esprit apostolique ! Pasteur " général du lroupean.il (leut oa /ecoM/enj>«Èifl# •1 le devoir, ou le défendre de l'oppression. Sei u États, assejt grands pour lui donner l'indéjien- <• dance , trop petits pour qu'on ait rien i craindre <i de SCS cftnrts, ne lui laissent que la puissance dc Il l'opinion; puissance admirable, quand ellen'enb- •I brasse ôans son empire que des oeuvres de paix, Il de bien^isance et de charité.
■I Le mal passager que quelques mauvais papft « ont fait a disparu avec eux ; mais nous ressentoni Il encore tous les jours l'influence des biens îm- <i menscs el inestimables que le monde entier doit H â la cour dc Rome. Cette cour s'est presque loO- >i jours montrée supérieure à son siècle. Elle avait u des idées de législation, de droit public ; elle cou- Il naissait les heaux-aris , les sciences, la politesse, •I lorsque tout était plongé dans les ténèbres det Il institutions gothiques. Elle ne se réservait pal u exclnsivement la lumière, elle la répandait »at ■I tous; elle faisait tomber les barrières que les prë- 11 jugés élèvent entre les nalions ; elle cherchait i Il adoucir nos mœurs , à nous tirer dc notre igno- « rauce, à nous arracher à nos coutumes grossière» Il ou Féroces, Les papes, parmi nos ancêtres, furent
(4) LciimittlOrera, l. V, p. 6S. rv- mai m LeUre S ■■ VMav, nia., p. 47E. .^,.^1^
AVEC L'ORDRE POLITIQUE ET XHVIL
des flûisioiiiiaires des arU, envoyés à des barbares ; des législateurs chez les sauvages. Le régne teui de Charlemagnêy dit M. de Voltaire , etU urne htêur de politesse qui fiU probaàiemeni kfiruitdm voyage de Rome.
« Cest donc une chose assez généralement recomme, que TEurope doit au saînt-siége sa cîtiIîsatioD, une partie de ses meilleures lois, et presque toutes ses sciences et tous ses arts (1). » « Lorsque les papes mettaient les royaumes en interdit, lorsqu'ils forçaient les empereurs à venir rendre compte de leur conduite au saint-siége, ib s'arrogeaient un pouvoir qulls n'avaient pas ; ■tts, en blessant la majesté du trône, ils faisaient peut-être du bien à l'humanité. Les rois devenaient pins circonspects ; ils sentaient qu'ils avaient un frciD, et le peuple une égide. Les rescrits des pontHies ne manquaient jamais de mêler la voix des natioiia el l'intérêt général des hommes aux plaintes particulières. // nous est venu des rapports que PhUippe^ Ferdinand, Henri, opprimait « sompeupie, etc. : tel était à peu pris le début de « tous ces arrêts de la cour de Rome.
« S'A existait au milieu de l'Europe un tribunal « qui jugeât, au nom de Dieu, les nations et les moc oarqiiei, et qui prévint les guerres et les révolu- « tîoos, ce tribunal serait sans doute le chef- « €oBWore de la politique, et le dernier degré • de la perfection sociale. J^es papes ont été au « moiDeDt d'atteindre à ce but (9). »
Secondés par les vœux , j'ai presque dit par FinitiDOt des peuples, et par l'esprit de la société profondénent dm^tienne alors, l^japes, en effet, avec QB eourage et une persévérance dont le principe était an-^tessus de Thumanité , parvinrent à fixer le drcNt public, et â. tirer de la force l'aveu qu'elle était soumise â une loi de justice (3). Tel est cependant Fempire des passions , que les princes , tout en reconnaissant cette loi divine et le pouvoir chargé de mOet à son exécution, ne laissèrent pas de résister dans les cas particuliers. Leurs flatteurs s'empressèrent de justifier cette résistance, qui devint peu â peu systématique par l'autorité des exemples et par nntroduction du droit romain, où les jurisconsultes puisèrent tout ensemble et des idées républicaines et des maximes de despotisme qu'ils prirent pour la vraie notion de la souveraineté. Dès-lors, la politique se sépara toiyours davantage de la religion ;
(l) niHambriiiMli 6tfiilr dv cArMteiiinM, IV« pirUe, Uv. VI,
(S)/M<^ ehap.Xi.
