‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 131 sur 226 · HiLAM., contra Artan. Uber unus, cap. m · texte numérisé non relu

HiLAM., contra Artan. Uber unus, cap. m

Monseigneur,

Il a paru , depuis quelques années , assez d'ouvrages où les doctrines du christianisme , la foi du genre humain , et tous les principes constitutif^ de la société religieuse et civile, sont attaqués ouvertement, livrés à la moquerie , et présentés au peuple comme des inventions du sacerdoce , occupé sans relâche à tromper les hommes pour les asservir. Vous avez , je n*en doute point , g^émi en secret de ces excès et de tant d*autres non moins alarmants qui chaque jour contristent les Ames chrétiennes : mais Totre zèle n'y a pas vu de cause suffisante d'élcTcr la Yoix pour prémunir les fidèles contre la séduction , et votre douleur s'est renfermée dans QD silence que je respecte. 11 a fallu quelque chose de plus pour exciter votre sollicitude pastorale; il a follu, dis'je, qu'un prêtre essayât de défendre la vérité catholique , l'enseignement de TÉglise et du saint -siège , et de rappeler les esprits dans les voies de Tordre avec des paroles de paix et de conciliation. Alors , sortant de votre repos , vous avez jugé que le temps de se taire était passée que celui de parter était venu (1) , et ce prêtre a été par vous accusé publiquement de proclamer des doctrines subversives de Vordre que Jésus-Christ a établi sur ta terre j et qui ne tendent à rien moins qu'à ébranler la société tout entière dans ses fondements. Certes, on ne saurait imaginer d'imputations plus graves; et, avant qu'elles échappassent de la bouche d'un évèque , il semble que la

(1) Tempus tacendi , et lemput loqnendl ; tetopu» tp^rgeodl JipMM.irctfl., III,7,S.

justice et, même la prudence auraient exigé au moins qu'elles fussent justifiées par un examen sérieux , par une discussion suivie du livre auquel on appliquait ces odieuses qualifications, ou qu'en tout cas on fAt bien certain que l'exactitude de ce résumé, aussi court que substantiel , ne pourrait être contestée raisonnai)! ement. Vous vous êtes affranchi de la discussion; et, quant à l'exactitude du résumé , j'ose assurer d'avance qu'après avoir lu les lettres que vous m'avez mis dans la nécessité de vous adresser, plus encore pour maintenir l'autorité de la doctrine de l'Église dont vous révoquez en doute la tradition sur des points essentiels, que pour ma propre justification , la pensée la plus favorable que la charité pourra concevoir au sujet d'une marche quelle m'empêche de caractériser ici, sera qu'embarrassé des soins d'une vaste administration , vous n'avez pas même ouvert l'ouvrage dont vous censurez si amèrement l'auteur. Il restera , il est vrai , après cela , à expliquer la censure elle-même : mais ceci , Monseigneur, ne me regarde en aucune façon.

Je commencerai par citer en son entier le passage de votre mandement , où vous me peignez avec de si noires couleurs ; car je suis trop sAr de la défense pour redouter le moins du monde la publicité de l'accusation :

(( Tandis (pie nous croyions n'avoir à craindre •c que de l'audace ou des embûches de nos enne- K mis déclarés, qui ne nous laissent ni trêve, ni « relAche, voilà que l'esprit de système, triste et dangereuse tentation des plus beaux talents , s'est introduit, se manifeste dans les camps du Seigneur, et nous menace d'une guerre intestine^ •( Non content de cette vaste carrière des innocentes « disputes , que la vérité elle-même laisse à ses en- <( fants la liberté de parcourir, mais dont elle leur « défend de franchir les limites, il veut ériger en » dogmes ses propres opinions , en nous accusant , « sans justice , de dépasser nous-même les bornes (( de ce qui a été défini par l'autorité infaillible de

PREMIÈRE LETTRE

t( rÉglîse. Non content de s'ériger en censeur amer <( de ceux dont on doit du moins toujours respecte ter le caractère et les intentions , il se fait hardi- «( ment le détracteur d'un de nos plus grands rois « et du plus savant de nos pontifes ; il proclame , (( sans autorité comme sans mission , au nom du <( ciel, des doctrines subversives de Tordre que « Jésus-Christ a établi sur la terre en partageant t( son pouvoir souverain entre deux puissances t( distinctes , indépendantes Tune de Fautre , chau cune dans l'ordre des choses qui lui ont été con- «c fiées : doctrines qui , selon le sens naturel qu'elles « présentent , ne tendent à rien moins , malgré les a intentions les plus louables, qu'à ébranler la u société tout entière dans ses fondements , en dé- <( truisant l'amour de la subordination dans le cœur u des peuples , et en semant dans celui des sou- <i verains la défiance contre leurs sujets ; doctrines « qui , loin de servir la religion , ne peuvent que u lui susciter des persécutions de tous les genres , « en la représentant comme une dominatrice in- « quiète et jalouse qui foule tout à ses pieds ; docte trines, d'ailleurs, qui ne sont appuyées sur aucune V preuve solide , dont on ne trouve pas de monu- » ments successifs et durables dans l'antiquité, qui ic ne portent point avec elles ce caractère d'uni vertt salité qui distingue la foi de l'Église et son enseiu gnement de celui de toutes les autres sectes ; u doctrines que nous n'avons reçues ni de Jésus- <( Christ ni de ses apôtres , qui n'ont pour elles ni u Tautorité de rÉcrilure ni celle de la tradition ; u doctrines , par conséquent , que nous gémissons «t d'entendre annoncer , fût-ce par le plus habile « écrivain , par le plus profond publiciste , par le « plus grand génie, et , si nous osions le dire après « l'apôtre saint Paul, par un ange même des- « cendu du ciel (1); doctrines que nous nous « sommes efforcé d'arrêter, tantôt par notre silence, (( tantôt par nos protestations réitérées et publiée ques ; doctrines enfin que nous repoussons avec «( toute la loyauté d'un cœur français , sans croire ti rien perdre pour cela de l'intégrité d'une âme (( catholique (2). »

Voilà, Monseigneur, bien des assertions, et des assertions d'une telle nature qu'elles demanderaient , selon les idées ordinaires qu'on se forme de l'équité, d'être api)uyées au moins de quelques preuves. Vous en avez jugé autremt;nt : de sorte que, ne sachant pas même sur quel point précis vous m'accusez de m'écarter de la doctrine de l'Église catholique, qu'il vous plaît d'appeler une secte (3), je me vois forcé

(1) Gai., 1,8.

(2) Mandement de monseigneur l'archevêque de PartSy qui ordonne des prières â l'occasion de la mort de noire saint père le pape L<ïon XII, et pour r<McctIon d'un souvcraiu pontife ; p. 7 cl 8.

de remettre sous vos yeux Fensemble des principes que j'ai soutenus, afin, tout à la fois, de les justifier en eux-mêmes et d'en montrer l'accord aTec la tradition ; et, pour cela , il est nécessaire de considérer d'abord quel est le but que je me suis proposé.

