‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 133 sur 226 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

PREFACE

Les morceaux que contient ce recueil sont déjà connus. Quoique de peu de valeur en soi , comme ils se lient très-étroitement au mouvement d'une partie de Topinion [>endant une période de neuf années, on a cm que, sous ce rapport, ils ne seraient peutêtre pas, même aujourd'hui , totalement dénués d'intérêt, et que ceux qui s*occupent moins des événements que des causes spirituelles des événements, pourraient les considérer comme une sorte de Mémoires pour servir à Thistoire de la pensée humaine dans notre siècle. Cest ce qui a décidé à les publier de nouveau, en les rassemblant selon leur ordre chronologique.

Porté nous-méme naturellement à ce genre d'observation, convaincu, d'ailleurs, que tout ce qui s'accomplit dans le monde social s est auparavant accompli dans le monde de Tintelligence , nous aimons à suivre la marche de celle-ci , à travers les grandes questions qui remuent de nos jours si profondément les peuples. Nulle élude plus importante, nul spectacle plus magnifique : car nous sommes à Tone de ces rares époques où l'humanité , lasse de ce que le passé renfermait de purement conventionnel, désabusée de ce qui, n'ayant point sa racine immédiate dans la nature même, n'est destiné à dorer qu'un temps,' vit et agit sous l'inOucnce de ses seules lois immuables. De là, pour qui sait les apercevoir, des manifestations plus éclatantes, plus pures, de ces lois qui président au développement de l'homme et à ses destinées sur la terre. L'horizon se dibte et s'éclaircit ; on découvre au loin ce qu'une

multitude de voiles divers , tissus par l'esprit dans son enfance, ou par les passions, les intérêts, dérobaient aux regards les plus perçants et les plus fermes. Et cela c'est le progrès, et cela c'est l'aube resplendissante d'une lumière plus vive cachée encore au sein de l'avenir.

La vérité croit , s'élargit sans cesse parce qu'en elle-même elle est infinie. Elle sort , telle qu'un fleuve divin, de son éternel principe, arrose et féconde l'univers jusqu'en ses profondeurs les plus reculées , portant sur ses célestes ondes les intelligences qui s'abreuvent d'elle , et , dans son invariable cours que nen n'arrête , que rien ne retarde , les élevant peu à peu vers la source d'où elle est partie. Et, puisqu'elle est infinie, nul, quel qu'il soit, à quelque point du temps qu'il lui ait été donné d'être , ne saurait se flatter de la posséder complétemenLEnti'c elle et lui, quelle proportion, quelle mesure commune? Coquille imperceptible qui, sur le rivage, se dirait : J'ai en moi l'Océan ! Point d'état, donc,, plus déraisonnable que de rester immobile dans. les. mêmes idées, quand elles ne sont pas de celles qui forment en quelque manière le lit sur lequel coule ])erpétuellement la vérité progressive. Car cet état implique, ou la persuasion que l'on sait tout, que l'on a tout vu , tout conçu , ou la volonté de ne pas voir plus, de ne pas concevoir mieux ; et lorsque, en outre, on prétend faire, de cette idée quelconque à laquelle on s'est cramponné en passant , comme à une pointe de rocher pendante sur le fleuve , la sbition dernière de l'humanité , aucune langue ne four-

nit de mot pour exprimer un pareil excès d*extravagance.