(S) «s«MlMptffM,dltJ«andeVQll«r,aoaieB*ezlttertltplat; « 6r<9rire,4lesMMlr«, Innocent, oppoflèrent une dlfue au torrent « foi WÊeuiçaSt tonte la terre : leurs maiaa patemellea élerèreot « U Uérarcfcle, et, â oôié d*eUe, ta liberté de tona les tUU. » V0ya§tt dêê Papêi, en allemand, 17S2.
(4) U décadence fut al rapide , vie cette doctrine était «Touée
et Ton put de nouveau la définir, la /brce dirigée par rintérét (4). On ne demanda plus : Cela est-il juste? mais: Gela est-il utile? Les princes furent sans frein , et les peuples sans protection. Nul n'étant lié par les traités , il n'existait que des trêves ; et de là cette fureur des armes qui désola si longtemps l'Europe, transformée en un champ de bataille où toutes les ambitions venaient tour à tour se mesurer. On réduisit en théorie le brigandage, la perfidie, la trahison, l'assassinat, et Machiavel fut le législateur de cette société de souverains qui se déclaraient indépendants de Dieu. Le livre du Prince, commenté par les passions, remplaça Y Évangile interprété par les pontifes. C'était là, certes, un grand progrès, et les lumières ne datent pourtant pas de nos jours ; aussi les mieux instruits assurent-ils qu'elles sont seulement plus générales et plus également répandues.
Cependant un système de politique qui, en substituant la force au droit, 6tait aux faibles et même aux puissants toute sécurité, et constituait les nations dans un état de guerre permanent , devait conduire , ou au morcellement de l'Europe en une multitude de petites souverainetés occupées sans cesse à se détruire l'une l'autre, ou à un vaste despotisme, si une seule parvenait à établir solidement sa prépondérance. Plus d'une fois on soupçonna des tentatives de ce genre. La souffrance et l'inquiétude universelle firent chercher un remède aux maux de la société, une barrière contre l'envahissement, un principe enfin de stabilité, dont le besoin se faisait partout sentir. Mais ce principe, où le trouver? Dans l'ordre moral? dans la loi de justice ? On en était sorti pour n'y plus rentrer : et d'ailleurs , qu'est-ce qu'une loi sans un tribunal qui l'applique? On avait proclamé le règne de la force ; on lui demanda une garantie contre elle-même : et de là le système de balance entre les États, balance chimérique , qu'on crut fixer par le traité de Westphalie, et qui, dérangée toujours et toujours cherchée, fut longtemps comme le grand-oeuvre des rose-croix de la politique. Jamais, peut-être, n'y eut-il plus de guerres, ni des guerres plus sanglantes, ni des usurpations plus iniques et plus audacieuses, que depuis ilnvention de ce système destiné à les prévenir ; et la loi suprême de l'intérêt , promulguée solennellement par quelques puissances qui veulent voir le fond de cette doctrine , ne semble pas promettre
hautement août les Valola ; et riiUtoire de cet temps al a^itét et al malbeureus D*en est qu'une perpétuelle application. « Les plua « bellea prétentlona, dit Brantôme, et lea plua granda droits que « lea roya et cea bauta princes souverains ont, sans tant polntlUer « sur ta justice, ni sur l'honneur, consistent sur la pointe deleura « épées, et comme dlsolt le bon duc Philippe de Bouriogoe : Lea « royaumes apparUennent de droit â ceux qui les peuvent avoir « par force d*armesou autrement. » Hommes tttuiires frtmcaiâ ; tom. VIII dea Œuvres, pag . 32S.
DE LA RELIGION DANS SES RAPPORTS
à l'Europe des destinées plas tranquilles à Tayenir.
