‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 130 sur 226 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

ne l'ont pas encore subie, forment la partie flottante et variable de chaque science.

Certains philosophes , qui , tout en reconnaissant qu'il faut partir du sens commun et revenir au sens commun sous peine d'extravagance , n'en soutiennent pas moins que l'ordre de conception n^est pas subordonné à l'ordre de foi, évidemment ne s'entendent pas eux-mêmes. S'ils veulent i)arler de la conception infailliblement vraie de toutes choses, telle qu'elle existe en Dieu , cela ne signifie rien ici , puisqu'il s'agit uniquement de l'ordre de conception tel qu'il existe pour la raison de chaque homme, sujette à Terreur. Si, comparant seulement les hommes entre eux, ils veulent dire qu*un individu, qui est entré dans Tordre de conception , est supérieur en intelligence à un autre individu qui se renferme dans la foi du sens commun, qu'est-ce que cela fait encore dans la question présente ? Cette supériorité relative des raisons individuelles change-t-elle les rapports des deux ordres considérés en eux-mêmes? De ce qu'un savant , qui s'explique certains phénomènes physiques , a une intelligence plus développée que le paysan qui croit seulement à leur existence d'après le témoignage général , s'ensuit-il que les explica-* lions scientifiques cessent d'être subordonnées aux faits constatés par l'expérience commune?

Il faut donc nécessairement reconnaître que Tordre de conception est dépendant de Tordre de foi : mais cette subordination nécessaire est elle-même la garantie de la liberté qui lui est essentielle , et qui consiste en ce qu'aucun homme ne peut faire, de ses propres conceptions , une loi pour les autres hommes. Car ce serait usurper l'autorité qui n'appartient qu'à la raison générale; ce serait déclarer sa propre raison souveraine ou infaillible , et ren* verser la base de la certitude : de sorte que la conséquence immédiate du principe d'autorité est qu'on ne doit à tout jugement de la raison individuelle rien de plus que l'examen.

La doctrine d'autorité tend , par son action pro^ pre sur les esprits , à détruire les obstacles qui , sous l'empire de la doctrine contraire, se sont toujours opposés ù la liberté dans Tordre de conception , c'est-à-dire , à l'indépendance respective des raisons individuelles. Ouoi qu'on fasse, deux besoins qui veulent être satisfaits sont inhérents à la nature humaine : le besoin de doctrines communes , qui forment la société des esprits , et le besoin , pour chaque esprit , de développer son activité particulière. Lorsijue, prenant pour base Tordre de conception , et faisant reposer sur le raisonnement toutes les vérités nécessaires , on semble provoquer un grand développement de l'activité intellectuelle, d'un autre côté cette souveraineté de chaque raison produit l'anarchie des esprits; mais, comme, en

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même temps, le liesoin des doclrines communes n*en cherche pas moins, avec une indestructihle énergie, à se satisfaire plus ou moins complètement, la nécessité de remédier, à quelque égard, à cette anarchie, fait qu'il sVtablit, par la force même des choses , des autorités indiridueUcs , par la même raison que , lorsqu'on a renversé le pouvoir légitime, l'anarchie politique, qui en est la suite, conduit le peuple à se soumettre à un pouvoir quelconque, même tyrannique. Aussi Thistoire du protestantisme et de la philosophie prouve-t-elle que, tout en rejetant théoriquement le principe d'autorité , la généralité des esprits s*est soumise de fait à l'autorité de quelques hommes. Que si, au contraire, ils reconnaissent l'autorité des croyances générales , dès-lors la soumission à des autorités individuelles , ne répondant à aucun besoin de la nature humaine , ne parait plus que ce qu'elle est réellement , une vraie servitude ; et le seul sentiment qu'on éprouve pour une soumission de ce genre est celui d'une invincible répugnance.