Que le monde , tourmenté d'une sourde inquiétude , soit agité par un esprit général de révolution; que les monarchies européennes chancellent sur leurs bases antiques , et menacent de crouler sous les coups qu'on leur porte incessamment; que l'Église catholique, attaquée dans ses dogmes, sa discipline , sa constitution , avec une violence sans exemple, ait à redouter prochainement des épreures telles qu'elle n'en a point subi encore : ce sont des faits si éclatants que nul n'oserait les contester. En contemplant cette effrayante dissolution sociale, je me suis demandé, ou, pour mieux dire, j'ai demaudé à l'histoire et à la religion quelle en était la cause , et quel en pourrait être le remède. L'une et l'autre m'ont appris que cette cause devait être cherchée dans l'ordre spirituel , dans les doctrines, dans les opinions , qui seules déterminent , sous ce rapport, les destins de la société ; tranquille, ou troublée en elle-même , selon la nature des maximes qui prévalent , son état extérieur n'est jamais que l'image de l'état des intelligences.

Or, bien que les opinions soient aujourd'hui diftsées presque à l'infini, elles viennent toutes aboutir, malgré leurs nuances diverses , à deux doctrines générales et primitives , la doctrine appelée libérale et la doctrine gallicane, correspondantes à deux partis politiques qu'elles caractérisent, Tun desquels a pour but rétablissement de la liberté, et l'autre la conservation du pouvoir. Considérés sous ce point de vue , on doit reconnaître en chacun d'eux un sentiment juste et vrai; car l'ordre d'où dépend l'existence de la société , l'ordre essentiel et fondamental, n'est , en effet, que l'union du pouvoir et de la liberté.

3Iais le libérahsme dogmatique, fondant ses théories sociales sur une philosophie antichrétienne, qui rejette toute révélation divine ou nie qu'il existe aucun rapport certain entre Dieu et l'homme , est conduit, comme je l'ai montré, au despotisme et à l'anarchie, et cela de deux manières: en renversant toute notion possible du droit et du devoir, et en substituant au pouvoir véritable et seul légitime un pouvoir purement humain; c'est-à-dire, en confondant la souveraineté avec la force aveugle.

Le gallicanisme , qui, au nom de Dieu, aflrancbit le souverain de toute règle de justice extérieuremeni

(3) a Doctrines qui ne portent point avec elles ce caractère

d'unirersalUé qui distingue la Toi de l'Église et son enseignement de celui de toutes les autres sectes. » Ibid., p, 8.

A MONSEIGNEUR 1/ ARCHEVÊQUE DE PARIS

obligatoire , consacre également le despotisme ; car le despotisme n'est autre chose que le règne d'une ▼olonté indépendante, dans son action, de la loi uni- Tersellede justice. Et, comme le despotisme ne saurait jamais s*aiFermir chez les peuples que le christianisme a élevés à Tintelligence du droit , il s'ensuit manifestement que la doctrine gallicane conduit à l'anarchie par les révolutions. Elle a encore un autre effet , qui est d'aliéner les peuples de la religion chrétienne et de l'Église , qu'ils se représentent comme l'alliée et l'appui naturel du pouvoir arbitraire, et dont le nom se lie étroitement pour eux avec l'idée de servitude.

II résulte de là que le système libéral qui détruit le pouvoir pour établir la lil>erté, et le système gallican qui détruit la liberté pour établir le pouvoir, sont également incom]>atibles avec Texistence d'une société régulière et stable. Le premier mène inévitablement au despotisme par l'anarchie ; le second, à l'anarchie par le despotisme. Donc nulle espérance d'ordre et de paix, ni pour TÉtat ni pour l'Église, tant que le monde sera livré exclusivement à leur action.

Mais Y a-t-il un moyen possible d'affermir le pou- TOÎr sans sacrifier la liberté , et d'assurer la liberté sans renverser la base du pouvoir? Le libéralisme s*eftt foit cette question ; il a cherché comment on pouvait concevoir l'accord de ces deux conditions d'une société durable, et rien , certes , ne mérite une plus sérieuse attention que la théorie à laquelle il est arrivé.

Suivant cette théorie, il n'existe de souveraineté absolue et éternellement légitime qu'en Dieu, de qui ia raison y la vérité et la justice sont les lois. Le pouvoir humain , ou la souveraineté subalterne et dérivée, n'est que le ministre de Dieu , et ne possède dès-lors qu'un droit conditionnel : légitime, quand il gouverne suivant la raison , la vérité , la Justice ; sans autorité , dès qu'il les viole : ce qui suppose l'existence d'un moyen infaillible de connaître la vérité et la justice y c'est-à-dire la vraie loi 9 la loi divine , d'après laquelle le pouvoir humaîD 9 le ministre de Dieu , doit gouverner.

Telle est l'idée que le libéralisme se forme d'une société parfaite ; et l'on trouve, en effet, dans la sociétë ainsi conçue le droit de commander , le devoir d*obéîr , une loi immuable , règle commune du souverain et des sujets , l'ordre enfin et la liberté. Mais le libéralisme déclare en même temps que cette société si belle est impossible à réaliser , parce qu'il ne saurait exister sur la terre aucune autorité infoillible; d'où il conclut qu'il ne peut y exister non plus aucune souveraineté de droit.

La conséquence de cette doctrine est qu'il faut nécessairement, ou abolir toute société, ou se sou-

TOHF. II.

mettre à une souveraineté dépourvue de droit , ce qui constitue l'esclavage , ou reconnaître une autorité qui proclame infailliblement la loi universelle de justice et de vérité , la loi divine , et en maintienne l'exécution. Cette autorité étant admise, à rinstant on voit naître ce qu'auparavant on cherchait en vain , tout ce qu'appellent les vœux des libéraux et des royalistes , une liberté aussi parfaite que le comporte la condition humaine , et un pouvoir légitime et stable , sans lequel nul ordre n'est possible.

Or, il se trouve que , de fait, la théorie que je viens d'exposer , telle que la conçoit le lil)éralisme et telle qu'il la présente , n'est qu'un résumé exact de la doctrine catholiquesur la société. Qu'enseigne, en effet, l'Église? « Elle distingue deux puissances, <i mais sans diviser la société , qui est une essentiellement. Jésus-Christ en est le chef suprême ; « et, comme le pontife , successeur de Pierre, est (< son vicaire dans l'ordre spirituel , le roi est son » vicaire, son ministre, dans Tordre temporel. Car «c la société suppose deux choses : une loi éternelle, u immuable , de justice et de vérité , fondement et « règle des devoirs et des droits ; et une force qui (( contraigne les volontés rebelles à se soumettre à «: cette loi. Donc cleux glaives j pour parler le u langage de l'Église : le glaive spirituel qui re* (( tranche l'erreur , et dont l'usage appartient au c seul pontife ; le glaive matériel qui retranche le mal , et dont l'usage appartient au prince seul. Mais, comme la force que ne dirigent point la justice et la vérité est elle-même le plus grand mal , et ne peut être qu'une cause de désordre et de ruine , le glaive matériel est nécessairement «c subordonné au glaive spirituel , de même que le (c corps doit être subordonné à la raison : autre- « ment il faudrait admettre deux puissances indé- « pendantes , l'une conservatrice de la justice et « de la vérité , l'autre aveugle et dès-lors destrucu tive , par sa nature , de la vérité et de la justice, u Or , qu'est-ce que cela sinon livrer le monde à «c l'empire de deux principes, Tun bon, l'autre « mauvais , et constituer un véritable manichéisme <( social? Quiconque, dit l'Église , homme ou peu- «1 pie , adopte cette erreur monstrueuse , sort par «{ là même des voies du salut (1). »

Ce n'est pas encore le moment de prouver que cette doctrine est effectivement la doctrine de l'Église. Toutefois , comme vous trouvez bon de la qualifier de système , et que vous paraissez m'attribuer l'invention de ce système, je crois devoir vous faire observer que le passage entier que vous

