‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 162 sur 226 · PUBLIÉS · texte numérisé non relu

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de toutes ces choses voudrait , ou opprimer, ou être opprimé ; il voudrait la servitude pour lui ou pour les autres , c'est-à-dire , le désordre, U souffrance, la haine, c'est-à-dire, une révolution permaoente, la mort. Il n'y a de vie désormais que dans^la liberté, dans la liberté égale pour tous.

Et en quoi cette liberté blesserait-elle, soit la conscience, soit l'honneur I Elle seule, an contraire, assuré leurs droits.-Car, d'une part, elle laisse à chacun celui de croire jtout ce qui lui parait vrai , et d'agir selon ses croyances, en ce qui ne trouble point l'ordre public ; et par conséquent , d'une autre part , en établissant la plus parfaite tolérance civile , elle n'enferme à aucun degré la tolérance dogmatique, qui n'est que Tabsence de toute croyance , et même de toute opinion» Ainsi Iç catholique ne renonce i aucun point de sa doctrine ^ il la prêche, la défend, la propage par le raisonnement et la persuasion, ^reconnaissant le même droit au protestant, au juif, àHoute secte quelconque soumise , d'ailleurs , aux lois du pays. ^

Le royaliste et le libéral conservent de la même manière , et leurs affections personnelles , et leun opinions propres sur la meilleure forme de gouve^ nement. L'un préférera la monarchie, l'autre penchera pour la république; mais tous, unis dans l'amour de Tordre , se prêteront secours et assislance pour défendre au besoin leurs droits mutuels, leurs libertés communes. Conféilérés pour le maintien de ces libertés nécessaires, ils s'en garantiront réei])ro(piement la pleine jouissance, toujours prêts à repousser de concert, à combattre toutes les tyraimies, en un mol quieonipie tenterait d'égorger, de piller, d'opprimer, sous quelque prétexte et à quelque titre (jue ce fil t.

Cette puissante confédération, fondée sur les droits immu<nbles, suppléera momentanément à la stabilité des institutions et du gouvernement, qu'elle alfermira, autant qu'il peut Têtre, en le forçant de respe(*ter les droits généraux, et de suivre la direction ({ue lui imprima la volonté des masses; tandis que, laissant une lihre carrière à toutes les discussions, clia<pie pensée s'éj.rouvera, pour ainsi dire, contre une autre pensée, jusqu'à ce qu'il se forme peu à peu une conviction coninume, et que les doctrines diverses, mieux connues, mieux jugées, aient également contribué à rétablir, parleurs victoires et par leurs défaites, l'immortel empire de la vérité.

Sans doute (prune pareille alliance ne constitue pas une société véritable; mais, aussi longtemps que les conditions d'une vraie société n'existent pas. elle peut atti'uuer les conséquences d'un état si funeste en soi, prévenir une anarchie complète, et, en écartant une partie des obstacles qu'apportent les passions et les désordres matériels à l'action des

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lob qui régissent la raison humaine et qui tendent constamment à la ramener à Tunité, préparer, hâter un meilleur avenir.

Figurez-Tous une maison habitée, à ses différents étages, par un juif, un musulman , un protestant, un catholique ; certes leurs croyances et les devoirs qui en résultent sont trop opposés pour qu*il y ait entre eux société réelle. Âlais qu'ils craignent que des forcenés ne viennent incendier cette maison dont le toit les couvre tous, ou, à chaque triomphe d*un parti divers , les égorger successivement , ou les persécuter, comme juif, comme musulman, comme protestant, comme catholitpie, le danger commun les unira, et, s*ils ne sont eux-mêmes aveuglés par un fanatisme féroce, ils n*hésiteront pas à s*associer pour leur défense mutuelle , association qui créera entre eux des rapports de bienveillance, lesquels rendront et plus faciles, et plus calmes , et plus efficaces , les discussions purement doctrinales sur les points qui les divisent. En tout cas, ils auront vécu , et vécu en paix.