En résumé , l'ordre de conception est en même temps dépendant et libre ; comme l'homme , qui est libre sans être indé]>endant des lois de sa nature. L'ordre de conception est dépendant de l'ordre de foi, parce que dans celui-ci se trouvent les lois de l'intelligence. Il est libre, parce qu'il n'est soumis qu'à ces lois. La dépendance et la liberté , loin de s'exclure réciproquement , sont au contraire inséparables; car la liberté, par laquelle l'homme se perfcclionnc, n'est que la faculté de <léveloppcr son «Mre : mais aurun être ne peut réellement se développer que conformément aux lois en vertu desquelles il existe; et, s'il les viole à quelque degré, il se détruit dans la même proportion.

§ III. Nécessité de ces deux ordres.

Dans tout être inteUigent créé , il faut distinguer deux choses : premièrement, ce qui lui est commun avec les autres êtres du même genre , ou ce qui constitue sa nature; secondement, ce (|ui le distingue des autres , ce qui constitue son individualité propre , en un mot son uwi.

Il résulte de là que , pour qu'une intelligence se conserve et se perfectionne, deux choses sont nécessaires : d'abord il faut qu'elle connaisse certainement les lois communes à tous les êtres du même genre; ensuite, que son activité propre s'exerce sans violer ces lois.

Comment pourra-t-elle connaître certainement les lois de sa nature? On ne peut reconnaître une loi quelconque qu'à son caractère de permanence et d'universalité : car autrement comment pourrait-on s'assurer qu'on ne transforme pas en

lois de l'espèce des phénomènes purement indîrîduels? Donc on ne peut connaître avec certitude les lois de l'intelligence humaine qu'en constatant ce qu'elle renferme de permanent et d'universel.

Ainsi la nécessité de l'ordre de foi dérive de la nature de toute intelligence créée.

Ces lois étant connues, il est nécessaire, en second lieu, que l'intelligence de chaque homme exerce, conformément à ces lois, son activité parth culière. Car l'activité est l'essence même de l'être intelligent, comme il est de l'essence de la matière d'être purement passive. Or, Tintelligence puisant dans l'ordre de foi toutes les notions fondamentales, l'exercice de son activité consiste à combiner ces notions de diverses manières, pour concevoir et expliquer l'ordre de foi.

Ainsi la nécessité de l'ordre de conception dérive aussi de la nature de tout être intelligent, en tant qu'il est un être distinct, ayant une existence et une activité propres.

Supposez l'homme placé hors de l'ordre de foi : dès-lors, ignorant les lois de l'intelligence, il est hors de son état naturel; car Tétat naturel d'un être intelligent implique éminemment celte connaissance, puisque toutes les autres en dépendent. Et, comme tout êti*e placé hors de son état naturel se dégrade et meurt, toute intelligence qui se sépare de Tordre de foi finit nécessairement, comme nous l'avons vu, par tomber dans le scepticisme , qui est sa mort.

Supposez maintenant l'homme entièrement étranger à l'ordre de conception : l'intelligence demeure inerte et immobile, ^ulle activité, nul progrès : ce serait, sous ce rapport, l'état de la brute. En n'entrant pas, à un degré quelcomiue, dans l'ordre de conception, Thomme violerait donc aussi les lois de sa nature, parce que, si riulelligence divine est essentiellement infinie, toute intelligence créée doit être progressive.

La combinaison de ces deux ordres constitue le monde des intelligences, comme la combinaison de deux lois semblables constitue le monde physique tel ([ue nous nous le représentons. En vertu de la force d'attraction, les corps célestes gravitent vers un centre commun, tandis que chacun d'eux, en vertu de sa force proi)re, tend à s'échapper par sa tangente. Ces deux forces combinées déterminent Torbitc de chaque astre, et produisent l'harmonie de l'ensemble. Ainsi le principe de foi fait graviter en (|uelque sorte toutes les intelligences vers la vérité, leur centre commun, tandis que chacune d'elles développe par ses conceptions son activité dislinctive. Supposez la force d'attraction détruite dans Funivers, chaque astre et chacune de ses molécules, se séparant aussitôt des autres, huaient, emportés par

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la force qui leur est propre, se perdre dans un yïde immense. Si, au contraire, celte dernière force était anéantie, ceUe d'attraction subsistant, tous les corps se confondraient en un seul corps immobile, et le monde serait également détruit. De même ùlez Tordre de foi , les esprits, sans lien commun, se séparent, et chacune de leurs pensées s*en va se perdre dans le vide d*un scepticisme infini. Mais , si d*uQ côté la foi subsistait seule, les esprits, dépour- Tus de Faclivité propre qui les distingue les uns des autres, ne formeraient plus qu'une sorte de masse iotelligente, homogène, inerte et sans vie.