(1) Det progrès de ia réiHUutkm et de la penieuiion c^tr§ rFoUte.

te

PREMIÈRE LETTRE

venez de lire n'est que l'analyse fiilcle d'une bulle pontificale , dont j'ai cité le teite dans les pièces juitfficatives de mon livre. Que si vous dites , avec Bossuet, que cette bulle de Boniface VIII fut révoquée par son successeur Clément Y , je vous répondrai qu'au contraire Clément V la renouvela (1), et la fit insérer dans le corps du droit canon , se bornant à déclarer , pour complaire à Philippe le Bel , qu'il n'entendait pas qu'en vertu de cette bulle le roi de France et son royaume Fussent placés dans une dépendance plus étroite du saint-siége , que celle où ils étaient antérieurement (2). Et , dans le cas où vous ajouteriez , encore avec Bossuet , que la doctrine de Boniface VllI fut combattue , en Italie même , par ^gidius , j'ajouterai aussi que cet écrivain niait seulement que la France dépendit du pape, dans l'ordre temporel, comme un /?6/*dépend du seigneur suzerain , prétention ridicule , hautement désavouée par Boniface VIII (3) ; et que, du reste , .^gidius , s'autorisant même d'une décrélale d'Innocent III , admettait pleinement les maximes établies dans la bulle Unam sancfam (4), maximes que personne alors ne contestait en France , ainsi qu*il me sera aisé de le montrer par les monuments contemporains , si vous conservez quelque doute à cet égard.

Quoi qu'il en soit, en exposant la doctrine catholique sur la société, j'avais pris le soin d'avertir que je ne pouvais , dans un ouvrage aussi court , ni la développer complètement , ni l'environner de ses preuves , gui ne sont, en grande partie, disais-je, que la tradition générale du genre Immain y et la tradition particulière de r Église chrétienne (15). Il clail d^ailleurs inutile de produire CCS preuves , d'abord parce que le fait n'est pas contesté par le libéralisme , et en second lieu parce qu'elles n'ont de force qu'en supposant la croyance non-seulement au christianisme en général , mais encore à l'autorité de TÉglise. Et , quant aux gallicans, il suffirait de faire voir <iue leurs maximes sur ce point, résumées dans le premier article de 1682, étaient réprouvées du saint-siége ; et , si quelque chose m'élonne , Monseigneur , c'est que cette preuve de leur opposition à ta vérité catholique ne vous ait pas suffi. Car, d'un côté, la doctrine de Rome est si peu douteuse que le gallicanisme ne cherche , depuis un siècle et demi , qu'à se justifier

(1) Fita Clem. V. Recueil de Muratori, l. m , part. I , p. 674.

(2) Hlncc»l,quôd nos rcgi et regno, per dcflnitioncm cl declaralloncm bon» memorlie Boniracil papap Vlll , quap incipit Unam tanctam, nulliim voliimus et Inlendimus prxjtidicium generari, ncc quôd per lllam rex , regnum cl regnicolx pr.-elIbaU ampiiùs Ecctesiœ tint ntbJecH romance , quàm anleà extstebant , sed intelUgatur In eodem c8so slalu , qiio crant anle deflnilioneoi praeratam. CUm. y Extrav. Heruit. de Privileg.

(3) Fid. Fénélon : De Summi Poniif. Auctorii., cap. xxvii; OEuvres complètes, lom, II, p. 333, édit- de VertaUles.

de la combattre , et , de l'autre , nous sarons par la tradition de toutes les Églises , et particulièrement de celle de France, que contredire VÉgUêe romaine, c*esi cesser d'être un de ses membres ei passer dans les rangs des ennemis du Christ (9).

Lors donc que vous m'accusez. Monseigneur, de proclamer des doctrines subversives de Vordre que Jésus-Christ a établi sur la terre, ei qui ne tendent à rien moins qu'à ébranler la société tout entière dans ses fondements, ce n'est pas moi que vous accusez , mais le siège apostolique , mais l'Église universelle qui les a professées par son enseignement et par sa conduite, durant an moins une longue suite d'âges, puisqu'en 1615 le cardinal du Perron , un si docte prélat , les défendant au nom du clergé et de la noblesse, montrait qu'elles reposaient sur une tradition constante de onze siècles. Je ne sais trop jusqu'à quel point il peut être édifiant d'apprendre aux fidèles que l'Église s'est trompée ou a trompé le monde , pendant onze cents ans, sur des points qui ne tendent à rien moins qu'à la ruine du christianisme et de la société. Peut-être était -il possible de trouver des choses plus propres à les confirmer dans la fèi , et un développement plus naturel de l'article du symbole : Je crois à l'Église. Peut-être aussi que des assertions si respectueuses pour les pontifes romaioi eussent été mieux placées partout ailleurs que dans un mandement consacré à la mémoire d'un de ces pontifes , dont la science et le génie égalaient les vertus. Ce mélange d'éloges pour la personne, et de censure pour la doctrine invariable du siège, pénètre Tâme de je ne sais quelle tristesse indéfinissable. Pardon , Monseigneur, j'exprime ce que je sens, ce qu'ont senti comme moi tous les vrais catholiques, qui ne sauraient se consoler qu en cette occasion , non content d'être \ homme de Dieu, il ne vous ait pas plu d'être un peu moins Vhomme de ce temps.

Vous me reprochez d'avoir parlé sans autorité comme sans mission : mais n'est-ce donc rien à vos yeux que l'autorité du siège apostolique ? et tout prêtre n'a-t-il pas mission pour défendre son enseignement ? Je déclare n'avoir voulu qu'exposer ses doctrines : montrez en quoi je m'en suis écarté ; citez un seul mot qui soit en opposition avec elles , et je le désavoue sur-le-champ. Mais vous ne l'avez

(4) Et sic rex Francise , secundûm Jura, non »ubett cummo poD- Unci, nec el tenctur respondere de feudo sui; potest tameoei «iibjacere incidenter et castialiter, rallunc conii^^ctlonlt alfcujui caii8;e spiritualis : sicut habclur Extravagant, de Judlcii*, cap. P5ovll., etc. jl^gid. Rom. Qucest. Disp.,ATl. 4.

(."i) Des progrès de ta révolution et de ta guerre contre l'Église; préface.

(6) Qui ergô romans Ecclesis contradlcit , quid aliud quâm m à mcuibris ejus siib^lrablt , ut flat porllo advertariorum Christi? Ep. Âbhonts Àbbat. Ânatecta Mabttlon, tom. II, p. 404.

A MONSEIGNEUR L*ARCHEVÊQUE DE PAR)S

poinl tenlé, vous ne le tenterez point : il tous a paru plus commode d*aifirmer en général que ces doctrines , consignées dans des bulles pontificales , n*ont pour elles ni Voulante de V Écriture y ni celle de la tradition» Cela est net et décisif, autant que respectueux pour les yicaires de Jésus-Christ. Il feudra donc prouver, Monseigneur, que vous n'avez pas même pris la peine de consulter cette tradition , interprète infaillible de TÉcriture : il liiudra la développer, non dans toute son étendue, ce qui exigerait des volumes , mais dans ce qu*elle a de principal depuis les premiers temps jusqu*à nous. Ce sera le sujet des lettres suivantes que j'aurai l'honneur de vous adresser. Mais auparavant je Yeux repousser quelques imputations particufôres, et répondre à plusieurs observations présentées par les partisans des opinions que vous prenez sous votre tutelle.