Solon disait: Je vieillis en apprenant toujours. Gel avancement dans la connaissance, cette continuelle évolution de Fintelligence dans le vrai, est une des premières lois des êtres créés. Mais toute connaissance, toute idée nouvelle, ne se surajoute pas seulement aux idées et aux connaissances acquises déjà , elle les modifie encore en se combinant avec elles; de sorte qu'indépendamment des erreurs qui lui appartiennent en propre, qui dérivent immédiatement de sa faiblesse intrinsèque et native, Tesprit ne peut croître en lumières, étendre sa vue, découvrir au delà, sans trouver quelque chose à redresser dans ses pensées et ses jugements antérieurs. Ceux même qui annoncent hautement la prétention d*étre invariables en ce sens , qui disent : Pour moi , je n'ai jamais changé , mes opinions sont ce qu'elles étaient il y a dix ans , il y a tpcnte ans ; ceux-là s'abusent , ils ont trop de foi en leur imbécillité : l'idiotisme humain , même soigné , cultivé sans relâclie , avec un infatigable amour, ne va pas jusque-là, ne saurait atteindre à cette {perfection idéale ; et il n'est personne qui , le voulant ou non , ne subisse à quelque degré rinfluence du progrès commun. Malgré soi Ton s'éclaire, malgré soi Ton marclie, la foule vous em|>orte; et la sotte vanité qui , à chaque pas, conteste ce mouvement, traînée à reculons voit peu à peu fuir dans le lointain ses convictions inébranlables.

Pour nous, notre joie la plus vive comme la plus intime est de ne rien sentir en nous qui résiste à cette merveilleuse impulsion , qui n'est celle de personne, qui est celle de tous, et dont le résultat est le développement de la vérité dans la raison de tous. Ce développement renferme à nos yeux toutes les espérances terrestres* de Thomme ; car il ne peut croître dans la vérité Sims croître aussi dans l'amour, et Tamour et la vérité sont les deux éléments de sa vie progressivement plus parfaite.

Si nous jetons un regard allenlif sur le ]»assé de noire esprit , nous ne pouvons méconnaître l'action successive exercée sur lui par rinlelligence générale. Il a, pour ainsi dire, végété dans ce sol ; il y a puisé la sève que le travail interne lui a rendue propre , et, se modinant toujours en acquérant toujours, il a parcouru de la sorte, selon la mesure de sa faiblesse que nul ne connaît mieux que lui, les phases de s:i croissance individuelle.

Nous n*avons à désavouer aucunes de nos paroles en tant que sincères. Toutes ont été dictées par une persuasion non moins désintéressée que profonde ,

notre conscience nons en assure. Mais nous noas sommes souvent trom|)é, et quelquefois gravement C'est pourquoi , dans le calme de la solitude, libre autant qu'on peut l'être de tout engagement départi» de toute passion , de toute prévention, nons voulons nous juger nous -même, et, sans aucun retour sur ce qui nous est personnel , avec la même impartialité que s'il s agissait de quelqu'un qui nous fût étranger de toute manière , examiner ce qu'il y a eu de raisonnable et d'irréfléchi dans nos elTorts, de vrai et de faux dans nos pensées.

A l'époque où commence ce recueil, une question philosophique d'une importance fondamentale, la question de la certitude, étiiit vivement agitée, surtout parmi les catholiques. Ayant à établir, dans VEssai sur l'Indifférence, la vérité de la religion chrétienne , nous avions dû recherdier d'abord quel est pour riiomme le caractère distinclif du vrai, ou , en d'autres u^rmes, s'il lui est possible de le reconnaître certainement, et à quels signes il le recoiinait. Car, supposé qu'il n'existât aucuns moyens de parvenir à cette connaissance certaine , il est évident que le doute, le doute universel , absolu, senit logiquement le seul état raisonnable de l'esprit, puisqu'il n'en pourrait sortir que par une aflîrmatioo purement arbitraire , sans motif réel el sans valeur. Que si , au contraire, il existait un moyen de recoanaître certainement le vrai , une règle sûre pour le discerner, le doute, à l'égard de ce qui aurait ce caractère du vrai, deviendrait logiquement déraisonnable, et la croyance, qui a d'impérissables racines dans la nature , serait en même temps le seul étal conforme à la raison.

