‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 124 sur 226 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Devoirs du clergé dam les circoDitances prétentcf .

L'avenir est trop sérieux, il aura prochainemenl des conséquences qui touchent de trop près aux plus grands intérêts de l'Église , pour qu'un prêtre ne te demande i>as, avec une vive sollicitude , queb soDt ses devoirs, au milieu de tout ce qui se fait et de tout ce qui se prépare. Et, comme ces devoirs particuliers dépendent de ceux qu'impose au clergé , en général , l'état présent du monde , on est conduit nécessairement à examiner cette dernière question , afin de pouvoir résoudre l'autre. Nous savons combien il est délicat de traiter aujourd'hui un pareil siyeC , et tout ce qui nous manque personnellement pour le traiter comme il devrait l'être ; mais nous savons aussi que le silence serait une lâche désertion delà cause sacrée que Dieu nous ordonne de défendre ; qu'il n'exige de chacun que selon la mesure des dons qu'il a reçus; qu'appeler l'attention sur un point d'une telle importance, est déjà un bien réel; que moins nous avons d'autorité, plus nous pouvons, sans danger pour l'Église, nous expliquer librement : et c'est pourquoi nous ne craindrons pas. en un besoin si jiressant, d'exposer avec franchisc nos vues , quelles qu'elles soient, u De plus u forts pourront dire des choses plus fortes; de «( meilleurs , des choses meilleures : pour nous , u selon nos faibles lumières , voici ce que nous t( pensons (G). »

On a vu que le libéralisme , considéré dans ce qu'il oifre d'universel et de permanent , n'est autre chose que le désir invincible de liberté inhérent aux nations chrétiennes , qui ne sauraient supporter un pouvoir arbitraire ou purement humain ; comme il n'est, dans ses doctrines perpétuellement variables, que le développement du principe protestant et philosophique qui reud chacun juge de ses croyances et par conséquent de ses devoirs : priuci|>e essentiellement opposé au catholicisme, et dont l'elfet immédiat est de créer, avec l'anarchie des esprits, l'anarchie poliliiiue , et d'établir, sous quelque forme de gouvernement que se constitue la

{Jà.Joan., XVIll, 14.

\(f) Uiceiil, ror«llaii, forliorcs forliora « incilorcs mcllora ; ego, pro mcdlvcritalc. «ic «ciitlo. Ivi Comotensis Epist- 171.

ET DE LA GUERRE CONTRE L'ÉGLISE

aoi

société, le ilespotisme et la seiritudc ; cFoù il suit , iVun côté, que le libéralisme , à raison des erreurs qui le détournent, en quelque sorte, de son cours naturel , tend à détruire le christianisme et FÉglise qui le conserve , et , de l'autre , qu'il élcfc par cela même une barrière insurmontable entre les peuples et la liberté qu'ils désirent justement.

On a vu encore que le pouvoir temporel ayant séparé , d'une manière absolue , la société politique de la société religieuse , et ne reconnaissant sur la terre aucune autorité qui le limite et le dirige, d'après une règle immuable et divinement obligatoire de justice et de vérité , a substitué dès-lors , dans la conduite des choses humaines , la force au droit : révolution funeste qui l'a placé dans un état de guerre constant avec les lois naturelles et indestructibles de Tordre social , avec les peuples qui ne sauraient supporter le joug de l'homme , depuis qu'ils ont été affranchis par Jésus-Christ; avec l'Église, dont l'existence seule proteste sans interruption contre tout pouvoir arbitraire, et que tout pouvoir arbitraire doit nécessairement , à cause de cela , s'efforcer d*asservir.

Il suit de \à que, soit qu^elle envisage le soin de sa conserTation , soit que , portant ses regards sur les grands intérêts sociaux, elle médite pour les nations des destinées nouvelles , et comme une vaste régénération fondée sur l'ordre et la liberté inséparablement unis; une alliance entre elle et le libéralisme, entre elle et le pouvoir ]>olitique, est également impossible.

Elle ne saurait s'allier avec le libéralisme, que ses doctrines actuelles rendent Tennemi le plus ardent de rÉglise et du christianisme, en même temps qu'elles renversent la base de la société , et consacrent tous les genres de tyrannie et d'esclavage.

Elle ne saurait s'allier avec le pouvoir politique , qui travaille à la détruire en l'asservissant , afin d'établir sur ses ruines un despotisme absolu.