Ces considérations renferment une foule de conséquences, qui sont elles-mêmes des axiomes dans la science de l'esprit humain. Bornons-nous à en foire remarquer quelques-unes, savoir :

1® Que la perfection de l'esprit humain, considérée soit dans un individu, soit dans un peuple, ou dans une époque, exige une combinaison de ces deux ordres telle , que la plus grande fixité dans l'ordre de foi soit jointe à la plus grande activité dans Tordre de conception ;

5^* Que l'histoire de l'esprit humain consiste fondamentalement à constater l'état respectif de ces deux ordres et leur action réciproque chez les difiPérents peuples ;

Z^ Que toutes les imperfections et les désordres de Tesprit humain se réduisent à deux déviations fondamentales : la première, lorsque, la foi subsistant chez un peuple, des circonstances toujours étrangères dans leur essence au principe de foi compriment l'activité des esprits et empêchent leur développement ; la seconde, lorsqu'on sépare Tordre de conception de l'ordre de foi, et qu'il s'établit, par suite de cette séparation, un mouvement scientifique hostile envers la foi, et par conséquent destructeur ;

4* Que ces deux états, étant contraires à la nature de l'esprit humain, sont nécessairement passagers , maisvqu'on en sort par deux voies différentes : car on passe de la foi à la science par une loi de simple développement, tandis que les esprits ne sont ramenés à l'ordre de foi que suivant une loi de destruction, en ce sens qu'ils ne sont préparés à reconnaître cet ordre conservateur qu'à mesure que le principe contraire accomplit son œuvre, en détruisant toutes les vérités , qui sont la Tîe du genre humain.

S IV. Qne cet deux ordrei embrasseot toutes les pensées

bumaioes.

Comme il n'y a pas de milieu entre l'acte par lequel l'homme adhère au témoignage d'une raison supérieure, et l'acte par lequel il acquiesce a ses

propres conceptions, l'esprit humain ne peut exister que selon ces deux modes. £n conséquence, on doit retrouver, dans chaque partie des connaissances humaines, celte distinction fondamentale. £t d'abord , en ce qui concerne la reIi[;ion , que trouvons-nous dans l'esprit humain? Des croyances générales promulguant des dogmes et des préceptes; et ensuite une multitude de systèmes qui ont pour objet de faire concevoir , à quelque degré , les uns et les autres. Les philosophes de rantiquité ont fait des systèmes sur les vérités de la religion primitive, comme les théologiens en ont fait sur les vçrités évangéliques ; et les hérétiques^ à l'une et l'autre époque , ont été ceux qui , conduits par leurs conceptions à nier quelque point de foi, ont méconnu les rapports de ces deux ordres , et ont voulu , indépendamment de toute règle extérieure , choisir , par la voie du jugement privé, leur religion, comme leur nom même l'indique.