Celte question , sous un point de vue , antérieure à toutes les autres, reçut une solution sur laquelle nous reviendrons bientôt, et que rien jusqu'ici n'a ébranlée en nous. Mais il faut le dire aussi, à la place que l'ordre des idées nous forçait de lui assigner, ce ne pouvait élre qu'une question logique, préalable à loule conception des choses en ellesmêmes et de leurs lois. Or, l'esprit humain n'est jamais pleinement satisfait par des formules abstraites, quelque rigoureuses qu'elles soient, parce qu'au delà de ces formules il y a des réalités qui en sont le fondement, des réalités qu'il veut concevoir; et, jusqu'à ce qu'il les ait conçues à quelque degré, il hésite et retient son acquiescement délinitif. Or, la pure logique ne fait rien concevoir : mathématique de la raison dans ce qui ne dépend pas du nombre, elle détermine les rapports divers que soutiennent entre eux des éléments donnés; et, sans examiner en

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soi ees éiëments, les prenant tels qu'ils lui sont foaniis » elle opère sur eurselon des lois en quelque sorte fatales, qui la conduisent à des conclusions d'une irrévocable nécessité, mais liypoihéiiques en oe sens qu'elles n'expriment que des relations, et n'apprennent rien sur reffeclive réalité des objets mêmes entre lesquels ces relations idéales subsistent. La question de la certitude , résolue logiquement, nous le croyons, attend donc encore une autre solution, qui ne pouvait venir qu'après la première, el qui devra la justifier; une solution philosophique fondée sur la conception des êtres et de leurs lois. Tant que celle-ci manquera , la première , obscure à certains égards , laissera toujours quelque vague inquiétude en beaucoup d'esprits, d'autant plus qa'à cause de sa rigueur même il est clair que la règle qui s'en déduit ne saurait jamais être appliquée aux réalités existantes, lesquelles n'ont rien d*absolu, ■ans être de fait modifiée par elles suivant leur essence. Telle est la véritable source de ces multitudes de dilBcultés de détail dans lesquelles se sont embarrassées un grand nombre d'intelligences bibles , et des controverses, pour la plupart aussi stériles qu'animées, auxquelles elles ont donné lieu. £o soi la question de la certitude renferme deux éléments, le vrai indépendant de la raison, et la raison qui perçoit le vrai. L'infaillible assurance de le percevoir actuellement, de le connaître, de le posséder, constitue la certitude, selon sa notion la plus étendue. Or, la raison n'étant essentiellement que la faculté de percevoir le vrai, de le connaître, il s'ensuit que la certitude n'est que la raison même essentielle, et que dès- lors celte question : Qu'est-ce qoe la certitude ? se réduit à celle-ci : QuY'St-ce que b raison ? De sorte que , là où est la raison la plus parfaite, là aussi nécessairement est la certitude la plus grande. Or, on peut distinguer dans Ihumanîté, non pas deux raisons diverses, mais deux degrés de la même raison une et identique : la raison particulière de Tindividu , la raison commune de Tespèce. Celle-ci étant évidemment supérieure à laotre , puisqu'elle renferme tout ce qu'il y a de commun dans les raisons particulières, qu'elle est , à notre égard , la faculté de connaître élevée à sa plus haute puissance, elle constitue dès-lors la véritable raison humaine; et par conséquent la certitude n'est, pour Hiomme en général, que cette raison iséoie percevant le vrai selon s:i nature, et, pour chaque homme individuellement , ((ue celte même raison manifestant, par un moyen quelconque extériear, ses invariables perceptions.

I Telle est la solution qui nous a paru el qui nous parait encore la seule réellement solide , la seule admissible. On en propose toutefois deux autres. L'une consiste à reporter le principe de certitude dans la raison individuelle de chacun , de sorte que tous sont, au même titre, également certains de la vérité de ce qu'ils pensent , quelque opposées d'ailleurs que puissent être leurs pensées. £n droit,, ce système implique que chaque homme possède , dans toute sa plénitude, la raison humaine essentielle , et qu*il n'existe , à cet égard , aucuns degrés, aucunes différences d'individu à individu. En fait , il oblige à déclarer également vraies les affirmatious les plus contradictoires , c'est-à-dire qu'il détruit radicalement la notion du vrai , qui est un , ou qui n'est point.

