CHAPITRE III
Cootéqiieiices de ce qui précède.
Mqirettons en peu de mots ce qui vient d'être dit. Ooifiiit voir d'abord qu'il n'existe, à proprement parler, qu'une société, la société spirituelle , parce suc les hommes ne peuvent être unis que par des croyances communes, d'où résultent des devoirs commuos. Les lois civiles, ({ui règlent uniquement ks rapports externes, supposent donc des lois Ultérieures, qui pénètrent au dedans de Thomme , pour régler ses pensées et ses afferlions, et par €<Miiéquent une autorité souveraine et infaillible de ^lttlle émanent ces lois , et qui les rende moralc- B^t obligatoires : de sorte qu*on ne saurait concwoir, d'une part, l'existence de la société civile, >'d n'existait pas auparavant une société spirituelle <Mi le trouve le véritable lien des hommes entre rat; ni, de l'autre, la possibilité que ces deux so- CKtés existent séparément, dans une parfaite indépendance , cl sans un ordre de relation qui subordonne la société civile à la société spirituelle qui en ^ le fondement.
On a montré ensuite (|ue le libéralisme dogmati- <1Q€ détruit toute société spirituelle, en proelamant b souveraineté de chaque raison ; qu'au lieu de croyances communes et permanentes, il ne peut plus y avoir dès-lors que îles opinions individuelles perpétuellement variables; que la notion même de
(ij
IMaehAb , 11,37. Ibid., cap. Vi, 29.
loi et de devoir est , dans ce système , non-seulement incompréhensible, mais manifestement absurde , et qu'il établit de droit et de fait , sous le nom de liberté, une irrémédiable anarchie des esprits. Or, la société civile repose sur la société spirituelle; donc, en détruisant la société spirituelle, le libéralisme dogmatique détruit aussi la société civile.
11 la détruit encore par une autre voie , de son propre aveu. Car la société, même purement civile, renferme dans sa notion une souveraineté, un pouvoir qui commande et à qui Ton obéisse : et , comme ce pouvoir commande à des êtres intelligents , il doit être lui-même intelligent , et , s'il est souverain, souverainement intelligent; «< autrement u on serait contraint de dire que la souveraineté « de droit peut appartenir à l'erreur , au mal , à « une volonté qui ignore ou repousse la justice , M la vérité, la raison (2). » Donc la vraie souveraineté , la souveraineté de droit , appartient primitivement à Dieu , «( parce qu'il est infaillible ; parce « que sa volonté , comme sa pensée , est la vérité , ic rien que la vérité, toute la vérité (3). »
Mais Dieu ne gouverne pas immédiatement le genre humain. Il faut à chaque peuple un pouvoir extérieur qui le régisse , et il faut de plus i^ue ce pouvoir soit légitime, ou possède la souveraineté de droit ; sans quoi , ne différant pas de la force matérielle , nul ne serait tenu à l'obéissance envers lui. Mais la souveraineté de droit im])lique nécessairement l'infaillibilité. Si donc, comme le soutient le libéralisme dogmatiipic , il n'existe et ne peut exister sur la terre aucune autorité infaillible, qui gouverne direetement, ou qui dirige ceux qui gouvernent, et procure par eux l'observation de la loi immuable de justice et de vérité ; il ne peut exister non plus aucune souveraineté de droit, et la société civile croule par le fondement , aussi bien que la société spirituelle.
Après avoir prou\é que ce sont là les conséquences inévitables des doctrines du libéralisme, nous faisons voir que tout ce qu'il exige pour constituer une société parfaite, se trouve dans le christianisme complet ou le christianisme catholique, et ne se trouve que là , de sorte que la négation du catholicisme équivaut, parmi les chrétiens, à la négation de toute société soit spirituelle, soit civile ; qu'avec lui Tordre entier, tel même que le conçoit le libéralisme dogmatique , naît à l'instant , et qu'il disparaît sans retour avec lui.
Observant ensuite que le libéralisme , considéré comme un des partis entre lesquels se divise actuellement la société , offre quelque chose de trop
(2; m. GuliOl. — '3) Idem
DES PROGRÈS DE LA RÉVOLUTION
constant et de trop général pour que Terreur en soit Tunique principe , nous cherchons ce qui constitue , si on peut le dire , son essence , ce qu'il y a d*uniForme et d'invariable en lui , et nous trouvons qu'il n'est, toute doctrine mise à part , que le sentiment qui, partout où règne le christianisme, soulève une partie de la population au nom de la liberté ; sentiment juste et vrai , et qui , en réalité, n*est que l'impuissance où tout peuple chrétien est de supporter un gouvernement arbitraire, ou le joug d'un pouvoir jmrement humain.