« Non content, dites- vous, de s'ériger en censeur « amer de ceux dont on doit au moins toujours « respecter le caractère et les intentions , il se fait u hardiment le détracteur d'un de nos plus grands « rois et du plus savant de nos pontifes. »

De bonne foi, Monseigneur, qu'est-ce que cela hUi à la question ? et, quand j'aurais eu pleinement k tort que vous m'attribuez, qu'en résulterait-il par rapport aux doctrines que j'ai soutenues ? Mais encore faudrait-il être exact quand on accuse. En parlant de Louis XIV, j'ai simplement énoncé un fût que personne ne conteste ; j*ai dit qu'il avait substitué le despotisme à l'ancienne constitution monarchique du royaume. Qu'y a-t-il la qui puisse TOUS choquer? et qu'est-ce que cet étrange respect, qui, après cent cinquante ans, prétendrait imposer silence à l'histoire ? La religion ne flatte ni ne dénigre ; elle dit ce qui est vrai , et s'inquiète peu de ménager la superbe délicatesse des puissants de la terre.Voulez-vous savoir ce que Fénélon osait écrire au grand roi lui-même :

« Depuis environ trente ans, vos principaux mi- « nistres ont ébranlé et renversé presque toutes les « anciennes maximes de l'Etat , pour faire monter « jusqu'au comble votre autorité, qui était devenue « la leur, parce qu'elle était dans leurs mains. On « n*a plus parlé ni de l'État ni des règles ; on n*a « parlé que du roi et de son bon plaisir. On a poussé «c vos revenus et vos dépenses à l'infini. On vous a k élevé jusqu'au ciel, pour avoir effacé, disait-on , « la grandeur de tous vos prédécesseurs , afiu « d'introduire à la cour un luxe monstrueux et « incurable. Ils ont voulu vous élever sur les ruines « de toutes les conditions de l'État ; comme si vous u pouviez être grand en ruinant tous vos sujets

(1) Leiirw d* FénéiOH à Louit XI r, tom. U de la Correspond., p.UitUl.ParU, IS37.

tt sur qui votre grandeur est fondée. U est vrai que u vous avez été jaloux de l'autorité, peut-être même «c trop dans les choses extérieures ; mais , pour le u fond, chaque ministre a été le maître dans l'éten* u due de son administration. Vous avez cru gou- (( verner, parce que vous avez réglé les limites « entre ceux qui gouvernaient. Ils ont bien montré u au public leur puissance, et on ne l'a que trop u sentie. Ils ont été durs , hautains , injustes , «: violents , de mauvaise foi. Ils n'ont connu d'autre «c règle, ni pour l'administration du dedans de » l'État , ni pour les négociations étrangères , que «( de menacer, que d'écraser, que d'anéantir tout u ce qui leur résistait... Vous êtes scrupuleux sur t( des bagatelles, et endurci sur des maux terribles, «c Vous n'aimez que votre gloire et votre commou dite. Vous rapportez tout à vous, comme si vous u étiez le Dieu de la terre, et que tout le reste n'eût tf été créé que pour vous être sacrifié. C'est, au u contraire , vous que Dieu n'a mis au monde que tt pour votre peu pie. Mais, hélas! vous ne comprenez u point ces vérités; comment les goûteriez vous (1)? » Y aurait-il pour moi assez d'analhèmes , si de telles paroles m'étaient échappées ?

Vous ne me pardonnez pas non plus. Monseigneur, ce que j'ai dit de Bossuet. Qu'en ai-je dit cependant? Qu'il avait rédigé la Déclaration de 168:2, improuvée t cassée, annulée, par le saint-siége. Alais ce sont là encore deux faits assez publics, et ce n'est pas ma faute, je pense, si, en cette occasion, les pontifes romains ont jugé dangereuse et fausse la doctrine du plus savant de nos pantifes. Vous vous en tenez à celui-ci, et moi je me soumets à ceux-là. Est-ce donc un tort si grave que de préférer l'autorité du vicaire de Jésus- Christ à l'autorité de l'évêque de Meaux? Non, répondrez-vous ; car j'aime à croire que votre condescendance ira jusque-là : mais il fallait du moins respecter son caractère et ses intentions. Il est vrai : voyons donc en quels termes je me suis exprimé. M A moins de modifier ce sens (le sens nau turel de la Déclaration ), comme les gallicans y tt sont obligés, celui qu'elle présente n'est pas « seulement erroné, mais hérétique, quoique rien tt ne fiât plus oppt^sé à Vintention du pieux (t évéque qui la rédigea et des prélats qui la « souscrivirent (2). » Monseigneur, qu'il serait quelquefois utile de lire avant de censurer f

Je passe à un autre grief, sur lequel je souhaiterais que vous vous fussiez expliqué d'une manière moins vague. Voici vos paroles :

tt Non content de cette vaste carrière des innou centes disputes, que la vérité elle-même laisse à

(2j D€t progrét de la. révolution êi de ta pertéeuUon reU-gieute.

PREMIÈRE LETTRE

(t 8C$ enfanU la liberté de parcourir, mais dont «( elle leur défend de franchir les limites, il veut u ériger en dogmes ses propres opinions, en nous (t accusant , sans justice , de dépasser nous-mème » les bornes de ce qui a été défini par Tautorité in- «( faillible de l'Église. »

j'éprouve ici, je Tavoue, une difficulté trèsgrande, qui est de tirer quelques idées nettes d'une phrase si singulièrement embarrassée. Voulez-vous dire que les discussions dans lesquelles je suis entré ne sont pas innocentes en ce sens qu'elles seraient coupables? mais alors ce cri>7i6 me serait commun avec les papes et tous les théologiens, Bossuet le premier, qui, en traitant les mêmes questions, auraient dépassé comme moi les limites que la véritë leur défendait de franchir. Cette accusation irait un peu loin. Le blâme s'applique-t-il au sentiment que j'ai cru devoir embrasser? en ce cas , il tomberait encore plus directement sur les pontifes romains, dont j'ai rapporté les actes. Je rends trop de justice a vos intentions pour vous en attribuer une semblable. Cependant, ces deux sens exclus, la langue n'en fournit plus qu'un seul, selon lequel il faudrait entendre qu'en me reprochant, et aussi toujoursaux souverains pontifes et aux théologiens, d'avoir franchi les limites de la vaste carrière ^ ainsi que vous l'app'elez, des innocentes disputes , mon tort et le leur serait de n'avoir pas senti comme vous, Monseigneur, l'obligation que la vérité nous imposait d'être des innocenta. Vous paraissez si pénétré de l'importance de ce devoir, que je craindrais de vous offenser en exprimant le doute qu'il ait pour lui V auto rite de l'Écriture et celle de la tradition.

Je viens donc au second reproche que vous m'adressez, de vouloir ériger en dogmes mes propres opinions. Sur cela j'aurai Thonneur de vous faire observer, d'abord, qu'en matière de doctrine je n'ai point d'opinions propres ; je crois simplement ce qu'enseigne le successeur de celui à qiii Jésus-Christ a dit : Pais mes agneaux, pais ?n('s brebis (1) ; j'aip?ié pour toi, afin que ta foi no défaille point (i2) ; en second lieu, que j'ai formellement averti que la doctrine établie dans mon ouvrage , que la doctrine du saint-siégo, et de presque toutes les Églises unies au saint-siége, bien que certaine en matière de foi, n'était cependant pas un dogme do foi, puisque la doctrine contraire n'avait encore été frappée d'aucune censure expresse (5), ce qui répond suffisamment à ce «jue vous ajoutez : nous accusant, sans Justice, de dépasser fwus-înéme les bornes de ce qui a

(!) Joan y XXI, 16. 17 -(2) f.ttc.j XXir, 32. {'.i) Des progrès tie la HvoluUon et de la persécution refif;leusr.