Nous avons dit , en second lieu , que Talliance loyale des amis de Tordre et de la liberté aurait pour tous des avantages immenses. Voyez, en effet, ce que lui doivent les Belges. Religion, instruction, fortune publique et particulière , lois , justice , langue même, tout mourait étouffe sous le poids d'une effroyable tyrannie, lorsque Tunion, fondée sur Tégalité des droits et proclamée au nom delà liberté commune , a tout sauvé. Et nous aussi , qui que nous soyons, catholiques ou protestants, républicains ou monarchistes, nous avons encore à secouer de pesantes chaînes que nous devions croire à jamais brisées. On nous avait promis la liberté religieuse ; et le gouvernement , infidèle à la puissance qui l'a créé , s'efforce de retenir l'Église et nos consciences sous sa tutelle. On nous avait promis la liberté d'enseignement ; et Ton organise de nouveau le monopole universitaire , et l'on aggrave , sur des écoles affranchies par la Charte , l'oppression que le pouvoir déchu faisait peser sur elles. Mille entraves fiscales, chères à l'administration qui y cherche ridiculement sa sauvegarde, n'arrèlent-elles pas toujours le développement de la presse? Au lieu de régler par des lois sagement libérales le droit d'association, n'y a-t-il pas dans le gouvernement une tendance visible à maintenir la législation de Bonaparte, qui le supprime? Et combien d'autres demandes non moins justes n'avons-nous pas, tous tant que nous sommes, à adresser au pouvoir! Unissonsnous donc, organisons-nous : que des pétitions arrirent aux Chambres couvertes de cent mille signatures; que toutes nos voix ne forment qu'une ToTTlqù'é cette voix puissante, unanime, s'élève comme le bruit de la mer quand elle presse ses flots,

et frappe, et renverse une digue insolente. Ce qui a fait jusqu'ici la force des hommes qui ont attaqué, en divers sens, nos droits et nos libertés, c'est la division de ceux qui avaient pourtant le même intérêt à les réclamer et à les soutenir. Nous n'avons pas voulu être libres ensemble, et c'est pourquoi nous avons été tous esclaves. Que cette leçon nous profite : n'oublions pas que les chaînes voyagent , et que quiconque les impose à d'autres, tôt ou tard les porte à son tour. Français , croyezmoi, traitons-nous en frères : ne nous envions pas les uns aux autres notre part de ce bien d'autant plus doux , d'autant plus abondant pour chacun , qu'il est possédé par un plus grand nombre; de ce bien, notre héritage commun, de ce bien sans lequel il n'en est aucun autre sur la terre , qui console la vie et embellit la mort : car, parmi ceux qui ont un cœur d'homme, qui ne mourrait avec joie, avec orgueil, pour la liberté?

Et puis , il faut que vous le sachiez, l'union dont elle sera le lien n'est pas une chose sur laquelle vous ayez à délibérer; elle est pour vous une nécessité pressante, inexorable. Regardez là, tout près de vous, ces êtres qu'on ne sait comment nommer, aux traits hagards, à l'œil sinistre ; voyez le spectre de 95 se dresser devant vous tout sanglant ! Vous frémissez : et pourquoi donc?Qu'avez-vous à craindre si vous êtes unis? La loi vous arme pour votre défense; elle dit à tous ceux que menace le crime : Protégez- vous les uns les autres ; et la justice , et Dieu lui-même vous Fa dit avant elle. Soyez hommes, et tout cet enfer rentrera soudain dans ses cavernes , et vous n'entendrez plus que ses rugissements souterrains. Depuis la chaumière jusqu'au château, depuis l'humble étalage jusqu'au palais du financier, que le mêm'e intérêt vous rallie tous contre le même danger, quelle que soit la dissidence de vos opinions. Eh ! qu'importent les opinions au pied de l'échafaud? fllais, encore une fois, soyez hommes; et , pendant que la peur s'en va bêlant ses niaises lamentations, tendez à vos frères une main, et posez l'autre sur votre épce.

d'l'.ne grave erreur des honnêtes gens.

9 novembre 1830.

Sous quelque forme de gouvernement que l'on constitue la société , nécessairement elle sera régie , soit par l'intelligence, soit par la force brute.

Elle ne peut être régie que de deux manières par

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rintelligcnce, savoir: par Fintelligence humaine | soumise à la raison divine et guidée par elle, de sorte que Dieu soit le vrai et primitif souverain ; par Tintelligence humaine seule et politiquement considérée sans rapport avec Dieu.

Mais la raison de chaque homme, considérée sans rapport avec Dieu , étant par son essence indépendante de la raison de tout autre homme, et le pouvoir n'étant qu'un homme semhlahle en tout aux autres hommes, sans aucun privilé(;e, aucune supériorité de nature, il sVnsuit que Thomme-pouvoir n*a pas le droit d'imposer aux autres hommes sa raison pour règle et pour loi; il sVnsuit qu'il u*est et ne j>eut être , en tant que pouvoir , que la force brute.

De là trois systèmes de société : Fun fondé sur Dieu , source du pouvoir, auteur de Tordre et souverain législateur , dont la raison et la volonté, dominant la volonté et la raison de ses créatures intelligentes, les ramène toutes par rol>éissanceà Tunité. Et riiomme est libre dans celte société, parce qu'il u*obéit point à l'homme , parce qu'il n'obéit qu'à la raison suprême, à la vérité, a la justice immuable, éternelle : ce qui est la parfaite liberté.

