‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 158 sur 226 · DANS · texte numérisé non relu

DANS

LE JOURNAL L'AVENIR

16 octobre ia30.

Après trente années de convulsions , de guerres civiles et étrangères , de gloire au dehors et de larmes au dedans, d*anarchie et de despotisme, tout à coup on vit apparaître comme l'ombre de Tancienne royauté , et tous les yeux se fixèrent sur elle , et Ton crut que Tordre allait renaître, et que le repos de i*aTenir était assuré désormais, car elle apportait des paroles de paix et de conciliation. Une éternelle alliance , c'est ainsi qu'on parlait, fut conclue entre le passé et le présent : et des décombres énormes de je ne sais combien de gouvernements écroules s'éleva un édifice nouveau , espèce de temple construit à la hâte, dans lequel les partis, attjurant leurs vieilles haines , devaient s'unir et s'embrasser. Tout cela se passait hier , et aujourd'hui Ton chercherait en vain quelques traces de ce qu'on disait affermi pour jamais : le temps roule ses flots sur ces vastes ruines.

Eo moins d'un demi-siècle on a vu tomber la monarchie absolue de Louis XIV , la république conventionnelle, le directoire, les consuls, Tempire, la monarchie selon la Charte : qu'y a-t-il tlonc de stable?et dans ce mouvement précipité qui emporte les peuples et leurs lois, leurs institutions, leurs opinions, qu'est-ce qui demeure, qu'est-ce qui survit au fond du cœur des hommes ; deux choses , seulement deux choses , Dieu et la liberté. Unissez-les , tous les besoins intimes et permanents de la nature humaine sont satisfaits ; et le calme règne dans Tu- Qîque région où il puisM rrgnrr sur la terre, dans

la région de l'intelligence : séparez-les, le trouble aussitôt commence et va croissant jusqu'à ce que Jeur union s'opère de nouveau.

La fièvrequi agite toutes les vieilles sociétés chrétiennes, les commotions qui les ébranlent, ne sont que l'effort, la réaction du christianisme même contre l'anarchie et le despotisme, pour régénérer le monde en rétablissant l'ordre progressivement détruit : et, si cette fièvre terrible doit peut-être se prolonger encore longtemps, c'est qu'un concours de circonstances qu'on ne déplorera jamais assez , amis, pour ainsi dire, momentanément en mouvement les éléments mêmes de la vie, la religion et la liberté.

Lorsqu'après les tumultes de la Fronde, dernier et faible essai de résistance à un pouvoir qui ne voulait plus reconnaître de bornes , tout plia sous la volonté arbitraire d'un seul ; la religion elle-même, asservie, perdit sa dignité en perdant son indépendance; et le clergé français, malgré les condamnations de Rome, recevant à genoux les doctrines ser viles que le despotisme lui imposait insolemment , corrompit dans son propre sein l'esprit du catholicisme , et le rendit, aux yeux des peuples, complice du pouvoir qui avait planté sa tente suj les derniers débris de la liberté chrétienne. Trouvant la servitude près de l'autel , les hommes s'effrayèrent de Dieu.

Cette cause , jointe à plusieurs autres , produisit la philosophie passionnée du dix-huitième siècle , qui attaqua simultanément le despotisme et la religion , persuadée qu'on ne pouvait triompher de Vun sans renverser l'autre ; et , lorsque s'opéra, |)ar un mouvement soudain , et prescpie unanime , ralFran«

ARTICLES PUBLIÉS

chisseroent politique , la même opinion, établie dans la tète de quelques monstres , enfanta ces épouvantables i>ersécutions auxquelles on ne saurait rien comparer dans les annales de la tyrannie.

De là, et qui pourrait s'en étonner? la longue défiance des catholiques pour tout ce qui se présentait sous le nom de liberté. Ce nom réveillait en eux trop de souvenirs sinistres ; il se confondait trop naturellement dans leur esprit avec la haine du christianisme , pour qu'ils ne le redoutassent point comme le signal de Toppression de leurs droits les plus chers et les plus sacrés : il faut avouer qu'on a peu fait pour les détromper d'une erreur dont les conséquences , si elle se prolongeait , deviendraient de plus en plus funestes.

Ainsi se sont trouvés en opposition les deux principes sur lesquels repose non-seulement le bonheur des peuples et leur perfectionnement réel , mais leur existence même.