De la distinction de ces deux ordres , relativement à l'intelligence , dérive , relativement à la volonté , une distinction identique , qui est le fondement de la théorie de la société, comme la première est le fondement de la théorie de l'esprit humain : car tout a sa racine dans l'intelligence. De même donc que la vie intellectuelle suppose , premièrement la foi , ou l'adhésion à la raison générale , secondement les conceptions propres de chaque esprit ; de même la vie sociale suppose , d'abord l'obéissance à des devoirs communs , et ensuite le libre exercice de la volonté de chacun , à condition de ne pas violer ces devoirs. Ainsi la société se compose de deux ordres , l'un de dépendance , l'autre de liberté ; l'un qui réunit et lie entre elles toutes les volontés, l'autre qui consiste dans l'expansion de chacune d'elles ; l'un qui est la base de la société, l'autre qui en est le développement; l'un absolu et immuable, l'autre variable et pro« gressif : en un mot , ces deux ordres ont les mêmes caractères respectifs , et sont entre eux dans les mêmes rapports que l'ordre de foi et l'ordre de conception , parce qu'ils ne sont au fond que ces deux ordres eux-mêmes , considérés dans leurs conséquences relativement aux actions humaines. L'homme, en effet, n'est tenu d'agir conformément aux devoirs proclamés par la raison commune que parce qu'il est tenu de croire aux vérités qu'elle certifie , et , dans tout le reste , il est maître d'agir conune il veut, parce qu'il est maître de penser comme il veut. Aussi, de même qu'en détruisant l'ordre de foi , on dissout , par l'anarchie des opinions , la société des esprils , de même , en détruisant l'obéissance à des devoirs communs , on dissout, par l'anarchie des actions, la société politique; tandis que , d'un côté , détruire la liberté indivi-

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duellc, ce serait Iraiisforiner une société d'êtres actifs en une agglomération de forces purement passives et mécaniques , de la mt^me manière qu'anéantir Tordre de conception , ce serait réduire Fhomme à Tétai de la lirute. D'où Ton voit que la perfection de la société dépend de la meilleure combinaison de l'obéissance et de la liberté, par la même raison que Tétat le plus parfait de Tesprit humain serait , comme nous Tavons vu, celui où Tordre de foi subsisterait avec le plus de force , tandis que la plus grande activité régnerait dans Tordre de conception.

Si maintenant nous considérons les sciences dans leur ensemble, qu'y trouvons-nous encore? Deux parties bien distinctes : Tune , qui est la base , appartient à Tordre de foi, puisque cette base se compose , pour les sciences appelées physiques , ainsi que pour les arts industriels qui en sont l'application , de faits constatés par l'expérience générale, et , pour les sciences intellectuelles , de vérités de sens commun : l'autre , qui est la partie théorique , est , relativement à la première , ce que les systèmes des théologiens sont par rapport à la religion.

En littérature nous retrouvons également la distinction de ces deux ordres. La question fondamentale de la Uttéralurc : Qu'est-ce que le beau, et comment le connaître ? n'est qu'une face de cette question plus générale : Qu'est ce que le vrai ? car le beau , suivant le mot de Platon , n'est que la splendeur du vrai. Prenez pour critérium du beau le goût individuel , vous êtes conduit au scepticisme littéraire , absolument de la même manière qu'en prenant la raison individuelle pour critérium de la vérité , on est conduit au scepticisme universel. Donc point de littérature, si on n'en clierche la base dans le goiil général. Tout ce qu'il déclare être beau, doit être tenu pour beau 5 et un individu , qui n'aurait pas le sentiment de celte beauté, devrait croire que son goùl particulier est vicieux, en tant qu'il n'est pas conforme au goût universel. Voilà Tordre de foi en littérature. Mais , en même temps, de même qu'il existe diverses manières de concevoir, de même chaque individu , chacjue peuple, chaque époque, ont diverses manières de sentir , lesquelles, tant qu'elles ne choquent pas le gortt général , ne sont que le développement varié et inépuisable de tout ce qu'il y a de sentiments au fond «le TAme humaine : ce développement représente , en littérature. Tordre de conception. D'où il suit que la littérature peut être viciée dans sa base ou arrêtée dans ses progrès par deux théories également fausses : Tune qui renverse Tordre de foi , en ne donnant pour règle à chaque écrivain que les caprices de son goût individuel ; l'autre qui détruit la liberté des conceptions, en substituant à l'auto-

rité du goût général Tautorité de tel ou tel peuple, de telle ou telle époque , et présentant les formes littéraires usitées chez ce peuple comme le type unique du beau , comme une espèce de moule dans lequel chaque peuple devrait jeter sa littérature. De ces deux théories , la première engendre les littératures extravagantes ; la seconde , les littératures inanimées. Tout ce que nous venons de dire de la httérature, s'applique également à tous les arts qui ont le beau pour objet. Cette doctrine, en liant la théorie du beau à celle du vrai, le goût à la raison, montre Tunité primitive de Tesprit humain dans ses différentes sphères d'activité ; et les mêmes principes qui fournissent la solution des questions fondamentales en religion et en politique , contienneot également la solution des questions fondameolalei en littérature agitées aujourd'hui.