Et d'ailleurs , s'allier au libéralisme , tandis qu'il restera sous l'influence des théories qui l'égnrent maintenant , ce serait s'allier a l'anarchie même , à ce qui n'a de force que pour dissoudre, sans pou- Toir reconstniire jamais : et s'allier au jïouvoir, tel que Font fait les maximes athées qui l'affranchissent de toute règle et de toute dépendance, ce serait s'appuyer sur ce qui tombe, sur ce que nulle puissance mortelle ne saurait désormais soutenir, et aliéner les peuples de la religion, en sacrifiant à quelques hommes tristement aveuglés leurs droits les plus saints et leur légitime avenir.

Ainsi exposée à la fois aux agressions des gouvernements et du parti qui partout s'efforce de renverser les gouvernements , l'Église, pour rester ce qu'elle doit être , sera contrainte de s'isoler de

la société politique et de se concentrer en elle-même, afin de recouvrer , avec rmdé|>endancc essentielle à l'accomplissementdc ses destinées ici-bas, sa force première et divine. Se conserver afin de conserver la foi , préparer la renaissance de l'ordre en ramenant les intelligences a la vérité , telle est la grande, la sublime mission que l'état du monde lui impose. Considérons sous ces deux rapports les devoirs présents du clergé.

Et d'abord , que fait-on pour détruire l'Église ? Ce ne sont pas des dogmes, ce n'est pas son culte que Ton attaque directement , mais sa constitution, ou le princii>e même de son existence. Le schisme, bien plus que l'hérésie , est le but immédiat qu'on se propose. On veut rompre les liens qui unissent les Églises particulières au chef que Jésus-Christ a préposé pour les conduire. Donc le clergé doit , plus que jamais, resserrer ces liens sacrés , repousser les doctrines qui tendent à les affaiblir , se presser autour du centre de l'unité catholique , de la chaire du prince des apôtres , et opposer à ses ennemis comme un invincible rempart d'obéissance et d'amour, lis seraient bien coupables, et plus qu'on ne peut le dire , ceux qui , par de tristes préjugés et je ne sais quel orgueil opiniâtre , troubleraient cette sainte unanimité d'amour et d'obéissance. (}uand Jésus-Christ , priant pour les siens, demandait qu'ils fussent un , comme lui et son Père ne sont qu'un (1) , entendait-il que les disciples dussent , sur quelque point que ce fût , se séparer du maître, les brebis du pasteur, et les enfants du i)ère? N'ayons qu'une doctrine , la sienne. Rendons-lui facile, par notre soumission, l'exercice de sa puissance , qui est le salut de la foi et la vie de l'Église. N'entravons pas le gouvernement de la société où se forment les élus, par d'injurieuses défiances et par un esprit de critique superbe. Et à quelle époque dut-on mieux sentir la nécessité d*un pouvoir qui dirige l'action et coordonne les efforts du sacerdoce catholique ? A quelle époque eut-on plus besoin d'une règle suprême et uniforme , d'une autorité qui dissipe les doutes , fixe les incertitudes , prévienne les dissidences , décide les questions si difficiles et si importantes qui se présentent â chaque instant ? Et a quelle époque encore la Providence prit-elle plus de soins pour attirer , en quelque sorte , au pied du trône apostolique, tous les hommages et tous les cœurs? Vertu , science , sagesse , piété touchante , inépuisable bonté , elle a tout réuni , afin , ce semble , de laisser sans excuse ceux qui refuseraient de reconnaître la voix de Jésus-Christ dans la voix de celui qu'il s'est plu a former lui-même pour le représenter en ces jours mauvais.

:l. Joan, XVII, IL

DES PROGRÈS DE LA RÉVOLUTION

Il ne faut rien moins que Tunion parfaite des membres et du chef, pour résister efficacement aui attaques combinées du libéralisme et du pouvoir politique. Désormais la mesure des concessions possibles est épuisée ; et FÉglise , avertie , par les défenseurs officiels des actes du gouvernement (1), qu'elle n*a point de paix à attendre de lui , jusqu'à ce qu'elle ait reconnu sa suprématie et se soit déclarée vassale de César , ne saurait, sans commettre son existence même, tenter désormais de maintenir des rapports qui déjà la constituent dans un état de dépendance incompatible avec ses droits essentiels, et avec les devoirs que lui a prescrits son fondateur. Aucuns avantages ne peuvent compenser ce qu'a de funeste pour elle une semblable position. La liberté lui est nécessaire avant tout , liberté d'enseignement , de discipline , de culte ; et cette liberté, elle n'en jouira jamais , aussi longtemps qu'elle la cherchera dans des transactions avec la puissance temporelle , qui n'aspire qu'à l'en dépouiller peu à peu.

