CHAPITRE VI
Des ordonnances du 21 avril et du 10 juin 1838.
tt J*ai toujours cru, disait Leibnitz, qu'on réfor- «< merait le genre humain, si on réformait l'éduca- « tion delà jeunesse. » Tout sort, en effet, de l'éducation, le bien et le mal, les croyances, les opinions, les mœurs, les sentiments, les habitudes. C'est par elle qu'un peuple est ce qu'il est, lui et non pas un autre; elle forme, entre les générations successives, le lien d'où résulte Fidentité nationale, et perpétue, avec la langue, le caractcre propre, le génie particulier des races diverses. Nul cliangement profond et durable ne saurait s'opérer dans 'es idées, les institutions, les lois, à moins que l'éducation ne subisse un changement de ni(>me natirre ; CQ elle est l'avenir tout entier; et voilà pourquoi, Partout où la révolution a pénétré, elle a cherché O*abord a s'emparer de l'éducation, poussant à cet
(I) m Vous lui Imprimerez lans doiilc (A rediicitEon) un grand ^ caractère analogue a la nature de notre ({(niverncinent, A la
* aabilniltédci dcktln6c« de nnrrc r<^piihliqur. Vous iicnlircz la
* néceuliedc la rendre commune et ('tiaie pour ton» les l'ran- ^ «;alt. 11 no a'^gil plus de rormcr ùc* messieurs, niah dcx ci-
* totens : ta pairie a seule le ttroll tt'éicpcr ses enrantt; flic ne
* pcBt confier oa dépôt A Torgueil de* familles , ni aux prl^jujôs
TOIIE II.
égard la tyrannie jusqu'à ses derniers excès, parce que, voulant créer soudain un ordi*e nouveau , une nation nouvelle, il lui fallait séparer violemment l'enfance de ce qui l'aurait pu rattaclier au passé, et dès-lors la soustraire à Tinfluence, si puissante dans le premier âge, de rcsjïrit et des tratlilions de la famille. De là cet axiome de Danton proclamé aussi par Robespierre (1) , et qui n'a pas cessé de servir de l)ase à notre législation sur ce point : Los enfants appartiennent à la république avant iVappartvnir à leurs parents ; maxime qui , Iradnile en langa:je clair, signilie (|u'on ne reconnaît point d'autorité , de droit paternel ; que la société domesti(|uc est une cbiinrrc, ou au moins un abus qu'on doit réformer; (|iic l'uniiiiie olijet du mariage est de fournir à Tlitat dus petits de l'espèce humaine, (pi'il fait élever comme il lui plait. dont il dispose coinine il lui plait. Et ces détestables extravagances trouvent encore des défenseurs! et c'est là ce que répètent chaque jour, en termes équivalents, les parleurs de lil)erté ! Arrêtons-nous quelques instants s(ir un sujet d'une importance si grave. On ne nous accusera point d'adapter nos doctrines aux circonstances, (lonslamment étranger aux passions des partis , et les ayant tous , quels qu'ils soient, combattus tour à tour, nous nous sommes affranchi de la nécessité de varier avec eux; et, en protestant ici, de toute l'énergie de notre îîme, contre le système d'oppression cpii pèse sur la France, nous n'aurons qu'à rappeler les principes que nous avons soutenus sans interru])tion depuis quatorze ans.