S V. ClassiflcaUoQ dei connaissancei humaiDei.

Dieu et les êtres créés , ainsi que les rapports des créatures avec Dieu et des créatures entre elles, voilà Tobjet des connaissances humaines.

L'existence de Dieu et des créatures appartient i Tordre de foi , ainsi que les rapports fondamentaux de tous les êtres. Les rapports des êtres spirituels avec Dieu , lesquels déterminent les rapports des êtres spirituels entre eux, sont les lois de la vie intellectuelle et morale , et constituent la religion. Ces lois , en tant qu'elles règlent les relations extérieures des hommes, constituent la société poUlique.

Les rapports des êtres matériels les uns avec les autres sont les lois dites physiques, et constituent cet ensemble de phénomènes que nous appelons Tunivcrs.

Les rapports des êtres intelligents et libres avec la matière brute et passive sont les lois qui unissent les deux mondes spirituel et matériel.

Ainsi Tordre de foi, considéré dans sa plus grande généralité, comi)rend, soit Texistence des êtres, soit les lois inlellecluelles et physiqueê, et la combinaison des unes avec les autres.

L'ordre de conception , pris aussi dans sa plus grande généralité , a pour but d'expliquer, plus ou moins imparfaitement , Tordre de foi dans son ensemble. Tous les travaux intellectuels du genre humain tendent vers cette explication, qui serait le complément de toutes les sciences. Que fait-on, en efFet, dans chaque science particulière? On compare certains éléments analogues , de manière à former un ordre d'idées liées entre elles : mais cet ordre d'idées , général par rapport aux éléments dont il se compose, est particulier par ra|q)ort à la totalité des connaissances humaines ; de sorte qu'après avoir combiné des idées , on doit ensuite combiner des ordres d'idées tout entiers. Chaque science n'est

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SSl

plus alors qu'un simple élément dans cette combinaison générale, par laquelle on cherche , relativement à toutes les sciences, ce que, dans chacune d'elles , on cherche relativement aux idées qui en sont l'objet spécial. Le procédé par lequel l'esprit humain s*efForce d'atteindre à ce but a reçu le nom de métaphysique. Ce qui a décrcdilé celte science , particulièrement dans les temps modernes, c'est qu'on y a suivi une marche contraire à celle que Ton suit dans toutes les autres. Dans chaque science, on part de certaines notions ou certains faits de sens commun, comme d'une base dont on n'entreprend pas de démontrer l'existence, et sur lesquels l'activité de l'esprit s'exerce pour en trouver l'explication : en métaphysique , au contraire , on a voulu démontrer ce qui forme sa base, c'est-à-dire, cet ensemble de notions communes, qui comprend les bases particulières de chaque science. De là il est résulté que la métaphysique , non-seulement isolée des autres ordres de connaissances, mais encore constituée en sens inverse , s'est trouvée en contradiction avec la loi fondamentale de l'esprit humain, qui s'efforce nécessairement de ramener toutes ses connaissances à l'unité de méthode. Au lieu donc de chercher inutilement à démontrer que les notions permanentes universelles correspondent à des réalités , on doit prendre les vérités ou les faits qu'elles représentent comme un ordre réel, dont il s'agit de trouver l'explication ; et de même que la théorie physique qui explique, de la manière la plus satisfaisante , les phénomènes connus , est admise par cette raison seule , puisqu*il n'en existe aucune démonstration à priori^ de même la meilleure métaphysique ne saurait être autre chose qu'une esplication du même genre, mais qui comprendrait les divers cercles de nos connaissances.