Que l'Église donc , évitant de lier ou de paraître lier indissolublement sa cause à celle des gouvernements qui l'oppriment , se fortifie en elle-même au milieu de la lutte des peuples et des rois , sans y prendre aucimc part directe. Les vainqueurs , quels qu'ils soient , tomberont un jour à ses pieds, et la supplieront de leur donner ce qui leur manquera toujours tant qu'ils seront séparés d'elle , un principe d'ordre et de stabilité, un lien moral, la vie. Qu'elle se considère comme indépendante et veuille Têtre en effet , qu'elle se montre telle en tout vi toujours , (iu\iu lieu de laisser mettre ses droits en compromis elle en use sans timidité, sans hésitation , et bientôt elle reprendra un ascendant immense , car elle est le seul pouvoir réel qui subsiste aujourd'hui.

C'est au pasteur suprême qu'il appartient de sauver la foi et la société , en rompant les liens qui arrêtent Tarlion de la puissance spirituelle. Il est temps qu'on sente qu'elle ne meurt point, et qu'elle ne craint rien des hommes. « Tout ce qui avilit «! dans imagination de la multitude l'autorité du « sainl-siége , par une apparence de faiblesse , «t mène insensiblement les peuples au schisme : «i c'est par là que les personnes zélées se déeoura- «: gent, et (\uv. le parti croit en témérité ; plus on u lui soulfre , jdus il entreprend : c'est la patience « dont on a usé juscprici qui lui fait entreprendre u les démarches les plus irrégulières (i2).:. Ainsi i)arlait Fénélon , il y a plus d'un siècle : que dirait-il maintenant ?

(r Foyfz /rchap. VII.

(2, I.etlrr d Fénélon an P. Dnubcnton , du 12 avril 1714 : Cor-

'spt loni. IV, p. 4«2. Paris , 1827.

\-, t.vuiru rvnrton au i'. M/nu

mp-j loni. IV, p. 4«2. Paris , 1827.

Et qu'on ne s'effraie point des difficultés. L'anarchie même des esprits, qui a dissous la société civile, facilite à certains égards le développement de l'autorité pontificale, qui ne se trouve en présence d'aucune autre autorité reconnue : de sorte que cette grande loi de la nature humaine , contre laquelle luttent les hommes de nos jours ; cette loi qui les soumet , malgré qu'ils en aient, à une autorité nécessaire, les force , à leur insu , de graviter vers Rome. Voilà pourquoi le moindre acte, la moindre parole du souverain pontife, excite une attention si vive, tant de crainte dans les uns, dans les autres tant d'espérance. On sent qu'il y a là quelque chose sous quoi tout le reste doit plier.

Biais il serait nécessaire aussi que les évèques, animés du même zèle que le saint-si^e , pénétrés des mêmes vues, secondassent de tout leur pouvoir ses généreux efforts, en se ressaisissant de leurs droits et les exerçant avec une pleine indépendanee. Nul n'a celui de les empêcher de correspondre avec leur chef, de tenir des synodes diocésains, de s'assembler en concile , d'y régler ce qui touche la discipline de leurs églises et les intérêts spirituels de leurs troupeaux. Le choix des moyens propres à assurer la perpétuité du ministère, l'éducatioD cléricale et tout ce qui s'y rapporte, ne leur appartient pas moins exclusivement. Qu'ils accomplissent librement, en toute circonstance, les devoirs de leur charge, que chaque prêtre les imite en cda; qu'ils repoussent, avec une fermeté inflexible et calme, la domination de l'autorité laïque, en matière d'enseignement, de discipline et de culte; qu'ils repoussent, comme un attentat sacrilège, toute espèce de formulaire , toute déclaration doctrinale qu'elle prétendrait leur imposer; et leur constance sauvera la religion, que la moindre faiblesse perdrait infailliblement.