On comprend d'ordinaire, sous le nom commun d'éducation, deux choses distinctes, quoique intimement liées : renseignement qui forme l'homme moral, détermine les croyances , règle les mœurs, et celui qui n'a pour objet que les connaissances purement humaines. Le premier, nt'cessaire universellement, est le fondement même de la société : il ne pourrait manquer tout à fait chez un [leuple, sans fine ce peuple ne tomb.1t au-dessous de la barbarie, dans un état pire que IVtat sauvage. Ueprcsentezvous, en elfet, un assemblage d'hommes dc|)ourvus de toute notion religieuse, ignorants de tout <leYoir, livrés, sans aucun frein, à l'instinct d'iine nature brutale, et concevez, s'il vous est possible, une dégradation plus profonde, un [dus complet anéantissement de tout onlre social imaginable. Préparer pour la société les générations naissantes, les intro-
ït des part Iculicrit , .iHnienli «^tcrnoh do l'ari ttocr.it le et d'un r^- N dOrnliMUC domeslli|uc qui i(;lr<^i-lt le;^ âme» en Icm Isolant, et >■ «liMmit . avec lY-^alilt), toti« lr« foiidnnerits de Tordre hnrl.-il. u nnpport fiill au nom ttu comih^ de salut puhtir, par Ma.r. Ho* t'cxpiarre, sur le rapport rtcr titfrt retiijlrnxes et morales aveu Irr principes repuiMcainf , et sur tes feics nationates.
ilO
DES PROGRÈS DE LA RÉVOLUTION
iliiire, en quelque sorte , dans la hiérarchie des êtres qu'unissent \n justice et la vérité , voilà donc quel est le but de la véritable éducation. Et, comme elle ne se compose pas seulement de maximes s{>éculatives, et qu'elle consiste, au contraire, principalement dans un ensemble d'habitudes pratiques qui garantissent la soumission de l'esprit et de la volonté à la loi du devoir, il s'ensuit qu'embrassant toutes les actions et tous les instants de la vie, elle doit accompagner, animer, régler l'éducation secondaire, dont elle est inséparable, au moins pour l'enfance.
Afin d'éviter la confusion que pourrait faire naître l'emploi du même terme appliqué à des choses diverses, nous appellerons désormais simplement éducation celle qui a pour objet de former l'homme social, et instruction celle qui n'a de rapport qu'à la science proprement dite. Parlons d'abord de la première.
On a vu précédemment que la société politique , dans laquelle on ne peut trouver un véritable lien d'union entre les hommes , supposait l'existence d'une société antérieure, immuable, universelle, comme la justice et la vérité qui en sont la base, et que cette société , spirituelle par sa nature , est ce que, partout et dans tous les temps , on a nommé religion. Hors d'elle il n'existe qu'un ordre arbitraux, des relations externes établies par le hasard ou la convenance, maintenues par la force, et qui, n'imposant aucune obligation morale, ne sauraient constituer jamais ni un droit ni un devoir. II suit de là que 1 éducation, étrangère a l'Etat, appartient exclusivement à la société rellgiruse , jMiiscpi'avant de connaître ses lois et de s'y être soumis, l'homme, indépendant i)ar sa pensée, indépendant par sa conscience, n'obéit qu'à lui-même, à ses passions, à ses intéi'êts, et n'est pas même un être sociable.
Il n'y a , sous le rapport où nous le considérons en ce moment, que trois positions possibles pour le gouvernement civil. Ou , comme chez les anciens peuples, l'État et la religion ne forment qu'une seule et même société , de telle sorte que les lois religieuses soient aussi des loispolitiijues, et les lois politiques des lois religieuses ; et alors, dans cette vraie théocratie , qu'on retrouve partout avant le christianisme, et dans les républiques mêmes de la Grèce jusqu'à l'époque où, envahies par une démagogie effrénée, elles tombèrent en dissolution, alors, dis-je, l'éducation, soit politique, soit domestique, dépend toujours et nécessairement de la religion.
Ou la société politique, distincte de la société religieuse, est néanmoins, suivant un mode de subordination naturelle, inlimrment liée à celle-ri, comme il arriva quand le christianisme eut fondé sur les débris du paganisme un ordre social plus
parfait ; et alors l'éducation appartient encore tout entière à la religion , le pouvoir civil se bornant à protéger son droit et à en faciliter Pexercice, sans quoi il romprait à l'instant même le lien qui unit l'Église à l'État.
Ou enfin la société politique, s*ctant séparée totalement de la société religieuse , a brisé l'unité de croyances, et, indépendante de toute loi divine, proclame, sous le même rapport, l'indépendance de chacun de ses membres ; et alors, à moins de violer le principe qui la constitue ce qu'elle est , elle doit, en ce qui tient à l'éducation, établir une liberté universelle et absolue.