été défini par Vautorité infaillible de VÉglite. Car vous avez voulu dire, je pense, nous accusant de nous tenir en deçà des bornes de ce qui a été défini par Vautorité infaillible de rÉgiise. Et, pour en finir sur ce point, permettez-moi de r^ produire ici une observation qui, si je ne me trompe , achèvera de me justifier complètement. te Je défie de montrer dans mon ouvrage un seul «( mot qui puisse s'appliquer à M. Farchevèque t( personnellement. Que s'il s'enveloppe lui-même te dans l'universalité des gallicans; comme leur (( doctrine est, de leur propre aveu , opposée i t( celle du pape, et que l'Église ne saurait avoir i ic la fois deux doctrines contraires, il faut bien nêu cessairement que, soit le pape, soit les gallicans, <( tiennent, sur le point fondamental qui fait le sn- « jet de la discussion, une doctrine qui n*est pas t( celle de l'Église. Pour moi, je dis avec saint tt Ambroise : Vbi Petrus, ibi Ecclesia (4). »

Au sujet d'un passage extrait du Traité du droits et libertés de r Église gallicane , on a objecté que ce livre fut condamné, dès qu'il parut, par l'autorité ecclésiastique, et que je confondais les maximes de l'épiscopat avec les maiimei exagérées de la magistrature. A la vérité , celui qui a fait cette objection est connu depuis longtemps pour l'homme de France le mieux en règle en tout ce qui tient à V innocence des discuS' sions(!i). Toutefois, cela même pouvant lui prêter quelque autorité en cette circonstance, il me semble utile de rappeler qu'ayant eu pour objet de montrer les conséquences politiques du gallicanisme, je devais surtout les chercher dans les ouvrages loués, apiM'ouvés par les magistrats qui formaient un corps politique ; d'autant plus que leur manière d'entendre les maximes gallicanes n'était, au fond, la plus erronée que parce qu'elle était la plus logiquement déduite des principes admis par le clergé même. Et, puisqu'on parait encore en douter, j'essaierai de nouveau de le faire comprendre à quiconque est capable de lier deux idées.

En dernière analyse, à quoi se réduit \e droit royal tel que le définit l'auteur dont j'ai cité un fragment si curieux et si édifiant (6)? A ce seul et unique point : Le roi, maître absolu , peut tout ce qu'il veut, en t^ertu même de rinstitulion dirine. ici le clergé fait une distinction : Le roi, d\i-\\^peut tout, il est vrai; mais, s^il veut ce qui est injuslOi il se damne. Du reste, il n'est jamais permis (toppose r à sa volonté tine résistance adiré. Le vrai chrétien se laisse plutôt tuer que de concourir au mal; /nais jamais il ne cherche à en arrélcr

(i) Lettre f> la Quotidienne, numéro du 4 mars 1829.

(5) VAnii de la religion et du roi, du 21 février 1829-

(6) Des progrès de la révolution, de

A MONSEIGNEUR L' ARGUE VÈQUE DE PARIS

ie cours j jamais il n'arme son bras pour dëfen-dre tordre conlre la puissance injuste qui essaie de le renverser. Relativement à Tétat terrestre , à la Yie présente , quelle différence y a-t-il entre ces deux doctrines?

Les gallicans, chrétiens ou non, posent donc également pour base de la société politique un despotisme illimité. Seulement ceux qui s'efforcent de rallier avec le christianisme, sont plus inconséquents que les autres ; car roici ce que leurs principes les obligent de soutenir implicitement :

!• Que le prince , ministre de Dieu pour le bien (1), n*a d*autorité que celle que Dieu lui communique (2) ; et que néanmoins , s*il fait le mal, s'il se révolte ouvertement contre celui de qui seul il tient sa puissance, et la tourne contre lui, il ne laisse pas pour cela d*étre toujours son ministre , investi radicalement du même droit de commander ; et, par conséquent, que

3* Dieu peut donner et donne quelquefois, en effet, un droit contre lui-même , un droit contre le souverain droit : car, si Henri VIII , par exemple, n'avait aucun droit quelconque de tyranniser ses sujets , de ravir à un peuple entier les moyens de salut et les fruits de la rédemption, ce peuple avait lui-même le droit de résister à la tyrannie , comme chacun a celui d'opposer la force à une attaque injuste ;

5* Que Dieu peut vouloir d'une volonté positive la destruction de la foi dans un pays et tout ce qui en est la suite, puisque, d'une part, on serait coupable de %*Y opposer efficacement , et que , de l'autre, ie pouvoir d'effectuer cette destruction, pouvoir qui n'est pas simplement la force physique, est compris , d'une manière quelconque , dans le droit de souveraineté, lequel vient immédiatement de Dieu;

4* Que le souverain dès-lors est , par l'ordre de Dieu même, indépendant, en tant que souverain^ de toute loi divine et humaine ;

K* Qu'en conséquence ni lui , ni l'État dont il est le chef, n'est tenu, par un devoir inhérent à la souveraineté même et à la société, de reconnaître aucune loi de justice, de professer la vraie religion, ni d'en admettre aucune;

6** Qu'ainsi, dans l'ordre politique, toutes les religions sont également fausses, également vraies, Clément sacrées ou également indifférentes : et alors il devient si difficile, aux hommes même de la foi la moins suspecte , de se maintenir dans les limites que la vérité défend de franchir y qu'on pourra entendre un évêque soutenir publiquement «c que le vol des vases employés à la célébration des

(1) ir<MV., XIIT, 4.

',3) IMd,, I.

u autres cultes (des cultes non catholiques) suppose, <( en efFet, dans celui qui s'en rend coupable, le u même principe d'irréligion que celui de nos » vases sacrés , quelle que soit la distance qui , <( dans le fait , sépare les uns des autres , et que K rien n'empêche que la loi applique la même dispo- » sition pénale (3). »

Pour justifier la doctrine servile et impie du gallicanisme , on a dit que la doctrine contraire reculait seulement la difficulté sans la résoudre; qu'il en fallait toujours venir à une autorité dernière , qui , quelque part qu'on la plaçât, pouvait aussi toujours abuser , et qu'ainsi , n'ayant que le choix entre des abus divers, le plus sage était de supporter en paix ceux qui existaient, quels qu'ils fussent. Antérieurement à tout examen , il est de fait que ce conseil souvent donné, n'importe par qui et par quels motifs, n'ajamais persuadé les hommes. Jamais ils n'ont compris qu'ils dussent accepter la servitude comme la première nécessité sociale, subir tranquillement, pour leur plus grand bien , le joug même le plus oppressif, et renoncer à la chimère, ainsi qu'on l'appelle, d'une société fondée sur le droit. Se sontils trompés en cela , et l'existence d'une semblable société est-elle réellement impossible? Telle est la question que j'ai discutée. Or, on ne nie point, et je défie en effet qui que ce soit de nier que , dans le système philosophique, le pouvoir ne se réduise, en dernier résultat, h la force aveugle, et la loi à ce que prescrit arbitrairement sa volonté ; et la théorie de V ordre légal , proclamée aujourd'hui avec tant de faste, n'est que Timion de ces deux maximes. Voilà donc , d'un côté , l'homme contraint d'obéir à un autre homme , uniquement parce qu'il est le plus fort; et , de l'autre, cette force constituant seule la souveraineté, abstraction faite de tout droit et de tout devoir, de toute loi obligatoire de vérité et de justice.