Du reste, les mêmes causes qui détruisirent la grande société des peuples et arrêtèrent le progrès de la civilisation chrétienne , agissant aussi dans chaque État, y produisirent des effets semblables. Les rapports de justice furent ébranlés et le droit sacrifié souvent à Favarice et à Tambition. Il était difficile que les maximes, par lesquelles les souverains réglaient leur conduite au dehors, ne pénétrassent pas plus ou moins dans le gouvernement intérieur ; et cela sous des princes même religieux, parce que , distinguant deux personnes diverses dans le monarque, on se persuadait que la règle des devoirs était autre pour l'homme, autre pour le roi, à raison de la souveraineté qui légitime tout, n'ayant aucun juge, ni aucun supérieur sur la terre. On en a dit autant du peuple , et par la même raison , lorsqu'on l'a déclaré souverain.
L'esprit du christianisme et les mœurs qu'il avait formées combattaient sans doute et modifiaient dans la pratique ces principes funestes ; mais on ne laisse pas d'en suivre le développement de siècle en siècle, et personne ne coDtestera l'influence générale et trop puissante qu'ils ont eue sur les destins delà société. Ils établirent une guerre réelle entre le pouvoir et les sujets , d'abord entre la noblesse et le trône , puis entre le peuple et le roi. La première, presque terminée par Richelieu , finit sous Louis XIV , dans les plaisirs et les fêtes de la cour : la seconde a fini sur la place Louis XY, et l'Europe sait comment. ^
Ainsi donc , et ceci mérite qu'on y réfléchisse (en séparant , contre la nature essentielle des choses , l'ordre politique de l'ordre religieux, le monde aussitôt a été menacé d'une anarchie ou d'un despotisme universelj^a sécurité des États est demeurée sans garantie, ou n'a eu pour garantie qu'une balance illusoire des forces. Chaque État , soumis , dans son intérieur, à la même cause de désordre , a marché également vers le despotisme et l'anarchie : et, pour échapper à ces deux fléaux des sociétés humaines , qu'a-t-on jusqu'à ce jour imaginé? encore une balance des forces , ou , en d'autres termes , des pouvoirs; voilà tout : on a fait des traités de Westphalie.
£t, comme les nations, divisées par leurs intérêts, seule loi qu'elles reconnaissent en tant que nations, n'ont aucun lien commun , et , au lieu de former entre elles une société véritable , vivent à l'égard les unes des autres dans un état d'indépendance sauvage , ainsi , là où plusieurs pouvoirs indépendants sont établis, il n'existe non plus aucune vraie société ; l'État est perpétuellement en proie à la lutte intestine des intérêts divers qui cherchent à prévaloir. Tousse défendent 9 tous attaquent; la passion
de chacun, son désir étant le seul droit, nu! n*est lié envers autrui dans l'ordre politique, et les troubles succèdent aux troubles, les révolutions aux révolutions, jusqu'à ce que cette démocratie de sauvages policés enfante avec douleur un despote.
Or, que l'on compare un pareil désordre , inouï même dans le monde paYen , avec l'institution européenne telle que le christianisme tendait à la former et l'avait déjà réalisée en partie; que l'on compare l'action des deux souverainetés contraires, le principe de justice et le droit de la force ; que l'on compare, enfin, dans leurs efBets, les systèmes dont l'un tùra la société du chaos , et dont Fautre l'y a replongée : et qu'on juge auquel les peuples doivent le plus de reconnaissance.
Mais c'est bien, en vérité, des peuples qu'A s'agit pour ceux qui se disent leurs défenseurs ! les gouverner à leur profit , avec une verge de fer, en les abusant , en les enveloppant d'un nuage de préjugés et de mensonges : voua tout le secret de leurs déclamations , de leurs calomnies , de leur haine contre les papes et contre le christianisme , comme aussi de leur fureur quand un rayon de vérité fient apercer les immenses ténèbres qu'ils travaillent sans cesse à épaissir. Ils parlent de la raison , et , dès qu'on l'oppose à leurs erreurs , à leurs impostures, ils jettent les hauts cris , ils invoquent contre elle les tribunaux. 11 ne s'agit plus alors de la liberté des opinions, il s'agit d'étouffer toute opinion asses malheureuse pour leur déplaire, assez hardie pour mettre en doute leur infaillibilité politique et philosophique. Cependant , rendons-leur justice , ils n'ont pas encore, au moins clairement, redemandé les échafauds : que les prisons s'ouvrent et qu'eUes reçoivent les chrétiens fidèles à tous les principes de leur foi , provisoirement cela suffira. Nous sommes dans le siècle de la tolérance.