En effet , qu'on nous dise en vertu de quel droit le gouvernement s'en attribuerait la direction? Si, à cet égard, il se substitue à l'autorité spirituelle, déternu'iie les croyances par l'enseignement dont U dispose , fixe les devoirs , en un mot exerce sur la société une domination intellectuelle et morale dont il ne peut montrer d'autre titre que la force, il opprime les consciences que la loi déclare libres, il crée une espèce de théocratie civile monstrueuse, d'après laquelle le vrai et le faux, le bien et le mal, le juste et l'injuste, dépendront uniquement de sa pensée et de sa volonté ; c'est-à-dire (|u'il jette dans les âmes la base d'un despotisme sans limites , qu'il consacre à son profit la plus humiliante comme la plus détestable tyrannie, et qu'il ne lui reste, après avoir exigé des hommes cette obéissance dégradante, qu'à exiger encore leurs adorations, car il se ^t Dieu.
En même temps qu'on ne saurait concevoir de servilutle égale à celle d'un peuple pour qui le pouvoir po!iti(iue créerait à son gré la vérité, la justice, il est impossible d'imaginer un renversement plus comj)let des principes sur lesquels repose notre législation présente, yu'csl-ce que la liberté garantie par la loi fondamentale, si le gouvernement, maître des doctrines, fieut tenir à chaque père de famille ce langage : L'éducation m'appartient de droit, et en conséquence ton fils aura la religion que je voudrai, la morale que je voudrai; c'est à moi de former, comme je l'entendrai, sa conscience et sa foi?
yue si l'on dit ([uc le gouvernement ne se mêlera point de ces choses, «pii sont hors de son domaine, il y aura donc une éducation indépendante de toute morale et de toute religion! en d'autres termes, une éducation où n'entrera rien de ce qui constitue essentiellement l'éducation ! On se gardera de parler à l'enfance de dogmes, de devoirs, de Dieu même, et les générations nouvelles seront élevées dans un athéisme absolu!
Pressé entre ces dciix nécessités fatales, d'une théocratie civile ou d'une éducation athée, le ministre à qui nous devons l'ordonnance du SI avril
ET DE LA GUERRE CONTRE L'EGLISE
a eu rhabiletë rare , en voulant dviler ces (^cueils | terribles, de se brisera la fois sur Tun et sur Fautre.
Et d'abord Tordonnancc établit, de droit et de fait, la théocratie civile; car, selon le ministre, «lil n faut que rinstruclion soit religieuse , et il faut «I pour cela que les maîtres aient une instruction « religieuse (1). » Fort bien, mais ({ui déterminera cette instruction religieuse? «Voilà, continue le mi- » nistre, de quelle manière a été établi le concours tt des deux autorités : le droit de décider a été « attribué à Vautorité civile; elle administre après « aroir pris des avis, mais d'une manière indépen- V dante (â). » J'adjure ici, au nom du bon sens, quiconque est capable de lier deux idées : si ce n'est pas là nettement avouer l'intention d'établir une théocratie civile, qu'est-ce donc? Aussi le journal semi- officiel en est-il convenu sans difficulté. <( A « qui faut-il (ce sont ses paroles) donner la préfé- « rence entre le maire et le desservant? ou, en « d'autres termes , quelle est , en fait d*instruction tt primaire , dans les trente-cinq mille communes « dont nous parlons , l'influence réelle cl néces- « faire? Est-ce Tinfluence religieuse? est-ce Tin- « ûucnce civile? Là est toute la question (3). » Et comment l'a-t-on résolue? En 6tant aux évèques la suprématie des écoles pnmaires^ ainsi que s'exprime le même journal. Ueureuse donc la France, heureuse la jeunesse : soustraite désormais a 1'///fluence cpiscopale , M. de Vatimesnil se charge de lui faire administrativement sa morale et sa religion.