Au contraire, le système chrétien n'oblige d'oliéir à l'homme qu'autant qu'il est le ministre de Dieu y unique souverain éternellement légitime et absolu : et comme, selon ces idées, le pouvoir n'est que Faction extérieure de Dieu dans le gouvernement de la société humaine , le moyen par lequel les volontés particulières et désordonnées sont ramenées à l'ol)servation delà loi immuable, universelle, de vérité et de justice, il s'ensuit que, hors de cette loi et contre cette loi , il n'existe aucun vrai pouvoir , et qu'ainsi Tordre est essentiellement inséparable de la liberté. Sans autorité par elle-même, la force dépend toujours du droit, et ie droit est incessamment rappelé , promulgué par une puissance spirituelle de sa nature et distincte de la force.

(3) Dise, de monseigneur l'archevêque de Paris iX la Uiambrc des Pairs. Monlieur du 6 mai lS2t.

PREMIÈRE LErrRE

Le christianisme ne se borne donc pas à reculer la difficulté , il la résout aussi complètement qu'il soit possible de la conce? oir résolue ; et les hommes ont eu raison de croire que Dieu n*avait pas abandonné le monde social aux caprices du plus fort, à un despotisme irrémédiable , ou à l'anarchie pire encore.

Mais la puissance spirituelle n'abusera-t-elle point de l'autorité qu'elle exerce?

Premièrement , autre chose est l'abus dans un ordre fondé sur le droit; autre chose est la destruction de tout droit et de tout ordre.

Secondement, labus lui-même, supposé qu'il ait lieu , est nécessairement circonscrit en des limites très- étroites : car, s'il allait jusqu'à attaquer fondamentalement le droit , la puissance spirituelle, qui n'existe que par le droit , dont la fonction propre consiste à maintenir la loi de justice et de ?érité , se détruirait radicalement elle-même.

Déplus, si l'on veut descendre à des considérations moins générales et moins décisives dès-lors, mais plus rapprochées de l'ordre immédiat d'application, il nous semble difficile de ne pas reconnaître la frappante justesse de ce qu'observe à cet égard M. le comte de Maistre.

u La puissance pontificale est, par essence, la « moins sujette aux caprices de la politique. Celui (( qui l'exerce est , de plus, toujours vieux , céliba- « taire et prêtre; ce qui exclut les quatre-vingl- « dix-neuf centièmes des erreurs et des passions « qui Iroubient les Étals. Enfin , comme il est éloi- « gnc, que sa puissance est d'une autre nature « que celle des souverains temporels, et qu'il ne « demande jamais rien pour lui, on pourrait croire »: assez légitimement que, si tous les inconvénients « ne sont pas levés, ce qui est impossible , il en «. résulterait du moins aussi peu qu'il est permis de « Tespérer, la nature humaine étant donnée, ce 'î qui est pour tout homme sensé le point de per- « feclion (I). »

Enfin, la puissance spirituelle a ceci de propre, que sa juridiction est toujours volontaire , en ce que ce qu'elle décide n'a d'effet qu'autant (lue les esprits s'y soumettent librement; de sorte que nul ne peut jamais se plaindre avec équité de ses jugements, qui ne sauraient être exécutés, à moins qu'on ne les accepte , puisipie le tribunal d'où ils émanent est privé de toute force extérieure de coaclion.

Argumenter contre un pouvoir quelconque de l'abus supposé qu'on en peut faire, est un sophisme qui ne tend à rien ?noins (}u'à renverser toute autorité sur la terre. El , comme le [)ouvoirdont il

(I) />u Pape, loin. I, llv. ir, chap. iv. p. 232. Deuxième edtt.

s'agit ici lait partie du pouvoir spirituel que FÉglise a reçu de Jésus-Christ, ou plutôt n'est que ce pouvoir même appliqué à la société, comme il s'applique individuellement, dans tous les détails de la ?ie commune, à chaque membre de la société, ks catholiques ne peuvent pas plus s'effrayer de Tabui dans l'un que dans l'autre cas , puisqu'il est de i« que l'Église ne peut , quelles que soient les pissions particulières de ses ministres , user de m puissance contre la volonté et les desseins de Dieu, et qu'ainsi le maintien de l'ordre, qui en est l'objet, en est aussi toujours et nécessairement , â raison de l'assistance divine , le résultat final.

D'après cela , Monseigneur, je ne sais comment vous avez pu dire que ces doctrines ^ unique base solide du pouvoir et seule garantie de la liberté, loin de servir la religion^ ne peuvent que inistêsciter des persécutions de tous les genres, em h représentant comme une doimnatrice inquiète et Jalouse , qui foule tout à ses pieds. Les protestants modernes et la plupart des philosophesqni, depuis vingt ans, ont eu à parler de l'époqae oà ces doctrines prévalaient , ont rendu plus de justice à l'Église ; de sorte que, pour réfuter sur ce point un archevêque catholique , il suffirait de lui opposer des écrivains dont les uns ne croient pas en Dieu, et dont les autres croient à peine en Jésus-Christ.

Et , lorsqu'on se rappelle qu'après tout les doctrines que vous ne craignez point de qualifier si sévèrement , ont été constamment, durant une longue suite d'âges , les doctrines du saint-siége , des conciles œcuméniques, de tous les théologiens , de tous les docteurs , de tous les jurisconsultes , et le droit public de la chrétienté , quel moyen de s'expliquer qu'un évèque, pour affermir la foi des peuples et relever à leurs yeux l'autorité de l'Église, vienne assurer que la religion y pendant tant de siècles, fut une do??iinaln'ce inquiète et Jalouse, qui /butait tout à ses pieds?

Croyez, Monseigneur, que ce n'est pas sans regret que je me vois contraint de vous représenter combien étrange est la direction qu'a prise votre zèle dans la triste occasion qui m'oblige ù défendre contre vous les vicaires de Jésus-Christ et l'Église tout entière. Vous ajoutez encore, au sujet des mêmes doctrines qui ont donné lieu aux observations précédentes , qu'e/to no tendent a rien moins qu'à ébranler la société dans ses fondements, en détruisant Vaniour de la subordination dans le cœur des peuples, et en semant dans celui des souverains la défiance contre leurs sujets.

Qu'on ébranle la société en disant qu'elle repose, suivant l'institution divine , sur le droit ou sur la justice , règle obligatoire du souverain , dont l'autorité , venant de Dieu , n'est une vraie autorité

A MONSKICNEDR I/ARCHEVÊgiE DE PARIS,

qu'aulBDt qu'elle ('exerce selon les coin m an déments lie Dieu : (|ue ces élernelles maximes du chrisliaiiisme et ile la raison ébranlent , ilis-je , la société , éiidemment on ne peut le soutenir, à moins de fioser en principe que l'absence tlu droit e[ de la justice est le fondement de la société ; ce que tous n'admettrez saremcnt pas. Monseigneur, et que »ou» «es pourtant forcé d'admettre, si vous i>ersitlez il rejeter la doctrine censurée dans votre mandement.