D'après un troisième système , particulier à quelques catholiques , et qui originairement appartient à Pascal , la certitude aurait une autre origine que la raison, incapable d'y arriver par elle-même, soit qu'on la considère dans l'humanité entière , soit qu'on l'envisage dans chaque homme individuel. Elle reposerait exclusivement sur la révélation consignée dans l'Écriture sainte, conservée parTÉglise divinement inspirée , et qui perpétuellement la promulgue et l'interprète.

On a -imaginé ce dernier système à cause du danger qu'on a cru voir dans les deux autres. On a dit, el avec raison à notre avis, que l'hypothèse de la certitude individuelle renversait les bases de toute religion conçue comme obligatoire pour chacun indépendamment de son jugement propre ; qu'elle n'était, en un mot, que le protestantisme pur. On a dit, en second lieu, que le système qui place la certiiude dans la raisou commune n'était qu'un protestantisme plus vaste , un protestantisme universel, puisque, dans ce système, toute croyance quelconque, la croyance à TÊglise, la croyance à l'Écriture sainte, la croyance même en Dieu , dépen • dait originairement de la raison, qui en était la première base ; ce qui semblait contradictoire avec l'existence d'une autorité en dehors de cette même raison et supérieure à elle.

Nous nous bornerons à reproduire ce qui a été dit, sans le discuter, sans faire observer même qu'en le disant c'est la raison humaine qui s'est adressée à la raison humaine, apparemment pour obtenir son acquiescement à des conclusions qui lui contestent précisément le droit d'intervenir dans la question que l'on traite. Quoi qu'il en soit , le système proposé pour établir le catholicisme semble avoir des

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conséquences graves : car il en résulte , en premier lieu, que le calholicisme est radicalement en deliors de la raison humaine; qu*ainsi Ton doit y croire, croire à TËcriture, croire à TÉglise, sans aucune raison quelconque d'y croire : que dès-lors, en second lieu , ces croyances ne reposent sur rien , ou reposent uniquement sur une impression interne produite par Dieu même, qui forme dans Tâme, par sa toutepuissance, la foi qu*il exige de Thomme ; impression dont la réalité ne saurait être prouvée, que chacun sent en soi, qu'il n'a aucun moyen d'examiner, de vérifier, de distinguer, par quelque autre chose que ce sentiment même, de toutes les illusions dont l'âme humaine peut être le jouet : ce qui est le principe même du fanatisme dans toutes les religions et dans toutes les sectes, principe qui a le même degré de force pour justifier chacun dans la sienne. Il résulte enfin du même système que, dans tout ce qui n'est pas l'objet de renseignement de l'Église, il n'existe aucune vraie certitude pour Tliomme.

Hors des trois systèmes qu'on vient d'indiquer, il n'en est aucun autre possible. Jamais on n'en présentera qui ne se résolve en un de ceux-là. Ainsi , de toute nécessite, il faut nécessairement, ou en adopter un, ou tomber logiquement dans le scepticisme absolu. Maintenant, ce que nous ajouterons est purement historique.

Le troisième système qui place le principe de toute ccrtiuide dans la révélation et l'autorité divine de rÉgliso, paraît être repoussé par la presque universalité des calhoIi(|ues. Dans un écrit public, un évéquc Va même à peu près qualifié d'iiéi'éti(pie, et Tonassure qu'il n'a été guère inieuxaccucilli à Rome.

Le second système, incompatible avec les bases du catholicisme, et plusieurs fois censuré sous diverses formes, est encore bien moins toléré. Toutes les controverses catholiques conlrc le prolcstantisme n'ont, en dernière analyse, d'autre but que de le combattre, en montrant qu'il détruit directement la notion de religion, Iclle qu'elle est admise par les protestants mêmes qui ne sont que protestants.