JUais cette liberté a laquelle aspire le libéralisme, il ne saurait l'atteindre, parce que les fausses maximes qui dirigent son action , Ten éloignent nécessairement. En niant la communication du pouvoir divin, il nie la possibilité môme d*un i>ouvoir légitime, et dès-lors il est contraint , ou de détruire la société, ou d'accepter la servitude. En niant l'existence d'une loi commune, immuable, universelle , de justice et de vérité, obligatoire pour chacun , il nie que le pouvoir, quel qu'il soit, ait d'autre règle que sa pensée et sa volonté; et il est de nouveau contraint , ou de détruire le pouvoir, et avec lui la société, ou d'accepter la servitude.
Si maintenant nous considérons le parti opposé au liljMéralisme , c'est-à-dire , cette fraction de la société qui se range autour des gouvernements établis, ])our les défendre contre les attaques continuelles dont ils sont l'objet ; ici encore , on doit reconnaître un sentiment juste et vrai, le sentiment de la nécesbilé indispensable du pouvoir, d*uii pouvoir légitime ou originairement divin, pour conserver quelque ordre sur la terre, et prévenir la ruine totale de la société.
Mais, d'une autre part, les royalistes , ou ))lutol les gallirans , en sépai aiit , connue les libéraux , d'une manière absolue, Tordre l(nii)orel de Tordre spirituel, ne laissent comme eux au ]»ouvoir que sa pensée et sa volonté pour rèyle, et consacrent ainsi, et a jamais, la tyrannie des rois et la servitude des peuples : de sorte que leur doctrine, qui aboutit de fait aux mêmes conséqtiences que celle du libéralisme, n'est pas moins destructive de la société. Les uns,, au nom de la liberté , établissent l'esclavage; les autres, au nom de Tobéissance, établissent Tarbilraire, et, par une suite prochaine, Tanarcliie : tous choquent violemment la raison et la conscienee humaine.
L'histoire du monde, a aucune éi)oque5 ne présente rien de semblai^le. Jamais, depuis Torip,ine du christianisme, on n'avait enseigné cpie les princes sont,/Y/r rordre de Dieu , indcptiulanls de toute autorité spirituelle, c'csl-à-dire, indépendants de Jésus-Christ et de sa loi; j.imais, avant le ciirislianisme, on n'avait cru que le droit di* comman 1er
pût ap|)artenir à quiconque ne reconnaissait pas la loi divine, la loi immuable et universelle, pour règle de son pouvoir. Jamais non plus on n*aTait songé à soumettre cette loi au jugement de chaque homme , ou , en d'autres termes, à la dépouiller de son caractère de loi , pour la transformer en une simjde opinion qu'on ]>eut admettre ou rejeter â son gré, et qui n'impose aucune obligation réelle. C'est là ce qui rabaisse le libéralisme au-dessoni même de Tétat païen : et il fallait nécessairement qu'il en vint jusqu'à cet excès, dès qu'il protestait contre l'autorité de l'Église chrétienne; car il était contraint de protester en même temps contre la foi de tous les peuples et de tous les âges , contre les traditions générales qui forment une partie des dogmes invariables de l'Église, et sur lesquelles repose son autorité. Réduit dès-lors au jugement privé, pour unique fondement du vrai et du juste, et forcé de renverser la base de la société spirîtudie en proclamant l'indépendance ou la souveraineté de chaque raison, tout moyen d'établir une société quelconque lui échappait au même instant ; et, dépassant ainsi de bien loin les limites connues du désordre , il se mettait , par sa doctrine et les conséquences de sa doctrine , hors de la civilisalîun païenne elle-même, hors du genre humain.