Vous l'accusez de détruire l'amour de la subordination dans le cmiir des peuples, et de semer dans celui des souremins la défiance contre leurs sujets : en d'autres termes, vous la jugei également dangereuse pour tes peuples et pour les rois. Il serait k désirer que vous eussiez pria la peine d'expliquer et de justiHer une assertion qui doit paraître, d'après tout ce qui vient d'être dit, fort extraordinaire au premier coup d'œil; cl je n'hésite nullement à affirini'r qu'elle le paraîtra toujours davantage, à mesure qu'un l'examinera plus attentivement. Commençons par ce qui regarde les peuples.

Esl-ce bien sérieusement. Monseigneur, que vous vous alarmez pour eux , lorsqu'il sera reconnu que le prince doit régner selon la juslice, selon la loi de l>irn qui l'oblige comme ses sujets, de manière que, s'il s'emportait jusqu'à la violer Foadamenlalement, et i se déclarer ainsi l'ennemi public de celui dont il «•( le ministre , il perdrait par cela même l'autorité qu'il (ienl de lui , et n'aurait désormais aucun droit à l'obéissance? Est-ce bien sérieusement que vous les plaignez , s'il venait jamais à (Ire avéré que l'auteur de la société a prescrit au pouvoir une règle eiléricurcment obligatoire, opposé une barrière à se» abus et préparé un remède contre la tyrannie poussée h t'exlrtme? Hais c'est , dites-vous , semer la défiance dans le cœur des souverains /Quelle idée vous faites-vous donc des souverains. Monseigneur? et d'après quoi supposez-vous qu'ils ne sauraient régner avec sécurité , à moins qu'il ne soit établi qu'ils peuvent, sans préjudicier à leurs droits, t\ii- tyrans, oppresseurs, impies? Laissez, laissez à la royauté ton indélébile caractère , sa vraie et solide grandeur, qui consiste en ce que les notions de justice et d'autorité, inséparablement unies, se roufondcnt en elle comme en Dieu même.

\je véritable intérËl des peuples est que leurs cbefs ne se croient pas affranchis des lois, qu'ils hrmeDt l'ureille h ces indignes flatteries que la scr- Tltude romaine avait écrilesdans les lois mOmes(l). L'iBtér£l des peuples est que les rois sacbeot qu'ils

n'ont d'autre pouvoir que celui de Dieu , qui ne le donne jamais contre Injustice, c'est-à-dire, contre lui-même; que la souverarneté n'est qu'une extension de la puissance paternelle l'a), puissance qui a ses limites et ses conditions connues des païens mêmes , et qui peut s'éteindre par l'abus qu'on en fait , comme ils l'ont remarqué : car, ° bien qu'on u doive, disent-ils, obéir en tout au père, on ne lui " doil point obéir en ce qui fait f\u'it cesse d'être ' père (3), » El cette doctrine , aussi vraie que salutaire, et salutaire parce qu'elle est vraie, n'est pas moins avantageuse aux souverains qu'à leurs sujets, puisqu'il est absurde de supposer un avantage réel, conçu en un sens compatible avec la morale, qui ne suit pas Fondé sur le droit.

j'erfeclionnemenl du droitprimitif , le droit chrétien est encore , à cause de cela même , plus favorable aux souverainetés, qu'il légitime et qu'il afFerniil, bien loin de ddlrvire , comme vous l'assurez, l'amour de la suOordinalion dans le cœur des peuples ; ce qui est plutôt, ainsi que vous le verrez dans un instant, l'effet nécessaire du gallicanisme.

Et d'abord l'Église, en montrant dans le prince le délégué de Dieu , son ministre , rend , si je puis m'cxprimer de la sorte, sensible à la raison le devoir de l'obéissance, et lui donne une force infinie, eu même temps qu'elle tranquillise, au fond du cœur humain , le sentiment de la juslice et la crainte des abus possibles , en apprenant aux peuples qu'd existe , en dehors de la société politique . un juge de ces abus devenus intolérables, et un remède contre le pouvoir qui dégénère en tyrannie : tandis que le gallicanisme, qui refuse de reconnaître ce remède, et joint . sous le rapport du droit, à l'idée de tyrannie l'idée d'un mal irréparable par aucun moyen ordinaire etiégilime, et l'idée même d'éternité, sépare, premièrement, de la notion delà souveraineté la notion de justice , et par là, secondement , effraie les peuples de l'obéissance illimitée qu'il leur commande, eu toutes circonstances , au nom de Dieu. Aussi considérez, Uonsetgneur, ce qu'a produit cette dernière doctrine, à quelles funestes Itiéurics elle a donné naissance , quelles calaslruphes elle a préparées cbez les nations égarées par elle , cl dites ensuite , en présence des faits . si vous cunliniiez de la juger bien propre à nourrir dans le cœvr des peuples l'amour de la subordination.

Les théologiens qui, ne cherchant point â être plus sages que l'Église , ont établi la doctrine contraire . parmi lesquels nous ne citerons ici qu'Alexandre d'Alês, saint Thomas , saint Bonaventure, Henri de Gsnd , Jean Gerson {4) , qui tous ont apitarteou

à l'université de Paris, regardaient les maximes reçues alors universellement , comme les plus favorables à la sûreté des princes , qu'elles dérobaient aux attaques directes de leurs sujets irrités justement ou non. Le cardinal de Richelieu , dont l'avis a sans doute quelque poids en cette matière , partageait le même sentiment (1). Et en effet , pendant le cours des siècles où l'Europe a reconnu Taulorité du droit chrétien, pas un seul trône héréditaire n'a passé, en vertu de la puissance des clefs ^ dans une famille nouvelle. L'ordre, souvent troublé par les passions souveraines, se rétablissait peu à peu par la fermeté patiente des pontifes , sans catastrophes, sans révolutions. Qu'a-t-on vu depuis? et qu'ont gagné les rois aux changements qu'ils ont les premiers introduits dans le droit public ?

Quoi qu'on établisse en spéculation , il se présente toujours des cas où il y a , de fait , contestation sur la souveraineté ou sur ses actes. Qui résoudra ces graves questions? car encore faut-il, une fois soulevées , qu'elles soient résolues. Les gallicans euxmêmes l'ont senti ; et, comme si la conscience était étrangère â ces discussions dans lesquelles il s'agit toujours de savoir si l'on doit obéir, et jusqu'où l'on doit obéir, ils en refusent la décision à Tautorité spirituelle , pour l'attribuer à qui? au peuple dont ils reconnaissent ainsi la souveraineté primitive et radicale. « Qui sera juge , demande Holden , entre « le peuple et le roi? Car quiconque est libre d'es- (( prit de parti , avouera qu'il y a quelquefois de <c très-juslcs causes de se soustraire à sa domina- (( tion. » Et il répond : u La raison commune en « est l'unique juge (2). »

Bossuct lui inômc , malgré ses principes absolus sur rinamissibililé du pouvoir , Bossuet qui combat si vivement la souveraineté du peuple soutenue par Jurieu , est contraint de rendre à ce même peuple le jugement , qu'il ôte à l'Église , des causes qui intéressent directement les rois. « Qui ne voit , «( dit-il à propos de la déposition de Childéric , qui «: ne voit que toute république , ou toute société i« civile parfaite et libre , peul^ selon le droit des

—s. Bonav., Ilb, deecclestast. Ifierarchiâ, p. 2, cap. i.—fienric. Candaveri', Quodlibctf 6, q. '^3. — Joan. Gerson., p. 4, 6crm. de paeeetunitale Graecor., considérât. 5.