Le premier enfin, déclaré faux, absurde, dangereux pour la foi, par la plupart des évéques de France ; proscrit des écoles, solennellement dénoncé à Rome, a dû sans doule y devenir l'objet d'un sérieux examen , et Ton s'accorde assez généralement à penser qu'il est, sinon condamné d'une manière formelle, au moins improuvé comme très-suspect dans la dernière encyclique du pape.

Voilà où en sont les choses et tout ce que nous savons.

A répoque où se discutait la question philosophique de la certitude , des discussions également vives, provoquées à quelques égards par des messrcs oppressives du pouvoir, s'étaient élevées sur et qu'on est convenu d'appeler le gallicanisme. Ici doos avouerons que, dans la chaleur du combat où nous nous engageâmes pour défendre soit l'Église eu général, soit Rome en particulier* nous fômes et quelque sorte un peu trop soldat, nous r^rdimei un peu trop les choses d'un seul côté. Préoccupé de la cause que nous avions entrepris de soutenir, parce qu'elle nous semblait juste et qu'elle Tétait réellement au fond, nous négligeâmes surtout beaacoup trop d'étendre notre vue an delà des points qai formaient le sujet de la controverse présente. Es rappelant ce qu'elle offre de principal , nous tid»rons d'être court et cUiir en même temps.

On a donné le nom commun de libertés de l'Église gallicane à des choses très-diverses qu'il faut distinguer. Ce mot désigne, en premier liei, l'ensemble des maximes par lesquelles l'État, et France, réglait ses relations avec la puissance ecclésiastique , avec le pape , les évéques et les conciles mêmes. Il désigne, en second lieu, les francfaiiei dont le clergé français se maintenait en possessiotà l'égard de Rome, franchises qui se divisent ellesmémes en deux branches, l'une relative à la diidr pline, l'autre à la doctrine.

L'État, représenté en cela par les parlemenis, dépositaires et gardiens de ses maximes qu'ils avaient successivement formulées, se trouvait, par rapporta Tépiscopat, dans une double |K)sition. Celui-ci blessait-il ses droits ou ses prétentions, l'État lui était hostile : avait-il à se défendre contreRoioe, rÉlat généralement s'alliait à lui pour le protéger; et Tépiscopat , à son tour, était, selon ses intérêts, tantôt uni à Rome contre l'État, tantôt à l'État contre Rome. De là vient, conmie parle Bossnet, qu'autres ctiiieiit les libertés de l'Église gallicane, telles que les magistrats les entendaient, autres ces méiues libertés telles que les entendaient les prélats (i). Chacun y prenait ce qui lui convenait, et repoussait le reste.

Parmi les principes des parlements, il est certain qu'il en était d'inconciliables avec ceux de l'Église, et dont les conséquences auraient amené sa ruine complète. 11 est certain qu'ils abusèrent de leur autorité, pour s'immiscer, contre tout droit, dans le régime intérieur de cette même Église; qu'ils

(1) Lclirc au cardinal d'Estrées : OEuvrcs de Bossue t ^ I. IX, i>. 275, édil. de 1778.

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ivaient de proche en proche abaissé sous leur dépendance la hiérarchie entière, soumettant ses actes, quels qu'ils fussent, à leur contrôle souverain, et que quelques-uns de leurs propres actes, radicalement opposés à Tessence du catholicisme, tendaient i rétablissement d*une Église nationale, d'une Église civile que le prince aurait gouvernée despotiquemeot. Personne ne regrettera qu'une pareille tendance, grâce à la résistance que le clergé lui opposa, B*ait pas atteint tout son développement; personne ne r^rettera que la France n'ait pas vécu sous celle de toutes les oppressions la plus abrutissante, une religion officielle.