Le temps , l'expérience et , on doit le dire à Thonneur du siècle , des discussions sérieuses et loyales , ont commencé , de part et d'autre , à diminuer les préjugés. Déjà le vrai libéralisme, et il est aujourd'hui incomparablement le plus nombreux , comprend que la liberté doit être égale pour tous , ou qu'elle n'est assurée pour personne; que les catholiques y ont le même droit que ceux qui professent d'autres doctrines , et qu'après tout le catholicisme , non pas le catholicisme bâtard et dégénéré des gallicans, mais le catholicisme romain, qui , de l'aveu des protestants et des calholi(iues les plus éclairés , sauva au moyen âge la civilisation et la liberté européenne, a en soi quelque chose de noble et de généreux que nulle àme élevée ne peut méconnaître. Nous ne doutons pas qu'un jour . et par le seul progrès de la raison publiipie , qui , d'année en année, se détache davant.igc des préjugés étroits et des tristes erreurs de la philosophie du siècle dernier il ne vienne à comprendre de plus que non-seulement le catholicisme n'a rien d'incompatible avec la liberté , mais qu'il en est en réalité l'unique base solide et durable , parce que , iiors de lui , elle nVst jamais et ne peut être qu'un fait. Or , les faits passent, ïe droit seul demeure; et, dès qu'on rejette le catholicisme, il est impossible à la raison de concevoir le droit.

D'un antre côté , les catholiques , instruits par l'expérience , ont reconnu que le pouvoir était pour la religion un mauvais a|>))ui; quVlle a sa force ailleurs ; c'est-à-dire, en elle-même, et que sa vie est la liberté. Étouffée sous la pesante protection des gouvernements , devenue rinstrument de leur politique et le jouet de leurs caprices, elle périssait si Dieu lui-même, dans les secrets conseils de sa [providence qui veille sans cesse sur la seule société

qui ne finira jamais, n*ayait préparé son affranchissement ; et le devoir des catholiques est aujourd'hui de coopérer de toute leur puissance à cet œuvre de salut et de régénération. Car, enfin, qu'ont-ils à désirer , sinon la jouissance eflFèctive et pleine de toutes les libertés qu'on ne peut légitimement ravir à aucun homme , la liberté religieuse , la liberté d'éducation , et , dans l'ordre civil et politique , celles d'où dépend la sûreté des personnes et des propriétés, avec la liberté de la presse, qui, ne l'oublions pas , est la plus forte garantie de toutes les autres? souhaiter autre chose, c'est souhaiter l'oppression de l'Église et la ruine de la foi. Voilà ce que tous doivent vouloir , parce que c'est le premier intérêt de tous : voilà la base sur laquelle les hommes sincèrement attachés à l'ordre peuvent et doivent s'unir de bonne foi et sans l'ombre de réticenct. Et qu'on ne s'effraie pas , encore un coup, de ee qu'a de nouveau un pareil état : tout n*est-il pis nouveau , inouï , dans ce qui se passe depuis, qnrante ans ? Il y a des époques d'exception où Fod m doit ni se conduire ni juger d'après les maximes et les règles ordinaires. Lorsque rien n'est fixé dans le monde , ni l'idée du droit et du pouvoir , ni l'idéede justice, ni l'idée même du vrai , on ne peut échapper à une effroyable succession de tyrannies que par un développement immense de liberté individuelle , qui devient la seule garantie possible de U sécurité de chacun , jusqu'à ce que les croyances sociales se soient raffermies, et que les intellîgeoees, dispersées pour ainsi dire dans l'espace sans bornes, recommencent à graviter vers un centre commua. Saisissons-nous donc avec empressement de la portion de liberté que les lois nous accordent ; et usons-en pour conquérir toute celle qui nous est duc , si on nous la refusait. Il ne s'agit pas de s'isoler , et de s'ensevelir lâchement dans une indolence stupide. Catholiques ,j)pprenons à réclamer, à défendre nos droits, qui sont les droits de tous les Français, les droits de quiconque a résolu de ne ployer sous aucun joug , de repousser toute servitude, à quelque titre qu'elle se présente et de quelque nom qu'on la déguise. On est libre quand on veut Têtre ; on est libre quand on sait s*unir. et combattre , et mourir plutôt que de cé<ler la moindre porlian de ce qui seul donne du prix à la vie humaine. If y a des choses du temps, soumises à ses inévitables virissitudes, et il y a des choses éternelles : ne les confondons point. Dans le grand naufrage du jiassé , tournons nos regards vers l'avenir ; car il sera pour nous tel que nous le ferons, llallions-nous franchir»ment , complètement à tout pouvoir qui maintiendra l'ordre et se légitimera |»arla justice et le respect des droits de tous. Nous ne lui demanderons aucuns privilèges; nous lui demande-

DANS I.E JOl'RNAL I.'AVESIR.

Page 1