Avant de les classer, nous remarquerons qu'il est un genre de connaissance pour ainsi dire instrumentale, la connaissance des langues. Elle est le moyen nécessaire pour étudier l'histoire de l'esprit humain , laquelle comprend celle des traditions et celle des opinions ; et comme il faut, pour que cette histoire soit aussi complète qu'il est possible , nonseulement constater quelles ont été , de fait , ces traditions et ces opinions , mais aussi savoir de quelle manière elles se sont propagées dans le genre humain , l'étude des langues est encore très-utile sous ce rapport, parce qu'en jetant un grand jour sur la filiation et les migrations des peuples , elle aide à reconnaître, soit le centre primitif et commun , soit les centres particuliers d'où sont sorties les principales races , dont les nations particulières ne sont que des subdivisions. Or, la connaissance lies langues , considérées sous le rapport grammatical , appartient à l'ordre de foi , puisqu'elle n'est

fondée que sur le témoignage. Mais, en même temps, comme elles présentent les dlflFérentes formes de la pensée humaine , les langues , considérées sous un point de vue philosophique , occupent une place très-importante dans Tordre de conception.

Revenons maintenant à la classification des connaissances, en distinguant toujours ce qui appartient, dans chaque science, à l'un ou à l'autre de ces deux ordres.

La partie de l'ordre de foi qui constate les rapports de rhomme avec Dieu, ainsi que les rapports des hommes entre eux , tels qu'ils sont déterminés par la loi divine , est la base de la théologie , laquelle, en tant que science, consiste à présenter les vérités qui expriment ces rapports sous une forme méthodique et rationnelle.

La science de la société humaine comprend deux parties , parce que la société est à la fois esprit et corps, comme l'homme même. Point de société possible entre des êtres intelligents , s'ils ne sont liés entre eux par des devoirs communs , et , par là même, par des croyances commîmes ; et, comme les devoirs supposent nécessairement des droits également imprescriptibles , le principe de l'ordre est aussi celui de la liberté. Mais, en même temps, la société a, comme Tindividu, une organisation matérielle ; et les conditions fondamentales de cette organisation sont constatées par l'expérience générale, comme les devoirs communs sont proclamés par la raison générale. A chacune de ces deux parties, dépendantes de l'ordre de foi, correspond un double développement de la science : car, d'une part , elle doit tendre incessamment à tirer de la loi universelle de justice le plus grand nombre possible de conséquences , pour les faire passer dans la législation de chaque peuple ; et , d'une autre part , les conditions de l'organisation de la société, bien que partout identiques dans ce qu'elles ont de fondamental , se reproduisant sous des formes prodigieusement variées, déterminées ellesmêmes par les variétés morales et physiques qui constituent Tindividualité de chaque peuple , la science a également pour objet de trouver la raison de chacune de ces formes sociales , d*en expliquer le mécanisme , et d'en calculer les résultats.

Les mathématiques forment, en quelque sorte, la transition des sciences intellectuelles et morales aux sciences purement physiques. Comme les premières, elles s'occupent de vérités nécessaires , et en même temps elles sont uniquement relatives, dans l'ordre d'application , aux phénomènes matériels qui sont Tobjet des secondes. Leurs progrès réels tiennent essentiellement à ce double rapport. Car si, d'un côté, elles ne sont utiles que par leur combinaison a4'ec les sciences physiques , d*un autre c6té elles

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doivent remonter jusqu'à la métaphysique , jusqu'à la région des essences, comme parle Leibnitz, pour y trouver la source qui peut seule les féconder. Aussi les hommes supérieurs qui ont fait en mathé* matiques ces grandes découvertes qui changent la face d'une science, ont été, en général, de profonds métaphysiciens, et ont été conduits à ces découvertes par des spéculations philosophiques, entièrement indépendantes des procédés du simple calcul ; et il est également de fait que, lorsque l'alliance des mathématiques avec la métaphysique est rompue , et qu'elles se trouvent réduites , par suite de cette séparation, à une sorte de mécanisme intellectuel, elles ne savent plus s'ouvrir ces vastes points de vue, qui offrent tout à coup à la science comme un nouvel horizon. Du reste, quels que soient leurs progrès, elles ont toujours pour base certaines notions indémontrables, qu'on ne suppose vraies, suivant la remarque de d'Alembert , que parce qu'elles sont admises généralement.