Toutefois il est certain aussi que les maximes des parlements contenaient d'importantes vérités ; fuselles servirent beaucoup à conserver dans son inlégrité pratique le principe fondamental de la dÎAlîoclion des deux puissances; que si, à partir d*ane époque relativement récente, l'État envahit lea droits de PÉglise, l'Église au|>aravant avait enf ahi les droits de l'État , et eût de plus en plus continué de les envahir sans la barrière insurmontable qu'elle rencontra dans les grandes cours judiciaires : car le pouvoir ressemble à l'eau qui avance tonjours tant qu'elle trouve de la pente. Abandonnée à elle-même sans obstacle qui l'arrêtât, la puissance spirituelle aurait tout asservi à sa domination ; rien ne fût resté libre dans la vie humaine : el comme, dans le système que le clergé combattait, le roi, chef de l'Église, eût été prélre et souverain prêtre, dans le système combattu par les parleflKntsIe prêtre eût été roi, et le seul véritable roi.

Les hommes de l'État, en parlant du pape, dont iU croyaient de leur devoir de surveiller soigneusement les actes, le désignaient d'ordinaire sous le litre de iouverain étranger. C'était une ex])ression consacrée dans leur langage. Nous nous élevâmes iTcc dialeur contre cette dénomination, qui a en effet un cêté choquant pour les catholiques sincères. Pk» paroles, très-vraies en un sens, ne furent cependant pas exemptes de quelque déclamation. Nous ippelons déclamation un discours véhément qui ne résont pas les difficultés réelles. Personne, il est rrai, ne les posait, personne ne les discutait; mais il (allait les voir, en tenir compte : car, sur les questions qui offrent plusieurs faces, nul résultat durable, li on ne les a toutes examinées.

Considéré comme chef de l'Église catholique, comme pontife, rien de plus absurde que d'appeler le pape un souverain étranger, puisqu'il ne peut évidemment être étranger qu'à l'égard des peuples non

catholiques, et que pour ceux-ci , en tant que pontife, il n'est pas souverain , il est simplement prêtre d'une religion qui n'est pas la leur. Que si, à raison de ce titre qu'on lui donne de souverain étranger, on prétend , par une équivoque ignoblement astucieuse, s'interposer entre lui , pontife, el ceux qui le reconnaissent pour tel , de manière à gêner leurs communications réciproques , à entraver le libre exercice de son autorité spirituelle, en ce qui touche le dogme, le culte, renseignement , la discipline de la société religieuse volontairement soumise à cette autorité divine à ses yeux, on renverse le catholicisme par sa base, on viole les droits les plus sacrés de la conscience, on exerce une monstrueuse tyrannie, qui déterminera tôt ou tard une réaction puissante et terrible.

D'un autre côté , depuis plusieurs siècles , le pape possède un État temporel, et, comme souverain de cet État, il est réellement, par rapport à ceux qui n'habitent pas son territoire, un souverain étranger, et il n'a sur eux aucun pouvoir, aucune juridiction politique et civile. S'il prétendait, soit en général, soit dans des cas particuliers , une semblable juridiction, un semblable pouvoir, on aurait donc le droit incontestable et même le devoir de s'opposer à cette usurpation.

Rien de pareil ne s*est vu. Le pape , en tant que souverain temporel , n'a jamais , à ce titre , réclamé aucune puissance en dehors de ses propres États.

Mais ne peut-il point arriver qu'il use de son autorité comme pontife en faveur de ses intérêts comme prince , en faveur même de ses intérêts particuliers de famille? L'histoire entière atteste nonseulement que cela est possible , mais que des abus de celte nature ont eu lieu plusieurs fois. Les exemples modernes sont toujours odieux , lorsqu'ils ne sont pas nécessaires : nous ne parlerons donc que de celui offert par Clément VII , à l'époque lamentable où partout les vieilles libertés publiques se couchaient dans le tombeau que Charles-Quint et les autres princes de ce temps , ses rivaux tout ensemble et ses complices, scellèrent avec le pommeau de leur épée. Florence avait secoué le joug des Médicis. Bâtard de l'un d'eux , le pape résolut d'y rétablir leur tyrannie. Homme privé, prince temporel , ce n'était de sa part qu'une de ces énormes iniquités alors communes. Mais il employa de plus les armes du pontife. Il usa de tous les moyens que lui fournissait son autorité spirituelle , pour contraindre les Florentins à plier sous sa volonté. Ils ne cédèrent qu'à la force.