Dans le second système, fondé sur la seule raison humaine sans rap[)ort avec Dieu , toute unité est impossiide, parce que l'unité ne s'établit que par l'obéissance, c'est-à-dire par la dépendance : or , toute dépendance, là d'où Dieu est exclu, étant servitude dans cvUi'i qui dépend, oppression dans celui de qui il dépend, puisijiie rindépendancc est la loi fondameiilale, le droit même sur lequel repose ce genre de société, il sVnsnit qu'il im)ili(|ue la liberté individuelle au plus haut degré où elle puisse subsister : elle n'a de limite quVlle-m(^me , ou , en d'autres termes, la liberté de ebaeun ne s'arrête que là où elle deviendrait, dans son exercice, une violatiuti de la liberté d'aulrui.

Dans le troisième syslèm(;, la raison d'un seul, indépendante aussi de la raison diAine, sVlève audessus de la raison de tous, et s'impose elle-même à la société comme raison , comme loi suprême. Kl , puisqu'elle n'a aucun droit c|nelcon»iue à Tobcissanee des autres raisons, le pouvoir . ainsi «ju'on l'a dit , se réduit à la l^oree brute, et n'a d'autre litre »|ue cette force niênie. C'est l'honnue substitué à Dieu, usurpant sa puissance , cl i)ar conséquent violant, tout ensemble , et le droit de Dieu et le droit de l'homme même , qui ne doil d'obéissance qu'à Dieu.

(]e système tend aussi à une sorte d'imité, mais unité purement matérielle, quin'eshpie l'esclavage comnumde toutes les înlelligences comme de toutes les volontés ; unité du bagne où tous les malheureux qu'il renferme traînent les mêmes fers, dor-

ment sur les mêmes planches, et traTaiflent tout le même fouet.

Or, de ces trois genres de société , le premier, qui, unissant l'ordre à la liberté, offre la perfection de l'un et de l'autre, est, dans les dispositions ac^ tuelles des peuples, visiblement impossible ; car il suppose , ce qui n'existe pas , la croyance à une même loi universellement reconnue divine, eti une autorité qui promulgue et interprète infiaillibl^ ment cette loi. Le temps peut amener, et 11 amènera , nous le croyons , i)ar le cours naturel des choses que Dieu dirige vers une lin qui ne varie ])as, les familles des nations à cette unité de croyances ; mais il est nécessaire qu^elles subissent auparavant beaucoup de vicissitudes, qu'elles traversent beaucoup d'épreuves : et, si la puissance politique ))eut retarder ce moment heureux en mettant la contrainte à la place de la persuasion , O ne lui est pas donné de l'avancer ; car , en ce qui touche rintelligence et la conscience humaine, tout se passe dans une région qui échappe à son empire.

Pour que le troisième système pi)t s'établir et subsister, il faudrait que les hommes reconnussent à un autre homme le droit de faire à son gré la justice et la vérité, ce qui serait le complet anéantissement de toute vérité et de toute justice, de toute raison, de toute pensée, et dès-lors de toutd^ voir et de tout droit réel : ou qu'un homme fûtassez puissant pour mettre sa force à la place de tout cela, c'est-à-dire, non-seulement pour contenir physiquement des millions d'autres hommes , mais pour détruire la nature humaine elle-même, pour étouffer ce qu'il y a en elle de plus intime et de plus profond, ce qui la constitue essentiellement ce qu'elle est. L'espérer, ce serait le dernier excès de la Folie; le tenter , ce serait de tous les crimes le jdus effroyable.

lleste donc le second système, fondé sur l'entier développement et la pleine jouissance de la liberté individuelle; et au moins ici existe-t-il, non certes une vie complète et un ordre parfait, mais l'une «les conditions de l'ordre et de la vie, savoir, la liberté elle-même, sans laquelle nulle iutelligi^nce, nulle conscience, nul devoir, nul droit. Et , piiiv que le i)rincipe qui esl , tout ensend)le, et lefondrnient et la règle du devoir, du droit, de la conscient i: et «le rintellig«'n«T, et «pii les ramène à runitc, a cessé d'être parmi nous universellement reiHumu; et qu'en même temps nulle force ne saurait jamais les ilélruire, et «pu>, si elle les détruisait, l'homme même serait détruit : il s'ensuit quelle système social fondé sur le développement de la liberté individuelle esl aujourd'hui le seul possible^ le seul qui puisse nous préserver des deux plus gi'aiids maux

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