Les sciences purement physiques, lesquelles embrassent la théorie, premièrement des phénomènes astronomiques, qui sont les plus simples parce qu'ils ne sont soumis, relativement à nous, qu'à la loi la plus universelle, celle du mouvement; secondement des phénomènes qui appartiennent à la physique terrestre , et qui , soumis aussi à la même loi , se compliquent d'autres lois qui leur sont particulières; troisièmement des phénomènes chimiques, qui, dépendants de toutes ces lois , dépendent en outre , probablement, d'une loi plus spéciale encore, celle des affinités : les sciences physiques, disons-nous, n'eussent Jamais existé, si chaque homme était réduit, relativement à ces divers phénomènes, à sa seule expérience. Comment, en effet, un individu, qui n'occupe qu'un point de l'espace et de la durée , pourrail-il déduire, des faits qui s'offrent à lui durant le court période de son existence , la connaissance certaine d'une loi de la nature?

La physiologie, qui considère les phénomènes vitaux, fait partie, sous un rapport, des sciences physiques, puisque ces phénomènes ne se produisent que sous des conditions matérielles; et, en tant que science physique , elle est distincte de la physique céleste, terrestre, et de la chimie, en ce que les êtres vivants , bien que soumis , à certains égards , aux

diverses lois du monde matériel, offrent une série de lois qui leur sont exclusivement propres. Mais, comme les phénomènes de la vie , qui impliquent chez les animaux la faculté de sentir, impliquent en outre , dans l'homme , l'action d'un principe intelligent et libre, la physiologie, sous ce rapport, sort de la catégorie des sciences purement physiques, et se trouve immédiatement liée aux sciences spirituelles. Sans faire ici l'application de nos principes à chacune des sciences physiologiques , nous nous bornerons à les appliquer à la médecine , qui renferme seule toutes les autres.

On doit distinguer deux espèces de médecioe. L'une est essentiellement empirique : elle repose entièrement sur l'expérience, qui nous apprend que, lorsque tels ou tels symptômes se sont manifestés, l'emploi de tel ou tel traitement a ordinairement réussi. Cette médecine, qui constitue Tart de guérir, a sa base dans Tordre de foi , puisque sa certitude est toujours proportionnée à la constance des faits et à la généralité des observations. Voilà pourquoi la doctrine d'Uippocrate a conservé dans tous les temps un empire auquel l'histoire de la médecine ne présente rien de comparable. C*est qu'il n avait fait que résumer les résultats de l'expérieDce antérieure ; et si , de nos jours , un homme du même mérite résumait aussi les résultats de rexpérieooe depuis Ilippocrate, ce travail, joint à ceux du médecin grec , contiendrait les véritables bases de la science.

L'autre sorte de médecine, purement théorique, te compose d'hypothèses sur le principe de la maladie en général , et de chaque maladie en particulier. L'histoire de la médecine, sous ce rapport, n'esta peu près que l'histoire de ses variations.

La confusion de la médecine empirique, qui appartient à l'ordre de foi , et de la médecine théorique, qui appartient à l'ordre de conception, est le plus grand obstacle qui puisse s'opposer aux progrès de cette science. Car alors l'on méconnaît et l'on fausse les résultats de rexpcrience pour les plier aux théories, et l'incortitude des théories obscurcit à son tour l'expérience coufoiulue avec elles.

La classilicalion que nous venons d'indiquer présente les principales divisions des connaissances humaines, auxquelles il est aisé de rattacher les sciences particulières qui s'y rapportent.

LETTRES

A MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE PARIS

PREBnÈRE LETTRE.

Ac primùDi miserarl licet nottrc aetalU laborem , et prae- ■entluro temporum ftuUaf opinlonet coDgemitcere , qulba* patrocinarl Deo biimana credunlur , el ad tuendam ChrltU Icclesiaro ambillone Meculari laboralur.

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