Mais une religion quelconque fera-t-ellc réellement partie de l'éducation primaire? preudra-t-on le soin d'inculquer a Tenfant la loi du devoir, de graver au fond de son cœur et de son intelligence la foi sans laquelle tout est incertain et désordonné dans la vie humaine? Nullement. Il s'agit d^abord, il s'agit surtout de conserver précieusement à Tcufince son privilège constitutionnel de croire ou de ne pas croire, comme elle le voudra ; et c*ost pourquoi , dans la manière dont M. de Vatimesnil exécutera t'ordonnance y les dispositions qui ont Irait à l'enseignement religieux seront toujours une garantie de la liberté* de conscience, «= Par H conséquent il est nécessaire que , dans toutes les « écoles primaires , les enfants de toute 7'clfffion « soient mis à même de connaître les vérités de « leur religion (4). » L'instituteur enseignera donc toutes ces vérités simultanément, avec toutefois ctxi9Lm^% précautions y « afin que les enfants puis- « sent recevoir cette sorte d'instruction sans qu*il « en résulte aucun inconvénient, » c'csl-à-dire , K sans que , par des influences qui seraient illégi-
(i; DUeourt de M. de yallmctnU dam la »<!ancc ilu 2G avril. MnsagtrdetChambret du 27 avril 182S.
(3; ïbM.
(( times, ils soient détournés de suivre le culte de « leurs pères. Voilà le vœu de l'article 13 de Tordoii- (c nance (5). » Il faut croire (pie celui-là, au moins, est légal.
Quoi qu'il en soit , pour être impartial entre les divers cultes , et pour que chacun soit content , on enseignera toutes les religions^ et elles seront toutes de vraies religions. Le ministre l'ententl comme cela : voyez un peu s'il est possible d'être plus facile et plus obligeant. Que si l'on dit qu'à la rigueur elles ne seront toutes vraies que dans les écoles mixtes , encore bien que ni l'ordonnance ni le ministre ne s'en expliquent nulle ])art , j'y consens très-volontiers : ce ne sera qu'une merveille de plus.
Peut-être ajoutera -l-on qu'en ce qui touche les écoles catholiques l'ordonnance statue (art. 9) que celui qui aspire aux fonctions d'instituteur devra, pour obtenir l'autorisation universitaire , » pré- « senter au recteur de l'académie, ou à l'examina- « teur délégué par le recteur, outre le certificat de K bonne vie et mœurs , un certificat d'instruction M religieuse, délivré par un délégué de l'évêque , » ou , à son défaut , par le curé de la paroisse de <( l'aspirant. »
Il est vrai ; et le ministre conçoit que u cet article « ])Ourrait prêter à diverses objections, si l'altesta- « tion relative à l'instruction religieuse était exigée « à une époque quelconque de la vie de Tinstitu- « teur. 31ais ce n'est pas ainsi que cela se fera. » — On ne l'exigera donc à aucune époque ?— Vraiment si , laissez doue parler. » C'est avant l'obtention du « brevet de capacité qu'est exigée l'attestation, et u ordinairement le brevet de capacité est obtenu « par des jeunes gens qui n'ont pas encore atteint « r<lge du recrutement (G). >»
Ainsi Ton sera toujours propre à devenir instituteur et capable d'enseigner la religion , pourvu qu'on l'ait sue avant rage du recrutement, C est ^ en matière de catéchisme , l'dge critique , l'âge légal.
3Iais enfin , s'il arrivait qu'à cet âge même V aspirant y comme on rappelle, filt aussi ignorant qu'on lui permet de l'être plus tard, lui refuserait-on l'autorisation ?
M. de Vatimesnil va vous répondre lui-même : u Si quelquefois il pouvait y avoir refus d'accorder « l'autorisation, ce serait lorsqu'il résulterait des » circonstances locales que quelques inconvénients <( peuvent avoir lieu, que la liberté de conscience u qui a été étaldie par la Charte peut recevoir des (( atteintes. Hors de là , je vous prie de le croire ,
(3) Messager des Chambres du 1* r mal 1838.
(4) Discours de M. de yaUmesnil daot la téaocc du 26 avili
(5) IbU.-^WItHd.