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Il y a donc lieu, en thèse générale, de distinguer les actes du pape des actes du prince ; car, si Ton doit catholiquement obéissance à Tun, quiconque n*cst pas son sujet ne doit rien à l'autre : et, s'il arrive, chose si naturelle humainement parlant , que le prince mette le pouvoir propre de la papauté au service de sa politicfue personnelle et de son ambition , en paraissant résister au pape on ne résiste de fait qu'au souverain étranger ; et il faudrait , en toutes circonstances, se soumettre à celui-ci aveuglément , si jamais il nëtait permis de résister au pape abusant de son autorité, comme on vient de le dire.

L'expression usitée parmi les magistrats spécifie donc une distinction exacte en soi, distinction quelquefois nécessaire pour conserver celle des deux puissances , et maintenir sans confusion les droits de chacune, bien qu'il soit vrai aussi qu'on en peut faire, dans la pratique, des applications vicieuses et destructives de l'un des droits mêmes qu'elle est destinée à garantir.

De là évidemment la nécessité d'une règle qui détermine ce qui est du ressort de chaque puissance respective, et celle d'un juge qui applique cette règle. Sur la règle on n'est point d'accord, dès qu'on essaie de sortir d'une vague généralité ; de juge , il n'en existe point : car ce ne peuvent être les deux puissances ensemble, lesquelles doivent elles-mêmes être jugées en cas de conflit ; ce ne peut être une de ces puissances, c;\r l'autre lui serait alors complètement asservie. Si TÉlat, en différend avec le pape, est juge dans sa cause, il aura toujours raison contre le pape, contre le souverain étranger, ainsi qu'on rap|>ellera ; si c'est le pape qui juge, comme il ne saurait à la fois agir d'une manière et déclarer qu'il viole le droit en agis&ml de cette manière , l'Kltat, au contraire, aura toujours tort, il tombera dans la dépendance absolue du prince temporel de Rome. Telle est la vraie diflicullé, et nous aurions dil l'exposer nettement. Elle se représentera tout à riieure sous de plus vastes proportions, en achevant l'examen des libertés gallicanes dans leur rap- ]>ort spécial avec le clergé.

La célèbre Déclaration de 1682, rédigée par Bossuct d'après les ordres de Louis XIV , résume en quatre articles, que tout le monde connaît, les maxi> mes de répiscopal. Sans jamais censurer formellement ces maximes. Home les a constamment repoussées. Elles ont, en eflct, pour objet, chose irritante pour tout pouvoir, de fixer les limites qui bornent le sien. Le pontife romain cassa, annula l'œuvre

des prélats; mais il ne détermina point en termes précis les principes qu*on devait snbstitoer à ceux qu'ils soutenaient.

En ce qui regarde la discipline, rÉglicedeFranee tendait à conserver des usages , des îmmoniiét, des privilèges, en un mot an certain degré d'indépendance dont elle disait avoir joui toujours. Noos ne pensons pas que le pape eût en général la volonté, non plus qu'aucun intérêt réel , k la troubler dau cette possession ; et même il est de fait que, lors des démêlés qui provoquèrent la Déclaration « c'était loi qui défendait contre les évêques unis an roi les fnschises de leurs propres Églises.