On vient de voir comment les pontifes romains » placés , par la nature même des choses , à la tète de la société nouvelle , que le christianisme tendait à former, devinrent, suivant l'expression d'un illustre écrivain (1), le pouvoir constituant de la chrétienté ; et comment cette société , dont la justice était la base , mais à qui les passions humaines ne laissèrent pas le temps de parvenir à sa perfection , s'est peu à peu dissoute , à mesure qu'on l'a soustraite à l'influence et à l'autorité des papes. Les ennemis de l'ordre social , les révolutionnaires de toute nuance , n'ignorent aucune de ces vérités ; et voilà pourquoi le seul nom de Rome les épouvante : voilà le motif de la guerre qu'ils lui ont déclarée de nouveau. Mais , pour bien comprendre quelles seraient les suites de cette guerre détestable, si Dieu,
(I) H. le comte de HaUtre.
AVEC L*ORl)RE POLITIQUE ET «VIL.
fui se rit de Pimple (1), nVait déjà fixé le point où 3 Farrètera, il faut considérer les souverains nondfes sous un autre rapport , et montrer quersans eux point d'Église ; sans Église point de chrntîanisme; sans christianisme point de religion pour tout peuple qui fut ciirétien,et, par conséquent, point de sociéteY\de sorte que la vie des nations européennes.»^ source, son unique source, dans le pouvoir pontifical. C'est là , certes , un sujet grave , et d*un intérêt trop pressant, trop général, pour qu'on se refuse à l'examiner quelques instants. Nous conjurons les hommes sincères de nous prêter une attention sérieuse comme les questions que nous aOons traiter, et calme comme la vérité que nous espérons rendre évidente.
J I. Point de pape y point d^Église (*).
La vraie religion , avant Jésus-Christ , se conservât par une tradition domestique. Les Zxûh seuls avaient une Église publiquement constituée , image cl type de celle que le Sauveur du genre humain devait établir par toute la terre, af)n d'y fonder le rSgne de Dieu, d'unir les nations et de les élever, solvant fattente universelle, à un état plus parfait, SMS Fempire d'une loi divine à jamais immuable (â). ftmt réaliser ce grand dessein de miséricorde et f amour, conçu de toute éternité dans la pensée de son Père , le Fils de Dieu forma une société spiriteèDe destinée à recueillir ceux qui croiraient en hn , et il institua, pour la gouverner, un sacerdoce nouveau , un corps de pasteurs chargés de répandre sa parole et d'administrer ses sacrements : « Allez « et enseignez toutes les nations , les baptisant au « nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit , et leur c enseignant à garder tout ce que je vous ai com- • mandé : allez dans tout l'univers, prêchez l'Évan- « gile à toute créature. Celui qui croira et sera « baptisé, sera sauvé : celui qui ne croira pas sera s condamné (3). Tout ce que vous lierez sur la terre « aéra lié dans le ciel , et tout ce que vous délierez « sur la terre sera aussi délié dans le ciel (4). »
Qd^ existe, en effet , depuis dix-huit siècles , une semblable société; qu'elle ait été gouvernée toujours par un sacerdoce dépositaire de la doctrine , dispensateur des sacrements , et qui , sans interruption , a exercé le pouvoir de lier et de délier y
[\) Qid hJbllat tn ccetlt Irrldeblt eot, et Domloas tubMnnabit M, Ft., Il, 4.
(*} Let Idées dont ce paragraphe ne contient qu'une courte •ont déTeloppéea à U fin de VEstai sur l'indi/fé-'
{1) Ifec erItaHa les aoniae, alla AthenU, alla nune, alfa posthSc; •ed et oonies gentea, et omnl tempore, ana lex, et aenipUemafet f aMiiilabnia coBtlneblt ; nnnaque erlt communia quasi magister cl baperator oondnm Deus ; llle hujiislegls luTentor, disceptator, Utofyciilqul non pareMtIpte se fuglet;ac nalnram bomlnlsai-