(1) Le clergé mesnic d'une église parUculière , comme de la France, ne pouvall décider ce point, puisqu'il n'appartient qu'à l'Église de déflnir des articles de foy : parce enfin que la décision de ce point esloit non seulement inutile au bien et â la seurclédes roys, qui estolt cependant l'unique fin de la quciilion, maisde plus leur cstoit préjudiciable. — Les principaux points de la foy de l'Église catholique défendus contre l'écrit adressé au rojr par les quatre minisires de Chnrenton.

(2) QuistdmcnJudcK populum intcr et impcratorem In occurrcnll particulnri Ihcsl coiislitucndns sil? Gui cerlé quicslioni, quamvis difliciië salis re»pondere aliquibus videatur, ex pra?mi»sis tamen clarissimum babetur responsum. CAni cnim subdilorum obcdicntia poteslatibus subliniioribus sit jure divino, naturali et huiiiano evidenter et indissolubiiiter débita . squali saitem evi^

PREMIÈRE LETTRE

« nations et le droit naturel, pourvoir par elle- » même à son salut; et que , si elle doit defflan- » der des conseils à d'autres , elle ne reçoit de pe^ u sonne ce pouvoir qui lui est inhérent (5) ? «

Voilà donc le peuple investi du droit de ^Nwriio^ à son salut, lorsqu'il le jugera compromis ; le voilà maître de disposer de la souveraineté , en verta d'un pouvoir qui lui est inhérent, sans contrôle comme sans appel : seul il accuse, seul il prononce, seul il exécute. Tirez les conséquences , Monseigneur ; ou ]>lutôt Bossuet va les tirer lui-même.

(( S'il fallait comparer les deux sentiments, celui « qui soumet le temporel des souverains aux pâte pes *, et celui qui le soumet au peuple ; ce der- « nier parti , où la fureur, où le caprice, où l'igno- <( rance et l'emportement dominent le plus , serait «c aussi, sans hésiter, le plus à craindre. L'expérience il a fait voir la vérité de ce sentiment ; et notre âge u seul a montré , parmi ceux qui ont abandonné lei « souverains aux cruelles bizarreries de la muhiu tude , plus d'exemples et plus tragiques contre u la personne et la puissance des rois , qu'on n'en « trouve durant six à sept cents ans parmi les pen- «( pies qui en ce point ont reconnu le pouvoir de V Rome (4). »

11 est aisé d'apprécier maintenant tout ce qu'il y a de lumières dans le zèle de ceux qui combaUent la doctrine de l'Église , pour Tintérêt des souverains. Ce zèle , ainsi qu'on le voit , aboutit , après avoir constitué l'athéisme politique , à livrer les rois aux passions du peuple , et à légitimer, soit en eux, soit contre eux , tous It's excès de la force. Tel est, de droit et de fait , le résultat des sages maximes que vous avez cru , Monseigneur , devoir prendre sous votre protection , avec toute la loyauté d'un cœur français. Et , comme il y en a d'autres qui repoussent aussi les doctrines du christianisme sur la société , avec toute la loyauté d'un cœur anglais, russe , suédois , prussien , hollandais , il convient d'examiner jusqu'à quel point cette loyauté est éclairée , en ce qui touche le véritable intérêt des princes dans les pays hérétiques et schismatiques. Tout,

denlIA atque ab omniexceptionc immuni, débet cunctU,partian sludio non laborantibus , apparere, Imperli detractionis et de* reciionis causam esse jusli$simam. Cujus, hominum omnl perturbatione animi libcrorum , vci quorum minime interest, comou* nis ratio solus est judex. Dlvinœ fldet Analjrsis, Ilb. II, cap.H. p. 48S.

{■\) Qnisnon vldeat...qu6d omnis respublica.seu civIilssociC' tas pcrfccta ac libéra , id Jure gentium atque Ipso Jure nstur* habeat, ut saluli su<e consulere pcr seipsa pos»it ; et ab allis,no" quidcni potestalem , qusr Ipsi est insila , sed concllluoi tantù0< allaque ejus 6<?»cris e&quirere debeat. Defens. cteri gallic, Ub. K. cap. xxw.

* Celle expression n'est pas exacte. Les papes ne prétendent à aucun pouvoir sur le temporel des souverains ; seulement !'• décident, dans leur rapport avec la conscience , les questioiw «^^ droit relatives A la souveraineté et A l'exercice de la «ouveralnel^

■4) Défense de IHist. des Variât,, n. LV.

A MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE PARIS

à cet égard, dépend de savoir quelle est la position de la souTeraineté dans ces contrées , selon (|u*on admet les principes protestants ou catholiques.

Bien que les progrès de la réforme aient été singulièrement Favorisés par Tambition et Tavarice des princes , elle ne se montra pas , à son origine, pénétrée pour eux d'un très-profond respect. Voici en quels termes honnêtes et doux Luther les recommandait à la vénération des peuples : » Les « princes sont communément les plus grands fous « et les plus fieffés coquins de la terre : on n'en u saurait attendre rien de bon ; ils ne sont dans ce tf monde que les bourreaux de Dieu, dont il se sert « pour nous châtier (1 ). » Nicole dit aussi dans le même sens : «< Qu'est-ce qu'un prince ? C'est une « verge dans la main de Dieu pour punir les méic chants (3). » Suivant ces idées, si propres à faire naître et à entretenir l'amour des souverains dans le cœur des sujets , il faudrait définir la société un supplice permanent.

Tous les protestants , d'ailleurs , qui ont traité du droit public, admettent, Hobbes excepté (5), les points suivants , qui ne souffrent parmi eux aucune contradiction :

Que la souveraineté originaire et absolue appartient au peuple seul ;

Que les princes sont responsables envers lui de l'usage qu'ils font du pouvoir qu'il leur a confié ;

Qu'il peut leur retirer ce pouvoir , lorsqu'il en abuse pour opprimer l'État ;

Qu'il est permis et même commandé d'employer les armes pour défendre contre eux la religion (4).

En tous ces cas, et autres semblables, le peuple a le droit d'user de la force pour repousser les entreprises de la tyrannie ; et même, ajoute Durlamaqui d'après Sidney, <t à parler à la rigueur, les « sujets ne sont pas obligés d'attendre que le prince u ait entièrement forgé les fers qu'il leur prépare, « et qu'il les ait mis dans l'impuissance de résister : • il suffit, pour qu'ils soient en droit de pourvoir u à leur conservation et de prendre des sûretés «t contre le souverain , que toutes ses démarches « tendent manifestement à les opprimer, et qu'il K marche , pour ainsi tlire, enseignes déployées , à « la ruine de l'État (tS). »

(I) Luther, Oper.f tom. II, p. IS2.

(3) Tratié de la. soumission à la volonté de Dteu , II* part., clup. Il-

(3) Hobbet, effrayé de Tanarclile qu'enfante nécessairement la doctrine delà touveralaeté du peuple , n'a vu d'antre moyen de réviter qu'eo contactant la tyrannie même. Il établit donc en principe « que la volonté du souverain e»t la règle absolue de ce « qui est et de ce qui doit élre : que r£iat ne saurait faire du tort « A aea sujets , non plus qu'un maître â son esclave ; » etc., etc. Levtathan, chap. viii, $ 7.

(4) iMther , Oper. , tom. il , p. \%1. — jibbadte , Défense de la nation britannique, p. 260, 7&\. —Sidney t Discours sur le gouver^

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