Ceux-ci cependant ne laissaient pas d'avoir, dans les nombreux abus des temps antérieurs , un prétexte plausible et même un motif fondé de chercher à en prévenir le retour. Ils établirent en droit qoe le pape est tenu de gouverner l'Église selon les canons. On ne conçoit point, en effet, d'ordre pOMÎMe sans lois , ni de lois véritables si elles ne soot b règle obligatoire du chef même de la société. D'u autre côté, si le pape ne peut dispenser des eanoiis, les modifier, les abroger, en faire de nonveiiix, suivant les besoins variables de la société elle-Déae, on ne conçoit pas davantage comment il la poamit diriger utilement pour elle, on ne conçoit pas mi autorité qui implique nécessairement une puissuice de législation , à moins qu'il ne soit un pur etsinpie administrateur délégué de la communauté qo'il gouverne. Nous croyons être ici dans les limites d'une sévère logique. Toutefois il eût peutétre convenu de faire observer aussi , en faveur des évoques , que leurs appréhensions, sur ce qui touche leur propre pouvoir, n'étaient pas en réalité dépoo^ vues de fondement. Car, si le pape possède dans ss plénitude la souveraine puissance dont nous venons de parler et que nous ne voyons aucun moyen de lui contester catholiquement, s'il peut en user sans aucun contrôle, ils ne sont plus eux-mêmes que ses délégués révocables, les ]>assirs exécuteurs de ses commandements. Or, que les évêques soient uni qnement , dans Tordre hiérarchique, des délégués, des |)réfets du pafie, personne ne le dit, ne voudrait le dire. De part et d'autre on arrive donc à des conclusions qui s'excluent, en raisonnant également bien sur des principes différents; et ici encore, vanifestemcnt , il y a une (|uestion non résolue.

Les libertés de doctrine forment la partie la plus importante de la Déclaration de 1 G8 S. Supposé qaîl soit licite, et il Test puisquVn soutenant le cooiraire on se mettrait en contradiction avec la pn^'

que aujourd'hui certaine de Rome ; supposé, dis-jc, qu*îl soit licite de souteuir les maximes contenues daus cette Déclaration , le nom de libertés de doctrine que nous venons de leur donner est exact , car il n'est point de liberté doctrinale plus grande que celle de tenir, sur des points catlioliquement fondanicnbiux , des sentiments opposés à ceux de la première autorité catholique , au moins permanente, et solennellement réprouvés par elle. On répond a cela que ce sont de simples opinions d'écoles : vous le dites , mais Rome le dit-elle ? et, selon vos principes, est-ce à Rome ou ù vous qu'il appartient de prononcer sur ce qui est ou n'est pas de simple opinion ?

Quoi quMI en soit, la Déclaration a pour objet de fiser les limites de la puissance pontificale, dans ses rapports avec TËglise, d*une part, et, de Tautre , arec la puissance temporelle.

En ce qui touche TËglise , elle établit la supériorité de Tépiscopat, soit réuni en concile, soit dispersé, sur le pape, dont les décisions ne sont irréfonnables qu'après que le consentement de l'Église est intervenu ; et par conséquent elle rejette Tinfaillibilité de celui-ci.

Nous avons combattu sur ce point la Déclaration dans plusieurs ouvrages , et chacun sait et voit que nous ne l'avons pas combattue vainement. Maintenant encore, il nous semble clair que toute l'économie do système catholique exige impérieusement que le pape soit reconnu infaillible; autrement, la foi de rÉglise ne se résumant point dans celle de son chef nécessaire , elle manquerait d'unité. Elle manquerait aussi d'un organe pour la promulguer sans interruption avec une certitude divine; elle manquerait enfin d*un dernier juge , toujours présent po ur terminer, par une sentence définitive , les controverses dogmatiques qui peuvent naître. Un pa[)e infaillible esl donc compris dans la notion même de TÉglise calholique. A cette radicale nécessité des choses on n^oppofe, ce nous semble, que des chicanes misérables.

Sons un autre point de vue, nous aurions dû faire remarquer qu'au fond, cependant, c'est là une question plutôt spéculative que pratique ; et qu'il est au moins ircs-difiicile de réaliser dans l'application le principe nettement conçu par Tesprit. En ciTct , les défenseurs aussi bien que les adversaires de Finlâillibilité papale conviennent tous que le pnpe peut errer comme docteur particulier. Les ultramont^iins le croient infaillible seulement lorsqu'il est l'organe de rÉglise universelle ; et , lorsqu'il est l'organe

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