En appelant de nos vœux ce grand exemple de courage et de foi, nous sommes loin de nous faire illusion sur les conséquences qui en résulteraient immédiatement. Pressé par les ennemis du christianisme, le pouvoir déploierait tout ce qu'il a de forces pour l'empêcher de secouer le joug qui pèse sur elle. Mais ne voit-on pas aussi que la guerre qu'on voudrait éviter aujourd'hui, sera demain inévitable : que nulle concession ne saurait satisfaire le parti antiehrétien, tant qu'on refusera de consentir au schisme; que sa hardiesse s'augmente en proportion de la peur qu'on manifeste,]et que, dèslors, il ne s'agit })as de savoir si l'on conservera les avantages que l'Église tient de l'État, et dont l'État fait le titre de l'asservissement de l'Église, mais si on les conservera quelques jours de plus en connivant, au moins eu apparence, à un système dont le but avoué est la ruine du catholicisme? On ne peut

ET DE LA GUERRE CONTRE L'ÉGLISE

désormais le saurer qu'en se dégageant de tout autre intérêt que lui-même, que par la résolution ferme de tout endurer plutôt que d'abandonner la moindre partie de la doctrine que le Christ a scellée de son sang, et des droits que ses apôtres reçurent de lui pour les transmettre à leurs successeurs, de siècle en siècle, jusqu'à la fin des temps. Malheur, malheur à celui qui , chargé de ce sacré dépôt , abaisserait •on esprit à des pensers de la terre, craindrait l'homme, et ne craindrait pas Dieu, qui ordonne le combat, et promet le triomphe! Levons les yeux sur tant de saints pontifes, que Jésus-Christ n'a placés si haut que pour qu'ils soient en tout nos modèles. Et que disaient-ils? écoutons leur voix : « Nous et nos frères , nous sommes prêts , avec le « secours de Dieu, à souffrir non-seulement la per- « sécution, la perte des biens et l'exil, mais la mort « même, pour la liberté de l'Église (1). »

Et nos pères aussi, du fond du tombeau , nous adressent des paroles semblables et nous donnent les mêmes leçons : « Ne portez point envie aux u méchants , à ces évèques qui endorment la con- « science du roi par de lâches adulations. Rien K n'est plus agréable à Dieu , dans les évèques , que « h profession de la vérité. Ne craignez point d'ex- « poser votre vie pour elle, afin de voir des jours « heureux ; car le Seigneur demandera compte au « prêtre muet du sang de celui qui périt (2). La a cause que vous défendez, juste aux yeux de Dieu « bieo qu'elle paraisse aux insensés douteuse et K faible, » vous soutiendra elle-même de sa force toute-puissante, «c Le marteau sous lequel gémit « l*église n'est pas encore brisé : il est nécessaire « encore pour que vous accomplissiez ce qui « manque à la passion de Jésus-Christ. Mais à qui « donné-je cet avis ? qui est-ce que j'exhorte, que « j'encourage? ceux qui , certes , n'ont besoin que u de frein, ceux qui s'avancent dans la carrière « trop courte pour eux , qui, sans qu'aucuns périls « les puissent retenir, sont prêts à s'élancer au delà « du terme. Préparés à la guerre, ils regardent « Texil comme une patrie, parce que tout lieu est u la patrie pour le fort (5). »

Nous ne saurions trop le redire, le plus pressant devoir du clergé, dans les circonstances présentes, est de s'isoler complètement d'une société politique

(1) Cbm DOt et fralret nottri, ti Deut ex alto concest erit, paraît tarai DOn aolùin per«eculIoneSf damna rerum et exllfa suiilnere, ledei cdrporalem mortcm subire, pro ecclcslaslicà llbertale... BmU. Bomif' VUl , InefflabWs amorls duteedine tponto tuo : du SI êÊfdem^rt 129S.

(2) lloU cmiUarl In malignantibut , eplacopU dico qui rcgem loom MjDdia adolatUmlbua palpant , canes roull non valentes latrare. AccepUadma quidem est In episcopla apud Deum professio Tcriuiia. Animain pro verltate ponere non formldea , ut videaa 41m booM, quia aanguiDem pereuntlt Domlnut de manu mull •aeerdolU exqulrct. Lettre de Pierre de BloUà rei>éque d'Ormams. tp. exil, p. 175.

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