Il est visible que la chrétienté , divisée entre deux partis, Tun desquels rêve l'établissement d'un pouvoir impossible, d'un pouvoir sans règle, libre de toute loi divine on humaine extérieurement obligatoire ; et l'autre essaie de constituer , parmi des êtres intelligents, un ordre purement matériel, une république de souverains où Ton ne peut concevoir ni Tautorité ni Tobéissance, ni un droit ui un devoir : il est visible, disons-nous, que la chrétienté périrait, si un pareil étal se prolongeait indéfiniment. Deux principes se comballeut dans son sein : la force aveugle, et iudépendantc de la juslict' et de la vérité, qu'on a nommée ]»ouvoir ; Tautorité conser\atrice de la vérité et de la justice, qui tend à replacer les nations chrétiennes sous Tempire d'une loi immuable, et à les affranchir de la servitude de l'homme, en les soumettant à la souveraineté de Dieu. L'esjirit lutte contre la matière, la raison éternelle contre l'opinion variable, la foi contre le doute, Tordre contre le désordre, la liberté contre l'esclavage qui , de toutes parts, sort des maximes publiquement établies; et ce qui rcbte de vie sociale n'est dû qu'à l'influence qu'exerce encore le christianisme, malgré, non pas les princes, mais les gouvernements, sur les mœurs et même sur les lois. Or, un combat de cette nature ne saurait ni durer toujours, ni se prolonger longtemps. La puissance extérieure, soit qu'elle favorise l'anarchie libérale , soit qu'elle b'allie au gallicanisme, dirigée par de fausses doc-
ET DE LA GUERRE CONTRE I/ÉGLISF
trines et lear prêtant son appui, finirait par anéaulîr la société spirituelle et toute société. Il faul donc, ou que la dissolution universelle se consomme, et que le genre humain expire sur les débris de Tordre, ou que le christianisme triomphe définitivement. En même temps que les erreurs diverses sous llnfluence desciuelles ils sont placés , en éloignent momentanément les peuples , ils {jravitent vers lui en vertu d*une force interne qui se manifeste dans les vœux, les sentiments , j*ai presque dit rinstiiict (les partis. i)ue veulent , en effet , les royalistes ? un pouvoir légitime et stable qui les préserve deTanarcbîe. Que veulent les libéraux? la liberté, c'est-àdire, une autorité qui les préserve de l'oppression «Tun pouvoir sans règle, en maintenant le règne de la justice, qui n*est que le règne de Dieu. L'union de ces deux choses satisferait aux désirs de tous, aux désirs réels, indépendants des systèmes et des passions; et jamais Tordre ne renaîtra et le calme avec hii, qu^ils ne soient pleinement satisfaits , car ils renferment les conditions premières de Texistence de la société.
Mais ces conditions indispensables , on ne les
trouve, nous le réi»étons, que dans le christianisme
catholique. Sans lui , point de pouvoir légitime et
stable pour les nations qu'il a élevées à Tintelligence
^u drmi ; sans lui encore, point de garantie contre
''dbos de la puissance , contre Tarbilraire et la
tyrannie : nous Ta vous , ce nous semble , clairement
prouvé.
Donc le salut du monde social dé|)end du retour fle« peuples au vrai christianisme, dont ils se sont J»«irtout politiquement détachés. Il faut, de toute "^cessité , qu'ils se reconstituent chrélieunement, **^ii8 le régime divin, qui, liant Tordre temporel à '^ordre spirituel et les ramenant à un centre corn- ■ï'^min, explique l'autorité et Tobéissnnce , et subor-
* *onne la force à la raison , à la justice , à la vérité "^ faiUiblement connue. Jusque-là nulle ]iai\ , nul ■*«-pos; car, « si le législateur, se trompant dans son ^ objet, établit un principe différent de celui qui
* *- oatt de la nature des choses , TÉtat ne cessera '^^' d'être agité , jusqu'à ce qu'il soit détruit ou ^^ changé, et que Tinvincible nature ait repris son
•«^ empire (1).»
Mais, pour que cette grande restauration delà
^^3ciélé s'opère, qu'on se persuade bien d'abord que
^^ temps en doit être le premier ministre, et que
^Irs générations successives passeront, avant que
^« peuples y soient complètement préparés ; en
Second lieu, que l'intervention de la puissance civile,
^t en général tout moyen de contrainte , loin d'en
liAter le progrès, n'aurait d'autre effet que de la
(1, Conirai tacUtt..,
retarder indéfiniment. Elle ne saurait être réelle et durable, qu'autant qu'elle sera le fruit d'une profonde persuasion. 11 s'agit de changer, non l'état matériel des choses, mais Tétat des intelligences. Élevez au-dessus dts ruines de la civilisalion chrétieinic le sacré fland)eau de la vérité ; qu'il brille à tous les yeux , et que ses rayons , se prolongeant à travers les nuages de Terreur, éclairent peu à peu les esprits égarés en «les vuies (romjieuses. Montrez, sous toutes leurs faces, les immuables principes du droit ; développez les lois éternelles , fondement inébranlable du pouvoir et de la liberté, jusfpTà ce cjue la raison , lasse enfin de ses stériles labeurs, comprenne qu'il n'y a, et ne peut y avoir, hors du christianisme catholique, qu'erreur , désordre, calamités et servitude sans remède.
Cette noble et pacifique comiuètedes intelligences, forcées par Tascendant de la vérité et de Tamour à venir d'elles-mêmes reprendre la jdace que leur assigna le Créateur dans la plus parfaite des cités, sous le plus parfait des jnonarqties , pour parler avec Leibuilz ; cette sublime mission proposée par la Providence aux catholiques , et dont Tobjrt est de sauver une seconde fois le genre humain , en le ramenant des extrémités de Tesclavage et de Tauarehie à Tunilé, source et perfection de Tordre, et à la Hlferte des enfants de Dieu y exige que la discussion soit, de jiart et d'autre, dégagée de toute entrave, afin que nul ne puisse dire, nul ne puisse penser n'avoir pas été entendu, et que la conclusion dernière , résultat général des efforts particuliers, ne semble pas être le trionqdic de quehpies honnnes sur d'autres hommes , mais une victoire commune , tpii assure à chacun la jouissance d'un bien <{ui n'est pour qui que ce soit un a\anlage exclusif, une propriété en quelque manière personnelle, et que tous possèdent indivisiblement.
Lorstpie les croyances sociales , n'ayant point encore été altérées , subsistent dans leur pleine vigueur, et relouent sans opposition sur le peuple entier, on conçoit que Tautorité publlipie tremble à Tapparence d'une scission , et regarde comme un devoir de la prévenir en interdisant des controverses inutiles et dangereuses. C'est la sagesse et la raison même qui commandent d'en user ainsi. Mais, quand déjà la scission existe, (juand les croyances sont diusées , et <pie des opinions sans nombre ont succédé à Tanti«pie foi , alors Tunilé ne i)eut renaître qu'à la suite d'un libre combat. Le silence laisse chacun dans sa conviction, et la moindre gêne apportée à la discussion Ty confirme. Ceux qui , effrayés de Terreur, sollicitent aujourd'hui des restrictions à la faculté légale de défendre par le raisonnement ce «pie Ton croit vrai, s'abusent dou-
SôO
DES PROGRÈS DE LA RÉVOLUTION
hlement. Dans Tétai acluel de TEurope , les gouverncmenls n'ayant aucunes doctrines, ou n*en ayant que de fausses, Toppression de la censure pèsera presque exclusivement sur les catholitiues, ainsi qu'on Fa vu durant la révolution, et longtemps auparavant , depuis Louis XIV , sous le despotisme gallican de la nionarcliie dégénérée. De plus, c'est en vain qu'on essaie d'enchaîner la parole, tant qu'on ne peut enchaîner la pensée ellemême. AInl(;ré les obstacles qu'on oppose a sa manifestation , elle se dégage de tous les liens et se produit forcément au dehors. Renoncez donc à l'idée folle de mettre les esiirits aux fers ; comprenez que, lorsqu'ils s'égarent, on ne les ramène jamais que par une libre persuasion , et qu'on ne les soumet à ce qui est juste et vrai que par des armes toutes spirituelles. Le mal , le grand mal est qu'on n*a pas foi à la puissance de la vérité ; on croit A la violence de l'homme , et Ton ne croit ])as à la force de Dieu.
Tel est le besoin qu'ont les nations d'un pouvoir légitime et de la liberté, qu'il est impossible que, tôt ou tard , après avoir inutilement cherché l'un et l'autre hors du christianisme , elles ne reconnaissent pas qu'en lui seul est la source du droit et du devoir, la règle souveraine de ceux qui commandent, la sauvegarde de ceux qui obéissent, le principe enfin de l'existence sociale. Alors les peuples seront préparés pour une restauration véritable. Jusque-là on ne doit pas se flatter d'arrêter le mouvement qui les précipite , eux et leurs chefs, dans des voies de désordre , errant comme Israël dans le désert , et ne trouvant nnlle part de n'të habitable (1). L'unique but imniédial que l'on puisse aujourd'hui se proposer raisonnablement , est de seconder ce retour par des moyens appropriés a la situation des esprits, c'est-à-dire, en essayant de répandre la lumière sur les questions vitales d'où dépend le salut du monde, et en le disposant ainsi à tirer, des expériences fatales que l'on continuera de tenter, les hautes instructions qu'elles renferment. Du reste, il n'est donné à personne de prévoir de quelle manière l'Église et l'État , quand le moment sera venu , se replaceront dans leurs vrais rapports. H est certain qu'une intime alliance s'établira de nouveau entre les deux sociétés, spirituelle et politique : mais quelle en sera la forme? On l'ignore. La providence divine gouverne le genre humain par des lois invariables dans leur essence, et flexibles dans le mode de leur application. Ce qu'il est seulement important qu'on sache , c'est que l'Église n'a rien , à cet égard, à désirer pour elle-même. Plus, en demeurant libre, elle est séparée de ce qui passe avec le temps,